« Sirène rhapsodie » – Sylvain Pattieu, éditions Cambourakis – Récits d’objets- Musée des Confluences

« Les sirènes

De base

C’est comme les dinosaures

Soi-disant elles ont des écailles

En vrai elles ont des plumes.

Les dinosaures

Ils ont mal fini

Météorite

Volcans

Ils se croyaient géants

Ils ont fini poulets. »

Ce livre est beau, drôle, émouvant, humain, intelligent, acéré…Bref, c’est beau comme tout. Je les ai lus, les petits livres de cette collection, j’en ai lu beaucoup, et celui-ci entrera au top ten de la Livrophage pour son écriture, son ton, mais aussi ses savoirs, ses regards sur l’objet, ses regards au-delà de l’objet. Ici il s’agit d’une sculpture de « Sedna » de George Arluk en stéatite, en provenance du Nunavut, au Canada et que l’artiste a terminée à Lyon en 2007.Cette œuvre est présentée au musée des Confluences pour l’exposition « Origines, les récits du monde ».

 » Il y a au Musée des Confluences, à Lyon, une statue verte de Sedna, sculptée par George Arluk. Au départ, ce musée, ce sont des notables, des négociants, des botanistes, des explorateurs, ils se font leurs collections. Des explorateurs du même genre que ceux allés chez les Inuits, sûrs de leur suprématie, sûrs de l’Europe, de la civilisation. Un peu partout ils prennent des objets. Pas seulement, mais aussi des objets. Ils les ramènent, ils remplissent leurs cabinets de curiosités. Plus tard, ils en font des musées, ou ils meurent et on en fait des musées, ou ce sont leurs héritiers, les autorités, les scientifiques: le musée Guimet, le Musée colonial, le Museum d’histoire naturelle de Lyon. »

C’est peu dire que Sylvain Pattieu ici casse les codes du récit d’objet. Il explore dans tous les sens, dans toutes les formes d’écriture, sous tous les angles, ce qu’évoque Sedna représentée par cette œuvre si belle, douce et arrondie, et tout ce qu’elle représente. Pour le peuple du Nunavut d’abord et avant tout. Car l’hommage rendu à ce peuple par cette œuvre, ce qu’elle évoque, son univers nous sont offerts, mais à nous d’en trouver le cœur et le sens.

« Elisapie parle de son cousin. Il s’appelait Tayara. Il était doux et gracieux. Il aimait danser. Ils écoutaient « I want to be free » de Queen, et ils dansaient. Il était tendre et il était triste. Il pensait ne pas avoir sa place dans le monde. Il s’est pendu.

Les Inuits ont un taux de suicide six à sept fois plus important que la population canadienne. Ce sont surtout les jeunes hommes qui passent à l’acte. »

 Avec délicatesse mais un parler franc, l’auteur évoque les spoliations, les abus de toutes sortes, infligés aux peuples premiers. Et le drame que vivent ces régions du monde et leurs habitants, ceux qui restent. Sommes-nous capables, nous, occidentaux, de comprendre ce lien fort entre un peuple et son territoire, et sommes-nous capables de saisir qui est Sedna? On saisit la beauté de ses formes rondes mais en captons – nous l’idée, le symbole et le sens? Sylvain Pattieu , lui, l’explore avec ce qu’il est et ce qu’il sait. Ce qui nous offre un moment de lecture à la fois très drôle, mais surtout poétique, tendre, auquel il se mêle, lui, son histoire, sa vie, il s’approprie l’objet, qui est bien plus qu’un objet. Bref, je n’en dis pas plus, cet opus de Récits d’objets entre définitivement dans mes favoris, voire Le Favori. Mais au fait, qui est Elisapie? 

« La note américaine » – David Grann – enquête – Pocket, traduit par Cyril Gay

« En avril, des millions de petites fleurs se répandent à travers les Blackjack Hills et les vastes prairies du comté d’Osage en Oklahoma. Il y a des violettes, des claytonies et de petits bleuets. John Joseph Mathews, originaire du comté, écrivait que cette galaxie de pétales donne l’impression que les « dieux y ont lancé des confettis ». En mai, alors que les coyotes hurlent sous une lune pleine et exaspérante, de hautes plantes, comme des Trandescantia et des rudbeckies hérissées, s’élevaient peu à peu au-dessus de plus petites fleurs pour leur dérober lumière et eau. Les tiges de ces petites fleurs se brisent, leurs pétales s’éparpillent et sont bientôt enterrés. C’est pour cette raison que les Indiens Osages disent du mois de mai que c’est celui où la lune assassine les fleurs.

Le 24 mai 1921, justement, Mollie Burckhart, qui habitait dans la communauté osage de Gray Horse en Oklahoma, commençait à craindre qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’une de ses trois sœurs, Anna Brown. »

Voici une lecture non seulement intéressante, étonnante, mais aussi très instructive. Pas facile à résumer, parce que complexe. D’où son intérêt puisqu’il aura fallu longtemps pour dénouer un des plus gros sacs de nœuds auquel a eu affaire ce qui devint le FBI.

En 1921, les Indiens Osages sont parqués dans une réserve aride, dans l’Oklahoma. Mais il s’avère que ce sol aride recèle un gisement de pétrole, le gisement le plus important du pays. Les Osages deviennent alors riches, très riches. Et un Osage riche, aux yeux de certains blancs, ce n’est pas supportable, pas légitime…bref. Une série de morts violentes va commencer à décimer les plus riches familles osages qui dorénavant roulent dans de belles voitures, ont de belles maisons…Quelle arrogance de la part de ces sauvages !

Malgré quelques investigations craintives et peu poussées, il va falloir à un moment donné commencer une véritable enquête. Une famille en particulier est victime de ces morts, c’est la famille Burkhart. Mollie a épousé Ernest Burkhart, blanc et très bon mari. Elle va voir mourir sa sœur, puis plusieurs membres de sa famille. Je n’en dis pas plus. En lisant cette enquête je me suis trouvée projetée dans un film américain et d’ailleurs Martin Scorsese a adapté cette histoire avec Leonardo Di Caprio, sous le titre « Killers of the flower moon », sortie prévue en 2021…patience !

à gauche Tom White et Edgar Hoover à droite

Donc, outre l’enquête absolument incroyable qui devra tout à quelques hommes, en particulier Tom White, ce qui est intéressant, c’est bien ce qu’on apprend de cette époque, des derniers cow-boys, de l’origine des rangers, et de la création du FBI, qui est mis entre les mains d’Edgar Hoover. On découvre donc son arrivée à ce poste, un poste clé grâce à une affaire retentissante quand elle trouvera une issue. Je me suis attachée à Tom White, homme probe, scrupuleux, obstiné, qui jamais ne se découragera; il devra parfois « la jouer fine », mais c’est lui qui apportera toutes les preuves ou presque contre les quelques individus coupables de ces nombreux meurtres.

William K. Hale, le grand instigateur

Alors la lecture n’est pas toujours facile, à cause d’un nombre important de protagonistes, il y a des imbrications fréquentes, mais indispensables, et quelques digressions bien choisies qui décrivent le mode de vie de l’époque dans ce Far-West mythique , la monstrueuse spoliation mise en marche à l’encontre des Osages. On nommera cette période le Règne de la terreur, avec au moins 24 victimes de meurtre comptées en 4 ans, ceci sans compter un nombre énorme de morts suspectes.

« Souvent, l’Histoire peut instruire le procès des responsables des crimes contre l’humanité quand ceux-ci échappent à la justice.Mais, dans le cas des Osages, les meurtres furent tellement bien dissimulés qu’il est impossible qu »une chose pareille se produise. La plupart des familles éprouvent un sentiment d’injustice, c’est pourquoi beaucoup de descendants mènent des enquêtes sans fin à leurs frais. Ils vivent dans le doute et soupçonnent des parents défunts, des amis de la famille, des curateurs. »

Un Texas ranger

Ce livre prend chair à chaque page grâce à des photos et David Grann reprenant l’enquête nous mène à un final déconcertant et triste.

David Grann se rend chez Mary Jo Webb qui raconte ce qui est arrivé à son grand-père:

 » Mon grand-père fait partie de ces victimes qui n’apparaissent pas dans les dossiers du FBI et dont les assassins ne sont pas allés en prison. » me dit-elle. »[…] « En 1926, Paul Peace soupçonnait sa femme blanche de l’empoisonner. Comme les documents le montrent, il alla trouver Comstock, que Mary Jo Webb décrivit comme le seul avocat blanc honnête à l’époque. Paul voulait divorcer et déshériter sa femme.

Lorsque je demandai à Mary Jo comment son grand-père aurait pu se faire empoisonner, elle me répondit: »Il y avait deux médecins, deux frères. À cette époque, tout le monde savait qu’on pouvait se procurer du poison chez eux. » 

 

Un livre qu’on ne lâche pas, une histoire tortueuse et méconnue,  une diabolique machination à grande échelle, passionnante d’un bout à l’autre.

En quatrième de couverture, cet avis, que je partage, de Juien Bisson – revue America (sélection des meilleurs livres de l’année ) :

« La note américaine tient moins de la symphonie que du requiem pour un pays encore tenu par les lois du Far-West et la violence des hommes. À la baguette, David Grann secoue les fantômes du passé pour mieux réveiller cette mémoire oubliée. »