« Un poisson sur la lune » – David Vann- Gallmeister/Americana, traduit par Laura Derajinski

« L’avion amorce sa descente mais San Francisco est invisible, rien que des nuages et de la pluie qui se referment sur l’aile, de la pluie et des centaines de kilomètres/heure, rien qu’un entité horizontale, qui ne tombe pas, qui n’a rien d’assez léger pour tomber. Une pression terrifiante, insistante, paniquée, qui disparaît et réapparaît, provenant d’une source terrible, le souffle d’un dieu en colère.

Jim attend et espère, mais quoi ? »

Un grand David Vann…Je m’étais arrêtée à « Impurs », assez horrifiée par l’angoisse contenue dans et provoquée par ce roman. J’ai donc attendu. Et me voici de retour dans le cerveau dérangé de Jim, père de David et de sa sœur Cheryl, ici encore enfants. Ils vivent chez leur mère Lorraine et vont retrouver leur papa chez l’oncle Doug ( frère cadet de Jim ) pour des vacances. Jim arrive d’Alaska où il vit le reste du temps. Il est dentiste ( vous vous souvenez de Sukkwan Island ? Si vous l’avez lu, forcément vous vous en souvenez ! ) mais n’exerce plus.

« Jim comprend alors que son fils pourrait sombrer dans la même dépression que lui, et dans les mêmes mouvements d’humeur, et dans ces cogitations sur l’existence, lancinantes et infinies, à toujours tout remettre en question. La maladie mentale, une malédiction qui se transmet à travers les générations. À quel moment cela a-t-il commencé, cela remonte-t-il à loin dans le passé? Et combien de générations en souffriront encore? »

Car Jim est malade, son cerveau est malade. Envahi d’idées de meurtres, obsédé par les armes à feu, attiré par le suicide, hanté par Jeannette, sa dernière compagne et le sexe. Bref, je retrouve ici l’histoire familiale, véritable charge de David Vann, charge mentale, affective, qu’il déroule, dénoue et décortique dans ses romans depuis le premier. Et c’est une plongée en apnée dans cette famille, et dans un cerveau malade. Je crois que c’est ce qui me touche si profondément chez cet auteur, qui parfois écrit des choses insoutenables. Ici il n’y a pas de violence physique, mais ce qui se passe, ce que Jim nous dit tout au long des pages est extrêmement perturbant. Pour la simple raison qu’on peut je crois tous y retrouver certains de nos états – passagers ou pas – , de nos perturbations mentales, de nos traumatismes ou de nos obsessions; et ça, forcément on n’est pas toujours prêt à le lire.

Avant la rencontre avec le psy, en voiture:

« -Le psy n’apporte pas grand-chose. S’il était présent lors de mes derniers instants, il prendrait des notes sur ma manière de tenir mon arme. Pourquoi fermez-vous un œil alors que vous braquez le canon sur votre tempe? Qu’est-ce que cela signifie? Avez-vous toujours éprouvé un sentiment d’insécurité? Quand cela a-t-il commencé? Quand avez-vous fermé cet œil pour la première fois?

-Arrête ! hurle Doug.

Le volume surprend Jim, la soudaineté aussi.

-Putain, OK. Pardon, petit frère.

Alors Jim essaie d’être un bon citoyen: il reste assis de son côté de la banquette et ne dit rien, il ne pense rien, il ne s’interroge ni sur la source, ni sur le sens.Impossible d’expliquer comment les pensées ont commencé, de toute façon, comment le désespoir a commencé, comment Jim en est arrivé là, maintenant. »

C’est ainsi que David Vann amène le sujet de la folie, parce qu’il faut bien nommer ce que vit Jim. Je pourrais dire « son père »( ? ) , mais il s’agit bien tout de même d’un roman, écrit avec un talent assez impressionnant.

L’autre symptôme de Jim est une sinusite extrêmement violente qui l’assaille à tout moment, comme dans cet extrait, qui montre aussi assez bien le mode de pensée et d’expression de Jim :

« Il a les genoux douloureux d’avoir dormi sur le tapis, et sa nuque lui fait mal malgré le petit coussin que lui a apporté Gary, mais la douleur des sinus est pire, toujours. Puissante, dès le réveil, de toute cette pression accumulée.

Il se lève, il cherche des mouchoirs et il en trouve une boîte sur le bureau. Il se mouche, c’est comme déplacer des rochers dans une carrière avec un éventail, le genre de truc pliant en bambou qu’une femme apporterait à l’opéra. Ça contre des rochers grands comme des maisons. Rien ne bouge. Il commence à croire qu’une intervention chirurgicale pourrait être sans risque. Allez-y, forez- moi un trou dans le front. Je me contrefous de l’air que ça me donnera, tant que tout s’écoule. »

On est comme sur une vague imprévisible au gré des humeurs de Jim, passant de l’euphorie à l’indifférence froide, du rire survolté à la colère menaçante, du rire hystérique aux larmes incontrôlables. Et on ne peut pas ne pas avoir une pensée compatissante, un flot de tendresse pour les deux enfants qui aiment leur père; on a le sentiment qu’ils n’ont aucune crainte face à lui, qu’ils l’ont toujours connu ainsi, c’est leur père, un point c’est tout.

Dans la voiture, avec Doug, ils chantent :

Quant au titre: séance chez le Dr Brown qui demande à Jim d’imaginer une grotte dans laquelle il entre, et de lui dire ce qu’il voit:

 

« […] et quand il y entre, elle est bien plus grande qu’elle n’y paraissait. Une voûte noire et des formes suspendues, un sol lisse comme la peau d’un flétan, tacheté de vert et de brun.

-Le sol est le dos d’un flétan, dit Jim. Je suis debout sur sa peau et la grotte est très froide, aussi froide que le fond de l’océan.

-Un flétan? Le poisson? 

Jim essaie d’ignorer Brown qui fait foirer sa vision. La caverne qu’il a trouvée semble sacrée, la demeure de son animal totem, et il trouvera peut-être une réponse ici. Il avance sur la chair glissante et observe le mouvement des branchies, la lente respiration. »

 

Je termine avec cet extrait qui dit comment Jim voit l’humanité:

« Croit-on vraiment qu’une vie humaine ait autant de valeur? Si on envisage notre existence, ne serait-ce qu’une seconde, ce n’est clairement pas le cas. Crises cardiaques, accidents de voiture, désastres climatiques, morts par balles, guerre: nous sommes balayés d’une pichenette comme des fourmis, à chaque instant. Nous n’avons aucune valeur, de toute évidence. »

En fait ce livre est bouleversant du début à la fin, même si par moments on déteste Jim, même s’il nous reste opaque, il y a une telle douleur en lui qu’on ne peut pas s’empêcher de le trouver quand même et  malgré tout attachant.

Une lecture difficile émotionnellement, mais magnifique.

Retour sur « The Main » de Trevanian – éditions Gallmeister, collection Noire, traduit par Robert Bré

Avec ce livre qui fut un coup de cœur, je suis encore sur le Boulevard St Laurent qui traverse le quartier chinois et rejoint le port de la ville. Un roman très original, qui m’est revenu en mémoire en parcourant ce quartier, dans cette ville si étonnante.

 

 

La livrophage

9782351780695_1_75Un vrai bonheur, un beau livre, une écriture qui si elle demande quelques pages pour s’ouvrir au lecteur, devient vite fascinante, un peu hypnotique même.

Claude LaPointe, flic à la limite de tout – la loi, les règles, la société, sa vie…-  est un de ces personnages au caractère ambigu à souhait, et qui devient très vite très attachant par son humanité bourrue, la tristesse profonde qu’on sent percer sous la carapace. Un peu cliché, direz-vous? Que non, pas sous la plume de Trevanian qui sait manier tout ça avec finesse et intelligence, qui en fait un être complexe et surprenant. 

Un meurtre au couteau est commis dans une ruelle mal famée sur La Main , autre nom du Boulevard St Laurent à Montréal, années 70. Le lieutenant LaPointe, connu de tous, est de ces flics de quartier toujours sur le terrain, un homme de la rue, qui la connait…

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« Évasion » – Benjamin Whitmer – Gallmeister/Americana, traduit par Jacques Mailhos

« Par la fenêtre, les montagnes scintillent, hirsutes et grises derrière la neige qui tombe, sous un soleil comme une lanterne qu’on abaisserait entre les pics. Mopar regarde. Travaille à se calmer. Respire, tête de nœud. C’est le premier coucher de soleil que tu vois en dix ans. Respire. »

J’attendais ce troisième roman depuis longtemps et le voici, plus long que les deux précédents, plus dense aussi, mais j’ai retrouvé ici l’écriture impressionnante de Benjamin Whitmer et son sens de la construction dans ce roman. Cette histoire impossible à brosser en quelques mots est en fait une mosaïque d’histoires et de destins qui furent plus ou moins imbriqués ou éloignés à un moment donné et qui du fait de cette évasion se percutent se fracassent et se racontent. À la manière de Whitmer, talentueuse:

« C’est Adam Belligham, le directeur adjoint. Un homme en début de cinquantaine, au teint terreux et au menton fuyant qui file tristement se tapir sous son nœud de cravate, aux misérables yeux marron qui ont constamment l’air de vous supplier de faire comme s’ils n’existaient pas. Mais il ne faut pas le juger aux apparences. Vingt-quatre années plus tôt, Bellingham avait filé en France et en était revenu avec plus de médailles qu’on ne peut en transporter dans un grand seau. Il est exactement l’homme que Jim n’a pas envie de voir en cet instant précis. »

Évasion spectaculaire de douze prisonniers à la prison d’Old Lonesome, Colorado, au pied des Rocheuses. C’est l’hiver 1968, un bon gros hiver plein de neige, de glace et de blizzard, une mobilisation conséquente va se mettre en place pour rattraper les fuyards, morts ou vifs.

« C’est le genre de tempête qui vous fait regretter jusqu’au dernier de vos petits mensonges minables. Garrett et Stanley ne sont qu’à mi-chemin d’Old Lonesome et la neige tombe par plaques, la voiture progresse en dérapant contre la blanche déflagration du faisceau de ses phares. »

Il y a donc là ce qui va constituer la trame formelle du roman : le groupe des détenus, le groupe des gardiens de prison, les journalistes locaux, un traqueur d’exception et une dealeuse d’herbe qui sait que son cousin est parmi les fuyards et veut le retrouver. Les 63 chapitres alternent les points de vue, et sont titrés selon ces différents groupes, le détenu, les journalistes, le traqueur, la hors-la-loi pour la plupart, avec ici et là quelques « écarts » avec Bad News ( nom d’un personnage ), le directeur, les gardiens, la ville.

« Vivre dans cette ville, c’est comme se faire étrangler, mais très lentement. Le genre de mort lente et suffocante à laquelle on met une vie entière à s’habituer. Et puis on meurt. »

 

( Ry Cooder and the Chicken Skin – « At the dark end of the street  »  )

Le directeur

« Il est assis à son bureau, il mange un blanc de poulet rôti avec un couteau et une fourchette en fixant le grand tableau sur lequel sont punaisées les photos des évadés. Il se voit déjà en train de finir son poulet, s’essuyer les mains avec sa serviette en tissu puis marcher jusqu’au tableau et tracer une croix sur le visage de Billy Hughes. Après il a prévu de s’allumer une nouvelle cigarette. Mme Jugg n’a pas besoin de savoir combien il en fume. »

Un journaliste :

« Le soleil s’est couché et il ne reste plus rien à voir du crépuscule. Ce qui ne signifie pas que ce soit déjà tout à fait la nuit noire. C’est un truc que Stanley a l’âge d’avoir appris. Les choses deviennent toujours plus noires. Quiconque n’a pas compris ça vit dans un autre monde. »

Pourquoi LE détenu ? Parce que l’on suit particulièrement Mopar, le cousin de la hors-la-loi Dayton. Mopar est mon personnage préféré pour plein de raisons et quelles que soient les actions violentes dont il use, c’est une humanité authentique, loin des images d’Épinal, c’est un réalisme cru, loin de la béatitude simpliste qu’on met parfois dans ce terme d’humanité. Tout dans ce livre nous crie que l’humanité n’est pas bonne ou mauvaise, mais est tout ensemble, l’humanité est errante et dissonnante, et Mopar en est un merveilleux exemple.

Le détenu, Mopar:

« Mopar n’a jamais été vraiment stupide. Mais il n’a jamais non plus été capable de repousser la moindre mauvaise idée. Une fois qu’il a un truc dans le crâne, il le rumine et le rumine jusqu’à ce qu’il en ait bien tiré le jus, ou qu’il n’en reste plus que de la poussière. Il y a les emmerdes qu’on vous refile, et il y a les emmerdes que vous vous créez vous-même. Mopar excelle dans cette catégorie. »

Le traqueur, Jim Cavey :

« Jim se souvient d’une autre évasion hivernale. Il n’y avait que lui et le Vieux, à cheval. Ils avaient traqué trois détenus jusqu’à une masure habitée par une famille mexicaine à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait un père, une mère et une fille à peu près du même âge que Jim à l’époque, onze ans peut-être. La fille était malade, terrorisée, enveloppée dans une couverture sur les genoux de sa mère, et elle frissonnait comme si elle avait de la fièvre. Elle cachait son visage au Vieux et à Jim. Elle tremblait et pleurait. Jim avait peur d’elle, et lui aussi avait envie de pleurer. »

Mais je n’ai pas l’intention de résumer ce roman impossible à résumer. La préface de Pierre Lemaître vous éclairera sur l’homme Whitmer, sur ses failles et sa force, mais cette préface confirme absolument ce que je trouve dans cette écriture. On trouve aussi dans ce roman de nombreuses références littéraires sans étalage tapageur, et l’homme en connaît un bout sur le sujet. Donc, ce dont je veux parler surtout et avant tout c’est de l’écriture de Benjamin Whitmer. Comment décrire cette force désespérée qu’il déploie ici avec tant de talent ? Sa manière d’écrire dans ce roman-ci est parfois théâtrale ou cinématographique – le présent pour décrire les scènes de la traque se lisent comme des didascalies- en phrases rythmées comme il sait le faire, parfois brèves et sèches et parfois en tirades plus longues, et au passé pour la narration de l’histoire de chacun des personnages – et il nous en raconte, des histoires de vies tordues-.Sans oublier de chouettes bordées d’injures ( oui, j’aime beaucoup ça ) 

« Bon Dieu de bordel de Christ boîteux ! »

« Bordel de merde miséricordieuse ! »

Il est évident que Whitmer n’est pas là pour nous réconforter, c’est noir, noir, noir et très violent. Comme l’est cet endroit, ce temps, comme la prison est violente, comme la police est violente.

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

Pourtant tout ça est traversé de moments de grâce totalement bouleversants par leur inattendue douceur ou par leur désespoir profond, par les soudaines faiblesses de ces durs à cuire, et par des parenthèses pour reprendre souffle, se remettre des pieds gelés et du cœur brisé, même si à la page suivante on a bien compris qu’il n’y a de remède ni aux pieds gelés ni au cœur brisé.

Mopar

« Il faut qu’il se protège du vent jusqu’à ce qu’il trouve un manteau. Mais le vent est partout. Il balaye tout par vagues, couvre le sol de neige. Pas un seul arbre dans le coin. Pas même une foutue branche pour briser la blancheur générale. S’il n’y avait pas de montagnes là-bas, juste à l’ouest de ce qu’il peut voir, il marcherait volontiers droit vers le néant, comme un idiot. Il faut vraiment être un crétin d’une race spéciale pour entretenir ce genre de pensées, se dit-il. »

« Je suis tellement fatigué, putain.

Il y a des trucs que vous vous dites que vous referez jamais. Des trous dans lesquels vous ne tomberez pas. Mais parfois, c’est moins dangereux de simplement se laisser glisser au fond de ces trous, de s’y cacher, d’attendre. Mopar se laisse glisser comme ça, juste une seconde. »

Vous allez croiser ici des femmes et des hommes bons et mauvais à la fois, certains penchant bien évidemment d’un côté ou de l’autre de manière plus ou moins vertigineuse, y sombrant ou y surnageant.

Tante Patsy

« Elle a l’air de s’être maquillée à l’aide d’un miroir tordu juste ce qu’il faut pour que tout se retrouve décalé d’un demi-centimètre. Mais ce n’est pas le maquillage. Le visage de Patsy à été plus souvent refait que le carburateur du pick-up de Dayton. »

Molly

« Le nez un peu tordu de Molly. Ces yeux capables de vous arracher le cœur par la trachée. »

Marjorie

« Il y a des moments où l’on peut voir exactement ce que l’on a fait à la vie de quelqu’un. Ils sont rares, mais ils existent. Marjorie, toute seule dans cette chambre de motel, bourrée au vin pas cher, pleurant sur l’épave qu’il a fait d’elle. Clamant qu’elle n’avait jamais voulu être avec personne d’autre. Mais qu’elle ne pouvait simplement pas supporter un jour de plus avec Stanley. »

(Stanley :« Sa barbe, son caban bleu, son costume orange sont comme une aube criarde sur une fumée de cheminée d’usine. » )

Avec leur passé, leurs histoires cabossées et douteuses, tous tentent de survivre quitte à pour cela tuer l’autre. Peut-on dire qu’il y a de vrais méchants et de faux gentils? Et de vrais gentils, de faux méchants? Je crois, oui, comme dans la vie. Il y a dans ce livre de fabuleux face à face, comme celui entre Mopar et Charles, le géant noir père de famille. Il y a des fenêtres claires sur de jolis moments revécus alors que la neige glace les os. Et le chapitre 50, une perfection à lui tout seul.

C’est ainsi, Benjamin Whitmer me touche avec une force assez déstabilisante  moi qui suis plutôt pacifique; il y a bien peu chez l’auteur de foi en l’humanité – peu de foi que je partage – , en la justice ou en quelque autre réparation ou consolation de nos douleurs. 

« Les pensées qui te viennent quand tu peux pas dormir. Celles qui te murmurent à l’oreille que t’es un abruti de te donner tout ce mal pour vivre un jour de plus. Qu’il n’existe ni abri ni réconfort en matière de souffrance et que même s’il en existe tu ne les mérites pas vu le genre de con que tu es. »

Il y a dans tout ça une grande pudeur, oui, une grande pudeur qui ressort dans une multitude de petites phrases comme ici, la pudeur des durs qui se fendillent:

« De l’eau coule des yeux de Mopar. Il le sent. Il ne s’agit pas tout à fait de larmes, mais il ne s’agit pas non plus tout à fait d’autre chose. »

Cet auteur me remue profondément, cette vision anxieuse, inquiète et rebelle, son regard lucide sur les hommes et le monde, et la société de son pays…tout ça me touche parce qu’il sait le dire si bien. L’écriture et le tempérament de l’auteur donnent sa qualité à ce livre qui sans ça serait un livre noir de plus bien violent, une traque un peu languissante ainsi paralysée par l’hiver. L’écriture donc, qui met Benjamin Whitmer au-dessus du lot en tous cas pour moi.

« Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pas. Pas pour la paix et la lumière ni le soulagement de la douleur. Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pour rien du tout. »

Il est évident qu’il faut saluer la traduction de Jacques Mailhos, parfaite, et je termine avec ces phrases de la fin qui certes n’éclairent aucun horizon, lucides, âpres et dépressives:

« Parce qu’on survit. C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a rien dans ce monde qui vaille qu’on vive pour lui, mais on le fait quand même. On n’y pense pas, on se contente d’avancer. On survit et on espère seulement qu’on pourra s’accrocher à un bout de soi-même qui vaille qu’on survive. »

 

« Kentucky straight » – Chris Offutt – Gallmeister/Totem, traduit par Anatole Pons

                                                  En exergue :

« Voici le miroir

Où s’éteint la douleur

Voici le pays

Que nul ne visite. »

Mark Strand , »Another place »

« La sciure.

Personne  sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison. »

Gros plaisir de lecture avec ce court recueil de nouvelles, dont ces premiers mots disent déjà bien l’atmosphère de ce coin du Kentucky, qui en fait n’existe pas ( j’ai vérifié ), peut-être pour en rendre l’isolement avec encore plus de force et c’est une réussite.

Dans la première nouvelle, « La sciure », un jeune garçon nous parle de lui, de ses parents et de son frère, d’un chiot à la vie brève, et de ce qu’il sait et connaît:

« Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. Que les mûres les plus sucrées sont près du sol et que le robinier fournit les meilleurs piquets de clôture. Ça m’a fait drôle d’avoir dû passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté. Je crois que c’est de savoir ça qui a déboussolé papa pour de bon. Quand il est mort, maman a brûlé ses cartes, mais j’ai gardé celle du Kentucky. Là où on vit, c’est pas dessus. »

Il va s’inscrire pour passer son certificat de fin d’études (diplôme du lycée) qui peut lui permettre d’obtenir un emploi. On se dit le voici tiré d’affaires:

« En passant le certificat, pour la première fois de ma vie je m’entêtais pour faire quelque chose, plutôt que pour ne rien faire. »

mais la chute de l’histoire est inattendue, ce qui en fait toute la qualité.

C’est en cela que ce recueil est si bon: rien ne va dans le sens de « la morale », du bon goût ni de la bienséance, rien ne va comme on pourrait le souhaiter. Il y a là de la violence, de la misère, le travail comme un bagne et de la magie aussi comme dans  « Ceux qui restent », encore un jeune garçon, Vaughn et son grand-père, Lije.

Il y a là la magie de la nature, son côté inquiétant bien sûr – car ici on n’est pas dans le romantisme béat, on en est même très très loin !  – qui est son côté fort, plus fort que nous autres humains.

« Un énorme cerf émergea des buissons, seize cors majestueux se dressant sur sa tête effilée. Il n’en avait jamais vu de taille pareille. Les chasseurs les tuaient avant qu’ils atteignent cet âge. La bête se tenait calme et immobile, observant Vaughn. Son regard sombre avait la profondeur de l’éternité.

-Grand-père, murmura Vaughn.

Le vent soulevait les feuilles autour du cerf qui battait en retraite. Vaughn dévala la pente jusqu’à Lije, qui se tenait devant les chênes géants. Le raffut du cerf résonnait au milieu des arbres.

-Je l’ai vu, dit Vaughn. J’ai vu le cerf.

-Non, répondit Lije. C’est lui qui s’est montré. »

Dans « Blue LickRiver », encore un bout de jeune vie, un gamin, son frère, son père fichu en prison,sa mère en allée, et Granny, la grand-mère gentiment surnommée « j’t’emmerde salope » ( ! ) . Et puis une dame de l’aide sociale, qui détecte le gamin précoce:

« La dame qui parlait bizarre m’a donné un test de dix pages du genre à vous rendre aveugle, où il fallait cocher des petits cercles pas plus gros qu’un œil de bébé poisson-chat. Quand j’ai terminé, elle a dit que j’étais précoce. puis elle m’a appelé son pauvre chéri et je me suis mis en rogne, rapport à papa qui m’a appris à jamais laisser quelqu’un dire qu’on était des pauvres. »

Scènes de chantier, scènes de billard, de tables de cartes, cultures illicites, scènes de chasse à l’ours, avec des pumas, des orages dantesques, la foudre et la pluie, un témoignage de solitude et de fatigue de la vie sur un magnétophone , « Dernier quartier »: :

« La pire chose que j’aie jamais faite a été de survivre à mon épouse. Les femmes ont la vie dure ici. J’dis pas que les hommes se la coulent douce, j’ai un frère bûcheron qui s’est pris un arbre sur la tête, c’est juste que les femmes ont même pas les petits moments de détente des hommes. Aujourd’hui, il ne me reste pas grand-chose à faire qu’attendre l’hiver, puis le printemps. le temps s’amasse comme les broussailles. On brûle à l’automne et tout ce qu’on retient, c’est la lueur des braises. Je vois des tas de cendres partout où je pose les yeux. »

Un point commun: la misère sous toutes ses formes, l’alcoolisme, l’illettrisme, la bêtise, la méchanceté aussi. Comme vous me connaissez bien, vous comprendrez que les nouvelles avec les gosses m’ont touchée, d’autant qu’on y trouve une sorte de destin tout  tracé, une inéluctabilité terriblement dramatique. 

Voici un très beau recueil, cruel et pourtant parfois tendre, impitoyable avec l’humanité et finalement assez désespéré à mon sens.

En jouant au billard, on écoute ça :

« Meurtres sur la Madison » – Keith McCafferty – Gallmeister/Americana, traduit par Janique Jouin-de Laurens

« C’est le guide de pêche connu sous le nom de Rainbow Sam qui découvrit le corps. Ou, plutôt, le client qui lançait depuis la proue de son bateau, travaillant une Girdle Bug devant un amas de rondins qui séparait en deux le courant de la Madison River. Quand l’indicateur de touche s’enfonça sous la surface, Sam grimaça, supposant que la soie s’était accrochée quelque part. Le client, dont la plus grosse truite était de la taille d’une petite saucisse, se cambra pour ferrer un tarpon.

Le corps immergé sous le bois flotté se libéra de son attache, remonta soudain à la surface et se mit à flotter à plat ventre, l’hameçon enfoncé dans l’entrejambe de ses waders. »

Premier roman de cet auteur et retour vers l’Amérique, ici le Montana, les rivières, la pêche à la mouche…Un livre distrayant, facile à lire et à comprendre, avec une intrigue habilement tissée, bien amenée, bien déroulée.

Ce sera le début d’une série, et si j’ai trouvé agréable ce premier volume j’espère voir dans les suivants creuser un peu les personnages principaux, peut-être aérer un peu le récit, parfois dense sur les techniques de pêche et tout ce qui va autour. C’est un peu comme le base-ball dans de si nombreux romans américains, si on ne sait pas comment ça marche, ça reste un peu obscur. Reste que j’ai aimé les deux personnages principaux, Sean Stranahan, ex-détective devenu peintre, et surtout Martha Ettinger, shérif de son état. Elle, elle mérite vraiment d’être approfondie, car ce qui en apparaît ici est très séduisant – d’où une certaine frustration et une grosse envie de mieux la connaître ! -.

« Trente-sept ans, se dit-elle, et la marque de chacun de ces jours exposée à la face du monde. Martha Ettinger avait un visage rond sauvé de la banalité par des yeux bleus qui semblaient éclairés de l’intérieur; quand elle souriait, ce qu’elle ne faisait pas en se regardant dans le miroir, son visage rayonnait. »

L’autre personnage important de ce livre, c’est Rainbow Sam, guide de pêche, cette pêche à la mouche, « big business » du Montana. Qui comme tout business se prête à des choses peu claires – carrément louches, on peut le dire – et qui sont ici à la source de l’intrigue.

Sam donc va découvrir le cadavre d’un jeune homme inconnu des lieux, une Royal Wulff plantée dans la lèvre.

« Rainbow Sam gravit le talus escarpé. Pendant une courte seconde, il embrassa du regard les environs, la rivière qui réfléchissait les nuages du soir lavande et le mauve plus foncé des montagnes, le courant filant entre les berges bordées d’églantiers.C’était en partie ce qui attirait des pêcheurs du monde entier vers la Madison […] Et il y avait les truites, avec leurs rayures couleur rubis et leurs flancs luisants, aussi dures que du métal, les plus parfaites des créations de Dieu.

Bon, se dit Sam, ce pauvre bougre a pêché sa dernière. »

Alors va commencer cette enquête tortueuse, durant laquelle Sean tombera amoureux de la belle et mystérieuse Velvet Lafayette qui lui confie une enquête. Martha travaille avec son adjoint Walt et occasionnellement avec le pisteur blackfeet Harold Little Feather – intéressant personnage lui aussi – qui assiste la police pour lire les traces et empreintes et interpréter ainsi des scènes de crime.

« Little Feather s’accroupit dos au soleil, tendit la main vers le couteau enfoncé dans le fourreau de sa ceinture, le tint, étincelant, et traça le contour d’une empreinte de botte avec le bout de la lame en acier.

-Grand type, dit Martha.

Elle sentit sa peau frémir tandis que la base des poils de son avant-bras se dressait sous l’effet de la bise. »

Assez vite on va voir se profiler le « big business » en question autour d’une maladie qui atteint les truites arc-en-ciel de la Madison – et potentiellement des autres rivières, la maladie du tournis. Très belles scènes de nature, comme celle-ci:

« Une fois libérée, la fario s’installa au fond, dans trente centimètres d’eau, ses ouïes se gonflant pendant qu’elle reprenait des forces. Stranahan s’assit sur la berge en la regardant. Vingt pouces, se dit-il. Peut-être plus. Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »

Ainsi de page en page, on va se trouver dans ce  décor grandiose de montagnes et de rivières; il y aura un canoë rouge, de belles prises, des waders et des float tube, Sam sera blessé et appréciera à sa manière la peinture de Sean

« Nan, j’aime bien votre peinture; je ne plaisantais pas, malgré l’absence de miches et de nichons. »

L’autre victime de ce roman, c’est la truite et son milieu naturel mais je vous laisse découvrir ça par vous-même. Un agréable moment de lecture, quelques frustrations aussi, mais je parie fort que l’auteur saura satisfaire l’envie suscitée de mieux connaître Martha surtout et Sean.

J’ai beaucoup aimé lire à la fin la note de l’auteur et ses remerciements, pleins d’humour, pleins aussi d’une belle humilité, ce qui le rend très sympathique.

Velvet Lafayette, chanteuse selon la serveuse Doris

« C’est un vrai petit chou, ceci dit, si tu aimes le rouge à lèvres rouge et les femmes à longues jambes. Et une bonne chanteuse. Trop bonne pour être honnête, si tu veux mon avis.( Elle pinça les lèvres.) Une vraie croyante comme moi a du nez pour reconnaître ce genre de femme. Je pourrais la résumer en un mot. (Elle marque un temps d’arrêt.). Ennuis. E-N-N-U-I-S. »

  Velvet se met au piano au Cottonwood Inn et entonne « Wayfaring stranger », ici interprétée sans piano par Nako Case, à Austin, Texas