« Notre-Dame-des-Démolies » – Olivier Vonlanthen, éditions La Veilleuse

La citation d’Antonin Artaud qui ouvre le livre:

L’angoisse qui fait les fous.

L’Angoisse qui fait les suicidés.

L’Angoisse qui fait les damnés.

L’Angoisse que la médecine ne connait pas.

L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’Angoisse qui lèse la vie.

L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie. »

Ce n’est bien sûr pas un hasard, ce choix d’Antonin Artaud en préambule à la vie de Marthe. Marthe et son destin tragique, Marthe la pieuse, Marthe pauvre et dévouée toute entière à son travail.

Et quel choc de lecture. J’ai ouvert ce livre et l’ai lu d’une traite, puis je l’ai lu une seconde fois. La littérature ne cesse de se renouveler, quoi qu’on en pense. Chaque voix – ou presque – est unique, et celle de cet auteur m’a vraiment éblouie et bouleversée. Ce fut un moment intense, cette rencontre avec Marthe et cette écriture d’abord pleine de poésie et puis d’une force et d’une justesse impressionnantes. Qu’on se comprenne bien quand j’emploie le mot « poésie », c’est la poésie à la façon d’Antonin Artaud. La plus adaptée au sujet.

Car Marthe est atteinte de troubles psychiatriques. Le début du livre, en une longue phrase de 16 lignes la décrit assassinant sa patronne à coups de couteau. Et je vous le dis comme je le pense, cette phrase est extraordinaire, elle commence par:

« Un, la lame effilée qui brille au soleil… »

puis une autre phrase de 26 lignes qui finalise l’assassinat non sans difficultés et c’est tellement saisissant que j’en suis restée figée un bon moment avant de poursuivre. A la suite de quoi, Marthe sera internée après s’être dénoncée à la police par téléphone:

« Elle compose le numéro de la police. Il est dix heures trente, de l’autre côté, là où le temps ne s’est pas encore arrêté comme ici. Un homme décroche, et Marthe, sans vraiment attendre quoi que ce soit, sans même dire qui elle est et avec cette voix toujours un peu hésitante, venue au bord des lèvres avec difficulté, elle annonce:

« Venez vite, j’ai tué Madame. »

La vie de Marthe, la bonne à tout faire depuis son jeune âge, est une vie de servage ou de servitude en tous cas, au profit de bourgeois pas forcément méchants – car Marthe travaille bien – mais au mieux indifférents à la vie de cette femme -. Le livre commence par la fin du parcours de Marthe, on remonte de 1968 à Montpellier jusqu’à 1949 à Uebersdorf, en passant par Fribourg, Rabat et Matran, tous les lieux où Marthe travaillera pour les autres. Rabat:

« Marthe avance les yeux au sol. Elle rit de son ombre qui semble effacée, du bruit de ses pas qui claquettent sur le trottoir, de sa silhouette lourde dans les vitrines et du halo de chaleur qui semble l’entourer. Elle se sent comme un corps étranger dans la blancheur nacrée de Rabat, se ferait-elle expulser hors de ce pays juste là, maintenant, comme un buisson sec emporté par le vent, qu’elle ne s’en étonnerait pas. […]. Comment une dame de compagnie suisse s’est-elle retrouvée nounou d’une famille de diplomates iraniens au Maroc? Il est bien sûr question quelque part de survivre, de faire ce qu’elle sait faire, Marthe, c’est-à-dire se mettre au service de. »

Ce qui est tellement frappant et fort ici, c’est l’écriture absolument éblouissante qui jamais ne cède à un pathos bête, mais nous immerge dans la vie de cette femme fragile, consciencieuse dans son travail, un point d’honneur de bien faire, l’écriture soignée, sensible, lui rend hommage . Plutôt silencieuse, mais efficace, jusqu’au meurtre final à Montpellier. C’est une sorte d’aboutissement fatal à sa vie de servitude consentie si ce n’est choisie – elle ne la conçoit sans doute pas sous cet angle, Marthe, sa vie; elle se rend utile et cette vie alors prend un sens, en travaillant pour les autres – . Certes une vie, mais sans amour, sans attention, enfin en tous cas c’est ce qui m’a marquée et rendue triste pour elle. Une immense solitude et bien peu d’amour, voire pas d’amour du tout.

Comment peut-on vivre ainsi? Comment l’indifférence aux problèmes de Marthe – ne rien voir, c’est pratique – a pu être tolérée par son entourage, ces gens auxquels elle se dévoue. Marthe, elle, voue un amour inconditionnel à la vierge Marie, et c’est son soutien, sa compagnie, le peu de joie de sa existence. Marthe la pieuse.

Franchement, je n’écris pas bien plus, j’en ai encore les larmes aux yeux, de cette lecture; que je referai j’en suis certaine, pour mieux rencontrer Marthe. Quant à son entourage là on comprend très bien: différence de classe sociale, différence donc d’éducation, et surtout, surtout: indifférence terrible. La fin, Marthe dans une chapelle pour prier la Vierge :

« Elle ne sait pas exactement ce qu’elle a imploré, mais on lui a répondu, alors elle cherche au fond d’elle un merci qui ne vient pas. Elle pense à la petite Vierge du Kessiholz, à sa mère qui serait fière. Elle veut revenir au réel, courir à la maison pour maintenir à jamais contre elle cette sensation nouvelle, délicieuse, ce glissement de perles et d’or apaisant tout. Ses yeux se révulsent, son corps tout entier se cabre. Elle s’effondre ici soudain, dans sa grotte à elle où la douleur s’est tue, seule avec sa Vierge à elle, dans une apocalypse douteuse et délirante qu’on appellera pour Marthe, pour sa vie vécue et à venir, l’assomption de Notre-Dame- des- Démolies. »

Je vais relire je crois une ou deux fois ce texte époustouflant. Découvrir une plume comme celle-ci, c’est un bonheur infini, celui de savoir que les écrivains existent encore, que certains se penchent sur des sujets et des personnages comme cette bouleversante Marthe, qu’on peut être saisi à la gorge par un livre encore et encore.

Merci aux éditions La Veilleuse qui m’ont enchantée et émue avec  « Les arbres ici parlent aussi l’arabe » de Usama Al Shahmani, et qui viennent de me bouleverser avec « Notre-Dame-des- Démolies », plus beau titre que ça pour ce texte, il n’y a pas. Pour finir, vous dire que si ce roman était adapté au cinéma, c’est avec le visage de Yolande Moreau que surgirait Marthe.

« La mariée de corail » – Roxane Bouchard, éditions de l’Aube/Noire

La mariée de corail - 1« La robe de mariée

Le bruit mouillé qui réveille Angel Roberts, c’est celui de l’eau qui se déchire sous le poids d’une cage qui tombe. C’est une trappe à homards, elle en est certaine; elle a entendu des milliers de fois l’éclat de la mer qui se fend et se referme sur le piège, ce son chuintant comparable à celui d’un voile qu’on met en lambeaux.

Elle sourit, satisfaite de sa déduction, puis tente d’identifier le martèlement sonore qui l’accompagne. Ça ressemble au claquement qu’émet sa chaîne d’ancre, mais ce n’est pas le cliquetis précis de sa vibration métallique sur le davier. Il faut dire qu’elle n’utilise pas souvent cette chaîne. Ni l’ancre, d’ailleurs. »

Second épisode de cette série qui met en scène le policier Joaquin Moralès ( le précédent :  « Nous étions le sel de la mer » ), qui se trouve ici confronté à la mort d’Angel Roberts, femme peu commune puisqu’elle avait son propre bateau de pêche, Angel la capitaine d’un homardier. C’est dans celui-ci qu’elle sera retrouvée morte et c’est ainsi que Moralès commence une enquête tortueuse. Car ici, en Gaspésie, on ne parle pas trop aux « étrangers » surtout s’ils sont de la police. On règle les choses entre soi, enfin on essaye. Les familles ont une longue histoire autour de la pêche, la première ressource de la région, leur vie est dure surtout depuis que la pêche à la morue a été suspendue et remplacée par la pêche à la crevette.

Jimmy Roberts, interrogé par Moralès, parle de sa sœur Angel:

« Il secoue énergiquement la tête de gauche à droite, joue de nouveau avec son paquet de cigarettes.

« Ma sœur Angel m’a offert de travailler pour elle, y a deux ans, mais j’ai dit non. J’aurais dû y aller, mais la fierté mal, placée, on connaît ça, dans la famille. Sauf que, des fois, j’allais la voir, sur le long de la côte. Je la regardais être capitaine, arrangée avec sa salopette orange pis ses grosses bottes, partir avec ses cages au printemps, le bateau enfoncé dans la mer, pis je mentirais si je disais que je l’enviais pas. Elle partait même dans le gros temps pour montrer qu’elle était autant capable que les gars. Elle s’assoyait à la barre pis elle mettait de la musique reggae dans son bateau.  Du reggae! Elle voulait que ses aides- pêcheurs se sentent en vacances, j’imagine. »

Il secoue encore la tête.

‘J’avais aucune raison de la tuer. Je l’aimais, Angel. Je l’enviais parce qu’elle faisait de bonnes affaires Elle avait du cran, du chien pis de la jugeotte. Tout ce que j’ai pas. C’était ma grande sœur. J’y ai jamais dit, mais je l’admirais. Je suis pas un ange, mais j’y aurais jamais fait de mal. »

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé ce beau personnage de flic, gêné aux entournures par sa rupture avec sa femme. Joaquin va retrouver son fils Sébastien qui le rejoint, lui aussi contrarié par son épouse qui le trompe. C’est une des plus belles parties de ce roman, d’ailleurs, que ces retrouvailles du père et du fils, tous deux maladroits, finalement se connaissant peu et qui vont réellement se découvrir, dans une approche prudente mais pleine de bonne volonté.

« Jeudi 27 septembre

Ils ont veillé tard. Sébastien s’était mis en devoir de montrer à son père les mouvements de danse qui s’accordent avec la musique de Control Machete, mais Joaquin a secoué la tête: les gestes de son fils étaient trop saccadés. On danse pour séduire, c’est connu. Comme les oiseaux. Les oscillations du corps doivent être plus souples, chiquito.

« T’écoutes la musique, mais il faut la prendre; tes mouvements partent des bras et des pieds, mais ils doivent venir du ventre, du centre du corps, et se répandre. »

C’est ainsi qu’à cinquante-deux ans l’enquêteur Joaquin Moralès avait commencé à danser avec son fils. »

Bien sûr, le cœur du roman est l’enquête pour découvrir qui a tué la belle pêcheuse Angel Roberts. C’est aussi là que réside le charme du livre, dans cette Gaspésie qui vit un peu avec ses propres règles. Ainsi on va trouver au cœur de l’intrigue les questions de propriété, en particulier concernant les bateaux de pêche. Et ce sera sur ce sujet qu’il maîtrise peu que Joaquin devra enquêter. Si les personnages sont pittoresques, ils ne tombent pas dans la caricature, et s’ils sont néanmoins retors, quand on n’est pas du cru et qu’ il est bien difficile de défaire les nœuds, il faut au minimum un Joaquin Moralès obstiné pour débrouiller une telle affaire, semée de barrages par ses protagonistes. 

Les histoires de famille, les mensonges, les trahisons, tout ceci sera bien complexe à débrouiller pour Joaquin, captivé et distrait par une vertèbre de la nuque de sa collègue, irrésistible… Roxane Bouchard a un humour fin et délicat. D’un détail elle fait un point qui capte bien l’attention. Je le dis sans hésiter, je trouve ce deuxième volume plus prenant que le précédent. Je le trouve plus abouti dans sa construction, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Je ne finis pas par la dernière phrase, mais par ceci, Bruce Roberts désemparé et en colère:

Au quai

« Le pêcheur lève des yeux sans méfiance, juste emplis de désarroi.

« C’est de l’hostie de misère humaine, tout ça. Les Cyr en voulaient à mon grand-père parce qu’il négociait sur rien au magasin des Hyman, mon père en voulait aux Cyr parce que Firmin m’engageait, les Cyr en voulaient à mon père parce qu’il pêchait dans leur zone, Clément m’en voulait parce qu’il disait que j’avais tué son père, mon père lui en voulait d’avoir marié Angel… Ça finit pus! […]

Regardez-moi aujourd’hui, à raconter encore cette histoire-là. Des fois, je me demande pourquoi je suis devenu pêcheur! On est à la merci de tout le monde: du gouvernement qui décide, des acheteurs qui veulent pas payer, de Cyr qui sont enragés pour une poignée de crevettes, de mon père qui parle depuis quinze ans de sa crisse de morue, des secrets de mon frère qui braconne avec les bandits de Babin, de ma sœur qui s’est tuée. Regardez-moi: j’ai un diplôme en biologie marine, mais je suis endetté comme mes ancêtres, les mains dans la graisse, devant un enquêteur habillé ben propre qui me demande comment la vie m’a sali. »

Si ça, ce n’est pas de la belle littérature… Pour moi, plus fort que le premier.

« La sainte paix » – André Marois, Héliotrope NOIR

La sainte paix par Marois« Et au milieu coule une rivière

Jacqueline observe la petite prairie déboisée de l’autre côté de la rivière. Neuf heures, c’est l’heure où la marmotte pointe son museau hors de son trou pour courir se réfugier dans son terrier numéro 2, sa résidence secondaire, comme elle l’appelle. Le siffleux est drôle avec son gros ventre qui traîne à terre. Sait-il que la vieille dame l’attend ainsi chaque matin? Et qu’elle ne rêve que d’une chose: le retrouver ainsi chaque matin? À soixante-quatorze ans, elle est plutôt en forme et espère bien suivre l’exemple de ses cousines, qui ont dépassé quatre-vingt printemps sans canne ni marchette. Elle a mal partout mais il paraît que c’est normal à son âge. En attendant elle se gave de Tylenol et d’Advil, même si ça fait de moins en moins d’effet. »

Voici le début de ce petit polar qui m’a bien amusée –  et ça fait du bien de temps en temps – avec Jacqueline Latourette (retraitée de Radio Canada ) et sa voisine Madeleine, atteinte de la maladie de Parkinson. Toutes deux vivent l’une en face de l’autre, séparées par la rivière Mastigouche tout de même. L’endroit est très beau, en pleine nature. Le troisième personnage de l’intrigue est Albin, une sorte d’homme à tout faire, qui aide surtout Jacqueline dans l’entretien de sa maison et de son terrain. Jacqueline, ses plaisirs quotidiens dans cet environnement:

« Ça sent l’hiver, même s’il n’a pas encore neigé. Les feuilles sont tombées et Jacqueline fait chauffer son poêle à bois depuis une semaine. L’herbe dans la petite prairie en face a jauni. Les asclépiades ont lâché leurs soies au gré du vent. Les colibris sont repartis vers le sud avec les monarques et les oies sauvages. Les bêtes qui restent ont la peau dure et le gras épais. La marmotte galope encore d’un terrier à l’autre, mais plus pour très longtemps. Une ourse est passée aussi, suivie de ses deux petits. »

Quand ces femmes avaient leur mari, tout se passait correctement, mais depuis leur veuvage elles ne s’adressent la parole que par politesse. Un jour funeste, Jacqueline apprend que Madeleine va vendre sa maison; sa maladie s’aggravant elle veut s’installer ailleurs dans un lieu moins reculé et plus sécurisant pour elle. Jacqueline, à l’idée de voir arriver peut-être une famille, des marmots, d’autres personnes, est très fâchée, même si Madeleine l’agaçait: adieu sa tranquillité et sa routine.

« Faut-il être sûr de son plan à cent pour cent avant de le mettre à exécution?

Ça dépend. Si tu as décidé d’envoyer des humains sur Mars, assure-toi que tes calculs sont fiables et que tes réserves d’oxygène et de papier toilette seront suffisantes. Mais si une part de ton plan repose sur une tempête de neige que tu dois affronter à pied alors que tu es septuagénaire, tu peux t’accorder une marge de manœuvre déraisonnable. Voilà ce que Jacqueline se répète en observant les premiers flocons qui descendent du ciel. »

Quant à Madeleine elle aura un destin funeste…Je ne vous dis rien de la suite, ce livre est très court, ce serait dommage de vous gâcher le plaisir. Un policier, Steve, et une jeune femme chargée de surveiller le respect écologique des lieux, Milène, vont avoir une enquête à mener enquête dans laquelle on les accompagne. Parce que tout de même, la mort de Madeleine sous plusieurs aspects leur semble vraiment bien suspecte.

Je vous conseille de ne pas lire la 4ème de couverture – comme souvent – mais en tous cas, ça ne va pas aller tout seul pour Jacqueline, qui veut conserver sa « sainte paix ».

Je me suis bien amusée avec ce livre qui se lit d’un coup d’un seul. Il y a là bien sûr le pittoresque que nous autres français trouvons au « parler » québécois, mais aussi l’universalité des travers humains divers et variés et puis la belle idée de l’auteur malicieux qui choisit deux vieilles dames pas toujours trop respectables pour cette enquête. 

« Jacqueline allume un petit joint avec son Zippo, tire quelques bouffées. Le CBD ne lui faisait plus grand effet, alors elle est passée au THC depuis un mois et elle trouve ça bien plus amusant. Une idée loufoque s’empare alors d’elle: Steve Mazenc pourrait racheter la maison de Madeleine pour s’y installer avec sa Schwarzkopf chérie. […]

C’est là qu’elle voit un gros SUV apparaître en face, près des deux épinettes. […]. D’un geste ample, tel le propriétaire des lieux, le père indique le paysage à sa femme, qui l’enlace et l’embrasse.

-C’est quoi ce bazar? »

Un bon moment de détente, j’ai bien aimé !

« American Mother » – Colum McCann avec Diane Foley – éditions Belfond, traduit par Clément Baude ( anglais, Irlande )

American Mother par McCann » I

Octobre 2021

Alexandria, Virginie

Elle se réveille dans l’obscurité de l’hôtel. Des lampadaires ici et là, à travers les rideaux fins. Là-bas, au loin, Washington, D.C.- ville des vérités, des demi-vérités, des doubles vérités, des mensonges. Une vérité certaine: son fils n’est plus depuis sept ans, et ce matin elle va s’asseoir avec un de ses assassins.

Cette perspective lui noue les nerfs à la base de la nuque. Ce n’est pas seulement qu’elle ignore ce qu’elle attend de lui: c’est aussi qu’elle ne sait pas bien ce qu’elle attend d’elle- même. Une symphonie confuse. Compassion. Vengeance. Ressentiment. Pitié. Deuil. Grâce. »

Mon article sera court. Ce témoignage fut recueilli par Colum McCann qui accompagna Diane Foley dans ce défi qu’elle s’était lancé, qu’elle a lancé aussi aux bourreaux de son fils journaliste, à savoir: rencontrer en prison un de ceux qui l’ont torturé puis décapité. C’est une histoire atroce, de celles qui s’égrènent aux actualités depuis un certain nombre d’années, cette barbarie qui traverse les siècles au fil des guerres et de tous les fanatismes. Celle qu’on souhaiterait voir disparaître, mais qui est tellement liée à ce qu’est l’humanité que…ce n’est pas demain la veille. Bref. Ce livre témoignage est une tentative de communication, d’échanges pour comprendre, pour trouver une explication à ces actes qui coupent le souffle quand on nous les décrit. La nouvelle, l’horreur et la sidération d’un clic sur un lien – quant à moi, ce passage me fait pleurer, compassion – :

« Le lien est arrivé. J’ai cliqué dessus sur mon ordinateur portable. Il renvoyait à une autre lien. J’ai encore cliqué dessus. Et une autre fois. Ça paraissait impossible. Un paysage désertique. Une combinaison orange. Un homme en noir, dont seuls les yeux étaient visibles. « Un message à l’Amérique. »

Le temps ne s’est pas simplement figé: le temps a entièrement disparu du temps.

Il y avait là mon fils – ou quelqu’un qui lui ressemblait – avec sa tête ensanglantée posée sur son dos.

Je n’ai pas pleuré,  je n’ai même pas tourné la tête devant l’horreur. C’était forcément un photomontage. Une blague cruelle. Ce ne pouvait pas être vrai. L’impossible ne pouvait pas s’être produit. Pas maintenant. Pas comme ça. C’était encore un mardi comme les autres. Le ciel était bleu. Il y avait des oiseaux qui volaient. Il y avait le déjeuner à préparer. L’anniversaire de ma petite-fille à fêter. Une nouvelle pareille ne pouvait pas tomber un jour comme celui-là. »

Diane Foley, cette mère très croyante, cette femme a trouvé en elle assez de ressources pour affronter en prison ce membre de Daech, parce qu’elle voulait des réponses, elle voulait comprendre comment on en arrive là au nom de Dieu, elle qui a une foi chevillée au corps. Comment la foi peut amener au crime et à la barbarie comme elle peut amener une mère à tenter un échange avec le bourreau de son fils tant aimé. 

« Perdre un enfant fait partie des pires choses qui puissent arriver à un père ou à une mère. À ma connaissance, il n’existe pas de mot pour désigner cela, ni en anglais, ni en espagnol, ni en français, ni dans aucune autre langue. Quel mot pourrait saisir et exprimer une telle perte? Nous avons les orphelins, les veufs et les veuves, mais nous n’avons pas de mot pour désigner des parents qui perdent leur propre enfant, peut-être parce que cela paraît quasiment inconcevable. Cela va à l’encontre de l’essence de la vie. Nous sommes tous censés disparaître avant que nos enfants aient même commencé à s’épanouir. Sans quoi nous devons continuer de vivre en sachant qu’une part de nous a disparu du monde, sans le vouloir, sans le savoir. »

On lira ici l’histoire de James W. Foley, on apprendra qu’à cette époque les USA ont une politique qui ne monnaye jamais des otages (c’est alors Barak Obama le président des USA), mais surtout, on est ému, touché, par le courage de cette mère . On imagine à quel point elle a dû mobiliser toute sa force mentale pour arriver à ses fins. Mais James est mort, quand même. Le combat de cette femme se poursuit avec la création d’une fondation au nom de son fils, fondation qui milite pour qu’on s’intéresse aux conditions de détention des otages dans le monde. 

Je me contente de ça et quelques extraits. Ce livre est un documentaire ( qui a été filmé et multiprimé sous le titre  « Jim. L’histoire de James Foley » ), mais difficile de ne pas se mettre à la place de cette mère ( même si comme moi, on n’a pas la foi ). Plus simplement, ce récit que la plume de Colum McCann relate avec le talent qui est le sien, ne peut que nous laisser sidéré, touché, et triste.

« Elle est une mère américaine. Voilà une histoire qui n’est pas souvent racontée. Le ciel de Diane est petit, même s’il contient beaucoup de pluie. La grande histoire, parfois, l’oublie. Elle est souvent invisible. Elle s’efface en marge des mots de quelqu’un d’autre. Mais elle a décidé, à contre-courant, que le monde était disponible pour elle aussi. Elle y a sa place. Elle a des choses à dire. Elle n’a pas besoin de se retirer. Elle n’est pas du genre à trembler et à s’effacer. Elle a appris à s’exprimer, non pas d’une voix forte et criarde, tonitruante et masculine, mais avec politesse, respect, résolution. Elle a sa foi en Dieu. Et son patriotisme. Et elle a aussi sa foi en sa famille.

Elle sait également qu’on lui a menti, de multiples façons, dans mille endroits. On l’a sous-estimée. On l’a méprisée. On l’a infantilisée. On l’a méprisée. Elle connaît le monde sous plusieurs facettes: en tant qu’enfant, en tant que femme, en tant que mère. Mais elle n’est pas là pour se taire. Elle doit dire ce qu’elle ressent. »

Une somme de courage et de force. Un récit bouleversant et pour moi désespérant. 

« Nuages baroques » – Antonio Paolacci & Paola Ronco – Rivages /Noir traduit par Sophie Bajard (Italie )

« Le vent gonflé d’eau glacée soufflait sur les vagues d’une mer noire et ridée, battait la côte, balayait les pavés et les quais en ciment du port, frappait les murs des palais antiques et sifflait à travers les ruelles, faisant vibrer les cordes à linge et secouant les volets fermés.

Ermenegildo Bianconi, le caissier de supermarché quinquagénaire, se réveilla quelques minutes avant six heures et écouta la pluie tambouriner sur les battants. En entendant ce bruit, il soupira. L’idée d’aller courir sous la pluie ne lui plaisait guère, mais, méthodique par nature, il n’envisagea pas une seconde d’y renoncer. »

Superbe découverte que ce polar à quatre mains qui se déroule à Gênes. Les auteurs mettent en scène un sous – préfet de police, Paolo Nigra, homosexuel – et il faut le dire parce que c’est un des sujets du roman – et ses co-équipiers aux caractères bien dessinés, comme Marta Santamaria, qui se balade partout avec sa pipe et son langage cru, Caccialepori le malade aux granules homéopathiques, l’agent Paolin, Musso un supérieur peu sympathique, la légiste Rosa Badalamenti et le substitut du procureur, Elia Evangelisti. Bref, un essaim laborieux autour du meurtre d’un jeune homme, après une fête sur les quais du port de Gênes .

« Nigra contempla le corps en silence. Pas plus de vingt-cinq ans; un jeune homme grand et mince, aux traits délicats, pour autant que l’état de son visage puisse le laisser deviner. Il portait un legging moulant, une chemise déchirée au niveau du col, des rangers d’apparence coûteuse et une paire de bretelles. Il y avait du sang partout, bien que la pluie en ait lavé une partie. C’était surtout son manteau qu’on remarquait. En cuir, long jusqu’aux pieds. Et d’un incroyable rose flashy.

Nigra s’agenouilla à côté de la médecin légiste, le visage immobile, les poings serrés. « 

Car il s’agit là du meurtre d’un jeune homosexuel. En fin de livre, avec les notes et remerciements, les auteurs font un petit récapitulatif des lois, des dates, concernant les unions civiles en Italie, loi approuvée en mai 2018,  à la suite de laquelle de nombreux couples homosexuels ont pu donc s’unir civilement. Et où l’on apprend que dans la police italienne – comme dans les autres du monde à peu près –  5 à 10%  des effectifs sont LGBT, mais tous n’ont pas fait leur « coming out ». Je vous laisse ces explications pour votre lecture – parce que ce livre est à lire, et pas pour cette seule raison -. Par exemple, cet hommage à Andrea Camilleri et à son inénarrable Catarella:

« Son portable sonna providentiellement alors qu’ils atteignaient la voiture.

-Dottore, dottore!

-Caccialepori, qu’y a-t-il?

-Dottore, vous…bordel! Pouvez-vous revenir à la préfecture? »

Nigra prit une longue inspiration. « Inspecteur, pourquoi fais-tu ton Catarella génois? Parle, allez.

-Dottore », expira Caccialepori, son téléphone grésillant comme s’il venait de tomber et avait été ramassé, rappelant de plus en plus à Nigra les coups de fil du flic le moins brillant d’Andrea Camilleri. « Dottore, vous ne devinerez jamais! »

Nigra appuya son front contre sa main, le coude posé sur le toit de la voiture. Il attendit en silence, espérant que Caccialepori se reprenne rapidement.

« Dottore, c’est lui. Il est là. » haleta encore l’inspecteur en chef.

Nigra attendit encore quelques secondes, puis se résigna: » Caccialepori, allô? Peux-tu me dire qui est là? »

L’inspecteur en chef souffla, produisant un son désagréable dans le combiné, et se mit à bafouiller. « Dottore, c’est Machin, déglutit-il. Enfin vous savez bien Machin.

-Mais est-ce qu’ils ont changé tes médicaments? Ils se sont peut être trompés dans le dosage. Qui est à la préfecture avec toi?

-Delbono! » réussit finalement à dire Caccialepori. « Le fugitif, enfin, plus maintenant. Dans le sens…c’est lui, dottore, il est là! »

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Je vous passe la suite, mais cette scène de dialogue de sourds est fort réjouissante!

Ainsi donc, Nigra va tenter de résoudre ce crime avec son équipe, en commençant par rencontrer un architecte fameux, Pittaluga, dont le jeune homme assassiné est le neveu. En bon flic, il ne va pas choisir d’entrée de jeu le crime homophobe. Dans une enquête tortueuse, après moults tâtonnements, hésitations, fausses pistes, il va bien sûr dévoiler le coupable et plus que ça. Nigra est un flic consciencieux, honnête, et que j’ai beaucoup aimé. Il est un très beau personnage, et je dois dire que dans ce roman, aucun n’est laissé sans un vrai « profil », un vrai caractère, c’est une grande belle réussite. Ainsi Santamaria.

« -Mais bouge-toi le cul! « , Santamaria fit un geste peu conciliant en direction du bus, qui continuait à lui barrer le passage avec une lenteur exaspérante. « Hé, dotto, je fais quoi? J’mets la sirène?

-C’est une bonne idée, ça, Santamaria, entrons dans Albaro toutes sirènes hurlantes comme si nous allions embarquer l’architecte, hein? Secouons-les un peu, ces bourgeois! »

Maria Santamaria posa une main sur le volant et se mit à tambouriner sur la surface. « Bon, OK, on reste là, alors. C’est pas comme si quelqu’un nous poursuivait, toute façon.  » . Un espace se libéra entre deux voitures et elle s’y glissa rapidement, avec un petit rire satisfait. « Pigé, dotto. Et avec l’architecte, là, on procède comment?

-Et comment veux-tu procéder? C’est un parent de la victime. Avec gentillesse et tact, nous lui demandons toutes les informations que Musso n’a pas jugées importantes parce qu’il avait flairé une autre piste.

-Moi, j’fais rien, c’est bien ça?

-Tu restes douce, Santamaria. Si tu y arrives. Et tu parles italien. Si l’architecte est le coureur de jupons qu’on dit, il tombera sous ton charme et se détendra peut-être davantage.

-Mon charme, cette blague!

-Tout le monde sait que, sans ta pipe, tu es la bombasse du commissariat. Arrête d’être si modeste.

-Blonde, ça, je peux pas le nier, mais bombasse, faut pas pousser! »

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C’est donc bien un roman policier, de ceux que j’affectionne pour leur sujet, pour le lieu, Gênes, ville juste aperçue de loin, à découvrir, mais aussi et surtout pour le ton, l’écriture et l’humour revigorant. Nigra est le genre de personnage auquel on s’attache illico. Il a dans ce bureau de police la chance d’avoir Vidris, un bon chef, et ses deux acolytes Santamaria et Caccialepori, et puis il y a Gênes, ses dédales, ses lumières et ses coins et recoins, ses cafés et restaurants.

« En souriant, Nigra lui donna le nom du restaurant où il était allé avec Sarah et sortit du bureau une main levée en guise de salut. L’idée d’être un flic franchement hors normes l’avait toujours amusé. Sa chance éhontée, il le savait, avait été de trouver une sorte d’oasis absolument unique, avec un chef comme Vidris et deux subordonnés comme Caccialepori et Santamaria. Des pommes pourries tout comme lui, chacune à sa manière, jamais à leur place et jamais à propos. »

J’ai adoré cette lecture et connaître Paolo et son ami Rocco, acteur de séries qui lui, n’a pas fait son coming out aux yeux de sa profession, Rocco et Paolo, un grand amour; j’ai aimé aussi l’amie et voisine de Paolo qui se tape le substitut du procureur – Paolo entend leurs ébats de son appartement. Comme j’ai tout aimé dans cette lecture. Dont je ne vous dis pas plus, mais faites-moi confiance, c’est un vrai grand plaisir, un roman fin, intelligent, avec une enquête bien tordue pour des flics pas ordinaires. Et de l’amour.

« Devant lui, vers la mer, le ciel s’était strié de bandes rougeâtres; il aurait aimé pouvoir dire à Rocco qu’il manquait quelque chose à chacun des couchers de soleil qu’il admirait sans lui, mais il n’était pas capable d’aligner un seul de ces mots.

Plissant les yeux, Nigra pointa son téléphone vers l’horizon aux couleurs flamboyantes et prit une photo. Juste  avant d’appuyer sur le bouton d’envoi, il ajouta une phrase d’une chanson que Rocco et lui, avaient-ils découvert, avaient beaucoup aimée adolescents.

 » S’il regarde le ciel, le ciel lui fait signe de partir. »

La réponse de Rocco le fit sourire pendant un long moment, seul à sa table. »

Chanson du génois Ivano Fossati, « Terra dove andare »

Coup de cœur !