« Archives de la joie – Petit traité de métaphysique animale » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

 NOTE DE L’AUTEUR

Archives de la joie par BeaucheminUn vieux chevreuil au museau grisonnant vient tous les deux jours, depuis le début de l’été, perdre rêveusement dans mon jardin un peu du temps qu’il lui reste. La lumière autour de lui pivote de quelques degrés, aménage ses photons comme pour le préparer au passage prochain vers l’au-delà. Je pense que, son corps lui échappant un peu plus chaque jour, il se tourne petit à petit vers une explication du monde plus abstraite, et comme épurée. On dirait que son subconscient désormais n’est plus d’accord avec lui, avec sa vie forestière si complexe et si passionnée de réel. De son regard, et de l’espèce de bilan qu’il semble établir, émerge néanmoins une chose demeurée extraordinairement concrète: la joie. Je connais cette joie. C’est celle que j’éprouve chaque fois que, comme mon chevreuil, je me retourne et que j’aperçois les quelques grandes constructions inébranlables de mon passé. C’est en songeant à ces choses-là, et à cette joie, que j’ai écrit ce livre, qui n’est ni roman ni poésie, ni essai, ni journal ou récit autobiographique, mais, puisque les animaux y sont si présents, une sorte de bestiaire de la mémoire. »

Article court pour ce recueil impossible à résumer, et dont ce préambule définit très bien à lui seul ce qu’il en est. Donc, la relation de cet auteur hors du commun avec la nature, avec le monde animal. Son chien s’appelle Camus, ça me plait beaucoup, ça ! Plus qu’une relation, c’est une appartenance entière au monde qui l’entoure, une connivence profonde, une compréhension implicite, une amitié. À propos des chiens et de la mort:

« Je ne crois pas une seconde que ces bêtes soient des êtres inférieurs, indignes de notre altruisme. Ce que j’observe chaque jour, c’est qu’ils vivent comme nous une vie jamais complètement déchiffrable, moins mystique que la nôtre, mais pas moins mystérieuse. Et cependant je résistais à la tentation de m’arrêter pour leur caresser la tête et échanger avec eux, comme je l’ai tant fait plus tard. Je courais, je courais. On m’affublait de surnoms comme Le Sprinteur, ou l’Autruche. On admirait par ailleurs la fermeté de mes mollets, l’aérodynamisme outrancier de mes muscles ischio-jambiers. Mais on ne remarquait pas que, presque à chacune de mes foulées, je jetais un œil par-dessus mon épaule pour voir si la mort était ou non en train de me rattraper. »

Le chapitre « L’indifférence », où l’auteur se met sous l’œil de son chat est des plus réjouissants, extrait  (je m’empêche de mettre le chapitre entier (…) :

« Le dimanche, après avoir bien mangé et bien bu, mon chat Scooter passe l’essentiel de la journée à m’observer. Ce regard sévère posé sur moi est celui d’un juge impitoyable. Si je l’ai bien compris, il souhaiterait que je ressemble davantage à Humphrey Bogart, et que je réfléchisse aussi lucidement que Jean-Paul Sartre fréquentant dans les années quarante les cafés enfumés de Saint-Germain- des -Prés. Mon penchant de toujours pour l’abstraction et les concepts difficiles ne lui plaît guère. Il préférerait me voir défendre plus concrètement les causes qui me tiennent à cœur, et ne me pardonne pas d’avoir plutôt choisi comme instrument de combat l’écriture de livres poétiques, c’es-à-dire ambigus. Mon intérêt pour les chiens le laisse perplexe. Il n’aime pas leur soumission à un maître, équivalente pour lui à une espèce d’obéissance au destin. »

J’ai déjà parlé d’autres livres de Jean-François Beauchemin, et ma découverte au fil du temps de ses écrits me ravit à chaque fois, j’aimerais vraiment qu’il en soit de même pour d’autres, tant le lire est apaisant et enrichissant. Je termine avec cette conversation avec un lièvre (qu’auparavant l’auteur a sauvé d’un collet ) en fin du recueil:

« Un soir, tandis que j’arrosais le jardin, je sentis derrière moi une présence. Mon lièvre était là, son cou portant encore les marques des blessures, ses longues oreilles aérodynamiques pointant le ciel. « On m’a beaucoup demandé, me dit-il, de quoi était faite cette mort où je me suis attardé un moment, le temps en somme de faire plus ample connaissance avec elle. J’ai trouvé compliqué d’expliquer qu’il n’y avait rien, ni objets ni images, ni souvenirs ni pensées, ni sentiments ni conscience, ni Dieu, ni bêtes, ni personne. Mais le plus difficile reste encore de dire sans passer pour fou que j’ai néanmoins rapporté de ce séjour l’impérissable conviction que ma vie n’est pas inutile, et qu’il me faut pour la mener à bon port écouter, bien regarder, tisser des liens avec des inconnus, réfléchir et m’étonner, ne pas me décourager et persister quand tout semble me résister. Ce n’est pas que quelque chose m’attende tout au bout, puisqu’il n’y a rien. Mais je pense que d’ici là ma petite contribution est requise. »

J’ai trouvé que ces extraits, plus que ce que je pourrais rajouter disent qui est Jean-François Beauchemin, poète, vivant, drôle, et tellement fin et intelligent…L’amour de la vie et des êtres vivants, l’amour de la nature, conçue comme notre lieu évident et naturel pour exister. Un regard sur lui-même plein d’humour. Je n’ai pas plus de mots pour dire comme j’aime ce qu’il écrit, ce qu’il nous dit. Beaucoup beaucoup d’émotions.

« Qui après nous vivrez » – Hervé Le Corre, éditions Rivages/Noir

Qui après nous vivrez par Le Corre« Il avait plu toute la nuit. Fenêtres et portes secouées par le vent, averses qu’on entendait venir de loin, martelant le sol, nuées compactes s’abattant sur la maison dans une rumeur furieuse. Léo se réveilla dans une confusion de bruits organiques: écoulements, chuintements. Il aurait pu se trouver, engourdi, dans la tiédeur flasque et détrempée d’un être en train de digérer. Il se rappela cette histoire de navigateur avalé par une baleine puis recraché par la volonté d’un dieu. Il ne savait plus qui  la lui avait racontée. Sa mère, peut-être. Il convoqua son image mais elle ne vint pas et il en eut le souffle coupé, un sanglot logé dans la poitrine, poing écrasé contre son cœur. Seul le timbre de sa voix, cette douceur tremblante, lui revint si nettement qu’elle aurait pu parler tout près de lui. Enfin le pâle visage, toujours soucieux, se reforma dans son esprit et il bougea les lèvres pour la nommer. »

Le titre est le premier vers de « La ballade des pendus » de François Villon:

« Frères humains, qui après nous vivez,

N’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

Un vers comme une prophétie dans cette terrifiante peinture que réalise Hervé Le Corre de notre futur. Futur proche, fin du XXIème siècle. Je reconnais sans mal qu’écrire sur un tel roman m’est très difficile tant c’est brillant et puissant. Comme souvent avec une œuvre de cette qualité, on se dit qu’on ne fait que bavarder. Aussi, et volontairement, ce sera court. Par peur de ne pas être à la hauteur d’une telle littérature, qui se défend si bien toute seule. Alors au moins inciter le plus grand nombre à se plonger dans ce monde de demain en se disant, que peut-être on peut éviter le pire? Que peut-être il serait encore possible de faire dévier ce trajet mortifère?

« Notre monde.  C’est donc en train de se produire, ce désastre global, après trente ans de guerres, de pandémies, de terres submergées, brûlées, désertifiées, irradiées, avec ces millions et millions de déplacés enfermés dans des camps, ces infravilles surpeuplées, où l’on crève derrière les clôtures de fer et d’électronique.

Après l’invivable, le chaos? »

Que vous qui lisez, faites- le avec ce livre, aussi peu confortable que ce soit, parce qu’il est aussi empli d’amour, du début à la fin. Les personnages que l’on suit, ces femmes, ces communautés errantes, itinérantes en quête d’un lieu de survie, en quête d’un futur pour les enfants. Nour, Rebecca, Alice, Clara, on les suit luttant contre le chaos, contre les clans, contre la violence et dans cette lutte pour survivre, elles sont riches d’initiatives, de ressources pour tenter de recréer la vie quotidienne dans un monde hostile. Clara, battue, violée:

« Vers midi, Nour fut soudain accablée par la chaleur et la fatigue et s’appuya à la remorque, les jambes flageolantes. Elle suffoquait, son cœur battant au fond de la gorge. Sous des assauts de visions sordides, elle repensait à Clara, écartelée, secouée, son corps inerte bougeant sous leurs ébranlements furieux. Elle s’éloigna en titubant et se courba en deux, l’estomac tordu de spasmes, mais ne put vomir et cracha et resta un moment au milieu de la route, haletante, trempée de sueur. Loin devant, frêle et noire sur la chaussée qui vibrait sous la chaleur, Clara s’était retournée et la regardait. »

Sans parler véritablement « d’espoir », elles veulent que la vie qui leur reste soit tenable, et elles ne renoncent jamais. Comme l’auteur ne renonce jamais à la douceur, à la générosité, à la beauté, qu’il parle des êtres humains ou des lieux, il amène dans le chaos des plages de paix car il faut bien reprendre son souffle, pour poursuivre. Au milieu des combats, Rebecca, Alice, la mer:

« -N’écoute pas. Entends la mer dans mes mains.

Elle songe à cet instant que la petite n’a jamais vu la mer. Cette pensée la terrifie. Aura-t-elle jamais le bonheur de voir les vagues rouler et s’abattre. Écouter l’éternel bercement du ressac. Voir de grands oiseaux blancs battant à coups d’ailes la ligne d’horizon. Elle songe, l’estomac au fond de la gorge, à tout ce qu’elle sera forcée de voir. Ce qui advient et hurle là-bas, au village, et adviendra en hurlant partout ailleurs. Il faudrait disparaître. S’enfuir de ce monde. Mais il n’existe aucun au-delà, aucun autre ciel que la pureté vide et bleue tendue sur les journées. La fillette se débat puis se tourne vers le village, tout en bas, puis elle écoute, empêche ses sanglots pour mieux entendre.

Elles se taisent et ne respirent presque plus dans l’air chaud qui tremble autour d’elles. »

Dire que j’ai été bouleversée, secouée par notre monde de demain ici envisagé. Dire que Hervé Le Corre a fait des femmes, – beaucoup de femmes ici – des héroïnes magistrales, belles, fortes, courageuses, téméraires et emplies d’amour. Et que ce sont elles qui peuvent sauver le monde? Je crois que c’est une grande part du propos. Sur fond de destruction de la planète, écologiquement, socialement, humainement. 

Et si je dois dire le mot qui me vient sur ce roman, c’est simplement qu’il est beau. Beau, oui, comme la beauté est essentielle, apte à dire et faire comprendre, apte à émouvoir, et peut-être à faire agir. Il est beau dans sa terrifiante lucidité. 

J’ai été bouleversée par Hervé Le Corre quand j’ai lu « Traverser la nuit », je le suis de la même façon avec ce roman. Pour moi, cet écrivain est aussi un homme qui aime et comprend les femmes, qui sait ce qu’elles sont, ce qu’elles vivent et les ressources qu’elles sont capables de trouver au fond d’elles dans l’adversité. Il en fait des héroïnes du quotidien et des catastrophes. Les quelques hommes qui les accompagnent ne sont pas pour autant de sales types, loin de là et on aime aussi Marceau, Martin, Léo. Néanmoins, ce sont quand même les femmes qui sont les plus grandes héroïnes du roman.

« Rebecca  explique l’océan à Alice. […]

Elle ne lui dit rien du désastre. Des océans moribonds en dépit des alertes depuis plus d’un demi-siècle. Elle ne lui dit rien du fanatisme suicidaire des puissants, des possédants. Elle ne lui dit rien parce qu’il est trop tard et qu’elle en a déjà trop vu et qu’elle en sait trop. À huit ans elle a traversé des misères insondables, des nuits de terreur sans fin, des flammes, des rivières glacées, des ponts effondrés. À huit ans,  elle a parlé à des enfants morts comme elle parle aux oiseaux, dans sa langue bizarre, leur disant tout bas des prières peut-être, des suppliques, et Rebecca a dû l’arracher à ses agenouillements auprès des corps recroquevillés dans des fossés, ou renversés sur un talus, indifférente à la pestilence qui montait des cadavres.

Alice a fait ces choses, a vu tout cela, à huit ans, alors ça vaut bien la peine de lui dire à quel point un océan est beau jusque dans ses innocentes fureurs et d’essayer de lui faire comprendre que le flux et le reflux des vagues sont un mouvement perpétuel, le rythme battant de l’éternité. »

Moi, là, les larmes aux yeux en écrivant, je veux dire merci à Hervé Le Corre pour tout, pour tout ça réuni. Pour sa générosité et son humanité. Cette chronique vous livre plus mon ressenti que le déroulé du roman, tellement riche et tourmenté. 

De tels livres sont à mon sens nécessaires, voire indispensables. Un roman qui éveille les consciences en sommeil, peut-être. Et si on attend de la littérature de la force, de la lucidité, de la beauté, de la pertinence, de l’intelligence et de la générosité, voire plus encore, alors vous avez là l’écrivain, le grand écrivain qu’il vous faut.

Dans le roman, une chanson, « Palabras para Julia », Paco Ibañez

« Le territoire sauvage de l’âme » – Jean-François Létourneau, éditions de l’Aube

« Les territoires sauvages de l’âme se réduisent à peau de chagrin[…] Où pourra-t-on aller quand il n’y aura plus de terre? Dans le ciel bleu? Au fond de la mémoire? « 

Rick Bass, « Les derniers grizzlys » « 

 

« L’avion décolle, arrache ses tonnes de mécanique au macadam de la piste, soulève ton cœur jusque dans ta gorge. Dans deux heures et demie, tu auras survolé du sud au nord l’immense territoire où tu es né. Montréal- Kujjuaq. Bienvenue sur les ailes de First Air.« 

Autour de moi, des familles discutent en inuktitut. »

Voici l’histoire d’un enseignant qui part faire son métier dans une contrée inuit et je vous assure que c’est un très très beau petit roman. Une écriture qui sait allier sérieux et drôlerie, le personnage pratiquant aisément l’autodérision. Mais c’est un livre au propos grave, et toujours et ardemment actuel. Car à l’heure où l’on parle, au Canada, de la perte de la biodiversité, de la disparition de nombreuses espèces, peut-être oublie-t-on en fin de course de cette destruction, celle des peuples autochtones, absolument dépendants de leur milieu naturel, végétal et animal. Dépendants évidemment de cet environnement auquel ils sont parfaitement adaptés depuis des siècles, malgré les motoneiges et autres choses arrivées jusqu’à eux, pour les « désensauvager ».

Sauf que ça ne marche pas vraiment, non, car on lira ici comme leur culture et leur mode de vie est ancré en eux, malgré tout. L’attachement à leur milieu aussi rude soit-il. Admirable, d’être adapté ainsi au grand froid. On devrait tous s’en inspirer, nous qui avons mis de côté trop souvent notre lien à la nature qui nous entoure. Bref, voici un merveilleux petit livre, où l’on verra ce jeune homme s’adapter à merveille ou presque, regarder avec une grande émotion ce peuple, s’y mêler par le hockey essentiellement, et on entend surtout sa pensée et son cœur admiratifs et émus devant cette culture, s’emballer à la beauté des paysages, et des aurores boréales.

« Vous sortez dans la nuit. Naïma saute, les lampes frontales des filles éclairent le sentier, vous glissez jusqu’au lac. La Voie Lactée traverse le ciel, disparaît derrière les collines. Une lumière vert, mauve et rouge ondoie parmi les étoiles, sillonne la nuit comme une grande rivière sauvage. Les Inuit croient que les arsaniit permettent aux esprits de prendre contact avec les vivants. Peut-être. Chose certaine, tu pourrais passer le reste de ta vie dans la neige du Nunavik »

Pour avoir vu à Montréal au musée McCord de nombreux objets, entendu des récits, et pleuré sur l’histoire de la maltraitance institutionnelle dont ils ont été victimes, je comprends bien ce formidable personnage. Bien sûr, il s’agit d’un roman, c’est drôle, vivant et émouvant sans sensiblerie, c’est vraiment parfait, tant par le format assez court ce qui donne un texte vif, que par le contenu plein d’humanité, vraiment sans leçon de morale, il n’y en a pas besoin. Un vrai bonheur de lecture. La fin, bouleversante:

« Il enfile ses bottes d’hiver, met une vieille chemise de chasse déchirée. Sa tuque à l’effigie du village de Kuujjuak sur la tête, il sort de la maison, descend vers la forêt. Devant les restes de la tente, à l’orée du sous-bois, il dégage la souche de la pruche sous la neige noire. Il s’assoit devant la forêt, sous un ciel de fin d’hiver. Son esprit dérive, vingt minutes passent.

Et dans le silence d’après-catastrophe, il entend le Nord se disloquer comme la banquise au dégel, il entend le Nord fondre sur le reste du monde. »

ICI, un intéressant article sur le hockey en pays Inuit.

 

 

« Impact » – Olivier Norek – Michel Lafon/Pocket

81XAR7tStHL« Première partie

Greenwar

2020. Delta du Niger. Nigeria.

Routes des oléoducs. Ogoniland

À chaque virage, la voiture de tête, un pick-up militaire, soulevait des nuages de terre fine qui s’insinuaient partout où ils le pouvaient. Derrière elle, les dix camions à la file créaient une traîne trois fois plus imposante. De loin, on aurait pu penser qu’un brouillard vivant et menaçant avançait à toute vitesse vers les prochains villages, prêt à les dévorer. »

Voici les conditions de notre rencontre avec Solal, Virgil Solal, gradé de l’armée, âge indéterminable, le regard dur. Il constate 46°. À 4° de plus, on meurt. Le P-DG de Total est détenu:

« -J’ai soif, maugréa le P-DG.

-Comme un tiers de la population mondiale, s’entendit-il répondre, sèchement.

Il était évident qu’ils avaient déjà fait le tour des premières questions qui se résumaient à une série banale de « Qui êtes-vous? », de « Pourquoi moi? » et de « Que me voulez-vous? ». Questions qui n’avaient reçu jusque-là aucune réponse satisfaisante.

L’un fit lentement racler les pieds d’une chaise pour s’installer devant la vitre. L’autre fit l’effort de s’approcher en se traînant sur le sol. Ils se firent ainsi face, sans que la conversation commence pour autant. À bout de nerfs, c’est la victime qui brisa le silence.

-Si vous savez qui je suis, vous vous doutez bien que vous ne vous en sortirez pas. Balancez les clés par une ouverture du plafond, partez et on en restera là. Je vous le jure.

-Quelle idée, s’étonna le geôlier. Même dans les films, ça ne marche jamais.

Suppliant, le prisonnier se colla à la vitre et sa respiration créa de petits nuages de buée éphémères à la surface.

-Je n’ai qu’une parole. Je ne déposerai pas plainte.

-Vous n’avez aucune parole, et bien sûr que vous irez réveiller tous les flics de France. »

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Se saisissant des désastres environnementaux – on ne peux plus parler juste de « désordres »-, Olivier Norek, s’appuyant sur de nombreux rapports, sur de nombreuses « affaires », sur de multiples et sidérants constats, livre ici un de ses meilleurs livres ( que personnellement j’ajoute à « Entre deux mondes » ) – et on va de sidération en sidération jusqu’à une fin qui est je le crains un peu trop optimiste – ou c’est moi qui suis trop pessimiste? -, et évidemment tout ça avec un vrai bon gros suspense, une véritable enquête policière et judiciaire. Je vais faire court, parce que ce livre est si riche en informations qui font froid dans le dos…Bien sûr, on sait, bien sûr on entend tous les jours ce que la Terre est en train de devenir, notre paradis bientôt perdu. Mais ici accumulés les faits, ceux relatés dans les médias, tous les scandales des grandes sociétés, etc etc…tout ça ici condensé est sidérant, effrayant .

Je ne dis donc que peu de choses, le roman tourne autour de Virgil Solal et les siens, masqués d’une face de panda balafré. Virgil a perdu sa petite fille juste au moment de sa naissance, avec des poumons déjà atteints et impossibles à relancer.

« -Je ne connaîtrai jamais le son de sa voix. Lorsqu’elle est née, ses poumons étaient déjà si malades qu’ils en étaient collés. Je ne supporte de vivre que lorsque je dors. Je ne suis en paix qu’une seule seconde par jour, le matin, quand j’ouvre les yeux. Cette seconde de flou où la mémoire n’a pas encore démarré, où je ne suis personne. Puis tout revient. Dans l’ordre. Je m’appelle Virgil Solal, j’aime Laura et on a tué ma fille. C’est mon histoire, celle qui m’a menée ici, devant vous, mais ce n’est pas celle pour laquelle je me bats. Ma cause est plus grande, elle me dépasse à m’en rendre insignifiant, microscopique. Je vous avais prévenus, vous connaissiez les règles. Je n’y prendrai aucun plaisir, mais je ne reculerai pas. Je n’ai pas le choix. Ils ne nous laissent pas le choix. »

Alors va apparaître Greenwar au lieu de Greenpeace.

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C’est une guerre sans merci que va livrer Greenwar, avec le très intelligent Solal à sa tête. Il va s’en prendre aux banques, aux groupes pétroliers, aux plus puissants des pollueurs, ceux qui tuent et détruisent via leur fortune et leur voracité insatiable de puissance, de pouvoir, d’argent. Olivier Norek nous emmène au fil des chapitres de catastrophe en catastrophe, dans une dénonciation claire, d’une grande évidence, par les lieux cités, les faits relatés, ceci mêlé à la fiction et Solal, ses équipes…Deux personnages intéressants, Diane Meyer, psychologue qui travaille pour la DRPJ et le capitaine Nathan Modis, chargés d’enquêter sur Virgil Solal, qui détient le P-DG de Total et avec qui ils ont un RV en visio.

Ce sera le départ d’un affrontement qui réserve bien des surprises. Il y a un authentique suspense, une sorte de course contre la montre. Enfin deux courses. Celle des deux coéquipiers pour retrouver et arrêter Solal et celle que soutien Greenwar, cette course contre la fin de notre monde. Avec des interférences, des heurts, des cahots, et des argumentations dans lesquelles Solal excelle, peu à peu, Nathan et Diane écouteront Virgil avec de plus en plus d’attention. Ici quand des actes violents sont menés, dont Greenwar n’est pas responsable.

-Les électrons libres et les disciples excessifs sont inévitables. Ils étaient prévus, malheureusement. Mais puisque nous avons dépassé l’urgence, puisque des populations entières ne font déjà que survivre, je ne peux me défaire d’aucun de mes soldats. L’écologie, sans révolution, c’est du jardinage. Pour être parfaitement honnête, le monde a besoin d’électrochocs et j’espère que cette révolution ne s’arrêtera pas à mes petites actions hexagonales. Je souhaite que ma colère se diffuse dans d’autres esprits et que ceux-ci les transmettent au-delà des frontières. Nous n’avons plus le temps, ils en ont trop perdu à s’enrichir, à se gaver d’un argent que mille vies ne permettraient pas de dépenser. »

[…] -Vous pensiez qu’on allait faire des sit-in et chanter des chansons pour la planète encore combien de temps? »

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Toutes les références sont en fin de livre, extraits de la presse ou de discours, allocutions, vœux pieux ou vrais mensonges qui sont la source des faits inclus au roman. On y perçoit tout le cynisme des puissants. Et sérieusement, on sort de cette lecture abasourdi, même si Olivier Norek tente une fin ouverte sur la possibilité d’un autre monde, personnellement, je n’arrive pas à le croire. Abasourdi, parce que l’agglomération de ces informations, discours, rapports, constats, donne le vertige et un sentiment terrible, l’effroi. Ce genre de livre est à mon sens nécessaire, lisible sans difficulté, avec une enquête accrocheuse, une intrigue, une course contre la montre infernale pour un propos grave, comme l’était celui de « Entre deux mondes ». Olivier Norek excelle dans cet art de dire des choses essentielles dans un récit accessible à tous sans nous ménager. Et je salue ce talent sans hésiter.

« A la pointe » – Pierric Bailly- collection « Récits d’objets » – Musée des Confluences/ éditions Cambourakis

41Cv9Dtr10L._SX195_ » Avant de commencer ma petite enquête, je l’acceptais comme une forme abstraite sur laquelle chacun projette ce qui lui chante, et dans l’idée de ce texte à écrire, je m’imaginais collecter les différentes interprétations en même temps que les différentes appréciations que ce drôle de bâtiment inspire au visiteur comme au simple promeneur. Dès la première prise de contact avec l’équipe du musée, je me lance: » Qu’est-ce qu’il vous évoque, à vous? » Et voilà qu’on me donne la bonne réponse, celle qui a été avancée par les architectes comme étalon, comme idée directive. J’apprends qu’il représente quelque chose de précis, qu’il a un modèle, un modèle concret. Qu’il s’agit d’une forme figurative, même si très libre dans sa traduction, mais qu’elle possède un référent dans le réel. »

Le seul début de ce charmant petit livre m’a ravie! Comme moi, y sentez-vous un petit rien de moquerie indulgente?

Musculation et pilates:

« Ça s’appelle comment ce que vous faites?

-Calisthenics

-Et ça consiste en quoi, du coup?

-En ça. »

Je prends quelques secondes pour observer un peu plus attentivement.

-C’est un peu comme de la muscu, quoi.

-Ouais.

-De la muscu dans la rue, c’est ça?

-…

-Bon, OK, merci. »

Je ne voudrais pourtant pas alimenter le cliché du malabar écervelé, je tombe sûrement au mauvais moment – si ça se trouve, il vient d’apprendre la mort de son grand-père, le pauvre.

Une chose dont je me rends compte, c’est que j’ai plus de facilités à aborder un groupe de mecs qu’un groupe de filles. Auprès des filles, je redoute toujours de ne pas être pris au sérieux et de provoquer des réactions du style: Non mais le type, il s’incruste en plein cours de Pilates, il te baratine qu’il écrit un livre, genre c’est un romantique, vas-y. Mais sois sincère, invite-moi direct à prendre un verre, pas la peine de te faire passer pour Marc Levy. »

Enchantée une fois de plus par cette petite collection, un auteur, un objet du musée des Confluences. Gros plaisir avec cet opus, pour lequel Pierric Bailly a choisi le contenant plutôt qu’un contenu comme objet, et j’ai trouvé ça passionnant. Je ne suis pas lyonnaise, mais ce bâtiment ne m’inspire pas grand chose, si ce n’est un vieux vaisseau spatial échoué là. En parlant avec une amie lyonnaise il y a peu, elle m’a dit la même chose. « Je n’aime pas ce bâtiment, je le trouve laid, il me fait penser à l’épave d’un vieux vaisseau spatial. « . Je crois que ce côté « raté » que j’y vois est dû en grande partie à l’autoroute qui rase l’ensemble, au béton très présent autour, par le fait que personnellement je n’y vois pas grand chose en fait…Mais faut -il interpréter ce bâtiment? J’y suis allée visiter les collections et des expos temporaires et je m’y suis sentie plutôt bien.

 

IMG_0467Mais dehors, ma foi, je suis peut-être un peu bornée, pas dans le coup ou je ne sais quoi, mais je ne lui trouve aucun attrait. Je ne serai pas péremptoire, d’autant que ce petit livre peut avantageusement faire percevoir les choses autrement. Pierric Bailly, lui, me semble bien perplexe tout de même et il va passer un temps d’exploration autour de ce le lieu, en recueillant les avis de toutes les personnes qui le « pratiquent » quotidiennement. En tous cas  ceux qui en ont fait un lieu de vie, que ce soit pour du sport, pour l’aide caritative aux gens échoués sous ce vaisseau qui les abrite, ou les promeneurs, les amoureux…Ce que Pierric Bailly va constater, c’est que ce quartier qui était un pôle industriel à l’abandon a retrouvé vie. Certains personnages comme Alessandro, en particulier, sont très émouvants (mais je vous laisse lire son histoire ).

On sait certes que cette construction a donné lieu à de nombreuses polémiques, en particulier sur le coût, quand on s’est aperçu qu’il reposait sur un fond limoneux absolument inapte à supporter cette structure, etc etc… Là n’est pas ou n’est plus vraiment le propos. Le lieu, cette confluence du Rhône et de la Saône était trop beau pour y renoncer.

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Une architecte suisse, dans une association d’aide aux sans-abri:

« J’aime pas du tout. J’ai des valeurs très communistes en architecture. Je suis pour l’architecture soviétique: simple, rationnelle, efficace, fonctionnelle, pas de fioriture, ultra-sociale. Ce bâtiment, c’est tout le contraire: racoleur, tape-à-l’œil. Ça en met plein la vue mais ça s’arrête là. C’est bien construit, je dis pas, et puis c’est beaucoup de métal, toujours mieux que le béton, au moins ça se recycle…Mais pour moi, un musée, ça doit être une boîte rectangulaire. Là, c’est clairement un caprice. Après, on a besoin de ce genre d’architecture pour faire parler, pour attirer les touristes… »

Donc, notre auteur curieux va s’installer quelques temps aux abords proches du musée et aller à la rencontre des passants, mais aussi des hommes qui nettoient l’extérieur du musée, verre, acier, béton, encordés à l’assaut des parois, mais aussi d’autres qui travaillent dedans. Et puis et puis, on se rend compte que cet endroit vit, pas pour le musée en lui-même, mais pour l’espace externe qu’il offre pour toutes sortes d’activités. L’espace seul et nu, sans la construction qui propose des coins, recoins, cachettes ou espaces ouverts,  aurait-il pu susciter les mêmes usages ? 

Les amoureux ou le baiser:

« En pivotant sur mon banc pour les suivre, je découvre, juste en face de moi, assis sur les dernières marches du socle, une femme et un homme qui s’embrassent. Et alors, qu’est-ce que ça peut te foutre? me direz-vous. Mais rien du tout. Ils font bien ce qu’ils veulent, évidemment. Je remarque seulement que ça fait un moment que ça dure. Je n’ai pas regardé l’heure en arrivant, mais ils doivent s’embrasser depuis au moins cinq minutes. Et encore, je n’étais pas là quand ils ont commencé. Ils s ’embrassaient déjà quand je suis arrivé. Si bien que, oui, je me pose des questions, forcément. Je me demande ce qui peut motiver un si long baiser. Il faut admettre que ce n’est pas courant. »

Et ainsi notre auteur, qui décidément m’amuse beaucoup, s’interroge sur ce qu’il voit. C’est léger, drôle, spirituel, et ça ne donne aucune réponse toute faite. La fin, et la promenade sur le quai Perrache, les annonces racoleuses pour un « workside »:

« Un système rusé de palissades pédagogiques nous apprend que sur le site se tiendront bientôt un espace destiné à révéler notre workside No coworking, no flex office, no open space: Juste reveal your workside ( Nous voilà prévenus) – , un immeuble de bureaux incroyablement novateur: Lumen et son ouftop, conçu pour une à mille personnalités ou une à mille personnalisations ( comme on dit chez moi: oui, il y a des gens qui sont payés pour écrire ce genre de conneries) […]. »

Mieux que de lire mon bavardage, vous pouvez lire ce petit livre plein de vie et d’humour. C’est une lecture d’une petite heure, récréative et intelligente, pleine d’humanité.

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