« L’Homme de pluie »- Jonas Karlsson, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, éditions Actes Sud

« Si seulement il pouvait pleuvoir, pensa Ingmar, penché sur la splendide Madame Hardy, en promenant ses doigts sur le feuillage. Les anciennes tiges étaient taillées depuis longtemps, partout pointaient de nouvelles pousses. A la fin du mois devaient éclore ses fleurs blanches, parfois rose pâle, entourant en leur centre un minuscule oeil vert: de tendres feuilles protégeant un petit bourgeon. »

C’est là un savoureux roman suédois, assez court, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.  Voici Ingmar qui fut un fameux metteur en scène de théâtre. Il a vécu de nombreuses années auprès de son épouse tant aimée, Inger, décédée il y a peu. Elle avait une passion pour les roses et le jardin qui reste à Ingmar tout à la fois le réconforte, c’est le doux et tendre souvenir de son épouse, et le rend triste. Il doit absolument en prendre soin. Or, voici que l’été semble décider d’être particulièrement beau, chaud, mais surtout très sec. Voici donc comment débute cette histoire, dont à mon sens il ne faut pas dévoiler trop, en tous cas concernant cette sécheresse. Les règles sont strictes. Mais pour Ingmar, laisser mourir les roses de son épouse, non, pas possible.

« Il se souvint que l’ancien propriétaire avait mentionné un robinet alimenté par une pompe commune qui, en été, puisait l’eau d’un petit lac.

N’étaient-ils pas allés y jeter un coup d’œil, Inger et lui, quand ils venaient d’acheter la maison? Au fond du jardin, près de l’ancienne remise à bois, en contrebas. Mais ça faisait longtemps. Le paysage était complètement différent, alors. C’était bien avant les rosiers d’Inger. »

Notre homme, parcourant le jardin, alors que la commune a demandé de ne pas arroser par économie d’une eau raréfiée, Ingmar donc, sait bien sûr qu’il y a un robinet, et se dit qu’il peut bien, discrètement, prendre un peu d’eau pour les roses. C’est sans compter avec le voisin curieux – et indiscret -, Burman.

Alors que la ville connait donc une sécheresse sans précédent, ce robinet, lui, si Ingmar l’ouvre, fournit de l’eau en abondance. J’ai adoré ce côté magique de l’histoire, et tout ce qui va découler de cette trouvaille, bienvenue pour les roses. Mais la magie tient dans le fait que, quand Ingmar ouvre le robinet…il pleut ! Le fils, Erik, personnage que j’ai trouvé sympathique, qui eut peu d’attention du père, vient quand même le voir, il y a une sorte de réconciliation, après le décès d’Inger.

Au fil des chapitres, on apprend l’homme de théâtre qu’il fût, un rien vaniteux, mais pour moi, les dominantes sont un grand amour et un grand chagrin. Bref. Ce n’est pas la partie que j’ai préférée, la carrière d’Ingmar, mais l’autre, le veuf, les roses, et le robinet, oui ! Il s’interroge avec une vanité si comique !

« D’un autre côté, c’était un fait, il commandait la pluie. Même s’il y avait eu quelques ratés ces derniers temps, il pouvait déclencher et arrêter la pluie à l’aide de ce vieux robinet. La pluie! Y avait-il quelque chose de plus fondamental que les précipitations? Il régnait sur la principale source de vie: l’eau. Bien sûr qu’il fallait commencer à penser à plus grande échelle. Voir au-delà des se propres doutes futiles. Il devait se préparer. Toute autre option aurait été irresponsable. À quoi bon se complaire dans une humilité feinte? Non, il serait un bâtisseur d’unité. Par-delà les langues, les cultures, les sexes, les races. Oui, il deviendrait le nouvel espoir! Un leader d’un genre nouveau. »

Les « aventures » avec les élus du coin, quand ils apprennent que cet homme fait pleuvoir…Quand la politique s’en mêle, quand tout à coup, il ne pleut plus quand Ingmar ouvre le robinet…le chagrin, au fond, la perte de son épouse tant aimée, la consolation dans cette eau qui tombe du ciel, si brève.

La vanité d’Ingmar ne lui sera pas favorable, il remettra les pieds sur terre. 

Un très joli livre, drôle, tendre, et un peu triste. J’ai aimé ce mélange délicat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Veniceland » – Olivia Dufour, éditions Boleine

« Bulletin météorologique du mardi 23 mai – ALERTE CANICULE

La vague de chaleur qui s’abat sur l’Italie risque de durer au moins jusqu’à la fin de la semaine. On attend des températures exceptionnelles, dépassant les 40° sur toute la péninsule. La nuit, le thermomètre ne devrait pas descendre en dessous de 28°. Les régions du nord seront particulièrement touchées. L’alerte canicule est déclenchée en Vénétie. »

Ce roman est ainsi rythmé par des bulletins météo, ceux de Venise où se déroule l’histoire.

C’est un roman sur le sur-tourisme et le réchauffement climatique, le premier accélérant le second avec son cortège de conséquences désastreuses . Venise, cette merveille italienne bâtie sur un lieu si fragile déjà, est ici assaillie par tout en même temps: la chaleur intense, les paquebots et la montée des eaux ainsi aggravées, et puis la foule humaine qui se déverse et occupe les lieux où le vénitien ne trouve plus sa place, celle d’habitant de la ville. Ainsi les commerces de la vie quotidienne sont remplacés par des boutiques pour touristes qui y trouvent tout le « folklore » vénitien – les masques entre autres – made in China. A toute heure du jour et de la nuit, les visiteurs mangent, boivent, circulent, font du bruit mais surtout ils consomment et l’argent rentre. Mais l’habitant de Venise, lui, est énervé, contrarié, comme aussi les militants écologistes. La presse:

« IL GAZETTINO

Une septuagénaire jetée à la rue par un promoteur étranger

Un millier de manifestants étaient rassemblés hier pour protester contre l’expulsion de Nina. L’immeuble où se trouve son appartement a été racheté par un promoteur singapourien. Celui-ci a obtenu l’autorisation de la municipalité de le transformer en hôtel. Pour Nina, ce départ forcé est une catastrophe. Cela fait plus de cinquante ans qu’elle vit dans cet appartement. Surtout, elle ne sait pas où elle va être relogée. La pénurie de logements à l’intérieur de Venise devrait la forcer à aller vivre sur la terre ferme. « Nous ne la  laisserons pas à la rue », promet le Père Antonio, bien connu des Vénitiens pur son engagement aux côtés des habitants qui luttent contre les promoteurs. »

Dans Venise sous un soleil de plomb, les partisans du tourisme et ceux de la modération vont se livrer bataille silencieusement. En fait le feu couve, des événements se produisent, inquiétants. Qui a vu Venise sait la beauté du lieu et sa fragilité. J’y suis allée il y a un petit plus de 40 ans et c’était déjà assez fou, la foule partout, mais les paquebots ne créaient pas leurs déferlantes, pas encore.

Ce roman donc est politique, écologiste et met en scène les partis qui s’opposent, avec ceux que je nomme « les faux-jetons », ceux qui doivent jouer sur tous les tableaux et ne pas trop se mouiller dans un sens ou un autre, et puis les autres, les militants qualifiés d’intégristes, et sans aucun doute certains sont plus virulents que d’autres, la presse, qui reste timide, et enfin les Vénitiens, excédés, bougons, mais qui pour une bonne part gagnent de l’argent grâce à cette foule. Le résultat est un problème complexe et une question d’équilibre, entre les intérêts pécuniaires de certains et la volonté de protéger la ville de l’autre. Enfin, je n’oublie pas de très belles pages sur l’art et sur la beauté du monde, et l’inquiétude:

« -Savez- vous pourquoi Venise est la plus belle ville du monde? » interrogea Andréa tandis qu’un serveur approchait un plat de petits fours.

Marco en prit un.

« Parce que la civilisation sublime ici la nature, autant que la nature sublime la civilisation. C’est cela le mystère de Venise. Cette union parfaite de l’eau, du ciel et de la pierre. Elle va mourir ensevelie sous le déséquilibre engendré par la folie humaine, comme la planète et comme l’homme. On ne peut rien contre cela. »

Je n’en dis pas plus, parce qu’il y a un suspense, des questions au fil des pages, des voiles qui se lèvent sur certains « mystères » jusqu’alors inexpliqués. Bien écrit, engagé tout en gardant l’intérêt littéraire. Ce livre se lit facilement et avec plaisir ! Ces quelques mots de la fin:

« Le prêtre jeta un dernier regard à la lagune. Elle n’avait jamais été aussi belle. Alors qu’il se retournait pour se diriger vers l’escalier, un moineau vint se poser sur son épaule, bientôt rejoint par un deuxième, puis un troisième. Antonio s’immobilisa pour ne pas les effaroucher. Il pleurait. »

Et bien sûr, sur la scène de l’opéra de Venise, la Fenice, on entend:

« Qui après nous vivrez » – Hervé Le Corre, éditions Rivages/Noir

Qui après nous vivrez par Le Corre« Il avait plu toute la nuit. Fenêtres et portes secouées par le vent, averses qu’on entendait venir de loin, martelant le sol, nuées compactes s’abattant sur la maison dans une rumeur furieuse. Léo se réveilla dans une confusion de bruits organiques: écoulements, chuintements. Il aurait pu se trouver, engourdi, dans la tiédeur flasque et détrempée d’un être en train de digérer. Il se rappela cette histoire de navigateur avalé par une baleine puis recraché par la volonté d’un dieu. Il ne savait plus qui  la lui avait racontée. Sa mère, peut-être. Il convoqua son image mais elle ne vint pas et il en eut le souffle coupé, un sanglot logé dans la poitrine, poing écrasé contre son cœur. Seul le timbre de sa voix, cette douceur tremblante, lui revint si nettement qu’elle aurait pu parler tout près de lui. Enfin le pâle visage, toujours soucieux, se reforma dans son esprit et il bougea les lèvres pour la nommer. »

Le titre est le premier vers de « La ballade des pendus » de François Villon:

« Frères humains, qui après nous vivez,

N’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

Un vers comme une prophétie dans cette terrifiante peinture que réalise Hervé Le Corre de notre futur. Futur proche, fin du XXIème siècle. Je reconnais sans mal qu’écrire sur un tel roman m’est très difficile tant c’est brillant et puissant. Comme souvent avec une œuvre de cette qualité, on se dit qu’on ne fait que bavarder. Aussi, et volontairement, ce sera court. Par peur de ne pas être à la hauteur d’une telle littérature, qui se défend si bien toute seule. Alors au moins inciter le plus grand nombre à se plonger dans ce monde de demain en se disant, que peut-être on peut éviter le pire? Que peut-être il serait encore possible de faire dévier ce trajet mortifère?

« Notre monde.  C’est donc en train de se produire, ce désastre global, après trente ans de guerres, de pandémies, de terres submergées, brûlées, désertifiées, irradiées, avec ces millions et millions de déplacés enfermés dans des camps, ces infravilles surpeuplées, où l’on crève derrière les clôtures de fer et d’électronique.

Après l’invivable, le chaos? »

Que vous qui lisez, faites- le avec ce livre, aussi peu confortable que ce soit, parce qu’il est aussi empli d’amour, du début à la fin. Les personnages que l’on suit, ces femmes, ces communautés errantes, itinérantes en quête d’un lieu de survie, en quête d’un futur pour les enfants. Nour, Rebecca, Alice, Clara, on les suit luttant contre le chaos, contre les clans, contre la violence et dans cette lutte pour survivre, elles sont riches d’initiatives, de ressources pour tenter de recréer la vie quotidienne dans un monde hostile. Clara, battue, violée:

« Vers midi, Nour fut soudain accablée par la chaleur et la fatigue et s’appuya à la remorque, les jambes flageolantes. Elle suffoquait, son cœur battant au fond de la gorge. Sous des assauts de visions sordides, elle repensait à Clara, écartelée, secouée, son corps inerte bougeant sous leurs ébranlements furieux. Elle s’éloigna en titubant et se courba en deux, l’estomac tordu de spasmes, mais ne put vomir et cracha et resta un moment au milieu de la route, haletante, trempée de sueur. Loin devant, frêle et noire sur la chaussée qui vibrait sous la chaleur, Clara s’était retournée et la regardait. »

Sans parler véritablement « d’espoir », elles veulent que la vie qui leur reste soit tenable, et elles ne renoncent jamais. Comme l’auteur ne renonce jamais à la douceur, à la générosité, à la beauté, qu’il parle des êtres humains ou des lieux, il amène dans le chaos des plages de paix car il faut bien reprendre son souffle, pour poursuivre. Au milieu des combats, Rebecca, Alice, la mer:

« -N’écoute pas. Entends la mer dans mes mains.

Elle songe à cet instant que la petite n’a jamais vu la mer. Cette pensée la terrifie. Aura-t-elle jamais le bonheur de voir les vagues rouler et s’abattre. Écouter l’éternel bercement du ressac. Voir de grands oiseaux blancs battant à coups d’ailes la ligne d’horizon. Elle songe, l’estomac au fond de la gorge, à tout ce qu’elle sera forcée de voir. Ce qui advient et hurle là-bas, au village, et adviendra en hurlant partout ailleurs. Il faudrait disparaître. S’enfuir de ce monde. Mais il n’existe aucun au-delà, aucun autre ciel que la pureté vide et bleue tendue sur les journées. La fillette se débat puis se tourne vers le village, tout en bas, puis elle écoute, empêche ses sanglots pour mieux entendre.

Elles se taisent et ne respirent presque plus dans l’air chaud qui tremble autour d’elles. »

Dire que j’ai été bouleversée, secouée par notre monde de demain ici envisagé. Dire que Hervé Le Corre a fait des femmes, – beaucoup de femmes ici – des héroïnes magistrales, belles, fortes, courageuses, téméraires et emplies d’amour. Et que ce sont elles qui peuvent sauver le monde? Je crois que c’est une grande part du propos. Sur fond de destruction de la planète, écologiquement, socialement, humainement. 

Et si je dois dire le mot qui me vient sur ce roman, c’est simplement qu’il est beau. Beau, oui, comme la beauté est essentielle, apte à dire et faire comprendre, apte à émouvoir, et peut-être à faire agir. Il est beau dans sa terrifiante lucidité. 

J’ai été bouleversée par Hervé Le Corre quand j’ai lu « Traverser la nuit », je le suis de la même façon avec ce roman. Pour moi, cet écrivain est aussi un homme qui aime et comprend les femmes, qui sait ce qu’elles sont, ce qu’elles vivent et les ressources qu’elles sont capables de trouver au fond d’elles dans l’adversité. Il en fait des héroïnes du quotidien et des catastrophes. Les quelques hommes qui les accompagnent ne sont pas pour autant de sales types, loin de là et on aime aussi Marceau, Martin, Léo. Néanmoins, ce sont quand même les femmes qui sont les plus grandes héroïnes du roman.

« Rebecca  explique l’océan à Alice. […]

Elle ne lui dit rien du désastre. Des océans moribonds en dépit des alertes depuis plus d’un demi-siècle. Elle ne lui dit rien du fanatisme suicidaire des puissants, des possédants. Elle ne lui dit rien parce qu’il est trop tard et qu’elle en a déjà trop vu et qu’elle en sait trop. À huit ans elle a traversé des misères insondables, des nuits de terreur sans fin, des flammes, des rivières glacées, des ponts effondrés. À huit ans,  elle a parlé à des enfants morts comme elle parle aux oiseaux, dans sa langue bizarre, leur disant tout bas des prières peut-être, des suppliques, et Rebecca a dû l’arracher à ses agenouillements auprès des corps recroquevillés dans des fossés, ou renversés sur un talus, indifférente à la pestilence qui montait des cadavres.

Alice a fait ces choses, a vu tout cela, à huit ans, alors ça vaut bien la peine de lui dire à quel point un océan est beau jusque dans ses innocentes fureurs et d’essayer de lui faire comprendre que le flux et le reflux des vagues sont un mouvement perpétuel, le rythme battant de l’éternité. »

Moi, là, les larmes aux yeux en écrivant, je veux dire merci à Hervé Le Corre pour tout, pour tout ça réuni. Pour sa générosité et son humanité. Cette chronique vous livre plus mon ressenti que le déroulé du roman, tellement riche et tourmenté. 

De tels livres sont à mon sens nécessaires, voire indispensables. Un roman qui éveille les consciences en sommeil, peut-être. Et si on attend de la littérature de la force, de la lucidité, de la beauté, de la pertinence, de l’intelligence et de la générosité, voire plus encore, alors vous avez là l’écrivain, le grand écrivain qu’il vous faut.

Dans le roman, une chanson, « Palabras para Julia », Paco Ibañez

« Impact » – Olivier Norek – Michel Lafon/Pocket

81XAR7tStHL« Première partie

Greenwar

2020. Delta du Niger. Nigeria.

Routes des oléoducs. Ogoniland

À chaque virage, la voiture de tête, un pick-up militaire, soulevait des nuages de terre fine qui s’insinuaient partout où ils le pouvaient. Derrière elle, les dix camions à la file créaient une traîne trois fois plus imposante. De loin, on aurait pu penser qu’un brouillard vivant et menaçant avançait à toute vitesse vers les prochains villages, prêt à les dévorer. »

Voici les conditions de notre rencontre avec Solal, Virgil Solal, gradé de l’armée, âge indéterminable, le regard dur. Il constate 46°. À 4° de plus, on meurt. Le P-DG de Total est détenu:

« -J’ai soif, maugréa le P-DG.

-Comme un tiers de la population mondiale, s’entendit-il répondre, sèchement.

Il était évident qu’ils avaient déjà fait le tour des premières questions qui se résumaient à une série banale de « Qui êtes-vous? », de « Pourquoi moi? » et de « Que me voulez-vous? ». Questions qui n’avaient reçu jusque-là aucune réponse satisfaisante.

L’un fit lentement racler les pieds d’une chaise pour s’installer devant la vitre. L’autre fit l’effort de s’approcher en se traînant sur le sol. Ils se firent ainsi face, sans que la conversation commence pour autant. À bout de nerfs, c’est la victime qui brisa le silence.

-Si vous savez qui je suis, vous vous doutez bien que vous ne vous en sortirez pas. Balancez les clés par une ouverture du plafond, partez et on en restera là. Je vous le jure.

-Quelle idée, s’étonna le geôlier. Même dans les films, ça ne marche jamais.

Suppliant, le prisonnier se colla à la vitre et sa respiration créa de petits nuages de buée éphémères à la surface.

-Je n’ai qu’une parole. Je ne déposerai pas plainte.

-Vous n’avez aucune parole, et bien sûr que vous irez réveiller tous les flics de France. »

640px-Contaminant_area_junk

Se saisissant des désastres environnementaux – on ne peux plus parler juste de « désordres »-, Olivier Norek, s’appuyant sur de nombreux rapports, sur de nombreuses « affaires », sur de multiples et sidérants constats, livre ici un de ses meilleurs livres ( que personnellement j’ajoute à « Entre deux mondes » ) – et on va de sidération en sidération jusqu’à une fin qui est je le crains un peu trop optimiste – ou c’est moi qui suis trop pessimiste? -, et évidemment tout ça avec un vrai bon gros suspense, une véritable enquête policière et judiciaire. Je vais faire court, parce que ce livre est si riche en informations qui font froid dans le dos…Bien sûr, on sait, bien sûr on entend tous les jours ce que la Terre est en train de devenir, notre paradis bientôt perdu. Mais ici accumulés les faits, ceux relatés dans les médias, tous les scandales des grandes sociétés, etc etc…tout ça ici condensé est sidérant, effrayant .

Je ne dis donc que peu de choses, le roman tourne autour de Virgil Solal et les siens, masqués d’une face de panda balafré. Virgil a perdu sa petite fille juste au moment de sa naissance, avec des poumons déjà atteints et impossibles à relancer.

« -Je ne connaîtrai jamais le son de sa voix. Lorsqu’elle est née, ses poumons étaient déjà si malades qu’ils en étaient collés. Je ne supporte de vivre que lorsque je dors. Je ne suis en paix qu’une seule seconde par jour, le matin, quand j’ouvre les yeux. Cette seconde de flou où la mémoire n’a pas encore démarré, où je ne suis personne. Puis tout revient. Dans l’ordre. Je m’appelle Virgil Solal, j’aime Laura et on a tué ma fille. C’est mon histoire, celle qui m’a menée ici, devant vous, mais ce n’est pas celle pour laquelle je me bats. Ma cause est plus grande, elle me dépasse à m’en rendre insignifiant, microscopique. Je vous avais prévenus, vous connaissiez les règles. Je n’y prendrai aucun plaisir, mais je ne reculerai pas. Je n’ai pas le choix. Ils ne nous laissent pas le choix. »

Alors va apparaître Greenwar au lieu de Greenpeace.

Factory

C’est une guerre sans merci que va livrer Greenwar, avec le très intelligent Solal à sa tête. Il va s’en prendre aux banques, aux groupes pétroliers, aux plus puissants des pollueurs, ceux qui tuent et détruisent via leur fortune et leur voracité insatiable de puissance, de pouvoir, d’argent. Olivier Norek nous emmène au fil des chapitres de catastrophe en catastrophe, dans une dénonciation claire, d’une grande évidence, par les lieux cités, les faits relatés, ceci mêlé à la fiction et Solal, ses équipes…Deux personnages intéressants, Diane Meyer, psychologue qui travaille pour la DRPJ et le capitaine Nathan Modis, chargés d’enquêter sur Virgil Solal, qui détient le P-DG de Total et avec qui ils ont un RV en visio.

Ce sera le départ d’un affrontement qui réserve bien des surprises. Il y a un authentique suspense, une sorte de course contre la montre. Enfin deux courses. Celle des deux coéquipiers pour retrouver et arrêter Solal et celle que soutien Greenwar, cette course contre la fin de notre monde. Avec des interférences, des heurts, des cahots, et des argumentations dans lesquelles Solal excelle, peu à peu, Nathan et Diane écouteront Virgil avec de plus en plus d’attention. Ici quand des actes violents sont menés, dont Greenwar n’est pas responsable.

-Les électrons libres et les disciples excessifs sont inévitables. Ils étaient prévus, malheureusement. Mais puisque nous avons dépassé l’urgence, puisque des populations entières ne font déjà que survivre, je ne peux me défaire d’aucun de mes soldats. L’écologie, sans révolution, c’est du jardinage. Pour être parfaitement honnête, le monde a besoin d’électrochocs et j’espère que cette révolution ne s’arrêtera pas à mes petites actions hexagonales. Je souhaite que ma colère se diffuse dans d’autres esprits et que ceux-ci les transmettent au-delà des frontières. Nous n’avons plus le temps, ils en ont trop perdu à s’enrichir, à se gaver d’un argent que mille vies ne permettraient pas de dépenser. »

[…] -Vous pensiez qu’on allait faire des sit-in et chanter des chansons pour la planète encore combien de temps? »

Love_Canal_protest

Toutes les références sont en fin de livre, extraits de la presse ou de discours, allocutions, vœux pieux ou vrais mensonges qui sont la source des faits inclus au roman. On y perçoit tout le cynisme des puissants. Et sérieusement, on sort de cette lecture abasourdi, même si Olivier Norek tente une fin ouverte sur la possibilité d’un autre monde, personnellement, je n’arrive pas à le croire. Abasourdi, parce que l’agglomération de ces informations, discours, rapports, constats, donne le vertige et un sentiment terrible, l’effroi. Ce genre de livre est à mon sens nécessaire, lisible sans difficulté, avec une enquête accrocheuse, une intrigue, une course contre la montre infernale pour un propos grave, comme l’était celui de « Entre deux mondes ». Olivier Norek excelle dans cet art de dire des choses essentielles dans un récit accessible à tous sans nous ménager. Et je salue ce talent sans hésiter.

« Lettres pour le monde sauvage » – Wallace Stegner – Gallmeister, traduit par Anatole Pons

couv rivire « Curieusement, il est possible que ce soit l’amour de la nature qui nous enseigne en définitive notre responsabilité en tant que civilisation, car la nature, autrefois parent et enseignant, nous est devenue personne à charge. »

Voici un livre qui me tentait, que l’on m’a prêté il y a des mois déjà. Je l’avais commencé et refermé. Parce que ce n’était pas mon moment pour le lire, simplement. Repris cette semaine, alors que la nature explose autour de moi, en admirant la force comme à chaque printemps, à chaque printemps avec le même émerveillement ( je n’en serai jamais blasée ), en reprenant ce livre, donc, j’en ai goûté toute la justesse et toute l’intelligence.

Il s’agit non pas d’un roman mais de récits écrits à diverses époques, le plus ancien ( « Au paradis des chevaux ») de 1947 et les plus récents de 1989. Est-ce de la « nature writing » ? Pour moi oui, à de nombreux points de vue, bien sûr c’en est. Il serait intéressant de définir ce qu’on met dans cette expression au juste, mais « écrire la nature », au-delà de la description de paysages ou du récit d’expériences de vie dans la nature, c’est aussi une réflexion sur notre relation à ce monde sauvage ( à ce qu’il en reste encore ), une réflexion et une analyse sur ce qu’on en fait. En lisant les textes les plus anciens de ce recueil, on voit bien que la problématique ne date pas d’hier. L’évocation de l’Ouest et de la Frontière par Stegner est vraiment passionnante. Je suis toujours surprise, lisant les Américains qui écrivent sur leur territoire, de voir le nombre incalculable de façons de le dire, de l’envisager, de le comprendre, un très juste reflet de la diversité de cet immense pays.

utah-701186_1280 C’est ce que Stegner explique tellement bien, avec à la fin un long texte sur ce que serait le « stéréotype » de ce qu’il appelle « L’américain nouveau ». C’est à la place de l’homme dans le monde sauvage qu’il réfléchit, à son impact et à sa survie. Alors, c’est bien ici de la « nature writing », envisagée de façon philosophique, économique, anthropologique, et évidemment écologique. Quand l’auteur nous parle des problèmes liés à l’eau, dans ces états arides ( passionnant chapitre sur l’aridité ), et puis surtout, surtout quand il affirme – et je le ferais avec lui, le talent en moins ! – quand il affirme ce fait évident que nos décors nous façonnent, imprègnent notre esprit, nos modes de vie et de pensée. Ron Rash dit la même chose en parlant des Appalaches et des communautés isolées dans des vallées écartées ( « Une terre d’ombre  » ). Nos paysages nous façonnent. Mais nous avons voulu que ce soit l’inverse, et de cette volonté d’agir sur l’environnement nous constatons de plus en plus que nous ne sortirons jamais gagnants .

« Au lieu de nous adapter, comme nous avions commencé à le faire, nous avons tenté de faire correspondre la terre et le climat à nos habitudes et à nos désirs. Au lieu d’écouter le silence, nous avons hurlé dans le vide. »

Certaines descriptions de paysages sont précises, presque scientifiques sans être sèches, la poésie émanant de l’amour que Stegner porte à ces lieux imprègne l’écriture et nous place en état de voir.

« Auprès d’une telle rivière, il est impossible de croire que l’on sera un jour pris par l’âge et la fatigue. Chacun des sens fête le torrent. Goûtez le, sentez sa fraîcheur sur les dents : c’est la pureté absolue. Observez son courant effréné, le constant renouveau de sa force; il est éphémère et éternel. »

farm-174177_1280Il chante l’infini des grandes plaines, l’espace qui nous révèle à nous-mêmes.

« Vous ne fuyez pas le vent, mais apprenez à vous incliner et à vous accroupir contre lui. Vous n’échappez pas au ciel et au soleil, mais les portez dans vos yeux et sur votre dos. Vous devenez profondément conscient de vous-même. »

Je conseille de lire ce livre à quiconque s’intéresse à ce sujet, et puis, et puis il y a l’ouverture sur cette lettre écrite par Wallace Stegner à sa mère, « Lettre, bien trop tard », absolument bouleversante. Il va sans dire que les récits dans lesquels il parle de son enfance, avec son frère, un père quelque peu instable et une mère, elle, solide et fiable, qui assure le quotidien, ces récits-là sont splendides, plus romanesques et littéraires, mais tout est formidablement écrit et compréhensible. Je dirais que ce livre est éclairant sur l’Amérique mais pas que, un beau livre, un choix éditorial vraiment intéressant de la part de l’éditeur ( mais bon, on sait le talent de cet éditeur ). De nombreux textes de Wallace Stegner sont édités chez Phébus, et j’ai grande envie de lire, entre autres, « La montagne en sucre ».