« Devenir montagne » – Valentine Goby -Arthaud – Entretiens avec Fabrice Lardreau – Versant intime

Devenir montagne : Entretiens avec Fabrice Lardreau » Quel est votre premier souvenir de montagne?

-J’ai un rapport viscéral à la montagne. Elle m’a révélée à moi-même, m’a construite, mais j’étais trop jeune pour m’en souvenir, ou plutôt pour établir avec certitude ce qui dans mon souvenir relève du réel; des histoires rapportées, de la fiction propre aux perceptions de l’enfance. »

Je n’avais encore jamais rien lu de Valentine Goby, et je fais sa connaissance avec non pas un roman, mais par ces entretiens au sujet de la montagne. Entretiens qui vont bien au-delà de ce sujet, puisque Valentine Goby nous raconte d’abord ses origines, une famille de parfumeurs de Grasse, et puis au fil des pages, égrenant ses lectures, son goût pour la nature, plus montagne que mer, grandissant entre les deux…et j’ai beaucoup aimé cette façon de se livrer en parlant de paysages, ceux qui la constituent intérieurement. La montagne qu’elle aime tant, surtout. Je suis sortie de ce récit, de ces confidences, avec l’envie d’y aller faire un tour. Bravo ! Ce que cette autrice dit à propos de la montagne, peut se dire pour nos décors aimés, familiers, ceux qui nous font du bien. Quel talent est développé là, avec une finesse touchante. A propos du parfum, des senteurs:

« L’olfaction est en effet très puissante, et reliée activement aux zones de la mémoire. Les parfums étaient importants pour nous: j’en ai porté un très jeune, et pour moi il est impensable de sortir sans parfum. Depuis l’adolescence, j’ai toujours choisi des parfums qui me ressemblaient. Je ne peux pas en changer selon la saison ou l’humeur, cela reviendrait à changer de nom. Ce sont des identités olfactives. « 

Cet article sera court, mais je dois dire que j’ai vraiment beaucoup aimé, que j’ai été touchée par ces entretiens auxquels cette femme répond de façon poétique souvent, sincère surtout, et rien que ça donne très envie de lire sa littérature. À propos de son écriture:

« Le langage, pour moi, est intrinsèquement sonore. Ce qu’on appelle « la musique » – un agencement particulier des sons, de silences et de rythmes – est partout, en fait. Plus que tout j’aime entendre les sons du monde, notamment en montagne: le vent, le craquement des branches, du bois (quand il y a encore  des arbres), le dévalement de la neige, les cris d’animaux, l’eau. Quelquefois, et c’est tout aussi bien, il n’y a presque aucun bruit –  en tout cas audible par l’oreille humaine; on est plongé dans le grand repos de la montagne, percé de façon très nette, précise et provisoire, par un cri d’oiseau qu’on distingue mieux que jamais. »

Pour moi qui n’aime pas la haute montagne donc – enfin qui la crains plutôt, la haute montagne m’oppresse, c’est comme ça… – donc pour moi ce livre est un enchantement. Il n’est que sincérité, les choses dites, tant biographiques que plus abstraites sont toujours claires, et donnent à voir et sentir ce qu’elles décrivent. Ce qui me fait penser que je dois lire les romans de Valentine Goby, ces entretiens étant déjà un exemple de son talent. Il y a là de la vérité, de l’authenticité, de la nuance, de la beauté et de l’intelligence, bien sûr. La fin du livre est dédiée aux lectures de Valentine Goby en lien avec sa passion de la montagne et  parlant de Victor Hugo devant le cirque de Gavarnie:

« La question du regard, c’est celle de la distance, du face-à-face, de la rupture. L’idée même de paysage dit la séparation – le pays on l’habite, le paysage on le voit. Comment dire ce qui nous est étranger? Et pourtant devant Gavarnie, Victor Hugo tremble déjà d’une intuition rare à son  époque ( une exception notable: Élisée Reclus), qui grandira au siècle suivant pour culminer au début du nôtre: la montagne pourrait être plus qu’un paysage, le minéral et le végétal pourraient être animés de vie, voire de pensée, et l’homme est peut-être une partie d’un tout. Ce n’est encore qu’une hypothèse, un point médian entre « un point d’admiration » et « point d’interrogation », écrit Hugo.., si incertaine qu’elle semble un rêve. »

Ce livre est un petit bijou plein de finesse, d’intelligence et de sincérité. Je découvre cette autrice avec une grande hâte de lire ses romans.

Post court, pour un livre bien peu résumable, mais qui m’a enthousiasmée, que je conseille aussi bien à celles et ceux qui ont lu les romans de Valentine Goby que ceux qui ne l’ont pas fait. Ce qui m’engage moi à la lire et ce sera avec plaisir je n’en doute pas une seconde.

« Highlands » – Jérôme Magnier-Moreno, collection Le sentiment géographique, Gallimard – Préface de Grégoire Bouillier

Highlands par Magnier-Moreno« Bleu pétrole

Londres, Euston Station, vendredi 24 mai 2013

21 heures

Sans m’arrêter de marcher sur le quai du Caledonian Sleeper, le train bleu pétrole qui m’emportera cette nuit vers le nord de l’Écosse, je fouille la poche arrière de mon jean et constate avec un léger affolement qu’il ne me reste plus qu’un seul et dernier Xanax. Je le manipule donc aussi précautionneusement que si c’était un œuf Fabergé, ce précieux comprimé ovoïde, puis le porte à mes lèvres et l’avale sans eau, de l’expert et affreux mouvement de déglutition du héron happant tout rond un poissonnet. »

C’est peu dire que je suis heureuse de retrouver Jérôme Magnier-Moreno dans un second voyage, ici vers le vert paradis des pêcheurs à la truite, l’Écosse. Et quel voyage. Je viens de relire la chronique que j’avais commise pour « Le saut oblique de la truite » et ma foi, je ne regrette rien de ce que j’y ai écrit. C’est avec un intense plaisir et  beaucoup d’émotion que j’ai reçu ce deuxième roman, qui comme l’auteur-  excusez-moi Jérôme, mais personne n’y échappe – a mûri, a pris du relief et de l’intensité.

Notre pêcheur vit un très mauvais moment, et file vers l’Écosse après un conflit dans son couple. Il s’en va vers les Highlands, tout empreint du souvenir de ses vacances là-bas avec ses parents; triste, chagrin, il gobe du Xanax comme les truites gobent les mouches. J’ai l’air de plaisanter, mais pour dire vrai, ce livre m’a vraiment beaucoup touchée.

« Bruits de pistons, orchestre de sommiers à ressorts, symphonie mécanique qui va m’accompagner jusqu’à demain matin 8 heures et demie, heure à laquelle j’arriverai dans le nord de l’Écosse, à Inverness.

L’effet tranquillisant de l’ultime Xanax se diffuse peu à peu à mes bras et mon ventre tandis que mes jambes se mettent à flotter tels de flaccides tentacules de poulpe. Je sens le fluide cotonneux panser les écorchures, calmer la souffrance, et ce n’est pas sans gourmandise que je m’apprête à passer une nuit régressive dans le ventre du train, loin de Paris et de l’Himalaya d’emmerdes que j’y laisse. »

Cet écrivain, peintre connu sous le nom de Rorcha, a une façon très personnelle d’écrire. C’est en particulier son ton, si changeant, qui va de l’ironie frondeuse au plus sombre désespoir, qui oscille entre humour décalé et profonde angoisse, et son écriture qui ressemble pas mal à ses tableaux faits d’ombres et de lumières, éclatants dans les turquoises, les jaunes, les oranges mais pleins d’aspérités et d’ombres dans les bruns, les bleus nuit, ou les bleus pétrole, ce sont ces éléments qui font de lui une voix originale et très attachante. Je dirais qu’il écrit comme il peint, avec ce qu’il est, qui il est, et ce qu’il vit. Tant dans sa vie concrète que dans sa vie secrète. Dans ce livre-ci, j’ai ressenti beaucoup d’angoisse, jointe à une sourde colère, mais pourtant sans jamais tomber dans le pathos, l’ironie et l’autodérision désamorçant toute tentative d’apitoiement. C’est ce qui fait de ce texte sa qualité, une belle manière de « calquer » le mental du narrateur avec le décor.

Donc, voici notre homme en route vers l’Écosse. Le train. Défilent peu à peu les paysages, tandis que les souvenirs remontent. La première partie, c’est à dire le voyage en train est très empreint de mélancolie, de chagrin même, tout autant que de colère arrosée de whisky. Notre homme rumine sur la dispute, sur la potentielle rupture, il pense à son fils aussi. Mais le second personnage de ce livre est pour moi sa mère, cette mère tant aimée et si aimante, si délicate – on le sait, on le sent à la façon dont son fils parle d’elle – et tout ça m’a vraiment émue. En cela, ce livre est plus mûr que le premier, comme l’âge du narrateur. Les couleurs en tête de chapitre n’évoquent pas, à mon sens, seulement les paysages, mais aussi l’humeur de la plume. Un superbe passage sur la mère, si bonne et bienveillante.

« Bien sûr on ne t’a jamais assez remerciée pour cela – nous autres petits salopards – , pas du tout assez, et j’ai mal chaque fois que j’y repense. Certes, ce n’était pas ton style de courir après les remerciements, mais quand même, ça t’aurait fait plaisir qu’il y en ait eu un peu plus, c’est certain.

Un jour, un soir plutôt, où nous étions comme d’habitude posés les pieds sous la table, tu t’étais mise à pleurer. Pourquoi? C’était la fête des Mères, et personne n’avait pensé à te la souhaiter, sans même parler d’un cadeau…Rien n’effacera jamais l’invisible raclée de tes pleurs silencieux ce soir-là. »

Notre  potentiel pêcheur cherche donc une forme d’oubli plus que la résolution d’un conflit. Viennent les descriptions des paysages, et c’est un enchantement, malgré la pluie, malgré le froid, malgré le fait que notre héros se perd et va se trouver dans une posture inquiétante voire dangereuse. . On ressent chaque particule de la nature, le végétal, l’atmosphère et chaque goutte de brume et de pluie, la tourbe où les pieds s’enfoncent. La pêche n’aura pas lieu parce que le potentiel pêcheur, suivant une rivière comme il suit ses souvenirs d’enfance, se perd, se casse la figure, glisse, tombe… bref. La suite, vous la lirez. 

« L’horizon, renversé comme un jouet cassé, barre le ciel d’une diagonale sombre.

Étendu face contre terre, dos vrillé, bras et jambes tremblants, je me dis que j’ai dû m’évanouir après être tombé de la falaise. Avec précaution je déplace mes membres ankylosés. Mal partout, crampes, os glacés jusqu’à la moelle, mais pas de douleur aigüe qui pourrait laisser craindre une blessure grave. Lentement je me retourne sur le dos.

Voilà, j’y suis.[…]

Puis mes yeux se rouvrent et mon regard s’élève le long des escarpements rocheux, là-haut dans le ciel à nouveau bleu des Highlands. Un aigle royal y plane en son tour de ronde, et, passant devant le soleil, me soustrait un instant à l’éblouissement. »

J’ai été touchée, amusée, et enfin captivée par cette histoire qui échappe à mon sens à tous les clichés. Un texte très personnel, unique, drôle et émouvant. 

Je remercie Jérôme Magnier Moreno pour la confiance qu’il m’a accordée . C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert ce second livre qui est aussi un très bel objet . Un très beau livre mêlant avec finesse les angoisses, la colère et le chagrin de cet homme qui vit ici une expérience qui n’était pas celle qu’il avait prévue. J’ai beaucoup aimé, le mélange d’humour acidulé et une sorte de mélancolie tendre. En tous cas, l’auteur a mûri et sans flagornerie, je trouve que c’est vraiment une écriture, un ton, très originaux.

Bref, je conseille ! Et comme j’aime bien un peu de musique, ces Ecossais là, à Glasgow, m’ont bien plu…

ôl o Gymru, bore da !

moutonsAh ah ! Intrigant, non ? De retour de 8 jours au Pays de Galles, comme promis quelques photos et quelques mots, avant les chroniques des deux bons livres que j’ai lus durant ces vacances. Nous avons séjourné au nord du Pays de Galles, au pied du massif du Mont Snowdon (Yr Wyddfa) , point culminant à 1085 m je crois. Séjour de marches dans ce pays où le mouton est roi, pays des trains aussi ( transports en commun très développés ), de la bonne bière, des paysages qu’on ne se lasse pas de contempler, des arbres plusieurs fois centenaires, chênes, charmes, hêtres et ifs ( comme j’adore les arbres, j’ai été comblée ! ) et puis le temps nous a été clément et doux. Dans ce comté de Conwy, la population parle au quotidien le gallois à plus de 85 %, enfants compris; tout est bilingue, mais le gallois est la langue pratiquée. Et autant vous dire que ça n’a pas grand chose à voir avec l’anglais…Ni rien de ce que nous connaissons car les lettres ne se prononcent pas comme les nôtres, et même une même lettre se prononce de diverses façons, bref, très très exotique .

 

Une semaine dans le minuscule et charmant cottage Ty Crwn à Penmachno, puis une nuit dans une auberge superbe, en rase campagne dans le Shropshire ( à la limite de l’Angleterre ), The Hand of Llarnarmon, hantée, par plusieurs fantômes. Moi, je n’ai rien entendu dans mon lit de 2 mètres de large au matelas épais et moelleux, après un repas exceptionnel, qui fait mentir tout ce qu’on peut entendre sur la cuisine anglaise , ambiance très chaleureuse, tablée de convives joyeusement émoussés par le bon vin et la bière galloise, délicieuse.

Dans un prochain article, je vous dirai ce que nous avons aimé, mais aussi ce qui nous a déplu. En attendant, quelques photos.

Hwyl fawr a gweld chi cyn bo hir!

Pour celles et ceux qui n’arrivent pas à charger le diaporama…et les autres, voici un lien vers un album, plus de photos ( et je m’excuse pour la piètre qualité de ces photos, mon appareil est mourant )

https://goo.gl/photos/4YFpo6moSE9M9mtf9

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