La livrophage

lectrice en campagne

La livrophage

« Ténèbres et compagnie » – Sigitas Parulskis, éditions Agullo, traduit du lituanien par Marielle Vitureau

TÉNÈBRES ET COMPAGNIE - Agullo Editions« COCHONS

« Ma vie ressemble à un mégot » pensait Vincentas en glanant par terre les restes de tabac écrasé, humides de salive. Comme si ce n’était pas lui qui menait sa propre vie, comme si  c’était quelqu’un d’autre qui agissait à sa place. Et que cet autre n’avait laissé qu’un mégot de la vie de Vincentas, puis l’avait jeté et s’en était allé. Et Vincentas était resté à se consumer. »

Me voici confrontée à un livre dur – pour le sujet – et perturbant – pour la même chose -, une lecture peu habituelle et qui raconte l’horreur. En Lituanie, en 1941, le peuple lituanien participa activement au génocide de la population juive du pays: 94% fut exterminée. Il est vrai qu’on ne connait pas très bien l’histoire de ce pays ni tellement sa littérature – enfin il me semble qu’on ne lit pas tous les jours des infos sur la Lituanie, ni sur sa littérature -.

Il m’a été difficile de lire ce livre, dur, cru, violent, où une histoire d’amour, pourtant, parvient à redonner figure humaine au personnage principal. Lui, c’est Vincentas, photographe.

« Quand la guerre a commencé, il est sorti dans la rue pour la photographier. Les partisans insurgés l’ont arrêté et l’ont accusé d’espionnage pour le compte des bolchéviques. Ils ont voulu l’abattre sur place, mais ils l’ont finalement enfermé dans une geôle. Quand ils l’ont fait sortir et adosser contre le mur, un officier SS l’a sauvé de la mort. »

Qui a « négocié  » sa tranquillité et celle de la femme juive dont il est épris, Judita, en échange de photographies des massacres. Vincentas n’est pas « mauvais » – enfin chacun jugera comme il veut -, mais il obéit, il photographie, parfois essaye d’éviter certains clichés, mais l’allemand veille. Près de la fin, la lettre de Judita, magnifique. Vincentas n’est pas « mauvais », mais enfin, il collabore.

Vous disant ceci, je revis encore le moment où j’ai failli laissé ce livre tant il contient de violence, que les moments d’amour, de tendresse de ce couple plus qu’improbable, ne suffisent pas à faire supporter.

« Sur le lieu de la fusillade se trouvaient également deux lignes de surveillance: la première formée par les policiers lituaniens, la deuxième par les gendarmes allemands avec leurs mitraillettes. Les Juifs devaient entièrement se déshabiller et se mettre à plat ventre dans la fosse. Des bataillons d’hommes s’arrêtèrent au bord de la fosse, quelques Allemands avec des armes automatiques les rejoignirent et soudain trois condamnés se mirent à courir le long de la fosse au lieu de rester allongés. Ils réussirent à s’en échapper, tentèrent de se diriger vers la rivière, mais les tirs se succédèrent et les trois hommes s’effondrèrent. »

Néanmoins je l’ai lu d’un bout à l’autre un après-midi dans mon fauteuil, sidérée. Car il y a tant d’ambivalences, tant d’atrocités, tant de passages où je me suis dit, mais comment, comment, comment est-ce possible…Je vais mettre ici quelques extraits, et ne vais pas écrire bien plus. Pour faire trouver un lectorat à un tel livre, il ne faut pas trop en dire, mais surtout il faut dire que ce photographe navigue à vue – pour ainsi dire – entre la peur qui lui occupe le ventre, et sa capacité à se distancier ( vraiment? pas sûre du tout ). Sans doute, j’aurais pu renoncer au bout de quelques pages, mais je suis obstinée, et je voulais savoir jusqu’à quelles altitudes iraient ces atrocités nazies, et la complaisance lituanienne. Reste cet amour en temps de guerre, quelques pages lumineuses grâce à la belle Judita. Des passages bouleversants, sang et larmes. La lettre de Judita, extrait, assez long:

« Tu as dit qu’il existe des similitudes entre le Christ et le photographe. Ils ne font qu’observer les gens sans pouvoir les transformer ni les aider. Le rat aussi observe. Il attend qu’une miette tombe pour l’attraper. Mais nous ne sommes pas des rats, nous ne sommes pas des idoles que l’on accroche aux murs des temples. Nous sommes des humains. Nous devons faire des choix, nous devons répondre de nos actes. Personne d’autre ne peut le faire à notre place, c’est à nous-même que cela revient.

En quoi es – tu meilleur que ce pervers qui viole les femmes en regardant une tête décapitée? Tu as regardé mourir des milliers de gens, et tu n’as pas fait que regarder, tu as tout capturé avec tes images et ce pour le plaisir de quelqu’un. Et de retour à la maison, tu violais une femme, tout en savourant l’image des mourants dans ta tête. Oui, tu violais, car l’amour mensonger est une violence pire qu’un crime évident. C’est comme si j’avais fait l’amour avec un rat qui avait revêtu provisoirement l’apparence d’un être humain. La guerre fait tomber les masques.

Ne me cherche pas, je ne veux plus te voir. Même si mon cœur se déchire, je ne le peux plus. « 

C’était tout. Rien de plus. Juste une lettre. »

Terrible. Et édifiant.

« Highlands » – Jérôme Magnier-Moreno, collection Le sentiment géographique, Gallimard – Préface de Grégoire Bouillier

Highlands par Magnier-Moreno« Bleu pétrole

Londres, Euston Station, vendredi 24 mai 2013

21 heures

Sans m’arrêter de marcher sur le quai du Caledonian Sleeper, le train bleu pétrole qui m’emportera cette nuit vers le nord de l’Écosse, je fouille la poche arrière de mon jean et constate avec un léger affolement qu’il ne me reste plus qu’un seul et dernier Xanax. Je le manipule donc aussi précautionneusement que si c’était un œuf Fabergé, ce précieux comprimé ovoïde, puis le porte à mes lèvres et l’avale sans eau, de l’expert et affreux mouvement de déglutition du héron happant tout rond un poissonnet. »

C’est peu dire que je suis heureuse de retrouver Jérôme Magnier-Moreno dans un second voyage, ici vers le vert paradis des pêcheurs à la truite, l’Écosse. Et quel voyage. Je viens de relire la chronique que j’avais commise pour « Le saut oblique de la truite » et ma foi, je ne regrette rien de ce que j’y ai écrit. C’est avec un intense plaisir et  beaucoup d’émotion que j’ai reçu ce deuxième roman, qui comme l’auteur-  excusez-moi Jérôme, mais personne n’y échappe – a mûri, a pris du relief et de l’intensité.

Notre pêcheur vit un très mauvais moment, et file vers l’Écosse après un conflit dans son couple. Il s’en va vers les Highlands, tout empreint du souvenir de ses vacances là-bas avec ses parents; triste, chagrin, il gobe du Xanax comme les truites gobent les mouches. J’ai l’air de plaisanter, mais pour dire vrai, ce livre m’a vraiment beaucoup touchée.

« Bruits de pistons, orchestre de sommiers à ressorts, symphonie mécanique qui va m’accompagner jusqu’à demain matin 8 heures et demie, heure à laquelle j’arriverai dans le nord de l’Écosse, à Inverness.

L’effet tranquillisant de l’ultime Xanax se diffuse peu à peu à mes bras et mon ventre tandis que mes jambes se mettent à flotter tels de flaccides tentacules de poulpe. Je sens le fluide cotonneux panser les écorchures, calmer la souffrance, et ce n’est pas sans gourmandise que je m’apprête à passer une nuit régressive dans le ventre du train, loin de Paris et de l’Himalaya d’emmerdes que j’y laisse. »

Cet écrivain, peintre connu sous le nom de Rorcha, a une façon très personnelle d’écrire. C’est en particulier son ton, si changeant, qui va de l’ironie frondeuse au plus sombre désespoir, qui oscille entre humour décalé et profonde angoisse, et son écriture qui ressemble pas mal à ses tableaux faits d’ombres et de lumières, éclatants dans les turquoises, les jaunes, les oranges mais pleins d’aspérités et d’ombres dans les bruns, les bleus nuit, ou les bleus pétrole, ce sont ces éléments qui font de lui une voix originale et très attachante. Je dirais qu’il écrit comme il peint, avec ce qu’il est, qui il est, et ce qu’il vit. Tant dans sa vie concrète que dans sa vie secrète. Dans ce livre-ci, j’ai ressenti beaucoup d’angoisse, jointe à une sourde colère, mais pourtant sans jamais tomber dans le pathos, l’ironie et l’autodérision désamorçant toute tentative d’apitoiement. C’est ce qui fait de ce texte sa qualité, une belle manière de « calquer » le mental du narrateur avec le décor.

Donc, voici notre homme en route vers l’Écosse. Le train. Défilent peu à peu les paysages, tandis que les souvenirs remontent. La première partie, c’est à dire le voyage en train est très empreint de mélancolie, de chagrin même, tout autant que de colère arrosée de whisky. Notre homme rumine sur la dispute, sur la potentielle rupture, il pense à son fils aussi. Mais le second personnage de ce livre est pour moi sa mère, cette mère tant aimée et si aimante, si délicate – on le sait, on le sent à la façon dont son fils parle d’elle – et tout ça m’a vraiment émue. En cela, ce livre est plus mûr que le premier, comme l’âge du narrateur. Les couleurs en tête de chapitre n’évoquent pas, à mon sens, seulement les paysages, mais aussi l’humeur de la plume. Un superbe passage sur la mère, si bonne et bienveillante.

« Bien sûr on ne t’a jamais assez remerciée pour cela – nous autres petits salopards – , pas du tout assez, et j’ai mal chaque fois que j’y repense. Certes, ce n’était pas ton style de courir après les remerciements, mais quand même, ça t’aurait fait plaisir qu’il y en ait eu un peu plus, c’est certain.

Un jour, un soir plutôt, où nous étions comme d’habitude posés les pieds sous la table, tu t’étais mise à pleurer. Pourquoi? C’était la fête des Mères, et personne n’avait pensé à te la souhaiter, sans même parler d’un cadeau…Rien n’effacera jamais l’invisible raclée de tes pleurs silencieux ce soir-là. »

Notre  potentiel pêcheur cherche donc une forme d’oubli plus que la résolution d’un conflit. Viennent les descriptions des paysages, et c’est un enchantement, malgré la pluie, malgré le froid, malgré le fait que notre héros se perd et va se trouver dans une posture inquiétante voire dangereuse. . On ressent chaque particule de la nature, le végétal, l’atmosphère et chaque goutte de brume et de pluie, la tourbe où les pieds s’enfoncent. La pêche n’aura pas lieu parce que le potentiel pêcheur, suivant une rivière comme il suit ses souvenirs d’enfance, se perd, se casse la figure, glisse, tombe… bref. La suite, vous la lirez. 

« L’horizon, renversé comme un jouet cassé, barre le ciel d’une diagonale sombre.

Étendu face contre terre, dos vrillé, bras et jambes tremblants, je me dis que j’ai dû m’évanouir après être tombé de la falaise. Avec précaution je déplace mes membres ankylosés. Mal partout, crampes, os glacés jusqu’à la moelle, mais pas de douleur aigüe qui pourrait laisser craindre une blessure grave. Lentement je me retourne sur le dos.

Voilà, j’y suis.[…]

Puis mes yeux se rouvrent et mon regard s’élève le long des escarpements rocheux, là-haut dans le ciel à nouveau bleu des Highlands. Un aigle royal y plane en son tour de ronde, et, passant devant le soleil, me soustrait un instant à l’éblouissement. »

J’ai été touchée, amusée, et enfin captivée par cette histoire qui échappe à mon sens à tous les clichés. Un texte très personnel, unique, drôle et émouvant. 

Je remercie Jérôme Magnier Moreno pour la confiance qu’il m’a accordée . C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert ce second livre qui est aussi un très bel objet . Un très beau livre mêlant avec finesse les angoisses, la colère et le chagrin de cet homme qui vit ici une expérience qui n’était pas celle qu’il avait prévue. J’ai beaucoup aimé, le mélange d’humour acidulé et une sorte de mélancolie tendre. En tous cas, l’auteur a mûri et sans flagornerie, je trouve que c’est vraiment une écriture, un ton, très originaux.

Bref, je conseille ! Et comme j’aime bien un peu de musique, ces Ecossais là, à Glasgow, m’ont bien plu…

« Le silence » – Dennis Lehane – éditions Gallmeister, traduit par François Happe (USA)

Le Silence - Dennis Lehane - Éditions Gallmeister« La panne de courant se produit un peu avant l’aube et tous les habitants de la cité Commonwealth se réveillent en nage. Dans l’appartement des Fennessy, les ventilateurs de fenêtre sont restés bloqués et des gouttes de sueur perlent sur le frigo. Mary Pat jette un coup d’œil dans la chambre de sa fille Jules, la trouve couchée sur les draps, les yeux fermés, la bouche entrouverte, projetant de petites expirations sur son oreiller moite. Mary Pat continue dans le couloir jusqu’à la cuisine et allume sa première cigarette de la journée. Elle regarde par la fenêtre, au-dessus de l’évier, et sent l’odeur de la chaleur qui se dégage des briques de l’encadrement. »

Voici le nouveau roman de Dennis Lehane, et quel roman ! Situé à Boston – ville de Lehane – en 1974, autour de la déségrégation qui visait à mettre de la mixité dans les écoles, c’est à dire à permettre à des enfants ou étudiants « noirs » d’intégrer les écoles « blanches » ( lire ICI), l’auteur écrit un roman acerbe, un roman policier, social, et au sujet encore brûlant. Mais si les faits comptent, ici, en premier plan voici le portrait d’une femme de la communauté irlandaise. C’est Mary Pat, mère d’une fille, Jules, qui comme sa mère n’a pas sa langue dans sa poche et un caractère, disons bien trempé. C’est Mary Pat que nous suivons dans cette histoire. Parce que Jules disparaît. Mary Pat a perdu son fils à la guerre, son mari, il ne lui reste que sa fille. Et je vous assure que cette mère, Mary Pat, est un personnage comme je les aime : coriace, la réplique facile, cinglante ou pas, courageuse, mais aussi, en elle, une sorte de faille qu’est son amour pour sa fille, quelles que soient les tours qu’elle lui joue. 

Sauf qu’ ici, ce n’est plus de la petite dérive. Jules a disparu en participant à un acte meurtrier raciste, avec d’autres jeunes gens. 

640px-Dock_Square_next_to_Faneuil_Hall_and_Quincy_Market_-_DPLA_-_8ff99a071be88892ab138e44180939ec

 Mary Pat, en menant son « enquête », va découvrir des choses sur cette adolescente qui va lui sembler une presque inconnue. L’autre pan du roman, c’est l’enquête sur la mort d’un jeune noir passé sous un train. Autre superbe personnage, Bobby, un policier plutôt rare dans son genre dans la masse en uniforme. Bobby sera celui qui mènera les deux enquêtes, intimement liées. Ce avec délicatesse quand il le faut, et autorité – voire plus – si nécessaire. S’en suit une galerie de portraits des truands, des enfants, des parents, les uns imbriqués aux autres par des liens parfois délétères. Comme avec Mary Pat, juste ce qu’il faut d’ambigüité, d’hésitation parfois, et d’humour aussi. Bref, je retrouve avec bonheur la splendide plume de Dennis Lehane, forte et sensible. Quelle écriture remarquable! Le sens du portrait:

« Brenda est une petite blonde, avec d’immenses yeux marron et une silhouette si épanouie, des formes si pleines, que l’on dirait qu’elle a été conçue par Dieu pour faire perdre aux hommes le fil de leurs pensées dès qu’ils la voient passer. Elle le sait, bien sûr, et apparemment ça la gêne; elle continue à s’habiller comme un garçon manqué, une chose que Mary Pat a toujours appréciée chez elle. « 

Au fil de cette histoire, le grand Lehane trace le portrait d’une ville, d’une époque et des strates de la société de cette ville. Située surtout dans le quartier irlandais, la pègre, régnant sur le trafic de drogue essentiellement, s’impose puissante, riche, et sans scrupules. Beaucoup y trouvent leur compte et tout roule jusqu’au jour où Jules disparaît, jusqu’au moment où Mary Pat va partir à sa recherche, et interroger toutes les personnes qui auraient pu la voir. Or, ce qu’elle va découvrir sur sa fille va la démolir. Certes, elle se relèvera, mais cependant sa vie sera anéantie, et ne sera plus que colère et soif de vengeance. 

On plonge dans sa vie quotidienne, ses dérives quand sa rage retombe, quand son courage la lâche, sa colère et son chagrin sans fond. L’auteur, parfois avec humour, mais surtout avec tendresse pour ses personnages ou au contraire avec une colère digne semée en Mary Pat et Bobby, nous raconte un événement, un temps de ce grand pays en butte aux réactionnaires. Au milieu, les autres, comme Mary Pat. Qui lit un article de presse:

640px-MARY_BRUNO_HANGS_LAUNDRY_AT_HER_HOME_AT_39_NEPTUNE_ROAD_AT_HER_RIGHT_ARE_FRANKFORT_STREET_HOMES._NEPTUNE_ROAD..._-_NARA_-_548472« Dottie lui tend l’édition de l’après-midi du Herald American, et Mary Pat le lit par-dessus la table. UN HOMME HEURTÉ PAR UNE RAME DE MÉTRO. L’article raconte qu’un certain Augustus Williamson, âgé de vingt ans, a été retrouvé mort en contrebas du quai de la ligne intérieure à Columbia Station tôt ce matin et que la police a confirmé qu’il présentait plusieurs traumatismes crâniens. » 

Et les paragraphes qui suivent montrent bien que ce sujet du « mélange » reste compliqué pour Mary Pat et les gens de son quartier. Chacun chez soi. Ainsi l’auteur évite tout manichéisme, tout raccourci facile, peignant de sa belle et humaniste plume un portrait précis du moment, du lieu et de ses habitants. Précis dans sa complexité. Ted Kennedy fait les frais de l’anti busing :

Dans « Un pays à l’aube  » ( pour moi un chef d’œuvre ) c’était un pan d’histoire qu’il nous livrait, d’une plus grand ampleur; ici c’est un événement, un moment marquant et ses conséquences dans la vie personnelle de Mary Pat. L’amour, le manque, les addictions, la tentation de la violence et de l’excès, les hauts et les bas de Mary Pat m’accompagnent encore. J’ai aimé cette femme, bravache, virulente, mais qui se mine au fil des jours, jusqu’à ce qu’elle règle ses comptes avec la vie.

A lire sans aucune hésitation, un gros coup de cœur.

« L’orangeraie » – Larry Tremblay, éditions ALTO/Coda

« AMED

L'orangeraie - Éditions Alto - Éditeur d'étonnant« Si Amed pleurait, Aziz pleurait aussi. Si Aziz riait, Amed riait aussi. Les gens disaient pour se moquer d’eux: « Plus tard ils vont se marier. »

Leur grand-mère s’appelait Shahina. Avec ses mauvais yeux, elle les confondait tout le temps. Elle les appelait ses deux gouttes d’eau dans le désert. Elle disait: » Cessez de vous tenir par la main, j’ai l’impression de voir double. » Elle disait aussi: » Un jour, il n’y aura plus de gouttes, il y aura de l’eau, c’est tout. » Elle aurait pu dire: « Un jour, il y aura du sang, c’est tout. »

Amed et Aziz ont trouvé leurs grands-parents dans les décombres de leur maison. Leur grand-mère avait le crâne défoncé par une poutre. Leur grand-père gisait dans son lit, déchiqueté par la bombe venue du versant de la montagne, où le soleil, chaque soir, disparaissait. »

Ce bouleversant petit roman m’a été offert, au Canada. Il se lit d’une seule traite, court, fluide, terrible. En 145 pages vibrantes, fluides et lumineuses, l’auteur nous livre pourtant une histoire affreuse, de ces histoires de guerre, de sacrifice incompréhensible à tout esprit rationnel, l’histoire d’une famille, père, mère et Amed et Aziz, jumeaux. De leur vie dans une orangeraie, leur ressource, leur lieu de vie. On entre dans le livre avec cette bombe qui détruit un pan de l’histoire familiale, les grands-parents, la merveilleuse Shahina dont la vie paisible s’achève dans la violence. 

640px-Orange_1271Des personnages de cette famille, unie, la mère Tamara est admirable, dénuée au fond d’elle de toute violence, avec pour seul objectif de vivre dans cette orangeraie, au jardin, avec ses fils qu’elle aime plus que tout. La voir souffrir a été un des moments sensibles de ma lecture, je l’ai aimée. Tamara, la clairvoyante, emmène Amed au jardin, pour lui parler:

« -Écoute-moi, Amed. Bientôt ton père entrera dans ta chambre sans faire de bruit pour ne pas réveiller ton frère, s’approchera de toi et posera sa main sur ta tête comme je l’ai fait moi-même tout à l’heure. Et toi, tu sortiras lentement du sommeil et tu comprendras, en voyant son visage penché sur le tien, qu’il t’a choisi. Ou il te prendra par la main, t’emmènera dans l’orangeraie et te fera asseoir au pied d’un arbre pour te parler. Je ne sais pas en fait comment ton père va te l’annoncer, mais tu le sauras avant même qu’il n’ait ouvert la bouche. Tu sais ce que ça signifie? Tu ne reviendras pas de la montagne. je ne suis pas au courant de tout ce que Soulayed vous a raconté, à ton frère et à toi, mais je le devine. Ton père dit que c’est un homme important qui nous protège de nos ennemis. Tous le respectent, personne n’oserait lui désobéir. Ton père le craint. Moi, dès que je l’ai vu, je l’ai trouvé arrogant. Ton père n’aurait pas dû accepter qu’il passe le seuil de notre maison. Qui lui a donné le droit d’entrer chez les gens et de leur enlever leurs enfants? »

L’histoire repose sur le sacrifice, l’idée de vengeance; on ne sait pas bien où se situe cette histoire, on le suppose, mais ça n’a aucune véritable importance, c’est le propos qui est universel. Et puis, au cœur de cette épouvantable action, voici Soulayed, la main vengeresse qui armera le corps d’un des jumeaux qui doit s’offrir en sacrifice pour venger la bombe sur la maison des grands-parents. Voilà, le nœud de l’histoire, c’est ça. Fanatisme guerrier et vengeur, déni d’humanité, il faut mourir en martyr. Et pire que tout il faut choisir qui le sera.

Kibya_ruins

Ce pourrait n’être qu’un livre sur la guerre, etc etc…Non. L’auteur, au-delà de ça, parle d’identité, d’amour, de lien, de famille. Et de chagrin. La fin est absolument bouleversante, magnifique. Qui dit que cette résilience qu’on met un peu partout n’est pas une évidence, ni toujours la clé du mieux être, et que parfois, garder un peu de cette colère nichée en soi, ça peut servir. Qui dit qu’aimer, perdre ceux qu’on aime, continuer à vivre sans, nous affaiblit mais nous consolide aussi, ainsi Amed/Aziz, devenu comédien, en conflit avec son metteur en scène. Aziz entre en scène:

« Aziz s’est avancé au centre de la scène. La lumière venant du plancher allongeait sa silhouette. Il ressemblait à une flamme très droite aspirée par le ciel. Il s’est adressé au public.

« Quel âge as-tu? Comment t’appelles-tu? Tu as le nom d’un père et l’âge d’un père. Mais tu possèdes bien d’autres noms et bien d’autres âges. Je pourrais te parler comme si tu étais mon frère. À la place de ta mitraillette que tes mains tiennent avec tant d’acharnement, tu pourrais porter autour de tes reins une lourde ceinture d’explosifs. Ta main serait sur le détonateur et ton cœur serait sur le mien. Et tu me demanderais de te raconter une histoire pour ne pas t’endormir afin que ta main, par inadvertance, n’appuie pas sur le détonateur. Et je te parlerais jusqu’à la fin des temps, cette fin qui est parfois si proche. »

Tragique, lyrique sans excès, mais surtout extrêmement touchant, voici un petit roman à découvrir absolument. Sur un sujet sensible, voici un texte qui frappe fort, à mon sens un réquisitoire contre la guerre d’une grande puissance de conviction. « L’orangeraie » a été couvert de prix à sa sortie en 2016, au Québec, en Grand Bretagne, en Allemagne, Belgique et Pays-Bas, en France avec le prix Folio des Lycéens et le prix Culture et bibliothèques pour tous.

Bref, un méchant coup de cœur.

Adaptation théâtrale, Théâtre du Trident ( ville de Québec )

Pour cette semaine, ce sera tout…

« Etranges étrangers »

ANGERS »E

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes de pays loin
cobayes des colonies 
doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d’Italie 
Boumians de la porte de Saint-Ouen 
Apatrides d’Aubervilliers 
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris 
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied 
au beau milieu des rues 
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés 
manœuvres désœuvrés
Polaks du Marais du Temple des Rosiers 
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone 
pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres
Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquent chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte de cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale 
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés
Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre 
et des hommes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos 
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville 
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez . 

 

Jacques Prévert

(La pluie et le beau temps – Gallimard – 1955)