« Grace » – Paul Lynch- Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marina Boraso

« Octobre du déluge. Dans la première clarté du jour, sa mère vient à elle et l’arrache au sommeil, la soustrait à un rêve qui lui parlait du monde. Elle la tire, elle l’entraîne, la panique éperdue lui fuse dans le sang. Surtout ne crie pas, pense-t-elle, ne réveille pas les autres, il ne faut pas qu’ils voient maman dans cet état. Mais aucun son ne peut franchir ses lèvres, sa langue est liée, se bouche scellée, alors c’est son épaule qui s’exprime à sa place. Elle proteste d’un craquement, son bras est comme une branche pourrie que l’on casse d’un coup sec. Affleurant d’un lieu où les mots n’ont pas cours, lui vient la conscience d’un détraquement de l’ordre des choses. »

« Hypnotique » et « hallucinatoire », les deux qualificatifs pour ce roman impressionnant, pour cette écriture fascinante. Grace est jetée sur les routes un jour d’octobre par sa mère Sarah, enceinte d’un énième enfant. Le père est Boggs, second époux. Certes, la gosse est envoyée en ville par sa mère pour travailler car nous sommes en 1845 en Irlande, alors que les pommes de terre pourrissent dans les champs, la famine tue et il faut trouver subsistance, c’est la grande famine. Mais Grace, adolescente, est aussi chassée par sa mère car l’œil torve de Boggs se fait inquiétant quand il regarde la belle jeune fille. Sarah faisant ce geste violent veut sauver sa fille.

Et le premier chapitre du livre est déjà d’une force et d’une beauté inouïes.

« Elle s’allonge, attentive à la pulsation du monde. Le chant des oiseaux qui prennent congé du jour. L’air piqueté du grésillement des insectes. Et, plus proches, les bruits issus de son propre corps. Le crissement de son crâne nu au creux de son bras replié. Son souffle court, prisonnier de sa bouche. Quand elle plaque ses mains sur ses oreilles, elle entend qui s’élève un grondement de tonnerre lointain, assez puissant pour noyer son cœur. Tout près, plus proche que tout le reste sous les cognements sourds du cœur, le hurlement silencieux de l’effroi. »

On va ainsi suivre Grace ( le prénom a été choisi avec soin ) sur les routes du pays ravagé par la faim, par la pauvreté et l’automne puis l’hiver seront de la partie. Grace n’est pas seule dans ce voyage. Son petit frère Colly l’accompagne, enfin, le fantôme de Colly logé dans le cerveau et le cœur de la gamine. Sa poitrine naissante bandée, en vêtements de garçon, le crâne tondu, il faudra au moins ça et une dose de courage phénoménale à la petite pour ne pas être trop embêtée, et pour trouver de la tâche.

Si je savais en être capable, je vous détaillerais un peu ce road trip qui emmènera Grace, flanquée de rencontres masculines, forcément, qui lui poseront questions, problèmes, frissons, terreur, du Donegal à Limerick, par des chemins semés de visions hallucinées de cette Irlande affamée qui rend chacun potentiellement capable du pire pour un peu de nourriture..

Ce que je veux dire de ce superbe, fantastique roman, c’est l’écriture absolument unique de Paul Lynch. Un ami m’a fait découvrir cet écrivain avec « La neige noire » et je ne peux que le remercier de m’avoir offert cette découverte. Une fois encore, la littérature irlandaise se montre aux plus hauts sommets. Ce pan d’histoire si souvent raconté prend ici une allure quasi mystique dans le chemin de la jeune fille, avec à la fin l’aspect religieux omniprésent dans cette île noyée de légendes et de mythes, cette religion sectaire qui permet tant de choses ignobles. Et de m’émerveiller devant le talent à illuminer une histoire si ténébreuse avec grâce, par Grace.

Je finirai en parlant d’elle, elle qui on le comprend très bien, en compagnie incessante de Colly, bavard, farceur, frondeur, elle qui avec ce fantôme comble sa solitude, sa peine, elle qui compte sur cet agaçant gamin aimé tellement, elle qui compte sur Colly pour lui garder la force de survivre chaque jour, en trimant, en volant, en dormant dans tous les lieux les plus improbables…Et d’imaginer cette fillette déguisée en garçon, qui finit de devenir adulte sur cette interminable route de douleur, en chassant enfin les fantômes. Fillette trop tôt mûrie, prise dans le chagrin et la terreur comme une libellule dans l’ambre, poursuivie par la faim, par la mort qui la guette elle n’aura de cesse d’avancer toujours, de vivre encore. Colly va lui devenir insupportable, elle veut le chasser mais il est là, virevoltant et sans cesse jacassant . Il la hante, mais la protège aussi. 

Elle va chercher loin au fond d’elle, Grace, pour continuer:

« Ce sont des démons, dit Colly, sûr et certain, les hommes-démons des routes…

Ferme-là ! Ferme-la ! Ferme-la !

Le monde s’est effondré en ne laissant que ces deux hommes. Je courrai par toutes les routes d’Irlande, se dit-elle, je courrai toute la nuit jusqu’au matin, jusqu’à ce que vos chevilles se brisent, et même boiteux vous continuerez à me suivre.[…]. Elle se sauve à travers champs, un, deux, puis un fossé où elle s’égratigne, et elle est terrifiée à l’idée que ses jambes pourraient se dérober, terrifiée par ces deux démons à forme humaine et ce qu’ils vont lui faire, et tout à coup il ne reste que la nuit, et les ombres de l’esprit se fondent aux ombres du monde. »

Bien sûr il y a là, encore une fois, un regard acéré sur cette époque et plus globalement sur nos sociétés dans lesquelles ont dominé, dominent encore et toujours les puissants. Non pas les plus courageux, les plus honnêtes ni les plus aimants, mais les plus riches, les plus corrompus et les plus vils.

Sombre, dites-vous? Oui, sombre; mais par Grace plein de beauté, par la nature, plein de vie, par Grace et par la terre, plein de force. Traînant à sa suite des personnages inoubliables, comme Bart, puis Jim. Si elle s’en sort en vie, Grace ne reviendra au monde que par petits bouts, grâce à l’amour de Jim et à sa propre force, indestructible.

De rencontre en rencontre, d’amitiés hésitantes en amours tentant de naître, Grace, merveilleuse, lumineuse, émouvante héroïne, incarne à elle seule toute la force de l’Irlande si souvent mise à mal, et tout le courage des femmes. Il faut saluer ici un immense écrivain, une plume magique qui vous fait décoller dans une autre dimension de l’écriture et du pouvoir des mots. Et une fin éblouissante pour un exceptionnel roman, coup de foudre…

« Par un matin bleu, Jim l’éveille en plein rêve, viens avec moi, chuchote-t-il, et quand elle sort de la maison les bois éclatent de couleurs, un violet éclos en l’espace d’une nuit et que le jour épanouit à son plus haut degré. L’éclat des jacinthes bleues baigne les arbres d’une légère brume, et à l’instant où elle pose les mains sur son ventre, les mots lui montent spontanément aux lèvres et elle dit à Jim:

Cette vie est lumière. »

 

« Ör » – Audur Ava Ólafsdóttir – éditions Zulma, traduit par Catherine Eyjólfsson

« 31 mai

Je sais bien que j’ai l’air ridicule, tout nu, mais je me déshabille quand même. J’enlève d’abord mon pantalon et mes chaussettes, puis je déboutonne ma chemise, laissant apparaître un nymphéa d’un blanc éclatant sur ma chair rose, sur le côté gauche de la cage thoracique, à une demie-lame de couteau du muscle qui pompe huit mille litres de sang par jour, je termine par mon caleçon. Dans cet ordre. Ça ne prend pas longtemps. »

Et me voici enchantée, toujours, encore, par la voix unique de Audur Ava Olafsdottir.

Je remercie ma si chère amie pour ce cadeau réconfortant et fort à propos. « Ör » signifie « cicatrice ».

« Les plaies se referment plus ou moins vite et les cicatrices se forment par couches, certaines plus profondes que d’autres. »

J’ai ainsi lu tous les livres de cette jeune femme douée et si originale dans sa manière d’interpréter les grands thèmes de la vie, vie donc, mort, maladie, amour, famille, couple…Autant de choses tant de fois écrites et avec elle toujours si fraîches.

Pour la seconde fois, un homme est le personnage principal, ici âgé de la cinquantaine (« quarante neuf ans et six jours » pour être précise ), c’était un tout jeune homme dans « Rosa Candida ».

Mais c’est avec la même délicatesse, la même pointe d’humour tendre et ironique, un ton que je définirais comme un optimisme réaliste – c’est à dire raisonnable, lucide, juste et sans leçon de morale – que notre auteure raconte le départ de cet homme qui a décidé de mourir après s’être fait tatouer un nymphéa blanc sur la poitrine .

Il laisse sa fille, son ami et voisin, une lettre et emmène juste sa caisse à outils, sa perceuse et une chemise – rouge -. Il part loin, dans un pays ravagé par la guerre où il prétend mettre fin à ses jours tranquillement. Il va rencontrer alors un autre monde, d’autres préoccupations qui vont l’amener à revoir ses plans.

« Ce sera un aller simple. Les hôtels sont des endroits appréciés pour mettre un terme au voyage. J’en trouve un sur Internet dans une bourgade dévastée dont j’avais entendu parler aux informations. Les photos datent manifestement d’avant la guerre, l’établissement sur situait sur une petite place fleurie et la production de miel était florissante dans la campagne environnante. »

On verra comment se déroulera la suite, mais je dois dire que je suis à chaque fois émerveillée par l’intelligence du propos, par sa poésie et sa drôlerie. Les pages 80 et 81 sont superbes où Jonas – c’est son prénom – énumère ce qu’il sait, terminant par :

« |…] je me suis colleté plusieurs fois avec la vérité là où les ombres sont tantôt longues tantôt courtes, et je sais que l’homme peut rire et pleurer, qu’il souffre et qu’il aime, qu’il est doté d’un pouce et qu’il écrit des poèmes et je sais que l’homme sait qu’il est mortel.

Qu’est-ce qu’il me reste à faire? Écouter le gazouillis du rossignol?Manger du pigeon blanc? »

Et la page 133, bouleversante, où Jonas se regarde dans un miroir en pied

« D’un côté il y a moi, et de l’autre, mon corps. Deux inconnus. »

Alors ce petit voyage vers l’hôtel Silence, pour rencontrer Fifi, May et Adam, ce petit voyage est un vrai bonheur. À propos de May:

« Si l’idée venait de nous asseoir, cette jeune femme en baskets roses et moi, pour comparer nos cicatrices, nos corps mutilés et faire le compte de nos points de suture de la tête aux pieds, c’est assurément elle qui l’emporterait. Mes cicatrices à moi sont bénignes, ridicules. Même si j’avais une plaie ouverte au côté, c’est elle qui l’emporterait. »

On le fait ce petit voyage en quelques heures d’un après-midi tranquille, on savoure chaque page, ça fait beaucoup de bien tant d’intelligence sans étalage tant d’humanité authentique.

Rien de manichéen, rien de mièvre ni de superficiel. Légèreté ne signifie pas idiotie, et puis en fait on se rend vite compte que ce dont parle notre islandaise n’est absolument pas léger, ce qui se passe à l’hôtel est une cicatrisation.

« La seule façon de continuer, c’est de faire comme si on menait une vie normale. Comme si tout allait bien. De fermer les yeux sur le désastre. »

Dire avec profondeur et sans lourdeur est un art délicat et Olafsdottir y excelle.

J’ai adoré ce petit livre-là.

Jonas Ebeneser écrit sa lettre d’adieux en écoutant « One way ticket to the moon »

 

« Terres promises »- Milena Agus – Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Ester arriva hors d’haleine et en ,même temps que le train. Mais elle ne s’approcha pas du groupe car au lieu de Raffaele, son fiancé, ce fut un homme bouffi, presque chauve et vêtu d’une grotesque salopette verte qui descendit du wagon. Raffaele était pauvre. Son père avait été ouvrier agricole et, enfant, il travaillait à ses côtés, avec un petit bonnet de laine sur la tête l’hiver, et l’été, un mouchoir mouillé, noué aux quatre coins. »

Je n’ai jamais été déçue par Milena Agus, qu’elle soit d’une fantaisie drôlatique mais au fond triste comme dans « La comtesse de Ricotta », sombre comme dans « Mal de pierre », ou comme dans ce récit je crois assez autobiographique, plus sage mais où très vite éclot la fantaisie à travers le personnage principal, Felicita. En tous cas à tous les coups, j’ai envie de voir sa Sardaigne échevelée par le vent, et la plage du Poetto à Cagliari. J’ai reconnu dans ce livre  – chapitre 11 – une scène de son enfance que Milena Agus avait racontée sous forme d’un texte court, « Le non – anniversaire », dans un article paru dans le Magazine Littéraire il y a un bon moment déjà – « 10 grandes voix de la littérature étrangère » – n°522 – aout 2012 – . 

Ici, la jeune femme créative et pacifique se nomme donc Felicita, fille d’Ester et de Raffaele, mère de Gregorio, amie de Marianne, amante de Sisternes, jeune femme rondelette et intelligente, rêveuse et en même temps très ancrée à la réalité, un drôle de personnage, attachante par sa capacité à résister à l’adversité grâce à une philosophie inspirée de Gandhi, de St François et du communisme ( sacré cocktail, non ?)

Depuis l’île aride et ventée, depuis Ester et Raffaele, nous allons accompagner cette famille, et surtout Felicita. De l’île à Gênes, de Milan à Cagliari à nouveau, de Cagliari à New York, pour revenir à la plage du Poetto, en douceur, avec poésie et finesse de réflexion, Milena Agus peint les destins de plusieurs personnages, représentatifs à leur façon d’une époque, d’un lieu, d’un milieu et d’un tempérament.

Marianna, anorexique et asociale:

« Marianna avait le cœur dur. Personne ne l’appréciait et elle n’appréciait personne. Elle en recevait jamais quiconque chez elle.[…] Quand on lui demandait un service, ce n’était jamais le bon moment et sitôt que l’importun avait tourné les talons, elle lâchait :    « Il n’a qu’à se débrouiller. »

Cette dureté-là était un crédit contracté avec sa mère qui l’avait vendue et sa tante qui l’avait achetée. Tout de même, se disait Felicita, il doit bien y avoir des personnes maltraitées par la vie dont le cœur reste tendre. Ou cela n’arrive qu’aux saints ? »

Gabriele, solitaire, triste et doux

« La plage n’était pas tout à fait déserte: un homme était là, qui ne semblait pas s’être aperçu de sa présence. Accroupi, penché sur quelque chose qui n’était rien d’autre que du sable. Son crâne rasé, parfaitement rond, son cou, ses épaules et ses bras massifs le faisaient paraître grand alors qu’il ne l’était pas. Il entrait dans l’eau même quand les drapeaux rouges signalant le danger étaient levés. C’est pourquoi Felicita le surveillait du coin de l’œil, prête à alerter les garde-côtes.[…]

Sans savoir pourquoi, elle avait tout de suite bien aimé cet homme. »

 

 

 

 

Judith:

« Judith vivait avec son grand-père. Ses arrière-grands-parents, de riches Juifs Allemands, avaient tout perdu à cause d’Hitler et avaient émigré aux États-Unis. Ses parents, ses frères et ses oncles, tous nés à New-York, avaient entendu l’appel de la terre promise et s’étaient installés en Israël.

Elle avait préféré rester. Sa terre promise n’était pas Israël, mais une volonté opiniâtre de revanche contre la vie qui s’était montrée si injuste avec elle. »

Mais bien sûr c’est Felicita l’héroïne, cette femme qui affronte tout avec ce qu’on peut croire être de la naïveté, de la candeur, mais qui est en fait une philosophie, un sens de la vie, une vision des choses qu’on aimerait posséder, qu’on peut lui envier.

« Elles affirmaient que les gens trop bons sont des ratés qui ne réussissent jamais rien dans la vie. Mais ce fut justement l’exemple de sa grand-mère qui persuada Felicita qu’être méchant ne servait à rien, et que tout ce qu’on racontait sur les personnes trop bonnes était d’une infinie sottise. Sa grand-mère savait très bien blesser les autres, parfois mortellement, et qu’y avait-elle gagné? Rien du tout. »

Felicita est une femme libre, qui pense comme elle l’entend, qui agit de même, et qui est toute pétrie de bon sens et de finesse.On ne peut qu’aimer Felicita, même si l’homme qui lui fait l’amour avec passion, celui qui lui fait un enfant, celui qui l’aidera toujours, cet homme ne parviendra pas à l’aimer…Et c’est quand même un chagrin dans sa vie.

Dans Felicita on retrouve un peu chacune des héroïnes précédentes de Milena Agus, jeunes ou pas, belles conventionnellement ou pas, rondes ou fluettes et un peu dingues, amoureuses de l’amour et du sexe… absolument vivantes.Très belle relation entre Felicita et son père, autant amis que père et fille.

Enfin, passage très émouvant, quand Felicita se rend à Ellis Island avec son fils devenu pianiste de jazz (on a très envie de s’y rendre, grâce à quelques simples phrases ). Je ne vous mets ici qu’un court passage de ce très beau chapitre 44:

« […]Environné de nuées d’oiseaux, le ferry s’approcha d ela statue de la Liberté et accosta à Ellis Island. Dans le musée, ils se reconnurent. C’était ça, l’Amérique, et Felicita se mit à pleurer. « Toi qui ne pleures jamais, l’interrogea Gregorio, pourquoi maintenant? »

-Je ne sais pas.

En réalité, elle le savait. Elle avait fondu en larmes parce qu’une foule d’images lui était revenue d’un seul coup. Il y avait là, pêle-mêle, la machine à coudre d’Ester et son inutile robe de mariée, les faire-parts jaunis annonçant son mariage avec Sisternes, les papiers salvateurs des arrière-grands-parents de Judith fuyant Hitler et le visa sur le passeport de Gregorio, La Grande encyclopédie du jazz de son père, le piano du quartier de la Marina à Cagliari. »

La terre promise, la quête inlassable de ceux qui fuient leur pays pour échapper à la mort, à la guerre, à la misère; c’est avec une grande poésie de cela dont parle la belle voix de Milena Agus, sans donner de leçons à deux balles, avec simplicité et une grande force pourtant. Je me sens très proche comme personne, comme femme, comme mère, de cette Felicita.

Chacune ici et chacun cherche sa terre promise, qui n’est pas forcément celle imaginée mais la sauvage Sardaigne en beauté, étant finalement presque inévitablement celle de Felicita. C’est un livre court et fort, doux et tendre, intelligent. J’aime Milena Agus, elle me réconforte à chaque livre et c’est tellement agréable !

Felicita et Marianna, presque fin du livre:

« Elles se mirent à la fenêtre de la petite tour, côté jardin, et Felicita chantonna: »You better find somebody to looove ! You better find somebody to looove !

-Qu’est-ce que tu chantes ?

Quelqu’un à aimer des Jefferson Airplane. »

 

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » – Mick Kitson – Métailié/Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« 1

Pièges

Peppa a dit « Froid » et puis plus rien pendant un moment. Et après elle a dit « Froid Sal. J’ai froid ». Sa voix était basse et sourde et feutrée. Pas comme d’habitude. J’ai commencé à avoir peur qu’elle soit en hypothermie. J’ai vu quelque part que ça vous rend tout mou et tout endormi. Alors je l’ai touchée mais son dos était chaud et son ventre était chaud. Après elle a dit « Arrête de m’peloter – ‘spèce de pédo ». Et là j’ai su qu’elle n’était pas en hypothermie. »

Ainsi commence le récit de Sal, 13 ans, en fuite à travers les Highlands avec sa petite sœur Peppa, 10 ans, et qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme on le constate dès ces premières lignes. Peppa sera dans cette histoire la petite flamme rousse pétillante de vie, farceuse, moqueuse, volontiers très grossière bien que si jeune; Peppa court comme une gazelle, lit autant qu’elle peut, raffole des histoires et des gros mots.

« Peppa court plus vite que n’importe qui au monde je pense. Elle a des jambes très longues et quand elle court on dirait le vent. […] En fait elle fait tout très vite. Soit elle reste immobile comme une pierre soit elle va vraiment vite. Elle mange vite et elle parle vite. »

Et c’est Peppa qui apporte dans cette histoire de survie la note gaie, drôle…

Elle a bien du mérite, car si  Sal et elle sont en fuite c’est pour échapper à un destin dont elles ne veulent plus, fait de violences multiples. Sal a décidé de sauver sa petite sœur qu’elle adore pour la préserver tant qu’il est encore temps.

Après de multiples apprentissages sur des sites de survie sur Internet qu’elle fréquente assidûment, Sal va organiser leur fuite patiemment. Le roman débute ainsi, deux fillettes au milieu de la forêt des Highlands au début de l’hiver et c’est donc Sal qui raconte tout au long du livre comment leur existence aventureuse s’organise, ce qui les a fait fuir. S’ajoute à ça la force de la nature très sauvage, mais protectrice quand on sait s’y installer. Et à cela Sal, la petite Sal s’est préparée intensivement. Elle sait faire des pièges, tirer à la carabine, pêcher, reconnaître des traces, construire une hutte – et avec quoi il faut le faire – faire un feu, chauffer des pierres pour avoir chaud dans son lit,  faire un bol d’une écorce de bouleau et plein d’autres choses qu’elle améliore en les pratiquant. Elle a regardé Ray Mears et Ed Stafford ou encore Bear Grylls sur Youtube, et sa lecture intensive c’est : « Guide de survie des forces Spéciales »…

« -On peut pas installer des pièges à côté du terrier, ils vont faire le tour. Bear Grylls dit qu’il faut s’éloigner du terrier en suivant une piste et poser les pièges à cet endroit.-Je l’ai vue celle-ci Sal et il en a même pas attrapé un ! Il a été obligé d’acheter un lapin pour le faire cuire. Branleur, elle a dit.Elle avait raison mais il sait quand même de quoi il parle vu qu’il était dans les Forces Spéciales et qu’il a fait de la survie partout […]. Ça reste un branleur mais c’est sans doute parce que c’est un gros bourge anglais. La plupart des gens qui font des émissions de survie à la télé sont des gros bourges anglais comme Ray Mears et Ed Stafford, et la plupart des gros bourges anglais sont des branleurs. »

Nos deux fillettes sont en fait tellement endurcies par leur vie précédente que ce retour au monde sauvage leur semble plaisant, plus doux, toutes deux s’aimant et se protégeant et c’est bien entendu ce lien si fort entre les gamines qui m’a vraiment émue. Sal porte un poids trop lourd pour une fille de son âge et elle sourit peu. 

Une rencontre insolite va venir à leur secours alors que Peppa a été mordue par un énorme brochet au sortir de l’eau, alors qu’elle est brûlante de fièvre, le bras enflé et Sal en plein désarroi devant sa petite sœur. Ingrid, une vieille femme à l’aspect de sorcière mais qui va s’avérer être une véritable bonne fée pour les deux fillettes va venir à leur secours. Ingrid vit depuis longtemps dans la forêt et elle raconte sa vie le soir au coin du feu , l’histoire de la RDA, des mouvements hippies et beaucoup d’autres choses, celles qui ont amené cette femme à s’isoler du reste du monde.

J’ai été très sensible à ces deux gosses, à Sal, 13 ans seulement et tant de violences subies. Sal déjà chargée d’une lourde responsabilité et qui sera soulagée et réchauffée par la tendresse d’Ingrid.

Et puis bien sûr il y a dans ce roman la nature, les Highlands aux premières neiges, aux premières gelées, les ruisseaux clairs et glacés, les animaux observés et chassés pour se nourrir, parfois à regrets.

« La grouse était douce et chaude et elle m’a parue petite et légère quand je l’ai ramassée avec sa tête qui pendait. Peppa l’a caressée et a dit « Elle est belle, hein?  » et j’ai dit « Ouais ». Elle avait des grosses pattes avec des petites griffes au bout et il y avait des écailles dessus comme les reptiles parce que les oiseaux descendent des reptiles.

Peppa a demandé « Tu t’en veux d’avoir fait ça? « 

Et j’ai dit « Ouais », et c’était vrai, même si on allait la manger. Elle était petite et douce dans ma main, son bec était petit et elle avait de l’orange au-dessus des yeux qui ressemblait à du fard à paupières et c’était joli. On a mis la grouse dans le sac de randonnée et on a continué à gravir la lande. »

Triste destin que celui de Sal, voici une petite qu’on a tout au long de l’histoire envie de serrer sur son cœur pour la consoler. Sal qui aime tant sa sœur – « Elle sautait dans tous les sens avec les yeux tout brillants et ses jolies dents blanches »

Un très beau premier roman très touchant pour deux fillettes très attachantes.

« De toute façon je ne savais pas ce que je ressentais et je ne sais toujours pas ce que je ressens jusqu’à ce que je sente des coups et une douleur dans ma poitrine ou dans ma tête ou que je disparaisse et que je regarde tout depuis un espace noir. Je ne lui ai rien dit de tout ça. je ne sait pas pourquoi tout le monde s’inquiète autant de ce qu’il ressent. Ce qu’on ressent n’est pas vraiment important. Ce qui compte c’est de savoir des trucs et de faire des choses. »

Pour survivre.

 

Entretien avec Valentine Imhof à propos de son premier roman: « Par les rafales »( Rouergue Noir ) mars 2018

Lire « Par les rafales » a été une superbe expérience de lecture. Échanger avec Valentine Imhof en est une humaine de très haute qualité. Je ressens une grande émotion à vous livrer ce petit entretien sans prétention, si ce n’est celle de vous dire encore à quel point ce livre mérite d’être lu, et à quel point celle qui l’a écrit mérite qu’on l’écoute. Je la remercie pour tout le temps qu’elle m’a consacré, je remercie aussi ses amis photographes qui m’ont autorisée à vous présenter ici quelques photographies qui pour certaines  ( en noir et blanc ) sont celles de John Olivier Azeau  – https://www.facebook.com/john.olivier.azeau  –  pour l’ambiance de Metz et Nancy  du roman et d’autres qu’elle a bien voulu me livrer réalisées par son ami Guillaume le Bourdon, pour Terre-Neuve et ces endroits extrêmes. Plus une toile qu’elle possède qui représente Salvage, ville située à Terre-Neuve et Labrador au Canada. Certaines des illustrations ici vous paraîtront étranges ou incongrues ( comme les deux portraits flamands…)…ça, c’est si vous n’avez pas lu le livre – lu en profondeur –  et j’espère que vous en aurez envie après cet entretien avec Valentine.

Chère Valentine

J’ai lu votre roman en Mars 2018, il venait tout juste de sortir en librairie. Je ne sais pas ce qui m’a tenté…Une histoire de femme pas ordinaire, écrite par une femme pas ordinaire non plus .

Votre roman ne s’oublie pas : pour son écriture brillante, pour son rythme soutenu par la merveilleuse playlist musicale livrée en détail à la fin, pour sa mise en page énigmatique et belle, et bien sûr pour Alex qui reste dans mon cœur de lectrice en une place privilégiée avec quelques autres personnages de quelques autres livres. Alex m’a bouleversée, son histoire est si terrible qu’on ne peut ressentir que de l’empathie pour cet être qui n’est que rage et douleur. Aussi violente puisse-t-elle être, je l’aime et la comprends.

Alors voici les questions que je me pose à propos de votre livre.

Comment naît un tel personnage, comment avez-vous élaboré son histoire qui ne se révèle que peu à peu quand on la lit ?

-Avant d’être un personnage, Alex a été une image, ou du moins un élément de cette image, dans ma tête, un matin. Je me suis réveillée avec la vision quasi-photographique d’une chambre d’hôtel/motel, aseptisée, et, sur le lit défait, deux corps nus, un couple, l’homme reposant sur la femme. Je savais qu’il ne dormait pas, qu’il était mort, et que c’était elle qui l’avait tué… Comment  ? Pourquoi  ? Aucune idée. Mais il n’y avait pas de sang, et elle ne l’avait pas fait par plaisir, ça j’en étais sûre. Elle n’était pas une meurtrière genre tueuse en série qui supprime ses amants. Les circonstances l’avaient probablement poussée à se débarrasser de ce type, peut-être par légitime défense… En plus de cette “nature morte”, une phrase, en boucle, “Un goût écœurant de vase dans la bouche” qui longtemps a été la première de l’histoire et à la suite de laquelle j’ai écrit une dizaine de pages, la sortie de la chambre et de l’hôtel (il était logique, évident, que la fille ne pouvait faire que ça, se barrer), puis la descente en bus jusqu’à la gare (qui à ce moment-là n’était pas précisément la gare de Nancy). Ce qui depuis est plus ou moins devenu le chapitre 3 de Par les Rafales. J’étais pas mal étonnée de ce qui m’arrivait, ce surgissement, soudain, de l’écriture, parce que l’idée d’écrire ne m’a jamais chatouillée. Pas l’impression d’avoir quoi que ce soit à raconter. Pas envie. J’ai donc laissé en plan ce bout de texte, sorti de moi pour ainsi dire malgré moi…

Mais en souterrain, ma curiosité pour cette fille a commencé à me travailler, à me titiller, et quelques jours après, je l’ai reprise où je l’avais laissée et j’ai commencé à la suivre, à l’accompagner, à la regarder faire, sans comprendre ce qui la poussait à agir ou parler comme elle le faisait (je me rends compte que dit comme ça, ça peut paraître étrange, voire un peu dingue, mais c’est vraiment de cette manière que l’histoire s’est écrite). Après quelques chapitres cependant (Alex n’avait toujours ni identité, ni prénom, ni passé, elle était uniquement colère, fuite, et dégoût d’elle-même), je ne pouvais plus continuer à la suivre, tête baissée, droit dans le mur, sans savoir un peu mieux qui elle était, ce à quoi ou ceux à qui elle tentait d’échapper et aussi ce qui l’avait rendue aussi enragée et désespérée. C’était après avoir écrit la scène du pogo dans la boîte indus de Gand. De la voir aussi mal en point, avec ce désir de mort et de disparition, m’a fait réaliser que quelque chose de vraiment grave avait dû se produire dans son parcours… Par ailleurs, un personnage masculin avait fait son apparition, Anton, que je devais situer lui aussi, car je ne le cernais pas du tout : était-il un vrai gentil ou l’un des poursuivants ?

À ce moment-là, je suis sortie vite fait, de l’égrènement chronologique de l’errance d’Alex, et j’ai écrit, afin de le poser pour moi, l’événement déclencheur, le bouleversement, c’est-à-dire les chapitres de sa rencontre avec les Fergus père et fils… Puis j’ai pu reprendre ma course à ses côtés… Et chaque jour, à chaque nouveau chapitre, je découvrais, en les écrivant, des éléments de l’histoire qui semblaient se mettre en place d’eux-mêmes… Une sorte de logique interne à chaque personnage, et à l’intrigue elle-même… Le tatouage m’est apparu, un matin, comme une évidence (j’en ai écrit la description au saut du lit), et le personnage de Bernd a suivi, indispensable pour l’accomplissement d’une telle œuvre, et puis Kelly McLeisch, qui elle aussi est apparue, en maugréant et qui ensuite n’a plus arrêté (c’est la plus bavarde et forte en gueule).

Donc pour répondre plus rapidement, cette histoire s’est élaborée au fil de l’écriture, sans que je sache où j’allais, elle s’est écrite vite, en deux mois, au rythme de cette fuite en avant, et un certain nombres d’éléments s’y sont intégrés, y ont trouvé naturellement leur place, au moment de l’écriture, sans que je l’aie planifié, ni prévu, seulement parce qu’ils me semblaient justes, conformes à ce que pouvaient faire, dire, être, les différents personnages… Cette histoire, j’en ai été la première lectrice, et à moi aussi elle s’est révélée peu à peu.

Alex commet des actes « répréhensibles » que personnellement je n’ai pas pu m’abstenir d’approuver par la force de la compassion qu’Alex éveille en moi et je trouve que c’est un beau tour de force quand une lecture rend la lectrice aussi transgressive dans ses sentiments. En gros, l’absence de jugement moral. Alex notre sœur. Que pensez-vous de ma perception de cette ténébreuse Alex ?

Je comprends votre perception et la partage car, à aucun moment, je ne me figure Alex comme une meurtrière ou une criminelle, des qualificatifs qui ne lui correspondent absolument pas, à mon sens. Ce qui au fil de l’écriture m’a intéressée, c’était d’essayer de comprendre comment on peut basculer, comment une vie, plusieurs, peuvent, du jour au lendemain se trouver bouleversées, et l’aspect moral n’entrait pas en ligne de compte.

En fait, je n’avais même pas envisagé, initialement, que la police se mêle de tout ça, a fortiori plusieurs polices, et cela s’est imposé pour des questions de réalisme, mais les enquêtes ne prennent jamais le pas sur le reste, et de toute façon ne peuvent aboutir, la trajectoire d’Alex et Bernd demeurant une énigme insoluble pour Kelly McLeisch, Dirk Herrewhegue et Jean-Louis Jodel (alors que le lecteur, lui, sait tout). J’ai donc essayé d’observer comment la violence du monde, qui peut s’exercer de manière variable sur chacun d’entre nous, infuse, pénètre, transforme, et je suis persuadée qu’on peut, tous, un jour où l’autre, sous l’effet de la colère, de la frustration, ou d’une trop grande souffrance, avoir des paroles ou des gestes qui nous font nous découvrir autre de ce que l’on pensait être… et les considérations morales ne sont qu’extérieures et rétrospectives…

Si je reprends le cas d’Alex, elle est un amalgame de colère et de peur, sa mobilité forcenée est la condition de sa survie, elle est mouvement, geste et action (tout le contraire de la sujétion brutale qu’on lui a imposée et qui l’a réduite à n’être plus rien) et ce qu’elle commet est, pour ainsi dire, de l’ordre de l’instinctif  : la perception d’une menace qui pousse à réagir, ce qu’il faut faire pour survivre, sans considération de «  c’est bien  » ou «  c’est pas bien  »… parce que ce n’est ni bien ni pas bien, c’est uniquement ce qu’elle doit faire, à ce moment-là, ce qui s’impose pour s’en sortir… Ce qu’elle a vécu a fait surgir cette animalité qui est en chacun de nous, Alex agit en réponse à des stimuli et il n’est, pour moi, absolument pas question de vengeance, à part, peut-être, avec Fergus senior  ; pour les deux autres types ce n’est pas le cas… Elle n’est pas une femme qui se venge des hommes parce que deux salopards lui ont fait du mal (ce que peut montrer éventuellement sa relation à Anton et Bernd)  ; elle est comme vous le dites un être blessé, traqué.

Comment avez-vous choisi ces lieux et ces décors, sombres, nocturnes, urbains et périphériques, pour finir aux confins glacés ?

Dans certains cas, il s’agit de lieux qui existent, que je connais bien, parce que je les ai fréquentés, j’y ai vécu, j’y ai voyagé… Je les ai donc retrouvés en convoquant souvenirs et imagination. Il y a aussi les endroits où je ne suis encore jamais allée (mais où j’irai, c’est sûr !) et que j’ai reconstitués essentiellement grâce à l’image que je m’en fais, et aussi par rapprochement avec d’autres, qui m’étaient plus familiers. Et il y a enfin les lieux entièrement inventés… Puisque les personnages évoluent en effet beaucoup le soir et la nuit, l’action se déroule, pour l’essentiel, sur quatre semaines de novembre-décembre, et si j’ai choisi les îles Shetland et Terre-Neuve en hiver, par exemple, c’est parce que les journées sont très courtes dans les premières, et que la seconde se caractérise par la beauté et l’intensité de ses événements climatiques (et aussi parce que leur âpreté minérale plaît à Alex autant qu’elle me plaît, et parce que ce sont des lointains, des bouts du monde, qui me semblaient offrir les qualités requises pour être des refuges temporaires quand on se sent traquée…). Les bars sont d’autres havres, nettement plus intéressants et animés le soir qu’en journée…

Donc, ces lieux ont été choisis à la fois parce qu’ils me parlaient et parce qu’ils collaient avec l’atmosphère dans laquelle évoluent les personnages et la tonalité d’ensemble.

Comment avez-vous pensé ce « timing » ? Ou bien est-il venu tout seul ?

-À nouveau, je ne peux pas prétendre avoir réellement «  pensé  » le timing en amont et avoir «  préparé  »  ce découpage du roman. Certains choix, cependant, ont été conscients, et ont eu une incidence réelle sur le rythme  : j’ai très vite opté pour le présent d’actualité (afin de coller aux personnages, d’être au plus près de leurs actions et émotions) et j’ai choisi la succession de points de vue internes, plutôt qu’un narrateur omniscient (je ne voulais pas de cette vision globale, d’une intelligence de la mécanique du tout, je préférais une vision kaléidoscopique, morcelée avec ses angles morts – les possibles erreurs d’interprétation qu’elle permet –, que le lecteur est à même d’assembler, et qui lui donne cette perception d’un tout). C’est ce changement constant de points de vue qui génère la succession des chapitres, souvent courts, voire très courts  et instaure une vitesse, une urgence synchrones avec celles de la fuite qui à ce rythme-là ne pouvait pas durer très longtemps (d’où une intrigue ramassée sur quelques semaines à peine, qui font se succéder et s’enchaîner, dans une chronologie linéaire, les parties 1 et 3… Alex est déjà en fin de course, épuisée, quand on la découvre dans le 1er chapitre, et cette cavale ne pouvait pas s’éterniser trop longtemps…)

En revanche, la parenthèse qu’offre la 2e partie, est plus étalée dans le temps, car il me fallait quelques chapitres pour installer, même rapidement, le personnage d’Alex «  avant  » (et ça fait un peu l’effet d’une pause aussi, un relâchement de la tension), quelques autres pour dévoiler ce qui l’avait fracassée, d’autres qui précisent ses rencontres avec Bernd et Anton, d’autres, enfin, qui permettent d’envisager la traque/la fuite dans sa totalité, depuis  le début…). Et c’est finalement grâce à cette partie centrale (dans tous les sens du terme), qu’est rendue perceptible la profonde absurdité de l’ensemble.

 

Bernd comme la plupart des personnages n’est pas bavard, et le langage, l’oralité ne sont présents pratiquement qu’aux Îles Shetland, avec l’épatante Kelly. Ce choix est intéressant, peu de dialogues. Y a-t-il une raison particulière ? C’est peut-être juste pour une certaine cohérence avec les personnages ?

J’aime beaucoup cette question parce qu’initialement, faire parler les personnages n’a pas été le plus évident… Je trouvais que ce que je leur faisais dire sonnait mal, sonnait faux… alors ils étaient le plus souvent “dans leur tête”, ce qui, somme toute, est cohérent avec la plupart d’entre eux qui, chacun dans des genres différents, sont des solitaires  : Anton, avec ses airs d’ours gentil, sa timidité, et dont le mode d’expression est la photographie, le côté artiste de Bernd, sa capacité à s’enfermer dans un dessin en écoutant de la musique et à se concentrer sur un tatouage pendant des heures, et surtout le silence obstiné d’Alex, son incapacité à partager sa douleur, sa méfiance tous azimuts. Donc oui, des personnages peu bavards, qui se retrouvent souvent à dialoguer avec eux-même ou se remémorent des conversations.Et l’importance de ces silences, puisque c’est ce qu’ils ne disent pas, ne se disent pas, qui produit les malentendus et les quiproquo fatals… Et puis, il y a quelques contrepoints, des bavards, comme Fred le cafetier (ce qui va sans doute avec la profession, et la générosité du personnage, qui est tout gentillesse et bon sens commun) et aussi Kelly, bien sûr, qui, elle, a été immédiatement sonore, tonitruante, une voix avant tout… Je l’ai entendue parler avant même de lui donner un nom et de savoir qui elle était… Un peu grande gueule, un peu gouailleuse, mais là encore, outre la nature du personnage (sûre d’elle, fonceuse, qui doit se faire respecter de ses collègues masculins), c’est sa solitude, ou du moins son isolement aux Shetland, qui la rend si verbale, si orale, et elle se déchaîne littéralement au téléphone, s’anime, s’évade dans ses conversations professionnelles (mais pas que…) avec Seumas. Chez elle, ce sont presque les nerfs qui parlent, la claustration et le temps la rendent dingue, et il faut que ça sorte… Par ailleurs, ces deux derniers personnages permettent d’introduire très ponctuellement une rupture de la tonalité, un peu de légèreté, en faisant sourire, ce qu’on a peu l’occasion de faire dans ce roman… Mais à nouveau, pas vraiment de calcul dans tout cela, une simple question de cohérence qui s’est réglée de cette manière-là, sans que je me la pose…

Enfin, dites-moi : avez-vous un autre roman en tête, en préparation, en germe quelque part au fond de votre cerveau ?

– Le deuxième roman est déjà écrit, je l’ai commencé quinze jours après avoir bouclé Par les Rafales, parce que je m’ennuyais d’Alex, Bernd, Anton et les autres. Ils me manquaient après l’intimité que nous avions partagée. Je me sentais toute vide et toute triste. Et j’avais aussi besoin de retrouver l’énergie de l’écriture car j’avais découvert que c’est une activité à accoutumance. Cette deuxième histoire a également été écrite en deux mois, à raison d’un chapitre par jour. Un peu comme quand on est accro à une série, j’avais un plaisir immense à retrouver mes personnages, le matin tôt avant d’aller travailler, pour découvrir ce qui allait bien pouvoir leur arriver…Très différent, mais tout aussi noir, voire plus, que le premier… Une histoire d’amour (j’en ai attaqué l’écriture un 14 février…), pas mal déglingue et vrillée, sur fond de pratiques BDSM, à Milwaukee… Et puis ce deuxième texte a rejoint le premier, dans un fichier (je les avais écrits pour moi, je n’y ai jamais pensé comme à des romans, ni des manuscrits/tapuscrits, seulement une forme de distraction…). Et ils sont restés pendant plus d’un an dans mon ordinateur avant que je n’envisage de les proposer à un éditeur (sur la pression de copains à qui je les avais fait lire finalement…). Ce deuxième roman paraîtra au Rouergue noir à l’automne 2019. Et j’en ai quelques-uns en route, commencés et laissés en plan, dont un auquel je compte m’atteler dans les prochaines semaines… et pour lequel j’ai décidé de me décaler dans le temps  : une histoire qui pourrait se dérouler, en gros, entre 1900 et 1940, et sur trois continents… tout un programme  ! Je ne sais absolument pas où je vais et c’est ce qui me plaît, cette possibilité d’être moi-même surprise, et cette liberté qu’offre l’écriture d’aller où on veut, quand on veut, sans aucune contrainte, aucune limite…

Pour le moment, trois personnages qui ne se connaissent pas – et ne se rencontreront peut-être jamais – mais qui sont présents dans la même ville, Halifax en Nouvelle-Écosse, et y vivent un événement qui va les marquer diversement… Ce choix d’une intrigue située dans le passé me permet de me débarrasser de tous les gadgets de la technologie contemporaine, et m’impose aussi une écriture différente afin d’éviter les anachronismes langagiers…Par ailleurs, j’avais envie de voyages en trains et en bateaux, de correspondance par lettres, de blues et de jazz, et de toute l’effervescence culturelle de cette période… Mais j’en sais trop peu pour en dire plus, j’ai à peine 50 pages… On verra si tout cela cristallise et prend forme… Sinon il suffira d’une phrase, une première phrase, et aussi d’une image ou d’un son, pour que démarre une autre histoire. On verra bien…

Valentine, je vous remercie d’abord du bonheur de lecture que ce roman m’a apporté, et ensuite de votre disponibilité, de votre gentillesse et du temps pris pour me répondre. Heureuse de savoir qu’un second roman est prévu fin 2019 et que d’autres mûrissent, je suis très impatiente de vous lire encore.

Valentine Imhof sera de passage en France  bientôt:

SALON  – Le Livre sur la place du 7 au 9 septembre à NANCY

RENCONTRE avec Valentine Imhof le 15 septembre à METZ

RENCONTRE – Rouergue Noir à l’honneur le 29 septembre à POISSY

FESTIVAL International de Géographie de SAINT-DIÉ – DES – VOSGES DU 5 AU 7 OCTOBRE 

SALON – Les mots en scène du 12 au 14 octobre à ST ETIENNE

Par elle-même, de sa belle voix grave