« La reine des neiges » – Béatrice Hammer – éditions Avallon & Co.

     « Je n’ai pas été triste

Ma mère est morte il y a quinze ans.

Je n’ai pas été triste.

Je l’ai appris tôt le matin. Je crois bien qu’il était sept heures, quand le téléphone a sonné; c’était ma sœur, elle a dit quelque chose d’étrange, maman est partie cette nuit. Elle n’a pas dit maman est morte, mais ça voulait dire ça.

Je l’ai dit à ma fille, la plus petite, c’est elle qui était là. Mamy est morte. Elle s’est mise à pleurer. Son chagrin m’a fait de la peine. Mais moi, je n’ai pas été triste. »

J’ai déjà chroniqué des livres de Béatrice Hammer, et j’ai été très touchée, quand au début de ce printemps elle m’a adressé celui-ci, en me précisant qu’il était très personnel. Et comment…ce livre assez court m’a bouleversée. Pour plusieurs raisons et pour l’inévitable réflexion qu’il amène sur les relations familiales intimes, sur les mères et leurs filles, sur l’indifférence et le chagrin, sur l’impossible amour.

Avec un grand courage – il en faut pour raconter cette histoire, la sienne – Béatrice Hammer écrit, se questionne, et son histoire – car c’est la sienne – est à la fois glaçante, révoltante et infiniment triste. Je ne sais par quel bout commencer, parce que cette confidence écrite m’a retournée émotionnellement. Je l’ai lue un jour, finie la nuit qui a suivi, sans trouver le sommeil.

Cette mère, c’est une femme très belle et très froide. Le titre évoque le conte d’Andersen et la Reine au cœur de glace. Il a fallu à l’autrice une grande distance et sans doute beaucoup de temps pour en venir enfin à se pencher sur cette relation et pour écrire ce livre. Et ça n’a pas du être sans douleur, même si le chagrin semble bien absent. Premier extrait, le chapitre sur la dépression chronique de la mère.

« Sa première dépression

C’est sans doute pour cela, à cause de toutes ces fois où elle s’est emmurée volontairement, à cause de cette sacralisation du malheur qui a baigné sa vie, à cause de la force de sa volonté, en temps normal, que j’ai pu forger la certitude que tout ce qu’elle a vécu, ma mère l’avait voulu. »[…]

« Ma mère parlait très volontiers de son passé, y compris de sa maladie, elle nous racontait les psychiatres et les électrochocs – dans ce temps- là, il n’y avait pas d’anesthésie. Pourtant, de cette première dépression grave, elle ne nous a rien dit. Pourquoi? Pour quelle raison ne l’a-t-elle pas incluse dans sa légende? »

Je me sens incapable de raconter cette vie, ces vies autour de cette Reine des neiges, glaciale, sans indulgence et surtout pas avec elle-même, et il me semble vain de résumer. Je crois que j’ai été trop touchée. C’est là qu’on comprend l’importance d’une mère, même maladroite mais là, présente pour nous. Enfin, sa mère la remarque:

« Pendant un court moment, je lui ai convenu. Pendant ce bref instant, j’ai été la fille de ma mère.

Cet instant légendaire n’a pas duré. La fille parfaite que j’ai été, dans ce bureau, lorsque la honte s’est muée en fierté, cette enfant idéale n’a pas vécu.

J’ai eu de bonnes notes à l’école. Mais il y avait bien trop de dissonances: j’étais pataude, désordonnée, rebelle, quand elle m’aurait voulue habile, soigneuse, obéissante. Partout où je passais, je bavardais, mes cahiers étaient tachés d’encre, j’oubliais de faire mes devoirs, je ne rangeais jamais ma chambre.

Cela, ce n’était pas conforme. »

La mère de ce roman – récit – n’est ni maladroite, ni présente; elle se regarde vivre et être et paraître, elle se surveille. Bien sûr, il y a sa propre histoire d’enfant, un beau personnage que la grand mère, polonaise. N’empêche, cette mère est surtout une femme, et n’entend pas être autrement. Même dans les moments durant lesquels elle a des doutes, des souffrances, c’est à elle qu’elle pense, d’abord et avant quiconque d’autre. La fin du livre m’a bouleversée. La mort de cette mère.

« La vérité, c’était mon désespoir de l’avoir eue pour mère. Et maintenant qu’elle était morte, on n’y reviendrait plus. Ma mère était ma mère, mais ma mère n’était pas une mère, c’était irrévocable.

Plus rien ne pourrait m’empêcher d’avoir vécu cela. Elle, elle était partie, mais moi, je restais avec son rejet, son mépris et sa honte en unique héritage, ils s’étaient répandus en moi comme l’encre sur un buvard, impossible de les en chasser. »

Je n’arrive manifestement pas, là, sur mon clavier, à trouver les mots. Pour moi, Béatrice, ce livre est peut-être, des vôtres, de ceux que j’ai lus auparavant, le plus abouti, le plus beau d’être si triste, et le plus triste d’être si vrai et si douloureusement sincère.

« Ma mère est morte il y a quinze ans. Je n’ai pas été triste. Sa mort ne m’a privée de rien. Sa mort ne m’a rien enlevé. Ma mère n’a pas pu me maudire, ma mère n’avait pas ce pouvoir. Et sans doute pas cette volonté. Elle était différente de ce que je croyais, centrée sur elle et certainement fragile, au bout du compte.

La mort d’une mère peut détruire à jamais. Elle peut aussi être une chance. Et pour cela, ma mère a raison: il suffit de lui pardonner. »

Une lecture qui m’a bouleversée. 

« Luxée » – Laurence Provencher, éditions Québec Amérique

Luxée par Provencher« Dans un alignement impeccable, presque militaire, une vingtaine d’élèves suivent Mme Inna, elle-même guidée par le maître d’hôtel. Les petits tannants habituels ne dérogent pas au décorum qu’impose l’établissement. L’habit fait le moine, aussi: les écoliers, d’ordinaire homogènes dans leur uniforme, portent aujourd’hui robes chatoyantes, chemises colorées, pantalons propres et collants. Ils se tiennent les fesses serrées, les oreilles molles.

Cléopâtre s’est retrouvée, elle ne sait trop par quel hasard, tout juste derrière Mme Inna. »

Un roman distrayant à souhait, tant par l’histoire que par l’écriture et les expressions québécoises, qui sans lourdeur font de cette histoire un roman assez original.  Cependant le fond  de cette histoire est grave; Cléopâtre – qui se prénomme en fait Chantal – est une fillette surdouée. Enfin c’est ce qui entame le roman, dans cette école hautement sélective, où s’applique une pédagogie attentive et exigeante, mais néanmoins bienveillante. Cléopâtre, donc, est de cette élite, mais la petite pense qu’elle est double, que sa personnalité lui échappe, et que ce double est sa part savante quand en fait elle est ordinaire et pas plus capable que ça. Une psychologue la suit, mais l’efficacité n’est pas bien évidente. Bref. Chantal souffre quand Cléopâtre endure, elle, une application forcenée à être brillante avec un de mes passages préférés – un peu long – mais qui est caractéristique du ton et de l’écriture, et infiniment triste cette fois, par ce que vit la toute jeune fille dans cette boîte à « surdoués » :

« Voici comment Cléopâtre, son cœur lui tambourinant la cage thoracique, se retrouve maintenant à redouter le début d’Histoire de l’art et pratiques de représentation. Ce cours lui fait pas mal toujours l’effet d’un énergique coup de cuillère de bois en arrière de la tête, bien qu’on ne l’ait jamais frappée sur le crâne avec un tel ustensile. Histoire de l’art et pratiques de représentation donne l’impression à la jeune fille qu’il lui manque dix ans d’études. Tenant pour acquis que les Trente Glorieuses, le romantisme, Marcel Duchamp et son urinoir, la famille nucléaire et les croisades sont des événements ou notions maîtrisés par chaque élève, le professeur leur sert des dates, théories et analyses sans trop d’explications ou de références. Le problème, c’est que personne d’autre que Cléopâtre ne semble s’en formaliser. Les coups d’œil qu’elle dérobe autour d’elle ne lui renvoient que le reflet grinçant de ses propres angoisses. […]

Résultat: sa solitude l’étrangle. Elle ne parle à personne. Elle ne connaît personne. Cléopâtre n’est pas du coin; aucun élève ne l’est vraiment d’ailleurs. » 

Tout ça a ses limites et la suite va montrer comment une mère exigeante bien qu’aimante, affronte une situation qui peu à peu va lui échapper. Et comment une mère, même aimante, peut blesser son enfant.

La maîtresse du « jeu » est Marie, donc, une mère aimante certes, mais hyper protectrice, oh combien maladroite dans sa manière de vouloir protéger sa fille, son ambition de lui donner une image forte d’elle-même. On va assister ici à l’effondrement de ce « château » qu’elle a bâti autour de Cléopâtre, aux conséquences dont je ne dis rien. C’est un roman que personnellement j’ai trouvé plutôt distrayant – la  seconde partie qui voit resurgir la famille de Marie, source de sinon tous mais beaucoup de ses maux est assez amusante, en particulier quand apparait le grand-père de Marie, un sacré vieux, avec des scènes à l’hôpital très drôles. Mensonges, secrets, illusions, tout ceci donne un roman intéressant, décalé, facile à lire, même si on peut envisager cette histoire sous un angle plus psychologique et plus sombre, avec cette « luxation » mentale, sociale aussi, je trouve que c’est surtout une lecture plaisante, facile et pourtant intelligente, qui sans en avoir l’air dénonce les emprises diverses, les traumatismes familiaux, etc etc.

Je n’ai pas bien plus à dire, sinon que j’ai passé un moment intéressant et distrayant ( avec la scène chez le notaire, ou celles où le grand-père est à l’hôpital ). Il n’est pas interdit de rire sur un sujet sérieux, et c’est chose ici réussie ! Invite à réfléchir à l’éducation, à l’attente qu’on met dans nos enfants et au poids que ça peut être pour eux. Mais c’est aussi ici l’amour sincère et maladroit d’une mère pour sa fille. Pour finir ce passage qui dit ce que Marie a voulu pour Cléopâtre, fruit d’un amour vrai qui s’est délité et a fini plutôt mal. Une histoire de famille plutôt moche qu’elle a voulu améliorer. Maladroitement, Marie agit, mais une chose est certaine, elle aime sa fille.. Sur un sujet qui parfois vire au drame, l’autrice nous propose un livre à l’air léger et drôle, j’aime bien cette idée.

« Marie et sa fille avaient déménagé en ville. La jeune mère avait dégoté un emploi bien rémunéré dans l’événementiel. Elle avait inscrit sa fille dans une école primaire privée gérée par une directrice distinguée et « européenne ». Marie s’était promis que personne n’empêcherait sa petite d’atteindre les plus hauts sommets et chaque décision la concernant allait en ce sens. On pouvait lui donner les plus minables coups de pied dans les tibias, soit, mais sa fille, elle, connaîtrait un destin beaucoup plus reluisant que le sien. »

Et c’est ainsi qu’on arrive à cette phrase finale:

« Le serveur quitte la table. Marie sourit à sa fille. Cléopâtre lui renvoie la pareille. Et les deux s’enfoncent encore un peu plus dans leur monde de chimères. »

Ce morceau qui est comme un chemin, celui de la petite Chantal et de sa mère Marie