« Trois ans sur un banc » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

« Note au lecteur

J’étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu’un inconnu est venu s’asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m’a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme  rêveur: c’était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s’éloigner, que des milliers d’anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d’être racontées. L’idée m’est alors venue de provoquer les choses en ce sens. pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m’installer sur ce même banc. »

Et c’est ainsi que Jean-François Beauchemin, cet auteur unique en son genre a collecté et transcrit pour nous de janvier 2018 à décembre 2020 ces textes, parfois courts, parfois un peu plus longs mais ne dépassant pas une page recto-verso, recueillis semble-t-il sur le même banc du même petit parc, auprès de passantes et passants s’arrêtant à son côté. Enfin, c’est ce qui est annoncé. C’est ce qui semble…impossible. Cet écrivain que j’aime tant est aussi fantaisiste et se plait à nous mettre dans le doute avec ces 138 micro histoires. En fin de post, je vous joins une vidéo dans laquelle vous comprendrez mieux qui il est, quel immense talent il a et quelle imagination !

Cet « exercice » si plein de naturel, de spontanéité, si original, confirme l’homme qu’est cet écrivain pas comme les autres. Attentif à ce qui l’entoure, à ceux qui l’entourent. Car il faut que tous ces personnages se sentent en confiance pour raconter ainsi un fragment, aussi minime soit-il, de leur vie. 138 textes au total, confiés à Jean François Beauchemin sur le banc, mais parfois par téléphone, ou par courrier dont certains anonymes…  Question de pudeur? Quelques personnes ont préféré écrire ou téléphoner sans identité… Il faut savoir qu’à la fin de ses livres, l’auteur livre son adresse email si on veut le contacter.  138 histoires courtes…On est vite touché, et surpris aussi de cette aventure de glaneur d’histoire. On a même du mal à imaginer la scène se répétant durant 2 ans sur le même banc. Non? 

Donc, ce livre-recueil n’est absolument pas condensable ou résumable, 138 histoires différentes, donc… On va ainsi passer d’anecdotes cocasses à des fragments minuscules de vies tristes ou joyeuses, entrer par effraction dans des foyers unis ou non, dans les enfances ou les derniers temps d’êtres humains, si humains.  Certains textes sont bouleversants, d’autres donnent à penser, et souvent on sourit, on rit…En grande admiratrice de cet écrivain si original, si sensible, et souvent si drôle, je vous invite à lire ce florilège qui fait passer par toutes les émotions.

En même temps que paraît ce recueil, « Le jour des corneilles » vient d’être réédité sous une magnifique couverture. Rien ne ressemble à ce livre exceptionnel, de près ou de loin dans lequel l’auteur invente une langue, un « parler ». Vous le trouverez sur le blog.

Alors lisez-donc ça, lisez tout Jean François Beauchemin, vous m’en direz des nouvelles ! Lisez cet écrivain, poète, conteur, humain, et farceur…lisez-le, quant à moi je ne m’en lasse pas.  Ci-dessous, une 4ème de couverture, conclue dans le pur style de Jean François Beauchemin:

« Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d’un temps commencé à affluer. C’est comme ça qu’est né ce livre, qui est une espèce d’anthologie de l’improbable. Car il faut bien, un jour ou l’autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n’entre pas tout à fait dans le trou rond de la réalité. »

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/etcetera/etcetera-du-samedi-18-janvier-2025-3480976

« Archives de la joie – Petit traité de métaphysique animale » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

 NOTE DE L’AUTEUR

Archives de la joie par BeaucheminUn vieux chevreuil au museau grisonnant vient tous les deux jours, depuis le début de l’été, perdre rêveusement dans mon jardin un peu du temps qu’il lui reste. La lumière autour de lui pivote de quelques degrés, aménage ses photons comme pour le préparer au passage prochain vers l’au-delà. Je pense que, son corps lui échappant un peu plus chaque jour, il se tourne petit à petit vers une explication du monde plus abstraite, et comme épurée. On dirait que son subconscient désormais n’est plus d’accord avec lui, avec sa vie forestière si complexe et si passionnée de réel. De son regard, et de l’espèce de bilan qu’il semble établir, émerge néanmoins une chose demeurée extraordinairement concrète: la joie. Je connais cette joie. C’est celle que j’éprouve chaque fois que, comme mon chevreuil, je me retourne et que j’aperçois les quelques grandes constructions inébranlables de mon passé. C’est en songeant à ces choses-là, et à cette joie, que j’ai écrit ce livre, qui n’est ni roman ni poésie, ni essai, ni journal ou récit autobiographique, mais, puisque les animaux y sont si présents, une sorte de bestiaire de la mémoire. »

Article court pour ce recueil impossible à résumer, et dont ce préambule définit très bien à lui seul ce qu’il en est. Donc, la relation de cet auteur hors du commun avec la nature, avec le monde animal. Son chien s’appelle Camus, ça me plait beaucoup, ça ! Plus qu’une relation, c’est une appartenance entière au monde qui l’entoure, une connivence profonde, une compréhension implicite, une amitié. À propos des chiens et de la mort:

« Je ne crois pas une seconde que ces bêtes soient des êtres inférieurs, indignes de notre altruisme. Ce que j’observe chaque jour, c’est qu’ils vivent comme nous une vie jamais complètement déchiffrable, moins mystique que la nôtre, mais pas moins mystérieuse. Et cependant je résistais à la tentation de m’arrêter pour leur caresser la tête et échanger avec eux, comme je l’ai tant fait plus tard. Je courais, je courais. On m’affublait de surnoms comme Le Sprinteur, ou l’Autruche. On admirait par ailleurs la fermeté de mes mollets, l’aérodynamisme outrancier de mes muscles ischio-jambiers. Mais on ne remarquait pas que, presque à chacune de mes foulées, je jetais un œil par-dessus mon épaule pour voir si la mort était ou non en train de me rattraper. »

Le chapitre « L’indifférence », où l’auteur se met sous l’œil de son chat est des plus réjouissants, extrait  (je m’empêche de mettre le chapitre entier (…) :

« Le dimanche, après avoir bien mangé et bien bu, mon chat Scooter passe l’essentiel de la journée à m’observer. Ce regard sévère posé sur moi est celui d’un juge impitoyable. Si je l’ai bien compris, il souhaiterait que je ressemble davantage à Humphrey Bogart, et que je réfléchisse aussi lucidement que Jean-Paul Sartre fréquentant dans les années quarante les cafés enfumés de Saint-Germain- des -Prés. Mon penchant de toujours pour l’abstraction et les concepts difficiles ne lui plaît guère. Il préférerait me voir défendre plus concrètement les causes qui me tiennent à cœur, et ne me pardonne pas d’avoir plutôt choisi comme instrument de combat l’écriture de livres poétiques, c’es-à-dire ambigus. Mon intérêt pour les chiens le laisse perplexe. Il n’aime pas leur soumission à un maître, équivalente pour lui à une espèce d’obéissance au destin. »

J’ai déjà parlé d’autres livres de Jean-François Beauchemin, et ma découverte au fil du temps de ses écrits me ravit à chaque fois, j’aimerais vraiment qu’il en soit de même pour d’autres, tant le lire est apaisant et enrichissant. Je termine avec cette conversation avec un lièvre (qu’auparavant l’auteur a sauvé d’un collet ) en fin du recueil:

« Un soir, tandis que j’arrosais le jardin, je sentis derrière moi une présence. Mon lièvre était là, son cou portant encore les marques des blessures, ses longues oreilles aérodynamiques pointant le ciel. « On m’a beaucoup demandé, me dit-il, de quoi était faite cette mort où je me suis attardé un moment, le temps en somme de faire plus ample connaissance avec elle. J’ai trouvé compliqué d’expliquer qu’il n’y avait rien, ni objets ni images, ni souvenirs ni pensées, ni sentiments ni conscience, ni Dieu, ni bêtes, ni personne. Mais le plus difficile reste encore de dire sans passer pour fou que j’ai néanmoins rapporté de ce séjour l’impérissable conviction que ma vie n’est pas inutile, et qu’il me faut pour la mener à bon port écouter, bien regarder, tisser des liens avec des inconnus, réfléchir et m’étonner, ne pas me décourager et persister quand tout semble me résister. Ce n’est pas que quelque chose m’attende tout au bout, puisqu’il n’y a rien. Mais je pense que d’ici là ma petite contribution est requise. »

J’ai trouvé que ces extraits, plus que ce que je pourrais rajouter disent qui est Jean-François Beauchemin, poète, vivant, drôle, et tellement fin et intelligent…L’amour de la vie et des êtres vivants, l’amour de la nature, conçue comme notre lieu évident et naturel pour exister. Un regard sur lui-même plein d’humour. Je n’ai pas plus de mots pour dire comme j’aime ce qu’il écrit, ce qu’il nous dit. Beaucoup beaucoup d’émotions.

« Le vent léger » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Le vent léger par Beauchemin« La famille Cresson en mille-neuf-cent-soixante-et-onze:

La mère, quarante ans

Le père, quarante-et-un ans

Enzo, dix-sept ans

Léonard, quinze ans

Zelda, treize ans

Elliot, onze ans

Arthur, neuf ans

Zénon, six ans

Un matin de l’été mille-neuf-cent-soixante-cinq, peu après le passage de la benne à ordures, la verroterie des dernières étoiles a cessé de scintiller, et la nuit noire du monde a majestueusement cédé la place aux rayons poétiques et très anciens du soleil. À peine plus tard, le jardin jouxtant la remise, avec ses zinnias aussi colorés que des oiseaux, s’est avancé de quelques pieds, le ciel a pivoté sur lui-même dans un petit bruit d’essieu, puis j’ai installé en plein milieu de l’allée la vieille caisse à oranges descendue du grenier. Alors, Enzo, le plus vieux de la famille (onze ans ) est monté dessus et a lu pour nous un discours très émouvant, écrit très phonétiquement, sur la beauté des êtres et des choses. […] Finalement le téléphone a sonné et, quand Enzo a décroché, nous nous sommes agglutinés tous les cinq autour du combiné, c’était papa qui de l’hôpital nous annonçait que notre petit frère Zénon, le dernier d’entre nous, venait de naître. À présent que nous étions enfin tous réunis, notre histoire pouvait commencer. »

Comment dire la beauté de cette histoire? Comment trouver les mots pour en parler? Le faut-il d’ailleurs? Jean-François Beauchemin ne cesse de m’enchanter, de m’émouvoir, de me bouleverser une fois encore avec ce roman.

Portrait plein de belles nuances d’une famille pas ordinaire, dessin d’une vie où la nature n’est pas qu’un cadre, mais un élément qui enveloppe, entoure les êtres comme une couverture légère, douce, réconfortante. Cette belle et nombreuse famille va en avoir besoin, le jour où la mère va apprendre qu’elle a un cancer. On aurait pu donc lire un texte sombre, plombant, plein de larmes et de chagrin. Mais, c’est Jean-François Beauchemin qui écrit, et cette écriture n’est jamais ordinaire.

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres? Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s’unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais l’état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. »

Non. Je ne veux pas dire que ce n’est pas triste. Mais l’auteur, avec son sens poétique inouï et sa plume lumineuse va transformer cette funeste nouvelle en un protocole de soins fait d’amour, de beauté, de générosité et oui, de joie aussi. Bien sûr, il y a de la tristesse à voir cette mère et épouse s’affaiblir au fil des pages. Mais elle a autour d’elle une volée de moineaux qui lui apportent tout ce dont elle a besoin, et au fil des mois, elle, s’amenuisant, elle, ne quittant à la fin que rarement le lit, elle saura avec certitude que ses enfants sont des êtres merveilleux, intelligents, chacun à sa manière, mais surtout aptes à surmonter des épreuves comme son départ définitif. Ce qui leur donne cette force, c’est leur aptitude à voir la beauté. Le père, à ses enfants:

« J’ai fini par me convaincre, poursuivait-il, que la réflexion n’est jamais une affaire de modes, mais bien plutôt son exact contraire, et doit être assez semblable justement à un herbier, dont les éléments s’opposent au temps non pas en s’asséchant, mais par l’effet d’une espèce de silence de leur matière vitale. Il est possible que vous découvriez tout cela en temps et lieu, mais en attendant, voici ce que je vous suggère: ne succombez pas aux engouements et aux goûts du jour. Soyez austères mais prenez votre joie au sérieux. Faites en sorte que votre existence soit cosmique et régionale, ombreuse et solaire, superstitieuse et pragmatique, irradiante et recueillie. Songez que la poésie, qui est le vrai nom de la vie, est toujours en rapport avec la mort, à laquelle vous devez penser avec affabilité, pour ainsi dire, malgré une certaine aversion naturelle. »

Le livre finit avec un épilogue qui, si je le comprends bien, affirme que cette histoire est celle de la famille Beauchemin:

« ÉPILOGUE

Automne 2021

C’est mon frère Enzo, venu l’autre jour vider en ma compagnie la dernière bouteille du cellier, qui a résumé le mieux la situation: « Je crois que tu as écrit notre histoire avec ton regard de poète, qui était aussi celui de papa, c’est- à- dire un regard qui perçoit surtout ce que la vie a de métaphorique. » C’est sans doute vrai. Vous ne vous défaites pas aussi aisément de votre imaginaire et de votre conscience si pleines de représentations non figuratives. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de vivre dans cette famille, je n’ai pas appris à concevoir l’existence en termes normaux. Comme aux temps d’autrefois, il faut toujours que le ciel de mes phrases se déplace à l’aide d’engrenages et de poulies, que la forêt soit habillée de son trois-pièces vert, que du cœur humain monte un léger bruit de moteur à balais, que la faucille de la lune découpe la nuit en tranches fines. On peut le dire: ce n’est pas avec une sensibilité et un esprit pareils que je remporterais le concours annuel de réalisme. Mais c’est tout ce dont je suis capable. »

Je sais d’ores et déjà que je vais partager ce livre-ci avec de nombreuses personnes, celles que je sais aptes à se laisser emmener dans cette poésie merveilleuse, chez cette famille faite de fantaisie, d’intelligence et d’amour. Je vais poursuivre quant à moi ma lecture des ouvrages de Jean-François Beauchemin, parce que si on cherche de la tendresse, de la finesse, de la beauté et de la philosophie, il est là.

Clairement, dans mon panthéon.