« La reine des neiges » – Béatrice Hammer – éditions Avallon & Co.

     « Je n’ai pas été triste

Ma mère est morte il y a quinze ans.

Je n’ai pas été triste.

Je l’ai appris tôt le matin. Je crois bien qu’il était sept heures, quand le téléphone a sonné; c’était ma sœur, elle a dit quelque chose d’étrange, maman est partie cette nuit. Elle n’a pas dit maman est morte, mais ça voulait dire ça.

Je l’ai dit à ma fille, la plus petite, c’est elle qui était là. Mamy est morte. Elle s’est mise à pleurer. Son chagrin m’a fait de la peine. Mais moi, je n’ai pas été triste. »

J’ai déjà chroniqué des livres de Béatrice Hammer, et j’ai été très touchée, quand au début de ce printemps elle m’a adressé celui-ci, en me précisant qu’il était très personnel. Et comment…ce livre assez court m’a bouleversée. Pour plusieurs raisons et pour l’inévitable réflexion qu’il amène sur les relations familiales intimes, sur les mères et leurs filles, sur l’indifférence et le chagrin, sur l’impossible amour.

Avec un grand courage – il en faut pour raconter cette histoire, la sienne – Béatrice Hammer écrit, se questionne, et son histoire – car c’est la sienne – est à la fois glaçante, révoltante et infiniment triste. Je ne sais par quel bout commencer, parce que cette confidence écrite m’a retournée émotionnellement. Je l’ai lue un jour, finie la nuit qui a suivi, sans trouver le sommeil.

Cette mère, c’est une femme très belle et très froide. Le titre évoque le conte d’Andersen et la Reine au cœur de glace. Il a fallu à l’autrice une grande distance et sans doute beaucoup de temps pour en venir enfin à se pencher sur cette relation et pour écrire ce livre. Et ça n’a pas du être sans douleur, même si le chagrin semble bien absent. Premier extrait, le chapitre sur la dépression chronique de la mère.

« Sa première dépression

C’est sans doute pour cela, à cause de toutes ces fois où elle s’est emmurée volontairement, à cause de cette sacralisation du malheur qui a baigné sa vie, à cause de la force de sa volonté, en temps normal, que j’ai pu forger la certitude que tout ce qu’elle a vécu, ma mère l’avait voulu. »[…]

« Ma mère parlait très volontiers de son passé, y compris de sa maladie, elle nous racontait les psychiatres et les électrochocs – dans ce temps- là, il n’y avait pas d’anesthésie. Pourtant, de cette première dépression grave, elle ne nous a rien dit. Pourquoi? Pour quelle raison ne l’a-t-elle pas incluse dans sa légende? »

Je me sens incapable de raconter cette vie, ces vies autour de cette Reine des neiges, glaciale, sans indulgence et surtout pas avec elle-même, et il me semble vain de résumer. Je crois que j’ai été trop touchée. C’est là qu’on comprend l’importance d’une mère, même maladroite mais là, présente pour nous. Enfin, sa mère la remarque:

« Pendant un court moment, je lui ai convenu. Pendant ce bref instant, j’ai été la fille de ma mère.

Cet instant légendaire n’a pas duré. La fille parfaite que j’ai été, dans ce bureau, lorsque la honte s’est muée en fierté, cette enfant idéale n’a pas vécu.

J’ai eu de bonnes notes à l’école. Mais il y avait bien trop de dissonances: j’étais pataude, désordonnée, rebelle, quand elle m’aurait voulue habile, soigneuse, obéissante. Partout où je passais, je bavardais, mes cahiers étaient tachés d’encre, j’oubliais de faire mes devoirs, je ne rangeais jamais ma chambre.

Cela, ce n’était pas conforme. »

La mère de ce roman – récit – n’est ni maladroite, ni présente; elle se regarde vivre et être et paraître, elle se surveille. Bien sûr, il y a sa propre histoire d’enfant, un beau personnage que la grand mère, polonaise. N’empêche, cette mère est surtout une femme, et n’entend pas être autrement. Même dans les moments durant lesquels elle a des doutes, des souffrances, c’est à elle qu’elle pense, d’abord et avant quiconque d’autre. La fin du livre m’a bouleversée. La mort de cette mère.

« La vérité, c’était mon désespoir de l’avoir eue pour mère. Et maintenant qu’elle était morte, on n’y reviendrait plus. Ma mère était ma mère, mais ma mère n’était pas une mère, c’était irrévocable.

Plus rien ne pourrait m’empêcher d’avoir vécu cela. Elle, elle était partie, mais moi, je restais avec son rejet, son mépris et sa honte en unique héritage, ils s’étaient répandus en moi comme l’encre sur un buvard, impossible de les en chasser. »

Je n’arrive manifestement pas, là, sur mon clavier, à trouver les mots. Pour moi, Béatrice, ce livre est peut-être, des vôtres, de ceux que j’ai lus auparavant, le plus abouti, le plus beau d’être si triste, et le plus triste d’être si vrai et si douloureusement sincère.

« Ma mère est morte il y a quinze ans. Je n’ai pas été triste. Sa mort ne m’a privée de rien. Sa mort ne m’a rien enlevé. Ma mère n’a pas pu me maudire, ma mère n’avait pas ce pouvoir. Et sans doute pas cette volonté. Elle était différente de ce que je croyais, centrée sur elle et certainement fragile, au bout du compte.

La mort d’une mère peut détruire à jamais. Elle peut aussi être une chance. Et pour cela, ma mère a raison: il suffit de lui pardonner. »

Une lecture qui m’a bouleversée. 

A propos de Béatrice Hammer, deux textes courts: « Camille » – éditions de la Combe et « A la lisière des vagues »- éditions Avallon

Béatrice Hammer (auteur de Ce que je sais d'elle) - Babelio

Un article ici inhabituel, qui entend vous parler d’une autrice et d’une femme. Qui parle d’autres femmes et surtout, ce qui m’a intéressée, des adolescentes, des relations mère/fille. Béatrice Hammer, j’en ai parlé avec deux chroniques, pour deux romans, « Ce que je sais d’elle » ( qui reste mon préféré ) et « Une baignoire de sang », assez différent, mais avec un personnage féminin assez déjanté et assez drôle. Mais j’ai lu aussi « Kivousavé », « Camille » et son dernier roman – court – « A la lisière des vagues »

Je veux vous dire quelques mots de ces textes parce que d’une part, comme personne Béatrice Hammer est vraiment intéressante et extrêmement sympathique, ensuite parce que je trouve qu’elle parle très bien des femmes et des filles.

Image du produit : Ce que je sais d'elle - Livre d'occasion de Béatrice Hammer

L’écriture est douce, parfois emplie de mélancolie mais aussi d’une force de « survie » , un besoin ou plutôt une volonté de ne pas renoncer chez ces personnages . Camille m’a beaucoup touchée. Béatrice Hammer donne vie et parole, dans ce que j’ai lu d’elle, à des adolescentes, et des femmes plus femmes que mères ou épouses. Je vous parlerai un de ces jours de « Kivousavé »; il y a une certaine cruauté dans les mères de Béatrice Hammer, involontaire ou inévitable à leur survie. Toutes cherchent leur chemin, que leur jeunesse ou les convenances leur on fait perdre de vue. Et ça ne va pas sans dommages collatéraux. Dans Kivousavé, encore une mère, une fille, une quête, et même deux.

A la lisière des vagues par Hammer

« A la lisière des vagues » parle plutôt d’une femme qui doute et qui va se faire une escapade, entre la fuite et l’abandon, escapade qui va lui permettre de réfléchir, de faire la rencontre d’une jeune femme elle aussi un peu perdue, du train à la plage, seule surtout, elle va retracer sa vie et tirer une conclusion dont je ne vous donne pas l’issue. C’est vrai, ici je ne vous dis rien.

Je vous conseille donc de vous pencher sur l’œuvre de Béatrice Hammer ( éditée aux éditions d’Avallon et de la Combe ) J’en ai parlé avec elle, mais je trouve que ces livres sont parfaitement et également adaptés au lectorat adolescent. J’ai aimé ces jeunes filles entre deux étapes de leur histoire, leur relation avec les adultes, et ces mères qui à un moment se sentent coincées, enfermées, et décident de vivre ce à quoi elles aspirent. Oui, Béatrice Hammer écrit ce que je nommerais une sorte de cruauté de survie pour les unes, et un chagrin qui fait grandir trop vite, chez les autres. Pour avoir échangé avec Béatrice, c’est une femme avec une personnalité très attachante, et une vraie intelligence des sentiments pour ses personnages.

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Voilà, je lui avais dit que j’écrirais à propos de ses livres, et prise par des choses de la vie envahissantes, je saisis quand même quelques minutes pour vous dire ce que je sais d’elle, qui parle si bien des femmes et des jeunes filles sur le bord de la vie.

Quelques questions à Béatrice Hammer, à propos de « Ce que je sais d’elle »

Chère Béatrice

Je vous remercie d’accepter de répondre aux interrogations qui me sont venues à la lecture de votre livre. Texte plus complexe qu’il ne semble avec sa forme courte et aérée, qui fait penser qu’on peut dire beaucoup en peu de mots – et ce n’est probablement pas si facile à réussir – et vous l’avez fait et bien fait.

Livre que j’ai beaucoup aimé, et puis lecture qui au fond brasse pas mal de réflexions, et des questions. Voici ce qui m’a marquée, émue, et déstabilisée, vous êtes libre de répondre à votre convenance.

51irgKfrLXL._SX195_-Votre livre compte d’abord un personnage, une femme disparue qui occupe tout le texte et l’esprit de toutes les personnes qui vont parler d’elle. L’enquêteur ou l’enquêtrice est anonyme, on ne sait pas si c’est quelqu’un de la police ou de la presse, les questions ne sont pas écrites, c’est la réponse qui les suggère. J’ai trouvé le procédé subtil et intelligent, pour deux raisons : d’une part ça amplifie la curiosité et d’autre part, à travers les réponses de chacune des personnes interrogées, on s’aperçoit que :

– le regard porté sur la disparue est complètement différent, et même parfois totalement opposé de l’un à l’autre des témoignages, ce qui m’amène à envisager le résultat de l’enquête comme un puzzle dont les pièces ne s’accordent pas.

– ce qui est dit sur la disparue en dit autant voire parfois plus sur le témoin que sur cette femme

-C’est exactement ça, et c’est pour cette raison que, comme vous le dites, certaines pièces du puzzle ne s’accordent pas avec les autres. Le portrait de la disparue s’élabore en nous grâce aux reflets que les personnes qui l’ont connue livrent à l’enquêteur (et vous avez tout à fait raison, on ne sait rien non plus de l’enquêteur, ni son statut ni même ses paroles, on le découvre, lui aussi, au cours de la lecture). Le livre joue avec la notion de reflet, de portrait en creux, de miroir. Certaines personnes se contentent de projeter leurs propres sentiments sur une sorte d’écran blanc que serait la disparue pour eux, tandis que d’autres sont allés à sa rencontre. Qui croire ? Qui ne pas croire ? C’est l’enquêteur – puis le lecteur – qui se fait sa propre idée, au fil des pages – selon son vécu personnel aussi, bien sûr.

-Je me suis donc sentie assez déstabilisée, même si je le savais bien sûr déjà, par le fait que l’image que nous donnons n’est pas perçue uniformément. Ici cette femme semble multiple, et ce qui lui est arrivé de l’ordre de la supposition. Et on se dit qu’elle avait perdu de vue ce qu’elle était profondément dans le jeu des relations familiales et sociales.

Ci-dessous

Béatrice Hammer, au sourire et aux yeux pétillants

-Oui, en effet, c’est un thème qui m’est cher : que voulons-nous vraiment ? Qui sommes-nous vraiment ? Dans ces interactions constantes qui nous constituent, comment arbitrer entre ce que les autres attendent de nous, ce dont ils ont besoin, et nos besoins propres ? Et, dans le domaine de la création, faut-il créer à tout prix ? Le peut-on ? Le doit-on ?

-Votre livre parle de l’identité, de la perte de sens d’une vie et puis des relations humaines bien sûr, hasardeuses parfois, décevantes ou confiantes. Certains témoignages révèlent celui qui parle mais une interprétation erronée de la disparue (en tous cas, personnellement, j’ai ressenti de l’amitié pour elle et de la compassion aussi). On voit certains de ces témoins parler d’eux plus que de l’absente, qui finalement ne fait que révéler leurs faiblesses par certains côtés, et le peu d’attention réelle et désintéressée qu’ils lui ont portée.

-En effet, mais c’est parfois le signe d’une grande souffrance… Je ne porte pas de jugement sur mes personnages, même si certains me sont plus sympathiques que d’autres : chacun a ses raisons.

Ceci étant, je suis ravie que vous ayez ressenti de l’amitié et de la compassion pour la disparue. J’en éprouve moi aussi, et également pour l’enquêteur !

Toute la subtilité de ce livre est dans sa simplicité sobre et sa profondeur qui donne à réfléchir sur soi et les autres, sur le jeu des miroirs. Je trouve ça remarquable.

-Merci beaucoup, vous avez parfaitement compris ce que j’ai voulu faire en écrivant ce livre.

Béatrice, je vous remercie d’avoir bien voulu discuter avec moi et celles et ceux qui parfois me lisent.

-C’est un très grand plaisir pour moi, on a rarement des retours sur ses romans de personnes qu’on ne connaît pas dans la « vraie » vie, et cela me touche beaucoup de savoir que vous avez aimé ce petit livre, d’autant plus que je vous sais à la fois franche et exigeante, et que j’apprécie beaucoup vos chroniques.

« Ce que je sais d’elle » – Béatrice Hammer, éditions d’Avallon

51irgKfrLXL._SX195_« Elle n’a pas disparu. Elle est morte. Un jour on retrouvera son corps.

Ne me demandez pas pourquoi. Je le sais. Je le sens. Si elle vivait encore, je le saurais. C’est comme ça entre nous.  Depuis toujours. Enfin, depuis longtemps. Tellement longtemps que les autres n’ont pas idée.

Si elle s’est enfuie, elle m’aurait prévenue.D’une manière ou d’une autre, par un silence, une allusion, un de ces non-dits qu’il y a toujours eu entre nous. Elle me l’aurait fait savoir. Il y aurait eu des pauses, des soupirs dans notre conversation. »

Eh bien voici un court roman de Béatrice Hammer que j’ai beaucoup aimé,  j’ai déjà parlé à propos de son livre « Une baignoire de sang ». J’ai préféré celui-ci pour sa sobriété efficace, mais avec aussi le plaisir de l’écriture vive qui s’adapte à toutes les nuances des diverses voix qui vont s’exprimer. A noter que ce livre n’est pas une nouveauté.

« C’est ça, vraiment: elle voulait faire partie du lot. […]

À mon avis, elle a eu besoin d’être libre. De ne plus être dans ce fameux lot. Alors elle est partie. Une nouvelle fois, elle avait besoin de choisir, vous comprenez? Choisir sa vie, c’est tellement important. »

L’idée est simple mais excellente: une femme a disparu sans laisser de traces, épouse parfaite et mère tout aussi parfaite de deux jeunes garçons.

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Un enquêteur ou une enquêtrice, on ne sait pas qui est-ce, interroge les personnes qui l’ont côtoyée, proches ou pas. Ainsi vont se dérouler les avis, sentiments et ressentiments de celles et ceux qui l’ont connue, mais aussi les fantasmes et les suppositions hasardeuses.

 » Moi je crois qu’elle s’est suicidée, voilà.[…]

Parce que la vie, ça peut devenir insupportable, ni trop dure ni trop monotone, mais juste insupportable, on peut plus continuer. On se rend compte qu’on peut plus faire machine arrière, on a beau faire, on ne veut plus, on ne peut plus, on est au point de non-retour, il n’y a plus le choix, il faut juste en finir. »

Le résultat est vraiment très intéressant, sur la forme d’abord, car on lit sans encombre et sans pause, on passe d’une parole à une autre, ainsi jusqu’au dénouement. Mais c’est surtout ce que dit ce texte intelligent et fin page après page. Personnellement je me suis posé beaucoup de questions. La première venue étant : pourrai-je avoir envie de tout plaquer un jour ? Question dans l’hypothèse où la disparue aurait pris un départ volontaire. Bien sûr les options criminelles ou accidentelles sont ici aussi soutenues – parfois de façon comique, comme cette commerçante qui parle du Bureau des légendes – …mais tout est possible en absence de lettre ou autre message.

« Je sais que certains ont besoin de croire qu’elle est morte, je comprends ça, c’est plus facile, un drame, ça fait moins peur qu’un départ volontaire.

Il ne faut pas les croire. Ce sont eux qui sont morts. Elle est vivante, elle y est parvenue.

Elle nous montre la voie. »

La réflexion pour moi la plus dominante porte sur le fait qu’on voit ici le regard qu’on pose sur elle, l’avis qu’on s’en fait, les fantasmes qu’elle provoque, les interrogations et même les envies que son départ, son absence génèrent, tout ça entouré soit d’angoisse, soit d’un mystère inquiétant ou excitant soit de chagrin profond…(quand j’emploie « on », c’est chaque personne agglomérée aux autres, un « on » à l’anonymat pratique parfois pour les commérages). Les personnes interrogées ne sont pas nommées, on comprend qui elles sont simplement par leur propos.

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Après quoi on se la pose, cette question : comment me perçoit mon entourage, moi ? Et que diraient mes proches, mes ami-e-s, mes voisins, ma boulangère si je disparaissais ainsi, du jour au lendemain…Il y aurait de tout, comme ici, d’autant quand on est une personne comme on dit « sans histoire(s) ». Les témoignages des enfants sont évidemment les plus bouleversants et les plus aimants. Ces voix tracent un contour au final assez flou de la disparue, protéiforme et plus ou moins bienveillant. Reste qu’il est impossible même de mettre trop d’extraits qui en diraient plus que nécessaire et que ce livre a été une très agréable lecture, très captivante. Je préfère donc poser quelques questions à Béatrice Hammer, entretien que vous lirez demain.

« Une baignoire de sang » – Béatrice Hammer – éditions Alter Real

« Quel drôle de métier j’ai choisi, se disait Gloria Basteret tout en montant rapidement les quatre étages qui la séparaient de son prochain cadavre. Ne débouler dans la vie des gens que quand ils sont morts. Rencontrer leurs parents, leurs amis, apprendre à les connaître, reconstituer leur vie, s’attacher à leurs petits défauts, tout ça pour rien, à part une obscure idée de la justice qui est si rarement juste.

Le temps passant, c’était le genre de pensées qui envahissaient de plus en plus souvent l’esprit  de la jeune femme. »

Béatrice Hammer m’a proposé la lecture de son dernier roman, dans un genre qui m’a semblé apte à me plaire. Et puis Béatrice Hammer m’a parue sympathique ( et elle l’est ! ).

La lecture de ce livre a été facile et agréable; le genre de livre qui ne demande pas trop de concentration, émaillé d’un humour certain, de personnages sympathiques et plutôt bien croqués. J’ai pourtant trouvé l’ensemble un peu inégal. Bon, le titre d’abord qui quand même réduit le livre à un infime élément du livre, qui n’est pas un livre où « ça saigne » à tout va. Ensuite l’emploi du présent pour la narration. Le premier chapitre me convient, imparfait et passé simple, puis sur les suivants, l’auteure passe au présent. J’ai toujours eu du mal avec le présent de l’indicatif qui me semble plat; parfois ça passe, parfois non. Et là ça m’a gênée et ça n’engage que moi. Pour finir, des petites choses peu crédibles, comme le cheval miniature qui arrive dans l’appartement de Gloria… Certes, l’animal existe et certaines personnes le choisissent comme animal de compagnie, mais en appartement…Bref, je ne vais pas entrer dans le détail, mais ça: bof bof…Par ailleurs, c’est plutôt bien écrit, il y a du tempérament mais si quelques réflexions justes sont amenées c’est parfois de façon un peu ostentatoire.

« Elle n’est pas encore complètement rangée des voitures, son charme opère encore, témoin Rachid…Mais que dirait-on d’elle si elle avait une liaison avec un homme de cet âge? La dissymétrie flagrante entre les droits des hommes et ceux des femmes à avoir une vie sexuelle sans encourir de jugement moral la révolte. »

Petit coup d’œil sur la vie de Gloria:

« La pression s’était accumulée en elle sans qu’elle s’en aperçoive, et les pensées noires la submergeaient de plus en plus souvent, au point qu’elle se demandait s’il ne serait pas temps pour elle de changer de métier. Une question toute rhétorique, car Gloria élevait seule ses deux enfants, et n’aurait pas pu se passer, ne serait-ce que quelques semaines de son salaire et de ses primes, lesquelles lui servaient, pour l’essentiel, à payer les baby-sitters dont elle faisait grand usage, n’ayant pas de famille susceptible de s’occuper à sa place de sa grande fille de douze ans et de son petit bout de six. »

Je vous vois en train de vous dire mais enfin pourquoi a-t-elle lu le livre jusqu’au bout et pourquoi écrit-elle ??? J’ai lu ce livre et j’en parle pour un personnage, et c’est Mina.

Les chapitres alternent entre l’enquête de Gloria et sa vie de famille que la jeune femme nous livre avec humour. Mais mon personnage préféré du livre, celle qui fait battre le cœur du livre c’est Mina. Là c’est différent, Mina nous parle à nous en direct, et c’est fort; ce qu’elle nous donne à « lire » c’est son journal intime, non écrit, celui qu’elle porte en elle, son histoire, sa terrible histoire et sa vie. Ici Mina enfant:

« C’est le soir et personne va venir me border. Je n’ai pas été sage. En tout cas c’est ce qu’elle m’a dit. Si personne ne veut s’occuper de toi, c’est que tu n’es pas assez sage. Si tu devenais sage, on ferait un dossier pour toi, et puis quelqu’un viendrait et t’emmènerait, tu aurais de vrais parents comme les autres. Mais tu cries, tu pleures, tu fais des scènes, alors évidemment, on ne peux pas te proposer aux gens qui ont besoin d’un enfant.[…]

De toute façon, je sais que je ne suis pas gentille. Sinon jamais ma mère m’aurait abandonnée. Elle m’aurait vue, et elle m’aurait trouvée tellement mignonne qu’elle aurait jamais eu la force de me laisser. »

C’est une réussite, car ça sonne juste, c’est rugueux et sombre, et ça rend un peu terne l’autre volet, c’est à dire Gloria, assez rigolote  mais parfois un peu bécasse – et ça ne colle pas avec le reste, par exemple parce qu’elle bosse bien -. Elle est séparée d’un époux bipolaire, et elle assume tout toute seule, en particulier ses deux enfants, Violette et Léo, qui sont je trouve de gentils gosses. Quant à la mère de Gloria elle n’est pas très sympa quant à son chef, Quintré, un pas marrant qui lui fait regretter Arici. Lui, en retraite, était toujours pour elle alors qu’elle débutait dans ce métier, c’est lui qu’elle va voir quand ça ne va pas. Elle s’en tire bien malgré tout, malgré un boulot qui l’absorbe énormément, elle s’en sort, et avec sa petite quarantaine bien vigoureuse, elle drague sec, Gloria !  Kalter le légiste et son collègue si jeune Rachid…Ces passages sont assez drôles d’ailleurs,  mais j’ai vraiment et de très loin préféré Mina et sa vie à la rue, son langage très personnel, Mina et la petite souris, Mina qui va s’encastrer dans l’enquête de façon imprévue.

« Et elle se met à raconter, d’une voix un peu hachée, mais sans hésitation comment, un an plus tôt, alors qu’elle vivait dans un squat, elle avait entendu parler d’une fille, une journaliste, qui faisait le tour des popotes à sa recherche. Elle montrait partout une photo qui venait de prison.

-Les flics, au squat, on aime pas ça. Les journalistes non plus. Ils ont fait trop de mal, avec leurs reportages. Ils bousillent tout, poursuit Mina.. Celle-là, elle s’est fait recevoir. Comme elle insistait pour me voir, on l’a foutue à poil, pour vérifier qu’elle avait pas une caméra planquée. Ça a pas dû lui plaire, mais elle a pas moufté. Après j’y suis allée.

Gloria écoute avec intensité.

Julie- puisqu’il s’agissait de Julie- semblait vraiment contente d’avoir trouvé Mina. Elle l’avait emmenée manger dans un bon restaurant.

-Elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour avoir l’air normal, mais c’était une vraie bourge, explique Mina. Qui mettait des grands mots partout, et qui parlait de vérité. Ça lui suffisait pas d’avoir une mère. Il lui fallait un père aussi. »

Ah oui, au fait !  L’enquête, car il y en a une bien menée, plutôt tortueuse et  très intéressante. Dans la baignoire de sang, gît une « sirène », une jeune femme prénommée Julie qui n’a pas de père et qui est, était, une acharnée de la vérité. Julie était pigiste au « Lapin déchaîné » (!) et a mis le doigt sur une sombre histoire de laboratoire pharmaceutique aux pratiques douteuses.

« Gloria était arrivée devant la porte.

La jeune femme qui était allongée, les veines ouvertes, dans sa baignoire rouge sang, lui fit l’effet d’une sirène, avec ses longs cheveux baignant dans la soupe rouge et ses traits réguliers. Par une sorte de mimétisme, Gloria bloqua sa respiration pendant qu’elle observait le cadavre. Toujours se fier aux premières impressions, avait coutume de dire Arici. »

Elle n’a pas découvert que ça d’ailleurs, mais une histoire plus intime, plus personnelle va lui tomber dessus, provocant sa rencontre avec Mina.

Dans ce court passage, il y a une des ces « maladresses » qui ont un peu contrarié l’ensemble, ici quand l’auteure écrit « la soupe rouge » qui contrarie l’image plutôt poétique de la sirène. « L’eau vermeille » aurait pu convenir pour l’image, enfin il me semble. C’est l’amorce donc de l’enquête de la sémillante Gloria, toujours au bord de l’épuisement mais qu’un frôlement de main réveille, qu’une question qui surgit exalte…une résistante pleine de ressources ! Si la jeunesse de Rachid l’électrise, la prévenance de Kalter la fait fondre. Quant à Mina, elle « adoptera » Momo son compagnon de pont, jusqu’à la fin.

« J’avais fait attention à ce qu’il soit bien habillé, j’avais demandé qu’on le rase, et j’avais volé un beau pyjama, pour qu’il ait l’air comme chez lui à l’hôpital. Les infirmières m’ont aidée, elles ont compris que c’était important. Y avait que Momo qui comprenait pas. Il rigolait, disant que la toilette du mort, on la ferait après, et qu’on le laisse nature. Mais en vrai il était content d’avoir l’air de n’importe qui. »

Je m’arrête là, mais si j’écris sur ce livre aujourd’hui, un livre facile et distrayant, c’est qu’il trouvera un public, c’est plaisant à lire malgré les défauts – qui peut-être ne concernent que ma lecture, c’est possible aussi – . Il y a Gloria, Kalter, Rachid, mais aussi celles et ceux qu’on va apercevoir, la mère de Julie et Julie, Léo et Violette, les amis de Julie, Arici, Quintré, la mère de Gloria…Et Mina, Mina qui sauve le livre à mon avis. Parce que Mina est celle qui prend le plus chair ici, celle dont la voix porte loin, celle qui m’a touchée, la plus vraie en tous cas. Et c’est elle qui a le mot de la fin.

« Dans les livres d’images, l’enfer, c’est quand il fait trop chaud. Il y a des flammes, des démons, des marmites et des petits diablotins qui font bouillir de l’huile et vous y jettent en ricanant.

Mais en vrai, s’il existe, l’enfer, moi je sais qu’il est froid.

Froid comme le dessous du pont au moment le plus froid de l’hiver.

Avec un vent glacial qui souffle et qui amplifie tout, un vent glacial qui ne s’arrête pas et qui pénètre entre nos cils, dans nos narines et à peu près partout.

Ce vent n’est pas qu’une impression, quand il est là on refroidit plus vite

. Et quand on est tout froid c’est qu’on est mort.

On s’en rend pas bien compte, parce que le froid, avant de vous tuer, vous engourdit et vous envoie des rêves; on s’en aperçoit pas, qu’on est juste en train d’y passer. »