Grand et vif, Campbell Flynn était à cinquante-deux ans une poudrière dans un costume taillé sur mesure dans Savile Row, un homme qui croyait à son enfance si loin derrière lui que toutes ses menaces s’étaient évanouies. Il avait des secrets et des problèmes, pourtant par la fenêtre du taxi la cathédrale St Paul brillait dans Ludgate Hill et les anges de Londres étaient de son côté. En arrivant dans Shaftesbury Avenue, il huma son propre parfum, les discrètes fragrances de pêche de Mitsouko, et leva les yeux vers les immeubles. »
C’est ainsi que commence ce roman fleuve, que j’ai refermé ce matin dans une angoisse difficile à maîtriser. 647 pages brillantes et tellement en phase avec l’ambiance des jours que nous vivons, que de nombreuses personnes à travers le monde vivent en ce moment…En silence parfois ou avec fracas, à grands coups de discours angoissants pour qui les écoute, à grands coups de mensonges aussi de temps en temps.
Bref, ce roman est magistral du début à la fin, par les sujets traités, par leur actualité, par le talent d’écrivain ici déployé. Pour moi, c’est un terrible réquisitoire sur une société hypocrite, lâche souvent, aveugle et sourde. Des snobs qui se la jouent bienveillance et empathie, dans la meilleure foi qui soit, je parle ici des érudits, des gens aisés, des gens connus dans leur société, des gens pleins de belles idées…alors que bienveillance et empathie chez eux restent souvent des abstractions et ne leur vont pas si bien. Tout ici frise la comédie, la supercherie, on regarde ailleurs et tout va bien.
Mais j’ai fini ce matin ma lecture dans un état désastreux : désarroi, incompréhension, peur, chagrin aussi, et en me disant que je ne saurai pas mettre en mot, clairement, tout ça, ou plutôt que psychologiquement je n’y arriverai pas. Parfois, dans nos vies, on a des temps morts, des temps fragiles; cette lecture m’a envahi le cerveau de façon immodérée.
Bon. Mais ce livre est sans doute un des plus grands de 2025. Il faut en parler.
En étant incapable, j’ai demandé à ma camarade blogueuse Flore Delain qu’elle m’autorise à partager ce qu’elle en a dit et bien dit, de façon développée, comme elle sait le faire. Vous verrez en lisant Flore ce que je dis en résumé.
Vous trouverez de nombreux articles sur ce livre époustouflant, avec des points de vue différents. Moi, j’y ai vu un reflet sidérant du monde actuel, et ça m’a terrifiée. Eh bien oui, c’est un fait.
Parce qu’il faut parler de ce livre magistral, il le faut par les temps qui courent. Je vous remercie de votre compréhension, et ce sera l’occasion de faire connaissance avec Flore, si ce n’est déjà fait. Pour la lire, suivez ce lien:
« Bulletin météorologique du mardi 23 mai – ALERTE CANICULE
La vague de chaleur qui s’abat sur l’Italie risque de durer au moins jusqu’à la fin de la semaine. On attend des températures exceptionnelles, dépassant les 40° sur toute la péninsule. La nuit, le thermomètre ne devrait pas descendre en dessous de 28°. Les régions du nord seront particulièrement touchées. L’alerte canicule est déclenchée en Vénétie. »
Ce roman est ainsi rythmé par des bulletins météo, ceux de Venise où se déroule l’histoire.
C’est un roman sur le sur-tourisme et le réchauffement climatique, le premier accélérant le second avec son cortège de conséquences désastreuses . Venise, cette merveille italienne bâtie sur un lieu si fragile déjà, est ici assaillie par tout en même temps: la chaleur intense, les paquebots et la montée des eaux ainsi aggravées, et puis la foule humaine qui se déverse et occupe les lieux où le vénitien ne trouve plus sa place, celle d’habitant de la ville. Ainsi les commerces de la vie quotidienne sont remplacés par des boutiques pour touristes qui y trouvent tout le « folklore » vénitien – les masques entre autres – made in China. A toute heure du jour et de la nuit, les visiteurs mangent, boivent, circulent, font du bruit mais surtout ils consomment et l’argent rentre. Mais l’habitant de Venise, lui, est énervé, contrarié, comme aussi les militants écologistes. La presse:
« IL GAZETTINO
Une septuagénaire jetée à la rue par un promoteur étranger
Un millier de manifestants étaient rassemblés hier pour protester contre l’expulsion de Nina. L’immeuble où se trouve son appartement a été racheté par un promoteur singapourien. Celui-ci a obtenu l’autorisation de la municipalité de le transformer en hôtel. Pour Nina, ce départ forcé est une catastrophe. Cela fait plus de cinquante ans qu’elle vit dans cet appartement. Surtout, elle ne sait pas où elle va être relogée. La pénurie de logements à l’intérieur de Venise devrait la forcer à aller vivre sur la terre ferme. « Nous ne la laisserons pas à la rue », promet le Père Antonio, bien connu des Vénitiens pur son engagement aux côtés des habitants qui luttent contre les promoteurs. »
Dans Venise sous un soleil de plomb, les partisans du tourisme et ceux de la modération vont se livrer bataille silencieusement. En fait le feu couve, des événements se produisent, inquiétants. Qui a vu Venise sait la beauté du lieu et sa fragilité. J’y suis allée il y a un petit plus de 40 ans et c’était déjà assez fou, la foule partout, mais les paquebots ne créaient pas leurs déferlantes, pas encore.
Ce roman donc est politique, écologiste et met en scène les partis qui s’opposent, avec ceux que je nomme « les faux-jetons », ceux qui doivent jouer sur tous les tableaux et ne pas trop se mouiller dans un sens ou un autre, et puis les autres, les militants qualifiés d’intégristes, et sans aucun doute certains sont plus virulents que d’autres, la presse, qui reste timide, et enfin les Vénitiens, excédés, bougons, mais qui pour une bonne part gagnent de l’argent grâce à cette foule. Le résultat est un problème complexe et une question d’équilibre, entre les intérêts pécuniaires de certains et la volonté de protéger la ville de l’autre. Enfin, je n’oublie pas de très belles pages sur l’art et sur la beauté du monde, et l’inquiétude:
« -Savez- vous pourquoi Venise est la plus belle ville du monde? » interrogea Andréa tandis qu’un serveur approchait un plat de petits fours.
Marco en prit un.
« Parce que la civilisation sublime ici la nature, autant que la nature sublime la civilisation. C’est cela le mystère de Venise. Cette union parfaite de l’eau, du ciel et de la pierre. Elle va mourir ensevelie sous le déséquilibre engendré par la folie humaine, comme la planète et comme l’homme. On ne peut rien contre cela. »
Je n’en dis pas plus, parce qu’il y a un suspense, des questions au fil des pages, des voiles qui se lèvent sur certains « mystères » jusqu’alors inexpliqués. Bien écrit, engagé tout en gardant l’intérêt littéraire. Ce livre se lit facilement et avec plaisir ! Ces quelques mots de la fin:
« Le prêtre jeta un dernier regard à la lagune. Elle n’avait jamais été aussi belle. Alors qu’il se retournait pour se diriger vers l’escalier, un moineau vint se poser sur son épaule, bientôt rejoint par un deuxième, puis un troisième. Antonio s’immobilisa pour ne pas les effaroucher. Il pleurait. »
Et bien sûr, sur la scène de l’opéra de Venise, la Fenice, on entend:
« À la suite de la publication par un révérend anglais, en 1857, d’un livre évoquant tout ce qu’il était possible de trouver sur une plage, des milliers de gens se lancèrent à la recherche de coquillages. Buccins, saint-jacques, conques spiralées et autres couteaux. Ils nettoyaient ces maisons vides jusqu’à ce qu’elles brillent comme de la céramique. C’était autant de souvenirs de la mer en carbonate de calcium dans lesquels les amants voyaient des bouts de leur histoire particulière et que les enfants conservaient dans des coffres avec leurs billes, leurs bilboquets et leurs petits canons en bois. Des années plus tard, on trouverait au milieu d’immenses vitrines de musées des scarabées numérotés, des mâchoires de requin, des oiseaux tropicaux aux ailes déployées et aux yeux de verre, la classification obsessionnelle du monde naturel. Des gorilles mourraient en Afrique pour être remontés et exposés à New York. Personne ne verrait ni les coutures ni les clous. »
C’est ici un extrait certes assez long, le premier paragraphe de ce livre très difficile à partager. Ce début n’annonce pas vraiment le propos majeur de ce livre compliqué à chroniquer pour moi. A savoir un pan de l’histoire du Brésil dans les années 80 après l’assassinat d’un député et à travers une famille. La narratrice est la fille de cette famille, passionnée de taxidermie – elle est aux anges en trouvant des os. À la station-service:
« »Fais voir un peu ce que tu as dans les mains, là ». J’ai serré plus fort parce que je me suis dit que tout devait lui appartenir, les pompes à essence, le boui-boui graisseux, les femmes toutes nues, le petit fémur. Il a souri. « C’est un os de moufette, ça. » a-t-il dit, puis il a repris son travail sur le vélo.
Moufette. À mon retour à la maison, j’irais ranger l’os dans une boîte à chaussures avec mes autres trésors, parmi lesquels un bout de carapace de tatou, quatre graines de kapokier, quelques pignes de pin et mes dents de lait. Ma mère n’aimait pas du tout cette collection. »
C’est ici le temps d’après les attentats, d’après les assassinats, des temps qui imprègnent encore profondément la société brésilienne. Bien que la dictature soit passée, des traces persistent, et celles-ci affleurent à travers cette famille, celle de Cecilia. Elle, elle est partie, a quitté le Brésil, mais revient quand elle apprend au téléphone que son père est à l’hôpital. Des pages très belles sur la vie de famille, au temps de l’insouciance. Mon article sera court, parce que comme plutôt rarement je trouve ce livre très difficile soit à résumer, soit à décortiquer. C’est une atmosphère parfois pesante qui imprègne les pages, ce sont parfois des pans de lumière, grâce à Cécilia, sa fraîcheur, son goût pour la taxidermie – c’est étrange, non, ce goût-là…? -, son intelligence sensible, sa finesse d’analyse des vies qui l’entourent. Sa relation avec son frère, avec son ami aussi. Cécilia est la lumière de ce livre au fond sombre et pessimiste – enfin je trouve, moi, que le ton est pessimiste. Il n’en reste pas moins que c’est un livre très intéressant, très prenant, avec quelque chose qui pousse à tourner les pages. Il y a là beaucoup d’amour aussi, entre les membres de cette famille un peu décalée, mais beaucoup de choses tues, parce qu’il y a la presse – le père est député – , les bruits qui courent, les infamies politiques et journalistiques. Enfin, il y a les éveils sexuels, les résurgences, les retenues qui cèdent, les révélations si difficiles à assumer parfois. Ce livre en fait est très riche parlant de la société brésilienne, d’une famille, de la sexualité, des frustrations, et de ce qui apaise. C’est très beau, en fait. Quand Vinicius se confie à sa sœur:
« Ciça, pendant ces mois-là je me regardais dans la glace et je me disais: « Je suis pédé. » C’était le moment le plus difficile de ma journée. Mon cœur battait plus vite, j’avais envie de me faire du mal, je sentais la culpabilité en travers de ma gorge qui m’empêchait de respirer. Les pédés fiers de la génération suivant ne comprennent pas comment on pouvait éprouver ce sentiment qui, parfois, oui, était de la haine de soi. Il n’y avait pas d’arc-en-ciel, Ciça, rien que des coups à prendre. Des coups à prendre et la peur panique de mourir du sida. »
Voilà. Je ne peux rien en dire d’autre. Certains livres sont » indicibles », on en saisit toute la richesse seulement en les lisant. Celui-ci est un de ceux-là.
J’ai beaucoup aimé pour le ton, l’ambiance, les questions qu’on se pose et pour Cécilia, attachante entre tous. Pour les questionnements de toutes sortes qui jaillissent chez les personnages, le père député étant très intéressant et ambivalent. Un livre d’une grande richesse. Tous mes passages préférés sont ceux en compagnie de Çiça et de ses osselets .
Considérez que je ne vous ai livré ici qu’une infime part de tout ce que recèle ce roman. Je termine avec cette phrase, citation extraite du livre de Martin Nastassja : »Croire aux fauves » éditions Verticales, 2019
« Les ours ne supportent pas de regarder les yeux des humains, parce qu’ils y voient le reflet de leur propre âme. Un ours qui croise le regard d’un homme cherchera toujours à effacer ce qu’il y voit. C’est pour ça qu’il attaque, s’il voit tes yeux, inévitablement. «
Vinicius écoute The Cure, mais moi, je préfère quant à la musique et le Brésil, ce morceau:
Dernier étage d’un parking bruxellois. Sur le toit du bâtiment. Une berline de fabrication récente stationne, moteur coupé. L’intérieur sent le neuf mais cette odeur synthétique est supplantée par une autre. Écœurante. Celle du sang. Le tissu du fauteuil du conducteur en est imbibé. Tous les garagistes l’admettront, aucun nettoyage n’en viendra à bout. Il faudra se résigner à jeter le siège. L’accoudoir aussi. Et le tapis en fausse laine. Le volant, on devrait pouvoir le récupérer à condition de ne pas lésiner sur le détergent. Quant aux trous ronds, percés dans la malle arrière par deux projectiles au diamètre de 5,2 mm, ils ne devraient pas poser de problème. Un peu de mastic et un jet de peinture suffiront à rendreson aspect originel à la carrosserie. »
Ainsi débute ce roman touffu par l’abondance de personnages, mais on a ici une situation complexe, qui met en scène plusieurs groupes et factions, il faut que les enquêteurs, policiers et journalistes interviennent pour saisir le fond des faits et le fil des événements. Que se passe-t-il dans cette ville de Bruxelles qui après des attentats terrifiants se retrouve en ébullition, dangereuse, brûlante…La communauté catholique a été victime d’une attaque qui tua abondamment jeunes et vieux. Bien sûr, est accusé un groupe de jeunes musulmans de retour d’une terre de djihad . Deux journalistes vont se lancer dans l’enquête, bientôt assistés par une militaire, Ingrid, dont le fils adoptif originaire du Congo et petit voyou, a disparu; on sait qu’il s’est « acoquiné » avec des catholiques ultra qui se disent être des « croisés ». Ajouter à ça les difficultés « internes » à la Belgique entre Wallons et Flamands et les dissensions identitaires de tous bords, et on a ce résultat explosif décrit ici brillamment.
Conversation avec un chauffeur de taxi aux propos racistes:
« Mon chauffeur réfléchit.
-Ouais, vous avez pas tort…D’ailleurs, leur couper le bras, je ne suis pas sûr que ça suffirait. La tête serait peut-être mieux, non? Et les délinquants sexuels, on la leur sectionnerait? Vous en pensez quoi?
-Et si on les crucifiait, carrément? A l’ancienne? Avec des clous et tout le saint tremblement? Ou une bonne vieille roue? Et l’écartèlement, faudrait pas l’oublier…
-C’est parce que je suis Polonais que vous me parlez comme ça?
Sa nationalité, ses clients ne pouvaient l’ignorer: il avait installé sur son tableau de bord une sorte d’autel aux jumeaux Kaczynski, avec leur photo, un drapeau du pays et un crucifix phosphorescent du meilleur goût. Et au-dessus de la boîte à gants trônait une effigie de Jean-Paul II, dans un encadrement en plastique rose Barbie.
Je ne répondis pas. J’en avais ma claque des proclamations militantes et des déclarations belliqueuses. Je venais de subir celles du ministre de l’Intérieur lors de sa conférence de presse solennelle d’après attentat. »
C’est une enquête extrêmement complexe qui commence alors, où les extrémismes de tous bords sont mis en scène ainsi que des électrons libres, hors des clous de toute règle.
J’avoue que j’ai été un peu perdue à certains moments. C’est très bien écrit mais extrêmement dense et il faut prendre son temps pour saisir les fils que l’auteur nous tend peu à peu, les personnages, enquêteurs, sont eux aussi déstabilisés et mettront du temps à dénouer le réseau complexe des « belligérants » ( ce mot s’adapte assez bien au sujet ), enfin plus ou moins tant c’est un sac de nœuds. Cet aspect du livre d’ailleurs est intéressant puisqu’il rend parfaitement l’effet énorme désordre ( pour rester polie) de Bruxelles . C’est très bien écrit, comme je le dit plus haut, c’est foisonnant mais ça procède de l’efficacité dans le portrait défoncé de Bruxelles à feu et à sang. Émeutes et loi martiale, Bruxelles sous la coupe d’une violence déchaînée. Réseau ultra islamiste et réseau ultra catholique, c’est réellement un très bon sujet, traité ici avec force, menant à réfléchir, à mon sens, au poids des factions religieuses dans une société civile et prétendument laïque. Aux jeux d’influence, car, il ne faut pas se cacher la face, la religion est alors prétexte à assouvir une soif de pouvoir, et à mon avis rien d’autre. Oubliant au passage et sans difficulté semble-t-il ce qu’originellement ( non? ) elle prône.
Quant à moi, j’ai trouvé le sujet passionnant, surtout grâce à son traitement brillant. Sacrée construction, à l’image des faits décrits, alternant des phases lentes qui préparent les explosions de tous genres et ces explosions avec foules, fumées, tirs, désordres en tous genres.
Sujet brûlant. Et le mot de la fin:
« Le signal d’un message me sortit de mes réflexions. Je le lus rapidement sur mon téléphone. Il provenait de l’hôpital où j’avais rendu visite à la jeune amputée quelques jours plus tôt. On me prévenait que la victime avait succombé à ses blessures. Et que le père s’était donné la mort dans la chambre de sa fille. Le dégoût de la Belgique vint me frapper par surprise. Ce pays, où une fausse unanimité régnait, capable de refouler toutes les infamies commises ces dernières semaines, capable aussi d’oublier sans remords le meurtre d’un roi pour célébrer l’arrivée d’une reine, ne pouvait plus être le mien. L’attentat avait creusé deux tombes de plus. Isabelle était morte. Ma mère et mon père étaient morts. Et la ville qui m’avait vu vieillir était morte, elle aussi. »
« C’était l’événement le plus magnifique de l’année, le miracle de Saint Sébastien, et même le plus magnifique depuis toujours, le plus extraordinaire de ma connaissance, même au cinéma du patronage je n’en avais pas vu de pareil et pourtant on y montrait le monde entier dans les films avec des shérifs et des Indiens ou dans les films chinois d’arts martiaux ou ceux des Romains de l’Antiquité.
Maintenant, me dis-je, je devais rester concentré: « Nous nevoulons pas de patrons, les droits nous reviennent sans avoir à les demander poliment », la voix résonnait, se gonflant comme le ballon d’un gigantesque chouinegomme, enveloppait la place, distrayant l’attention de la Louve, détournant le regard de la méchante vieille de sa marchandise, et donc Filippo passa à côtéd’elle, pour se glisser sous l’étal et déboucher dans son dos; il jeta un coup d’œil à la vieille, prit un sachet et le lança: une parabole douce, Antonio l’attrapa au vol, grimaça, me le montra, « mieux que rien », tant pis si c’étaient des pois chiches grillés, ceux qu’on aimait le moins. »
Un long extrait – le livre est assez long – pour poser le décor de ce roman qui à mon sens est un grand roman. C’est un livre qui m’a saisie au vol par son écriture, son propos, le lieu, la Calabre, l’Aspromonte, et une communauté villageoise qui fête Saint Sébastien dans une grande cérémonie où chacun trouve distraction autant que dévotion. Il semble même que la dévotion ne soit que prétexte à la fête, dans ce village pauvrissime. La maligredi désigne l’avidité du loup qui tue tout un troupeau quand une brebis suffirait à le rassasier. Une fois ceci posé, pas difficile de comprendre ce que nous dit l’auteur, avec un immense talent. Ç’aurait pu être un livre enragé complètement, juste enragé, alors qu’il est drôle souvent, lumineux et plein d’amour.
On va comprendre le pourquoi de ce titre en lisant cette histoire d’une grande richesse, tant littéraire que sociologique et politique. Que ça ne rebute aucun lecteur car tout est amené par une écriture très vivante, riche et poétique qui exprime si bien la révolte et l’attachement à un lieu, même si celui-ci est dur, hostile, isolé et misérable. Son isolement est parfois un atout, mais il amène les hommes à partir travailler ailleurs, souvent en Allemagne, comme le père de Nicola, notre narrateur. Nicola vit avec sa mère et ses trois sœurs. La mère est une cueilleuse de jasmin, de ces femmes auxquelles l’auteur rend ainsi hommage :
« Magiques pour inventer des fables elles ont essayé de nous défendre contre toutes les méchancetés et, même si elles n’ont pas toujours réussi, elles ont rempli nos vies de douceur. Aux mères calabraises, à nos mamans de jasmin. »
Hommage aussi aux combattants de son village, Africo, où il est retourné cultiver la terre après avoir été avocat à Milan:
« Fidèles aux nobles règles de la montagne, fils de la révolution de l’Aspromonte. À Papulo et aux siens. À Rocco Palamara et à ceux qui ont tout risqué pour nous donner un monde meilleur. »
La Calabre, on le sait, est une des régions les plus pauvres d’Italie. Elle est le fief de la Ndrangheta, mafia locale dont le nom, comme de nombreux vocables de Calabre vient du grec. La Calabre si pauvre est décrite avec lucidité, mais surtout avec une affection, un attachement profonds; on y sent dans les mots de l’auteur ses racines très ancrées dans cette terre ingrate mais belle et sauvage, malgré les atteintes subies. Il y a de l’humour aussi dans la vie de cette jeunesse qui ne connaissant que cette vie de débrouille et de plaisirs simples – car il y en a – déserte ou plutôt fréquente à minima les bancs du collège de Reggio. Ces jeunes garçons, avec un fatalisme joyeux, pensent que l’école ne changera rien à leur existence. Peu importe que ce soit vrai ou pas, ce roman est une ode au courage, à la solidarité, et à la résistance. Une ode superbe, vigoureuse et fière. La plainte de la grand-mère:
« -Pour quoi faire je parlerais, pour dire le mauvais sort qui m’a donné six fils pour que je pleure leur éloignement? C’est pareil que si je n’en avais pas eu, vu que les garçons, c’est pas des vrais enfants, c’est juste des tromperies du diable, il nous les donne pour nous voir pleurer qu’ils nous manquent. Parce que si j’avais eu six filles, maintenant je la porterais pas seule et en silence, ma croix. »
C’est une chronique villageoise qui rend aussi hommage aux femmes, aux combattants et à une nature certes rude, mais parfois protectrice par sa sauvagerie même. Nicola nous emmène dans ses pas de jeune garçon, puis de jeune homme. On assistera à toutes ses initiations, à tous ses éveils, charnels et intellectuels. Village isolé s’il en est – le train ne fait que ralentir, il faut y sauter au passage – Africo se rassemble autour des contes et légendes brodés par de vieilles femmes, de vieux hommes, récits adaptés souvent aux événements du moment, en paraboles pleines de magie et de messages.
Nicola et ses amis se feront receleurs pour une bande de malandrins, ils gagneront un peu d’argent en servant dans les noces et banquets, mais auront au final un joli pactole qu’ils partageront toujours équitablement, et pour une bonne cause. Bien sûr, ils s’offriront quelques vêtements plus beaux que l’ordinaire, une Vespa, ils fumeront beaucoup, et joueront au flipper, Commais surtout, Nicola aidera sa mère, car son père ne rentrera pas, abandonnant sa famille à laquelle il n’envoie rien depuis longtemps pour une femme allemande. La mère est un magnifique personnage; attentive, aimante, douce mais ferme, elle élève ses enfants seule, et la nuit va cueillir le jasmin pour un maigre salaire qui permet juste le plus souvent des pâtes avec de la « fausse sauce ».
« De minuit jusqu’au jour, au milieu des rangées de jasmin, elles chantaient comme des sirènes pour tromper ces timides vampires blancs qui se retiraient dans leurs cercueils parfumés afin d’échapper à un soleil qui était, pour eux, mortel. Il fallait huit mille fleurs pour faire un kilo, et les femmes les comptaient pour que les patrons ne les escroquent pas sur le poids; les championnes arrivaient à quarante mille par nuit, pour ramener à la maison les quelques lires pour remplir le ventre des enfants.
Seuls ceux qui les ont humées, ces aubes denses de retours parfumés, savent quel héroïsme il y avait chez les mères calabraises.
Seuls ceux qui les ont vues, les ruses pour transformer quelques tristes cuillères de concentré de tomate en somptueux et alléchants plats de pâtes, ont goûté le courage magique des femmes calabraises.
Et moi, j’ai eu de la chance, j’ai eu pour mère, une maman de jasmin. »
Au fil de ces tableaux vivants de la vie quotidienne du village, nous découvrons une galerie de portraits pittoresques, mais pas seulement. Contes et légendes sont émaillés de l’histoire d’Africo et dès le début, la graine de la révolution est dans l’air avec ce jeune homme au pull rouge, baptisé Papule, qui discourt sous l’œil bienveillant – car éteint ! – de Saint Sébastien au tout début du livre.
Entre la mafia, les malandrins, les patrons, tout ce petit monde laborieux se soude, se débrouille jusqu’à la révolte avec Papule et les autres. Et personne ne renâcle. Tout le monde se solidarise. De longs passages content les soirées où circulent les histoires, les bars et le flipper, la première fille de Nicola à Reggio, et puis ce combat pour des droits toujours refusés. Papule devra quitter le village et Nicola va l’accompagner. Ils partiront dans cette montagne dont le jeune homme a tant entendu parler sans imaginer vraiment ce que c’est, cet Aspromonte. Ces chapitres sont parmi les plus beaux du roman.
Je m’arrête là, voici un grand livre tant par l’écriture que par l’histoire. Comme toujours, la traduction de Serge Quadruppani est parfaite et je sais que cette chronique ne l’est pas. Mais en tous cas ce livre est je le répète, beau, poétique, et plein de la force, de la ténacité, du courage des habitants d’Africo, c’est un livre de combat et d’amour. C’est de la littérature qui remplit toutes ses fonctions. Les dernières pages sont bouleversantes, merveilleuses.
« Je pense que la maligredi et la révolution se ressemblent, risquent d’être éternelles, comme l’espoir qui, par ici, malgré la tragédie infinie, est un vent qui souffle sans se lasser. Et il y a des hommes qui se reprochent chaque trêve concédée dans la lutte, et d’autres qui regrettent d’avoir lutté sans trêve. Moi, je voudrais que la mer Ionienne et le cap Zéphyr cessent de trahir la vie et fassent enfin la paix avec le libeccio. J’ai passé les trente dernières années dans le sombre secret des tortues, je m’accroupis près de Zacco qui a versé tout son sang par terre. »
Brillant, puissant, magnifique. Essentiel.
Une chanson, dans la voiture du patron du bar, Rocco :
« une « Fiat 128 immatriculée MIKO, de couleur céleste, comme il disait, alors que nous, cette couleur, on l’appelait juste « bleu ». »