« Les mandragores » – Marius Degardin, éditions Le Panseur

« Partie I – Saint Ambroise

Ça a débuté comme ça, sous la pluie. les vieilles cloches de Saint -Ambroise sonnaient 6 heures du soir quand la bouche de métro a recraché Chiara, déjà toute trempée.

Des trombes d’eau s’abattaient sur la capitale. Gouttières, trottoirs et caniveaux, tout pissait dans un torrent parisien que rejoignaient à pieds joints des gosses souriants, sous les jurons des parents. Elle les aimait, les gosses, Chiara, si bien qu’elle en avait fait son métier. »

Voici un premier roman assez impressionnant, tant par sa maturité que par son écriture. C’est qu’il est tout jeune cet écrivain- là, 22 ans ! Je n’entends pas ici vous faire un long développé de cette histoire folle ni rentrer dans le détail. C’est une sorte de flot, de vague tempêtueuse qui brasse cette fratrie et ce quartier, qui ballotte ces enfants – car ils sont encore des enfants – et les habitants – dont beaucoup de « marginaux » ( je mets entre guillemets car les marginaux ne sont pas les mêmes pour chacun de nous ). Ceux-ci parfois aident ces gosses, parfois bien et d’autres mal. L’écriture est si vive et si nerveuse, qu’on ressent ce mouvement totalement voué à la survie, vaille que vaille et coûte que coûte. L’auteur nous lance dès la première page dans Paris sous la pluie, avec son personnage narrateur, Benito, le petit dernier d’une famille de 4 enfants, l’aîné, Primo, puis Piero, puis Chiara et, enfin notre ami Benito  (qui maudit son père de lui avoir donné ce prénom ) .

C’est la famille Cipriani, des enfants vivant seuls dans une ancienne pizzeria. Laissés là livrés à eux -mêmes.

« Remontez le pavé de la Folie-Méricourt et au fond de la rue, vous pourrez pas rater Le Jardin d’Eden. On le reconnaît de loin grâce à ses néons roses qui brillent dans la nuit et à ses non-dits. Naturellement, j’avais jamais pu y entrer parce qu’on me l’avait toujours interdit. Quelquefois seulement, quand Piero découchait pendant plusieurs nuits, je devais m’y rendre pour demander au vieux proxénète africain des nouvelles de mon frère. Moïse était gêné parce qu’il savait très bien pourquoi Piero ne rentrait plus. Il m’expliquait alors, très gentiment, que mon frère avait trop bu et qu’il était pas en mesure d’aligner deux pas. Mais moi j’insistais pour qu’on me rende mon grand frère, j’avais besoin de lui et de ses histoires pour dormir! Alors le mac me le rapportait sur son dos comme un déménageur. Il était fort, Moïse, un vrai truc à effrayer les mauvais clients. »

Le plus jeune Benito, donc, a 18 ans, et c’est lui qui avec une verve et une rage incroyables nous conte l’histoire. Ces jeunes gens survivent, et Benito, lui, entend bien s’en sortir, entend bien mener cette famille ailleurs qu’à la misère définitive. Benito jamais ne se laisse abattre. Le quartier compte un milieu interlope mais compatissant, quoi que, pas toujours. Quand la mère annonce son retour après avoir disparu de leurs vies 10 ans durant, les enfants et l’équilibre de leur vie commune qui tenait du miracle, va devenir fragile, et je n’en dis pas plus, c’est tout bêtement magnifique et bouleversant. J’ai un faible tout particulier pour Chiara la combattante, si attachante, la fille du lot. De la pizzeria vide à l’hôpital psychiatrique en passant par les bars, la rue, les bordels, voici le chemin d’un garçon.

« A l’aube

Voilà des semaines que j’écris sur cette table bancale de l’hôpital. Piero pionce devant moi, avec une machine qui bat la mesure de ses rêves. La santé revient, c’est certain. Tu voulais que je te raconte la mer, je t’ai livré mes mandragores, encore toutes terreuses et baveuses. Elles étaient profondément enracinées dans un endroit où le langage n’arrivait pas à pénétrer, là où les mots étaient encore trop faibles, le vocabulaire trop mou pour qualifier le vécu. C’est l’herbier de mon existence que tu as entre les mains. Une forme de Saint-Jacques de papier. […]

« Tutto passa » a marmonné Piero dans son coma. »

Je ne vous propose ici que quelques extraits caractéristiques de l’écriture, du ton et du style. Je trouve toujours un peu vain – et très difficile – d’écrire sur un livre ( même si le goût du partage me pousse à continuer à le faire ) et très difficile aussi de donner à entendre la corde centrale, la note majeure, celle qui vibre et qui va résonner en nous – tout ça ne dit jamais vraiment ce que j’ai ressenti, compris, perçu – . La corde de ce roman vibre fort, croyez moi. Alors lisez « Les Mandragores » ( tiens, au fait, pourquoi les mandragores? ). Cette maison d’édition, Le Panseur, nous livre là un magnifique roman. Et ce jeune auteur m’a bluffée du début à la fin. BRAVO !

J’ajoute ici une chanson que j’adore,un extrait de mon film préféré de François Truffeau, qui semble n’avoir aucun rapport avec le livre, mais moi je trouve que si, il est en phase avec l’enfance délaissée – quelque soit la manière, avec ou sans parents – en phase avec l’enfance qui se débrouille, enfance de gosses qui grandissent seuls.  ( sinon, que des chansons niaises…).

Et voilà, bravo Marius, votre roman est bouleversant !

« Transatlantique » – Camille Corcéjoli, éditions La Contre Allée

« LE MOMENT ZÉRO

Au début

Je tapais dessus

Je venais d’entrer en CM2

Et pour stopper le destin

Je tapais sur mes seins

C’est ma mère qui me l’a rappelé

Moi j’avais oublié

Trouver un début

Un développement

Une cohérence

Et des indices de l’enfance, je n’ai jamais eu envie

Jamais eu envie

De mettre en ordre

Ma narration

Trans

C’est mon choix d’adulte »

Cette introduction est plus longue, je ne vous en livre que le début et les deux dernières lignes:

« Pourtant, à vous je peux le dire

J’ai les seins qui doutent. »

Je sais bien avant même d’écrire les premiers mots que quelques personnes feront la grimace, ce n’est pas grave et surtout c’est dommage tant ce petit livre est tendre, drôle, rempli d’amour et d’amitié. Tant de crispations sur ce sujet, c’est dommage.

Alex nous raconte qui elle est et ce qui lui manque physiquement ou plutôt là, au demeurant, ce qu’elle a en trop: deux seins. 

Accompagné-e de ses amis, elle va faire cette traversée transatlantique pour faire sa transition partielle, puisqu’elle va se faire enlever les seins et n’aura plus que deux tétons. Et pour ça, c’est l’Amérique. Alex sera ainsi conforme à qui elle se sent profondément. Ce court roman est un grand plaisir de lecture, une ode à l’amour, à la tolérance, à la liberté, à l’amitié aussi. Car c’est bordé-e d’amour que Camille s’envole vers la chirurgienne qui va modifier son buste et c’est avec ce gang aimant qu’iel va revenir ensuite, toujours escorté-e de cette amitié tolérante et ouverte. Dire que c’est facile? Ah non:

« J’ai parfois du mal à l’assumer jusqu’au bout. Assumer que ma transition hors des assignations binaires de genre ne peut qu’entraîner une transition hors des catégories familiales existantes. J’imagine déjà les réactions. « Mais tu ne peux pas être « rien »? Le vide intergalactique des interstices de la binarité. Mais si, je peux, je peux tant. Le vide est créateur, il suffit de faire de la place. Par exemple, pour mes amies, je n’ai jamais voulu devenir un copain: trop sec comme mot, trop de retenue, pas assez de proximité, de confidences, d’intimité. Nous avons choisi ensemble que je reste une copine. Et en famille alors?

Je peux être une frérotte, un sœuret, un petit-fils à paillettes, une fille dans le canapé, un neveu en cuisine, une tata musclée, un tonton féministe, un queer affilié, un apparenté non identifié, y a plus qu’à imaginer. »

Je fais court ( enfin finalement pas tant que ça ! ) mais j’ai adoré cette histoire qui est comme une pause affectueuse qui inclut la lectrice connectée aux personnages. En lisant je me suis sentie partie de ce groupe, j’ai suivi Camille pas à pas dans son voyage vers les USA, dans son changement de buste, dans la chirurgie plutôt lourde, et surtout j’ai eu l’impression d’être dans un autre monde que le nôtre, dans un monde où existe une autre façon de voir les êtres dans leur complexité, leurs ambigüités, leurs doutes mais aussi leurs certitudes. Dans un monde plus tolérant et moins réactionnaire – au sens strict du terme –  pour faire court.

« Il n’y a pas de cœur, il n’y a pas de de moi profond. Ma transition est moins une éclosion du passé qu’une projection vers le futur. Je squatte un mot accueillant qui me relie à des réalités multiples. Je ne suis pas trans par nature. J’ai juste emprunté une porte de sortie vers d’autres imaginaires. Une porte de sortie qui, chez d’autres, a pris le nom de pédé, folle, butch, gouine, queer. La mienne s’appelle trans, en attendant. »

Ne manquez pas le joli texte JE NE RENTRE PAS en fin de livre ainsi que tout ce qui suit. A lire absolument jusqu’au bout !

La Contre-Allée décidément me ravit. Après l’exceptionnel roman « La morelle noire », voici « Transatlantique », tendre, délicat, émouvant, drôle et percutant, une ode à l’amitié, à l’amour quel qu’il soit, à l’humanité quelle qu’elle soit, et à la tolérance.

Gros coup de cœur pour moi pour le sujet mais surtout pour la manière d’en parler, la beauté de l’expression, sa profonde humanité, la goulée d’oxygène et de tendresse bienvenues dans un monde de brutes. Bravo! L’artiste qui suit, fille à sa naissance a fait sa transition à 15 ans.

« Antoine et Isabelle » de Vincent Borel – éditions Sabine Wespieser

 

Je viens de terminer ce livre, que je n’arrive pas à qualifier, roman ou documentaire. Récit peut-être… Mais est-il besoin de lui donner un qualificatif .Il m’a fait renouer avec une lecture avide d’aller à la page suivante.

Le quai de Serin et les usines Gillet

Le choix des libraires : Choix de Christine Galaverna de la librairie LE MARQUE PAGE à SAINT- MARCELLIN, France (visiter son site) – 21/09/2010

« Il n’y a jamais eu de chambre à gaz à Mauthausen, affirme posément Florian ». Première phrase du roman et sa motivation première : le grand-père de l’auteur a été déporté à Mauthausen, il a vu les chambres à gaz, comme des milliers d’autres, et pourtant son témoignage est mis en question des années plus tard. Répondre à l’ignoble par un roman.
Un roman qui n’est cependant pas seulement un roman sur la guerre. Il va également au-delà de la chronique familiale, même si le point de départ est de rendre hommage à ses grands-parents. Il prend plutôt la forme d’une épopée : celle des hommes qui ont fui la misère de l’Andalousie, qui ont cru en la République espagnole, qui ont participé à la guerre d’Espagne pour sauver cette liberté dont ils avaient tant envie et besoin, qui ont connu une autre guerre, une autre barbarie, sont morts ou ont survécu, comme Antonio. Au destin d’Antonio et Isabel répond celui des Gillet, riche famille d’industriels lyonnais qui traversent les crises à leur manière, pas toujours très propre.
Antoine et Isabelle est un roman choral où se mêlent destins individuels et familiaux, où l’histoire de chacun donne son relief à l’Histoire avec un grand H et inversement.
Un formidable roman à la construction complexe, à l’écriture incisive qui retrace avec virtuosité l’histoire du premier quart du XXe siècle.

Et c’est ainsi que Vincent Borel narre le parcours de ses grands-parents espagnols, un couple engagé qui ne renoncera jamais à ses convictions . Parallèlement à ces destins de misère et de combat, Lyon, Villa Gillet, et la bourgeoisie industrielle de ce début de XXème siècle. Issue d’un soyeux ingénieux qui, grâce à la mise au point de teintures, va développer l’industrie chimique lyonnaise, la famille Gillet ( bien réelle ) sera une des plus riches familles de France, à l’origine de sociétés telles que Rhône-Poulenc ou encore Rhodia.

Les temps de guerre vont diversifier les productions. Quel lien entre Antonio et Isabel et la famille Gillet, me direz-vous ? Un lien qui peut sembler ténu, mais…Les quelques compromis et petits arrangements avec le climat plus que trouble  de l’époque verront les usines Gillet exporter en quantités conséquentes le tristement célèbre Zyklon B ( utilisé au départ comme antiparasite et insecticide ) celui dont Antonio verra un tout autre usage au camp de Mauthausen.

J’ai trouvé ce livre passionnant et cette période y est dépeinte très clairement. On a beaucoup reproché à Vincent Borel ne n’avoir pas provoqué d’empathie pour ses personnages. Je ne trouve pas ça juste en ce qui me concerne; mais il est vrai que l’écriture hésite entre récit documentaire et roman. Je me dis que peut-être c’est cette proximité familiale , forcément sensible, qui le freine, pour ne pas  tomber dans le « pathos », ce qui serait aisé compte tenu du tragique de ces destins. Peut-être est-ce aussi une façon argumentaire de défendre la vérité face aux négationnistes. Il intègre à son livre quelques textes que son grand-père a écrit à sa libération de Mauthausen. Antonio et Isabel seront naturalisés français à la Libération. Et Vincent Borel a, lui, demandé et obtenu la nationalité espagnole.

J’ai beaucoup appris, surtout sur ces années de guerre à Lyon. Le bureau du 8 Place des Terreaux fait frémir quand on y pense…De quoi je parle ? Lisez ce livre et vous l’apprendrez. Pour moi, un livre passionnant, émouvant, révoltant aussi parfois. 

« Le King et le prophète » – Héloïse Guay de Bellissen – édition Rivages

« Prologue

Si on me demandait de résumer Elvis Presley, ce serait le mot fusion qui me viendrait immédiatement. Fusion avec la musique, l’expérience scénique et le corps. Fusion aussi avec le monde, avec l’image, celle qui deviendrait reine avec lui. Il a été, avec Marilyn Monroe, le personnage célèbre le plus photographié au monde. Fusion encore, avec un livre, Le Prophète de Khalil Gibran. »

Quand j’ai commencé cette lecture, j’étais perplexe quant au fait qu’elle puisse me plaire, mais aussi curieuse, alors j’y suis allée. Je suis entrée dans cette histoire de dingue – je crois qu’on peut le dire –  en écoutant la voix du frère jumeau mort né; je suis entrée dans la vie de cet homme dont j’ai découvert les pans cachés. Et pourtant, il a été vu, entendu, photographié. Mais qui mieux qu’un frère peut ainsi parler de son double?

Voici donc Elvis Presley que je découvre lecteur de Khalil Gibran – que j’ai lu moi-même plusieurs fois – et autant dire que ça m’a épatée. Il semblerait que la star ratissait les librairies pour acheter plein d’exemplaires, que les lisant, il les annotait, puis les offrait en quantité. Alors ça, je vous le dis tout net, ça m’a laissée pantoise. Comme quoi, les préjugés, on les oublie ! On n’imaginerait jamais Elvis, avec sa banane, sa gomina, ses tenues à paillettes et son célèbre déhanché, lecteur de ce poète philosophe. Eh bien si. C’est donc le gros élément de surprise qui a rendu la lecture impossible à lâcher tant que je ne suis pas arrivée au bout.

« Vous êtes une machine à émeutes, à miracles et à rêves, le premier homme sur terre à avoir marché sur la gloire et à l’avoir dépassée. Si tout ça vous arrive, alors c’est que vous êtes Elvis Presley. »

Le portrait de cet homme et de sa vie me l’ont rendu très attachant, grâce à la narration faite par la voix de ce frère mort-né, ironique, moqueur, parfois en colère, mais tellement aimant. La lecture a été souvent bouleversante. Je salue là le talent de cette autrice que je découvre, merci !

Par étapes, de la toute jeunesse, puis à l’armée, puis à la scène, puis sillonnant les librairies, Elvis sort ici de son image publique, et redevient un homme, aimant, plutôt tendre avec sa famille, sa mère surtout, puis Priscilla, son épouse, jamais méchant ou pédant, on rencontre un homme en fait fragile et soumis à une pression énorme. On le suit et il grossit, il prend des médicaments, il grossit, et il transpire, et il prend des pilules et du poids encore. Ces changements physiques sont attristants, la transformation du beau gosse néanmoins ne l’empêche de rien. Il poursuit sa route de la gloire sans jamais renier ni ses origines, ni son sens de l’humanité.

Je n’en dis pas plus, j’ai lu ce roman avec curiosité, d’une traite, avec beaucoup d’émotion, souvent, et avec surtout beaucoup de plaisir. Bravo à l’autrice, qui nomme à la fin du livre les personnes qui l’ont épaulée dans ses recherches sur Elvis. Je la remercie pour ce beau moment de lecture, un peu comme une parenthèse face à cet homme,  en écoutant son frère qui des limbes lui parle. Émue et bluffée . Un beau coup de cœur !

« La reine des neiges » – Béatrice Hammer – éditions Avallon & Co.

     « Je n’ai pas été triste

Ma mère est morte il y a quinze ans.

Je n’ai pas été triste.

Je l’ai appris tôt le matin. Je crois bien qu’il était sept heures, quand le téléphone a sonné; c’était ma sœur, elle a dit quelque chose d’étrange, maman est partie cette nuit. Elle n’a pas dit maman est morte, mais ça voulait dire ça.

Je l’ai dit à ma fille, la plus petite, c’est elle qui était là. Mamy est morte. Elle s’est mise à pleurer. Son chagrin m’a fait de la peine. Mais moi, je n’ai pas été triste. »

J’ai déjà chroniqué des livres de Béatrice Hammer, et j’ai été très touchée, quand au début de ce printemps elle m’a adressé celui-ci, en me précisant qu’il était très personnel. Et comment…ce livre assez court m’a bouleversée. Pour plusieurs raisons et pour l’inévitable réflexion qu’il amène sur les relations familiales intimes, sur les mères et leurs filles, sur l’indifférence et le chagrin, sur l’impossible amour.

Avec un grand courage – il en faut pour raconter cette histoire, la sienne – Béatrice Hammer écrit, se questionne, et son histoire – car c’est la sienne – est à la fois glaçante, révoltante et infiniment triste. Je ne sais par quel bout commencer, parce que cette confidence écrite m’a retournée émotionnellement. Je l’ai lue un jour, finie la nuit qui a suivi, sans trouver le sommeil.

Cette mère, c’est une femme très belle et très froide. Le titre évoque le conte d’Andersen et la Reine au cœur de glace. Il a fallu à l’autrice une grande distance et sans doute beaucoup de temps pour en venir enfin à se pencher sur cette relation et pour écrire ce livre. Et ça n’a pas du être sans douleur, même si le chagrin semble bien absent. Premier extrait, le chapitre sur la dépression chronique de la mère.

« Sa première dépression

C’est sans doute pour cela, à cause de toutes ces fois où elle s’est emmurée volontairement, à cause de cette sacralisation du malheur qui a baigné sa vie, à cause de la force de sa volonté, en temps normal, que j’ai pu forger la certitude que tout ce qu’elle a vécu, ma mère l’avait voulu. »[…]

« Ma mère parlait très volontiers de son passé, y compris de sa maladie, elle nous racontait les psychiatres et les électrochocs – dans ce temps- là, il n’y avait pas d’anesthésie. Pourtant, de cette première dépression grave, elle ne nous a rien dit. Pourquoi? Pour quelle raison ne l’a-t-elle pas incluse dans sa légende? »

Je me sens incapable de raconter cette vie, ces vies autour de cette Reine des neiges, glaciale, sans indulgence et surtout pas avec elle-même, et il me semble vain de résumer. Je crois que j’ai été trop touchée. C’est là qu’on comprend l’importance d’une mère, même maladroite mais là, présente pour nous. Enfin, sa mère la remarque:

« Pendant un court moment, je lui ai convenu. Pendant ce bref instant, j’ai été la fille de ma mère.

Cet instant légendaire n’a pas duré. La fille parfaite que j’ai été, dans ce bureau, lorsque la honte s’est muée en fierté, cette enfant idéale n’a pas vécu.

J’ai eu de bonnes notes à l’école. Mais il y avait bien trop de dissonances: j’étais pataude, désordonnée, rebelle, quand elle m’aurait voulue habile, soigneuse, obéissante. Partout où je passais, je bavardais, mes cahiers étaient tachés d’encre, j’oubliais de faire mes devoirs, je ne rangeais jamais ma chambre.

Cela, ce n’était pas conforme. »

La mère de ce roman – récit – n’est ni maladroite, ni présente; elle se regarde vivre et être et paraître, elle se surveille. Bien sûr, il y a sa propre histoire d’enfant, un beau personnage que la grand mère, polonaise. N’empêche, cette mère est surtout une femme, et n’entend pas être autrement. Même dans les moments durant lesquels elle a des doutes, des souffrances, c’est à elle qu’elle pense, d’abord et avant quiconque d’autre. La fin du livre m’a bouleversée. La mort de cette mère.

« La vérité, c’était mon désespoir de l’avoir eue pour mère. Et maintenant qu’elle était morte, on n’y reviendrait plus. Ma mère était ma mère, mais ma mère n’était pas une mère, c’était irrévocable.

Plus rien ne pourrait m’empêcher d’avoir vécu cela. Elle, elle était partie, mais moi, je restais avec son rejet, son mépris et sa honte en unique héritage, ils s’étaient répandus en moi comme l’encre sur un buvard, impossible de les en chasser. »

Je n’arrive manifestement pas, là, sur mon clavier, à trouver les mots. Pour moi, Béatrice, ce livre est peut-être, des vôtres, de ceux que j’ai lus auparavant, le plus abouti, le plus beau d’être si triste, et le plus triste d’être si vrai et si douloureusement sincère.

« Ma mère est morte il y a quinze ans. Je n’ai pas été triste. Sa mort ne m’a privée de rien. Sa mort ne m’a rien enlevé. Ma mère n’a pas pu me maudire, ma mère n’avait pas ce pouvoir. Et sans doute pas cette volonté. Elle était différente de ce que je croyais, centrée sur elle et certainement fragile, au bout du compte.

La mort d’une mère peut détruire à jamais. Elle peut aussi être une chance. Et pour cela, ma mère a raison: il suffit de lui pardonner. »

Une lecture qui m’a bouleversée.