« Le corps et l’âme » – John Harvey, Rivages/Noir, traduit par Fabienne Duvigneau

« À la lisière du village, la maison était la dernière d’une rangée de petites bâtisses en pierre adossées à des champs qui s’abaissaient en pente douce jusqu’à la mer. Elder ferma soigneusement la porte, remonta le col de son manteau pour se protéger du vent, et après un dernier regard à sa montre, s’éloigna sur le sentier en direction de la pointe. Le ciel traversé de nuages commençait à s’assombrir. Bientôt, à l’approche des falaises, le terrain devint inégal et rocailleux sous ses pieds. Des lapins levés par son passage détalaient tout autour. Plus loin, une barque de pêche se balançait au gré des flots. Des mouettes tournoyaient dans les airs. »

Quel bonheur de retrouver la plume de John Harvey dans ce roman assez bouleversant, écrit un peu comme un requiem. Écriture sobre, précise, une mélancolie certaine et une forme aussi de désabusement sans doute. On retrouve ici le retraité de la police Frank Elder, qui va être tiré de sa maison des Cornouailles par sa fille Katherine, jeune femme mal en point qui a vécu des événements atroces, et peine à s’en remettre.

« Lorsqu’il avait proposé de venir la chercher à la gare en voiture, elle avait répondu que ce n’était pas la peine, elle prendrait le bus. Allongeant le pas, il arriva à temps pour distinguer la lumière des phares qui contournaient la colline; à temps aussi pour la voir descendre et s’avancer vers lui – bottines, veste rembourrée, jean, sac à dos -, souriant, mais avec une hésitation dans les yeux.

-Kate…Je suis content que tu sois là. »

Quand elle tendit les bras pour saisir les siens, il s’efforça de ne pas regarder ses poignets bandés. »

D’autant qu’elle va rencontrer Anthony Winter, un artiste peintre pour lequel elle va poser. Elle entre ainsi dans un univers pas très net de gens dont il me semble qu’ils s’ennuient, ce peintre qui cherche des émotions fortes qui le feraient vibrer et qui n’est au fond qu’un salopard, je ne vois pas de mot plus juste, car il semble qu’il ne se contentait pas de rapports tarifés, mais en écoutant les témoignages de son entourage, cet homme était pervers et manipulateur.

« L’image, énigmatique, floue. Mais qu’est-ce que ça prouvait? Outre la présence du doute. Ce pouvait être Katherine, se dit-elle; comme ce pouvait être l’une des femmes que Winter – ainsi que l’indiquait clairement l’analyse des données contenues dans son téléphone et son ordinateur – payait de temps en temps pour s’envoyer en l’air. Mark Foster travaillait d’arrache-pied, elle le savait, pour tenter d’établir des recoupements entre des sites Internet offrant des services spécialisés que Winter avait visités, des photos de célèbres travailleuses du sexe, et un fouillis de numéros de portable qu’il était en grande partie impossible de remonter. »

John Harvey pose son regard sur un microcosme pas très joli à voir vivre et agir. Quand il verra les toiles sur lesquelles pose sa fille, Elder entrera en rage.

« Le premier tableau la montrait assise au bord d’un lit, penchée en avant, nue, tête inclinée de sorte que son visage était partiellement dissimulé, mais il la reconnaissait malgré tout; sur le deuxième tableau, elle était couchée à plat dos, visage à peine visible et jambes largement écartées, un mince filet de sang s’échappant de son vagin et lui coulant sur la cuisse.

Elder crut qu’il allait vomir.

Il pivota brusquement, faillit heurter l’un des serveurs, s’excusa, et fonça vers la sortie. Des invités de plus en plus nombreux se pressaient dans la galerie, le niveau sonore avait encore grimpé.

Va-t’en. Lâche prise.

Le vigile à l’entrée le regarda d’un œil surpris. « Vous partez déjà?

-Non, je sors prendre un peu l’air. »

Emmenant Elder au secours de sa fille à Londres, John Harvey décrit une ville et sa déconfiture, l’air de rien, mettant en osmose le décor et les gens qui l’animent, la face visible, la face cachée. Sans emphase, sans outrance, toujours dans la bonne mesure et sans dire au lecteur quoi penser, suggérant, toujours.

« En marchant de l’hôtel à la gare, Elder passa devant deux centres commerciaux, dont l’un semblait en partie désaffecté, et deux grands magasins aux vitrines condamnées. Il compta cinq hommes et une femme qui dormaient dehors, trois vendeurs du journal de rue The Big Issue, un joueur de flûte irlandaise, deux mendiants. « 

Aucun personnage ne sonne faux et chacun a ses failles. John Harvey est dans le monde réel, toujours. C’est ce qui rend si attachant Elder, mais aussi l’équipe qui enquête. Des femmes épatantes, comme Alex Hadley, chef de la criminelle très intéressante, on sent là le plaisir qu’a du avoir l’auteur à tracer ce portrait si fin, si humain. John Harvey n’omet jamais la vie telle qu’elle est, il capte les sentiments et les émotions avec délicatesse, finesse et justesse et ce à travers une enquête policière qui reste le cœur du livre. Au meurtre de Winter s’ajoute la sortie de prison d’Adam Keach qui va électriser Elder, une affaire personnelle.

Quant au titre si bien choisi, il parle surtout de Katherine et de son histoire, il parle de souffrance physique et psychique et des nœuds qui en découlent. Katherine, un personnage bouleversant . La relation entre un père et sa fille est ici emplie d’émotion, quand règne l’incompréhension à cause de non-dits, quand pourtant l’amour demeure, indéfectible et qu’on ne sait comment le dire, le montrer… De très belles pages sur ce sujet, la souffrance qui se met entre des êtres qui s’aiment…

Beaucoup de musique – l’amie d’Elder est chanteuse, et notre homme aime le jazz –  et pas mal de référence à Dickens et à Emily Brontë – ce qui me fait aimer encore plus Elder. Et John Harvey. On entend Vicky chanter « Route 66 », je choisis cette version

On rencontre des personnages des livres précédents, policiers ou pas, qui réapparaissent en toute logique, rien d’artificiel. Je n’ai lu que 2 romans de cet auteur et il y a longtemps, mais je vous rassure, on peut parfaitement faire connaissance avec John Harvey et Elder sans avoir lu les autres, ça ne gêne en rien.

C’est le genre de livre qui marie avec brio l’écriture, remarquable, le scénario, intelligent, le suspense, soutenu, le regard sur l’humanité, oscillant entre pessimisme et tendresse. Un vrai plaisir qui me donne envie de lire le reste de cette œuvre. Il nous en faudrait des vies pour arriver à tout lire…

Je ne saurais trop vous recommander ICI le très bel article de Mœurs noires, qui dit plus et mieux que moi – parce qu’il a du tout lire de John Harvey, lui – sur ce très beau roman. Je recommande vivement ! 

Quant à Elder, il aime une œuvre musicale sinistre selon sa fille, mais que j’aime autant que lui. Extrait et fin de ce post bien modeste pour dire tout le bien que je pense de ce roman et de ce romancier. Lacrimosa

Mère et fille

Krohg-MereLe départ de ma fille au Québec pour 6 mois m’a fait réfléchir à cette relation si particulière,  deux femmes dont la plus jeune est au point de sa vie où elle sort de la dépendance à l’autre, une autonomie gagnée de jour en jour, non sans efforts des deux côtés. À ce même point reste l’amour, presque totalement libéré des « contraintes » éducatives et matérielles, et perçu alors avec une acuité presque douloureuse, au moment de la séparation. En littérature, je vous propose quelques titres que j’ai particulièrement aimés et qui m’ont touchée, certains d’auteurs connus et d’autres moins.

oatesParmi les auteures connues ( tous les livres que je vais citer ici sont écrits par des femmes) : Joyce Carol Oates et deux romans, « Viol, une histoire d’amour » et surtout « Mère disparue » que j’avais adoré, plein de tendresse et d’humour. Ce thème de la relation mère/ fille, J.C.Oates l’aborde conséquemment dans nombre de ses romans, comme « Blonde », mais ces deux sont extrêmement forts.

« Lorsque je suis née, le 1er juin 1926, dans la salle commune de l’hôpital du comté de Los Angeles, ma mère n’était pas là.
Où elle était, personne ne le savait !
Plus tard des gens l’ont trouvée qui se cachait et, choqués et désapprobateurs, ils ont dit : « Vous avez un beau bébé, madame Mortensen, est-ce que vous ne voulez pas prendre votre beau bébé dans vos bras ? C’est une petite fille, il est temps de l’allaiter. » Mais ma mère a tourné son visage vers le mur. De ses seins gouttait un lait comme du pus, mais pas pour moi.

( extrait de « Blonde » ) 

« Les demeurées » de Jeanne Benameur ( de mon point de vue, c’est son meilleur roman ):

« Le silence entre elles deux tisse et détruit le monde. »

« Ce que je sais de Vera Candida » de Véronique Ovaldé au top de son écriture et de son imaginaire.

« L’odeur de Monica Rose faisait chavirer Vera Candida. Elle s’asseyait près de sa fille et plongeait le visage dans ses cheveux. Ils sentaient le sel et l’iode, le vent et quelque chose de plus souterrain et mammifère, comme la sueur d’un minuscule rongeur ou bien d’un petit loup. Monica Rose sentait la fourrure. Vera Candida se disait toujours : »Comment ferai-je quand je serai une très vieille femme, que je n’y verrai plus, que je tenterai de me souvenir de cette odeur? » Elle s’efforçait d’enregistrer comme sur des cylindres d’argile les sensations liées à sa fille : la main de la petite dans la sienne, la façon dont Monica Rose serrait son cou avec ses bras aussi fins que des roseaux, elle serrait serrait en y mettant toute sa minuscule force, et c’était inenvisageable de ne plus être deux un jour, c’était si injuste que cela paraissait impossible. »

Enfin « Paula » d’Isabel Allende. Ce livre-ci n’est pas un roman, mais un récit autobiographique. Isabel Allende parle à sa fille Paula, dans le coma sur un lit d’hôpital, atteinte d’une maladie dont elle mourra un an plus tard. Et face au chagrin de voir sa fille la quitter inexorablement, elle entreprend de lui raconter l’histoire familiale. Ainsi, les pages alternent rires et larmes, on retrouve la verve de cette femme dont « La maison aux esprits » m’a littéralement enchantée, et on comprend mieux d’où vient ce talent à conter, à inventer et à imaginer, dans ce livre bouleversant de sincérité.

« …elle l’accueillit en ce monde par une cascade de paroles tendres dans un langage récemment inventé, l’embrassant, la reniflant comme le font toutes les femelles, puis elle la posa sur son sein. Le plus vieux geste de l’humanité. »

génie la follePour les auteures moins connues, deux livres d’une grande force, que je vous conseille vivement. « Génie la Folle » d’Inès Cagnati…Pour moi, un des plus beaux livres que je connaisse sur cette relation mère/fille, mais aussi sur la relégation, dans une langue dénuée de tout artifice, très émouvante, un livre dont je ne suis pas ressortie indemne. Lu il y a très longtemps déjà, je ne l’ai pas oublié…

« La ballade d’Iza » de Magda Szabo, écrivaine hongroise que nous a fait découvrir Viviane Hamy, avec son roman « La porte », qui m’avait emballée, suivi de cette ballade d’Iza, qui décrit la relation d’une fille à sa mère vieillissante. Qu’on se trouve d’un côté ou de l’autre ( ou les deux ! ), ce livre fait un peu peur, mais surtout fait réfléchir profondément. Attend -t- on quoi que ce soit de nos mères, et de nos filles ? Si ce n’est l’amour, la chaleur des bras enclos, la compréhension et le réconfort ? Mais l’amour, oui, si fort…Pourtant parfois absent,  perdu dans un vide que rien ne viendra jamais combler. Dans ces romans, de nombreux aspects de cette relation mère et fille sont abordés, de l’amour fou à l’absence d’amour ou pire encore le rejet total…Un thème à explorer, je pense.