« La panne de courant se produit un peu avant l’aube et tous les habitants de la cité Commonwealth se réveillent en nage. Dans l’appartement des Fennessy, les ventilateurs de fenêtre sont restés bloqués et des gouttes de sueur perlent sur le frigo. Mary Pat jette un coup d’œil dans la chambre de sa fille Jules, la trouve couchée sur les draps, les yeux fermés, la bouche entrouverte, projetant de petites expirations sur son oreiller moite. Mary Pat continue dans le couloir jusqu’à la cuisine et allume sa première cigarette de la journée. Elle regarde par la fenêtre, au-dessus de l’évier, et sent l’odeur de la chaleur qui se dégage des briques de l’encadrement. »
Voici le nouveau roman de Dennis Lehane, et quel roman ! Situé à Boston – ville de Lehane – en 1974, autour de la déségrégation qui visait à mettre de la mixité dans les écoles, c’est à dire à permettre à des enfants ou étudiants « noirs » d’intégrer les écoles « blanches » ( lire ICI), l’auteur écrit un roman acerbe, un roman policier, social, et au sujet encore brûlant. Mais si les faits comptent, ici, en premier plan voici le portrait d’une femme de la communauté irlandaise. C’est Mary Pat, mère d’une fille, Jules, qui comme sa mère n’a pas sa langue dans sa poche et un caractère, disons bien trempé. C’est Mary Pat que nous suivons dans cette histoire. Parce que Jules disparaît. Mary Pat a perdu son fils à la guerre, son mari, il ne lui reste que sa fille. Et je vous assure que cette mère, Mary Pat, est un personnage comme je les aime : coriace, la réplique facile, cinglante ou pas, courageuse, mais aussi, en elle, une sorte de faille qu’est son amour pour sa fille, quelles que soient les tours qu’elle lui joue.
Sauf qu’ ici, ce n’est plus de la petite dérive. Jules a disparu en participant à un acte meurtrier raciste, avec d’autres jeunes gens.

Mary Pat, en menant son « enquête », va découvrir des choses sur cette adolescente qui va lui sembler une presque inconnue. L’autre pan du roman, c’est l’enquête sur la mort d’un jeune noir passé sous un train. Autre superbe personnage, Bobby, un policier plutôt rare dans son genre dans la masse en uniforme. Bobby sera celui qui mènera les deux enquêtes, intimement liées. Ce avec délicatesse quand il le faut, et autorité – voire plus – si nécessaire. S’en suit une galerie de portraits des truands, des enfants, des parents, les uns imbriqués aux autres par des liens parfois délétères. Comme avec Mary Pat, juste ce qu’il faut d’ambigüité, d’hésitation parfois, et d’humour aussi. Bref, je retrouve avec bonheur la splendide plume de Dennis Lehane, forte et sensible. Quelle écriture remarquable! Le sens du portrait:
« Brenda est une petite blonde, avec d’immenses yeux marron et une silhouette si épanouie, des formes si pleines, que l’on dirait qu’elle a été conçue par Dieu pour faire perdre aux hommes le fil de leurs pensées dès qu’ils la voient passer. Elle le sait, bien sûr, et apparemment ça la gêne; elle continue à s’habiller comme un garçon manqué, une chose que Mary Pat a toujours appréciée chez elle. «
Au fil de cette histoire, le grand Lehane trace le portrait d’une ville, d’une époque et des strates de la société de cette ville. Située surtout dans le quartier irlandais, la pègre, régnant sur le trafic de drogue essentiellement, s’impose puissante, riche, et sans scrupules. Beaucoup y trouvent leur compte et tout roule jusqu’au jour où Jules disparaît, jusqu’au moment où Mary Pat va partir à sa recherche, et interroger toutes les personnes qui auraient pu la voir. Or, ce qu’elle va découvrir sur sa fille va la démolir. Certes, elle se relèvera, mais cependant sa vie sera anéantie, et ne sera plus que colère et soif de vengeance.
On plonge dans sa vie quotidienne, ses dérives quand sa rage retombe, quand son courage la lâche, sa colère et son chagrin sans fond. L’auteur, parfois avec humour, mais surtout avec tendresse pour ses personnages ou au contraire avec une colère digne semée en Mary Pat et Bobby, nous raconte un événement, un temps de ce grand pays en butte aux réactionnaires. Au milieu, les autres, comme Mary Pat. Qui lit un article de presse:
« Dottie lui tend l’édition de l’après-midi du Herald American, et Mary Pat le lit par-dessus la table. UN HOMME HEURTÉ PAR UNE RAME DE MÉTRO. L’article raconte qu’un certain Augustus Williamson, âgé de vingt ans, a été retrouvé mort en contrebas du quai de la ligne intérieure à Columbia Station tôt ce matin et que la police a confirmé qu’il présentait plusieurs traumatismes crâniens. »
Et les paragraphes qui suivent montrent bien que ce sujet du « mélange » reste compliqué pour Mary Pat et les gens de son quartier. Chacun chez soi. Ainsi l’auteur évite tout manichéisme, tout raccourci facile, peignant de sa belle et humaniste plume un portrait précis du moment, du lieu et de ses habitants. Précis dans sa complexité. Ted Kennedy fait les frais de l’anti busing :
Dans « Un pays à l’aube » ( pour moi un chef d’œuvre ) c’était un pan d’histoire qu’il nous livrait, d’une plus grand ampleur; ici c’est un événement, un moment marquant et ses conséquences dans la vie personnelle de Mary Pat. L’amour, le manque, les addictions, la tentation de la violence et de l’excès, les hauts et les bas de Mary Pat m’accompagnent encore. J’ai aimé cette femme, bravache, virulente, mais qui se mine au fil des jours, jusqu’à ce qu’elle règle ses comptes avec la vie.
A lire sans aucune hésitation, un gros coup de cœur.

« Dottie lui tend l’édition de l’après-midi du Herald American, et Mary Pat le lit par-dessus la table. UN HOMME HEURTÉ PAR UNE RAME DE MÉTRO. L’article raconte qu’un certain Augustus Williamson, âgé de vingt ans, a été retrouvé mort en contrebas du quai de la ligne intérieure à Columbia Station tôt ce matin et que la police a confirmé qu’il présentait plusieurs traumatismes crâniens. »





