« Le baiser de la Demoiselle, histoire d’une femme décapitée » Kate Foster, éditions Phébus, traduit de l’anglais (Ecosse) par Christel Gaillard-Paris

« CHRISTIAN

Prison de la Toolbooth, Edimbourg, Octobre 1679

« Vous êtes condamnée à la décapitation. Que Dieu ait pitié de votre âme. Préparez-vous en priant.

Entre le tribunal et la prison, les paroles du shérif, aussi pieuses que les cloches de la cathédrale Saint-Gilles, continuent de résonner. Six grands constables du comté me traînent à travers la place, bâton au poing – juste au cas où. Je suis dangereuse, affirment les libelles affichés sur les murs. »

Sous cette couverture bien attirante, se tient une lecture assez …je cherche l’adjectif le plus approprié…noire? grinçante? Je ne sais pas, mais en tous cas, cette plongée dans l’Écosse du XVIIème siècle s’avère prenante, violente, glauque et pour moi, révoltante aussi.

Voici l’histoire d’une jeune femme de bonne famille qui va être séduite par son oncle. Cet homme est une « machine de guerre » concernant la séduction de femmes, quelles qu’elles soient, nobles ou servantes, ladies ou putains, il est insatiable, violent, et personnellement je le trouve odieux et lâche. Lâche parce qu’il use et abuse de son pouvoir de maître avec les femmes en position de faiblesse de classe, et de son charme avec les autres, la principale étant celle qui mourra sous le « baiser de la Demoiselle », à savoir, la lame de la guillottine .

Ceci étant dit, la lady en question va se laisser séduire par son oncle donc. Elle est mariée, mais son époux voyage beaucoup et a peu – pas – de goût pour les jeux sexuels. C’est un homme austère et froid. Quand l’oncle, qui, lui, n’est jamais rassasié, va la mettre dans ses bras, puis dans ses draps – encore que le lit ne soit pas sa piste de jeux favorite, notre jeune épousée frustrée va découvrir le plaisir, la jouissance, ne va pas s’en remettre et sera insatiable, au point de perdre toute pudeur, toute la décence que son rang devrait lui indiquer. Mais fi des protocoles, elle se moque de sa tante, de son époux et perd tout contrôle quand l’oncle la frôle. Je ne vous dis là que peu de choses, parce que de nombreux personnages traversent cette histoire, et le rythme est vif. Des femmes, l’amant – l’oncle – , l’époux souvent absent, et puis ces filles de joie qui prennent ce qu’elles peuvent à la vie. Mais le triste sort de la petite Ginger, celui de Violet, par exemple me touchent plus que celui de Lady Christian. 

Le roman ne s’en tient pas à cela, il est aussi une charge assez féroce contre cette classe sociale « noble ». En effet, si l’oncle est bien heureux de lutiner – voire plus – sa nièce, il fait appel aussi à des femmes « de petite vertu  » , il violente les servantes, de pauvres filles, souvent venues du bordel, soumises à l’autorité du maître qui a ses favorites, Violet en particulier. Violette vient du bordel de Mrs Fiddes, fréquenté par le lord Forrester. On peut dire que l’autrice sait vraiment rendre l’ambiance de ce lieu, « l’esprit » qui y règne – une mère maquerelle à poigne mais qui se montre parfois un peu protectrice, enfin, bon, une posture ambigüe, autres temps, autres mœurs n’est-ce pas…Violette raconte son enfance, le moment où les curés la lâchent financièrement:

« On m’a dit qu’il était temps de trouver un travail et un logement.

J’ai arpenté Édimbourg dans tous les sens. Je jetais des coups d’œil aux vitrines des orfèvres et aux chapeaux à plumes dans les Luckenbooths. Je regardais les dames et les messieurs ouvrir leurs bourses bien remplies de pièces. Et j’comprenais pas comment Dieu avait pu créer un monde où il y avait des riches et des pauvres, ce qui m’a toujours paru injuste. J’ai essayé de trouver du travail auprès des vendeurs de rues, car j’étais douée pour attirer le chaland et surveiller les voleurs, mais personne a voulu de moi. Il s’est avéré que j’me trompais de marchandise; j’avais autre chose à vendre. »

Violette est ma préférée, qui sera finalement quelque peu vengée des violences et humiliations subies. Violette est une véritable héroïne face à Lady Christian, enfant gâtée par la vie. Vous croiserez dans ce livre plusieurs de ces prostituées exploitées chez Mrs Fiddes et j’espère ne pas être la seule à aimer Violette. Je ne vous parle que de ces quelques personnages, mais vous verrez que d’autres figures passent dans cette histoire qui a tout pour bien attraper lectrices et lecteurs.

Tout ça pour dire, donc, que ce roman mêle l’étude de mœurs, l’étude historique et sociale d’un monde où règne l’impunité des puissants et la survie des misérables, un livre à charge de ces mêmes puissants selon mon point de vue. Peut-être aimerez-vous Lady Christian, peut-être pas, peut-être ressentirez-vous de la compassion pour les femmes du bordel de Mrs Fiddes, ou pas. En tous cas, ce roman est bien un regard porté sur les femmes de cet endroit en ce temps, les inégalités et les fatalités, le désir et la violence. En lisant vous verrez que je n’ai pas tout dit. J’ai passé un bon moment, un livre facile à lire et prenant si ce n’est que cette histoire est inspirée d’un fait authentique ( je ne vous dis rien de rien de la fin ). Les notes de l’autrice sont très intéressantes et éclairent bien le roman.

Un lien vers un article intitulé : Fornication et classes sociales en Ecosse, passionnant!

https://www.persee.fr/doc/ranam_0557-6989_1978_num_11_1_1028

« Ootlin »-Jenni Fagan, éditions Métailié, traduit par Céline Schwaller (Ecosse )

« Je voulais désespérément être pure mais avant de naître j’ai failli tuer ma mère. Il ne s’agissait pas d’une petite overdose. Elle a secoué un flacon de comprimés, l’a ouvert, a avalé des pilules jusqu’à ce qu’elle ait la gorge en feu et que le monde commence à s’estomper.

« À cinq mois de grossesse un fœtus en développement double de volume.

Il n’était pas possible de m’ignorer.

Elle a allumé une cigarette.

Attendu qu’une de nous deux meure.

J’entendais les battements de son cœur commencer à ralentir.

La pièce s’est assombrie.

Longtemps après qu’on lui braque une lumière vive dans les yeux. »

Ainsi commence le roman autobiographique de Jenni Fagan, dont j’avais lu avec beaucoup d’enthousiasme « Les buveurs de lumière », roman dans lequel entre autres elle dépeignait le monde des caravanes-logements des familles pauvres écossaises. Elle revient ici, avec je pense un très grand courage, à sa propre histoire, puisqu’il s’agit là d’un récit autobiographique sur son enfance, puis adolescence. L’histoire d’une petite fille qui sera trimballée d’une famille à une autre, puis de foyer en foyer, avec de longues périodes de rue aussi.

Que dire d’une telle histoire…si ce n’est d’abord le constat de la faillite de l’Aide sociale à l’enfance ( Jenni Fagan est née en 1977 en Ecosse – mais je crois qu’ailleurs il en est de même ).

Mon article sera assez court, il lui faudrait pas mal de chapitres, pour chaque famille dans laquelle la petite fille passera, parfois avec de la violence, de la maltraitance  – surtout mentale – , mais aussi faire avec l’impossibilité de comprendre pourquoi on la déplace autant.

Jenni Fagan a dû trouver un sacré courage en elle pour nous livrer son histoire. L’adolescence (14, 15, 16 ans…) va voir naître les rencontres avec les drogues de toutes sortes, et ceux qui les diffusent. Elle travaille bien à l’école – quand elle y va – , et déjà elle aime la littérature, la poésie. Dans ses bons moments, elle rêve, elle écrit, elle contemple les petites choses belles du monde, mais grandissant elle finira dans les addictions, la rue, la violence s’acharnant sur elle.

Les mauvaises rencontres, les mauvaises personnes au mauvais endroit, l’hôpital, en une suite sans fin de douleurs, de solitude profonde. C’est écrire pour dire qui la sauvera. Après la fin du roman, l’autrice nous livre une note bouleversante dans laquelle elle nous dit qu’elle a gardé, depuis qu’elle a su écrire, un journal intime, qu’elle a eu accès à tous les dossiers la concernant ( plus de mille pages ) après 26 ans d’attente. Suit une thérapie de trente ans, un dossier médical évoquant un trouble de stress post-traumatique et une fibromyalgie incurable, conséquences directes de son enfance. Je n’en dis pas plus, mais si vous ne versez pas une larme sur la petite – et la grande – Jenni, vous n’avez pas de cœur.

Enfin le livre se clôt avec 13 photographies de Jenni fillette, puis adolescente, et tout ça, du début à la fin est d’une part révoltant, et d’autre part bouleversant. Je ne parviens pas à comprendre qu’une enfant du XXe siècle ait pu vivre, dans un pays dit civilisé, une telle enfance, une telle adolescence, que les services d’aide à l’enfance aient été aussi faibles et inefficaces. Reste ce qui a contribué à la sauver: son amour des mots, de la poésie, l’écriture comme secours, la poésie comme exutoire. Et quelques rares bonnes personnes. 

Mes hommages, Jenni Fagan.

« Joli mois de Mai » – Alan Parks, Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis ( anglais/ Ecosse )

Joli mois de mai par Parks« 20 mai 1974

McCoy arrivait à la hauteur de Wilson Street lorsqu’il commença à entendre le bruit. Des gens criaient. Des chevaux de la police faisaient claquer leurs sabots sur la chaussée. Des véhicules klaxonnaient. Puis un slogan monta, doucement au début. Il s’intensifia à mesure que McCoy se rapprochait du tribunal, jusqu’à devenir parfaitement net.

PENDEZ-LES! PENDEZ- LES, PENDEZ-LES ! »

Alors pour moi, ce Joli mois de mai est aussi un des meilleurs de cette série, en tous cas, celui que je préfère. Je ne sais pas comment en parler sans gâcher quoi que ce soit. Alors je vais focaliser sur les personnages majeurs, à savoir McCoy bien sûr, Wattie son collègue, Dessie Caine, Paul Cooper…mais tous ici, policiers, truands, petites mains chargées des sales boulots…en fait tous sont ici mis en scène dans une affaire sordide, mais bon, c’est bien toujours le cas dans cette série qui permet à l’auteur de faire avancer ses personnages dans leur boulot, mais aussi dans leur vie personnelle. Pour autant qu’ils en aient une, en tous cas concernant McCoy, elle se réduit à bien peu, sa vie personnelle…Et puis Glasgow, humide, vieille, sombre. Et pauvre. Les Models, logements pour des hommes en bout de course:

« Il y avait des immeubles comme celui-ci partout dans Glasgow. Les « Models », les appelait-on, abréviation de « Model Lodging Houses ». Y logeaient des hommes seuls qui n’avaient nulle part où aller. Le père de McCoy y avait vécu, et McCoy lui-même y avait passé tout son temps  lorsqu’il était patrouilleur. Bagarres d’ivrognes, vols d’espèces, des hommes retrouvés morts dans leur lit quand le réveil sonnait le matin, une main encore serrée sur une bouteille à moitié vide, leurs affaires rassemblées dans un sac en plastique sous le lit. »

Alors il y a l’alcool, bière et whisky sont ici de première nécessité, de premier réconfort. Même McCoy fait fi de son copain l’ulcère pour une pinte.

Sur une dizaine de jours, McCoy – et son ulcère – vont faire face à des crimes atroces, ce qui n’arrange ni l’un ni l’autre – . Imbriqués les uns aux autres, mêlant des milieux différents, bref, rien de plat, rien de clair, rien de bon. Et rien de simple non plus. Toujours la même tristesse devant des meurtres odieux:

« Il détestait regarder les photos des scènes de crime, voir les gens réduits à ce qu’ils étaient au moment de leur mort. Étalés au sol, les membres tordus dans tous les sens, des touffes d’herbe dans les cheveux, à moitié dénudés. L’indignité de la mort offerte à la vue de tous. Et toujours le même regard dans leurs yeux. Une sorte de résignation face à leur sort. Cette victime-là ne faisait pas exception.

La fille portait un imperméable léger, une robe à paillettes, des bottines à talons compensés, l’une à son pied, l’autre dans l’herbe à côté d’elle. Elle avait les cheveux courts, un peu comme Mia Farrow dans « Rosemary’s baby ». On voyait encore qu’elle était belle si on faisait abstraction des lividités cadavériques et des marques violacées autour de son cou. »

Le regard que porte McCoy sur ces corps sans vie, amochés, glacés est malgré des années de police toujours le même, plein de désarroi comme de colère, plein d’empathie et d’écœurement. McCoy n’oublie jamais d’où il vient et c’est ce qui en fait un flic « à part ».

On retrouve inévitablement le maudit « ami » de jeunesse, Cooper et ici, son fils en bien mauvaise posture. Toujours hanté par son père, McCoy continue sa route de flic, sous les ordres de Murray, fatigué mais toujours là, et en duo avec Wattie – que j’adore ! -. Murray face à une poignée de flics inconséquents:

« Murray hocha la tête. Même au fond de la salle, McCoy vit ses oreilles rougir. Il savait ce que ça voulait dire. Explosion imminente. Mais là, c’était pire. Murray était trop en colère pour crier.

-Vous déshonorez la police, tous les trois. Tirez-vous avant que je fasse quelque chose que je ne devrais pas. Inutile de revenir demain. Vous êtes virés. Et si vous êtes encore dans ce commissariat quand j’aurai terminé ce briefing, je ne serai aps tenu responsable de ce que je ferai.

La salle était silencieuse, tous attendaient, sur le qui-vive.

Puis Murray explosa:

– Vous êtes sourds? Tirez-vous, j’ai dit! »

Un salon de coiffure a été incendié, alors que s’y trouvaient la coiffeuse et ses clientes…Un crime atroce qui met tout le monde en émoi. Le roman raconte la traque des coupables et quand McCoy tire un fil qui l’amène à son vieux Cooper, et surtout à son fils, on se dit que ça va être, comme toujours avec ce lien entre les deux hommes, une affaire compliquée.

D’une grande violence, cet épisode est aussi celui au plus proche des êtres humains, qu’ils soient des criminels, des bandits, des femmes, de ces policiers sur le fil tout comme ceux  qui restent droit dans le rang, de tous les habitants de cette ville. J’aime toujours autant McCoy et Wattie. Même Murray finit par être sympathique, tout ronchon, tout insatisfait, il est quand même le pilier, même en n’ayant pas la plus grande place dans le roman. Il y a tant de choses dans ce roman que je m’arrête là, mais vraiment je vous en conseille vraiment la lecture, même si vous n’avez pas lu les précédents ( mais ça, c’est quand même dommage). Un dernier extrait, à propos de l’ulcère de McCoy, de ses fantômes que seul l’alcool exorcise – un peu -:

« Il redescendit, salua le jeune au crâne rasé et sortit dans l’air frais. Il dévissa le bouchon de la bouteille et but au goulot. Son estomac pouvait aller se faire foutre. Tout pouvait aller se faire foutre ce soir. Il avait besoin de whisky pour cesser de penser à son père. Pour cesser de penser à lui-même à treize ans, se déshabillant pour Dirty Ally. Pour oublier la livre qu’Ally lui avait mise dans la main après avoir pris les photos.

Il avala une autre gorgée, repartit vers la voiture. Il voyait Wattie assis au volant, en train de fourrer des chips dans sa bouche. Il se dit soudain qu’il allait fondre en larmes, simplement s’asseoir par terre et tout lâcher. Il n’était aps sûr d’être capable de repousser le passé ce soir-là. Il but à nouveau et se força à continuer de marcher. il décida de demander à Wattie si la proposition de passer la nuit chez lui tenait toujours. Il savait qu’il ne fallait surtout pas qu’il reste seul ce soir-là. »

Si ce passage ne vous fait pas monter les larmes, où au moins la chair de poule, je n’y comprends rien. McCoy est bouleversant, simplement bouleversant face à son passé, son enfance, sa sordide histoire. Et vous verrez que dans ce livre-là, des comptes vont se régler. Vous trouverez aussi peut-être mon post un peu léger, mais en l’occurrence, plus ça va et plus je trouve inutile d’en dire plus. Dire « c’est celui que je préfère » doit suffire, en tous cas pour cette fois. Et voilà, j’en ai fini. Cette série est un régal, on attend juin. Fera-t-il un jour beau à Glasgow? En tous cas, ce « joli » mois de mai est à ne pas manquer, il m’a beaucoup touchée. Une grande réussite et un moment de lecture bourré d’émotions. Gros coup de cœur. Les dernières phrases de ce superbe bouquin:

« -Vous êtes vraiment con, McCoy, soupira Wattie.

-T’arrêtes pas de me le dire.

McCoy fouilla dans sa poche, sortit les clefs de voiture.

-C’est toi qui conduis ou c’est moi? »

« Les morts d’avril » – Alan Parks, Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis ( Ecosse )

« 12 avril 1974

-Qui voudrait faire exploser une bombe à Woodlands? s’étonna McCoy. C’est le trou du cul de Glasgow.

-L’IRA ? proposa Wattie.

-Pourquoi pas? C’est vrai qu’on est le Vendredi saint. Mais je ne suis pas sûr que faire sauter une loc merdique à Glasgow soit le meilleur moyen de frapper l’establishment britannique. C’est pas les Chambres du Parlement, quoi.

Plantés au milieu de West Princes Street, ils contemplaient les vitres soufflées et le grès noirci de la façade du numéro 43, là où se trouvait l’appartement en question. »

Ainsi commence ce 4ème mois des aventures de Harry McCoy, et de son adjoint Wattie. Et quelle réussite ! On commence dans le vif du sujet, des bombes sont posées, une explose dans une église, la seconde dans un appartement miteux, réduisant en charpie celui qui la bricolait. Bien sûr, l’IRA arrive à l’esprit de tous. Mais laisse sceptique notre flic préféré. Il souffre terriblement de l’estomac, et ne craint rien plus que la vue du sang. Ce qui n’est pas anodin dans sa fonction.

Cet épisode le mettra d’ailleurs à rude épreuve, L’enquête est ouverte, sous les ordres de Murray, plus coriace que jamais. Sans compter la sortie de prison de Cooper, compagnon d’enfance de McCoy dans les « foyers » pour enfants à l’abandon et en perdition. Ce lien entre les deux hommes, le flic et le truand, est un élément important dans ce roman, tant Cooper sait jouer de cette connivence de l’adolescence, comme il sait  jouer sur la corde sensible de Harry McCoy, et tant McCoy reste attaché malgré tout à ce bandit. Qui sort de prison:

 » -Alors, c’était comment? s’enquit McCoy. T’as pas fait tomber ta savonnette dans les douches?

Cooper haussa les épaules. Ne rit pas.

-C’est tout? Tu as fait près de six mois de taule. Il a bien dû se passer quelque chose.

-Tu veux vraiment le savoir? demanda Cooper.

McCoy acquiesça, soudain un peu hésitant.

-Eh bien, va me chercher une autre pinte et je te raconterai.

McCoy alla au comptoir et se demanda ce qui lui semblait différent chez Cooper. Rien, en fait, il retrouvait le Cooper des débuts, avant qu’il ne devienne un gros bonnet de la pègre protégé par ses troupes et son argent. Le Cooper qui n’avait rien à perdre et ignorait la peur. Le Cooper dangereux. McCoy avait d’autant moins de chances d’obtenir ce pour quoi il était venu à Aberdeen. Mais bon, il fallait essayer. »

Les maux d’estomac et la phobie du sang sont importants aussi dans le portrait de McCoy. Ils dénotent quelque chose de profondément ancré en lui, un point faible peut-être contre lequel il lutte souvent. Même s’il n’est pas un « fier à bras », cet homme, un homme avant tout, n’est pas dépourvu d’empathie quand il le faut. Ni de saine colère, ni de rigueur. 

Quand il va rencontrer Andrew Stewart, qui cherche son fils Donnie, engagé dans la marine, notre McCoy va commencer une enquête pour retrouver ce jeune homme et découvrir pas à pas quelque chose de sidérant, par sa violence, par son cynisme aussi.

« -Où est Donny Stewart? C’est l’un d’eux? C’est l’un de tes soldats?

Lindsay rit.

-Non, Donny était appelé à de plus grandes choses. Il devait faire partie des Morts d’avril…

-Il devait quoi?

Lindsay le regarda, il réussit à fixer ses yeux sur lui pendant quelques secondes.

-Midi.

-Quoi? Qu’est-ce qui se passe à midi?

Les yeux de Lindsay se fermèrent, sa voix ne fut guère plus qu’un murmure:

-Boum!

-Quoi? Où? Où ça? Dis-moi!

Pas de réponse. McCoy le secoua mais c’était peine perdue, il était évanoui.

Il le reposa sur les oreillers, s’assit sur le bord du lit et prit sa tête dans ses mains. Il avait affreusement mal à l’estomac. Un nouvel attentat, peut-être plusieurs. Il savait ce qui allait arriver de grave. Le chaos. Et apparemment, il avait contribué à le déclencher. »

Quant à Wattie, il est de plus en plus attachant, y compris pour McCoy. C’est ce que j’aime dans cette série et en particulier dans ce 4ème volume. Les sentiments d’amitié sont mis en avant, importants, difficiles – dans la relation entre McCoy et Cooper en particulier – mais irrépressibles. Le duo fonctionne de mieux en mieux au fil des enquêtes. Et puis ce père américain qui cherche son fils est touchant, sans que jamais on ne tombe dans la mièvrerie – évidemment, me direz-vous, on parle ici d’Alan Parks et de sa plume acérée ! – 

Voilà pour moi un grand bouquin, un grand plaisir à le lire. Et notons la couverture, cette série « empruntant » les photos de Raymond Depardon, sa collection sur Glasgow ( que j’ai pu voir à Lyon )..

Remarquable en tous points, on commence et on ne s’arrête pas jusqu’à l’arrivée sur une fin ouverte et si bien ficelée qu’on attend le mois de mai de Glasgow avec impatience !

« Transformer l’Écosse ne l’intéressait plus, ça ne l’avait jamais passionné, mais c’était ce que voulait Lindsay et ça lui avait suffi. Ce qui l’intéressait à présent, c’était l’homme qui l’en avait empêché. L’inspecteur Harry McCoy. Mais rien ne pressait. McCoy n’allait pas s’envoler, et il avait besoin de temps pour fignoler son plan. Il n’échouerait pas, cette fois. »

Court chapitre de l’auteur en fin de roman sur ses sources d’inspiration, très intéressant. J’aurais pu choisir « Brown Sugar » ou « Purple Haze », mais non, on entend ça aussi au Paul Jones, à Dunoon, dans ce pub plein de jeunes gens.

« Bobby Mars forever » – Alan Parks – Rivages Noir, traduit par Olivier Deparis (Ecosse)

51oocfQeMaL._SX195_« C’est Billy, le sergent de l’accueil, qui décroche. À l’autre bout de la ligne, une femme essoufflée, terrifiée, elle pleure à moitié. Elle dit: « Je voudrais signaler la disparition d’une petite fille. »

Et d’un coup, tout change.

Quand un appel comme celui-là arrive, tout le monde se redresse sur sa chaise, cesse de remplir sa grille de loto, pose son sandwich entamé. Ceux qui ont des enfants ouvrent leur portefeuille sous leur bureau, regardent la photo de Coli, d’Anne ou de la petite Jane et remercient le ciel que ce ne soit pas le ou la leur qui ait disparu. Les plus jeunes, l’air grave, essaient de ne pas s’imaginer sortant une gamine sanglotante d’une cave ou de dessous un lit, félicités par le chef, remerciés par une mère en larmes. »

Été 1973, Glasgow, retrouvailles avec Harry McCoy. Bobby Mars, natif de la ville et musicien flamboyant a été retrouvé mort d’une overdose dans un hôtel. Parallèlement, une jeune fille de 13 ans, Alice Kelly a disparu, tout comme  Laura, la nièce de Murray, le boss de Harry, une adolescente aux mauvaises fréquentations. Murray n’a pas grande estime pour son frère:

« Murray soupira.

-John est le directeur adjoint du conseil de Glasgow. Voir sa fille en fugue à la une de l’Evening Times, ce serait dramatique pour lui. Et entre nous, il va se présenter comme député l’année prochaine. Il va être candidat pour la circonscription Ouest. Tout est organisé. Il ne veut pas que les frasques de Laura sapent ses chances.

-Très élégant de sa part.

Murray eut l’air résigné.

-C’est un con, il l’a toujours été. Si ce n’était pas mon frère, il pourrait brûler vif que je ne traverserais pas la rue pour lui pisser dessus.

Il cracha un nouveau nuage de fumée, puis, agitant la main pour le dissiper:

-J’ai failli lui dire de se démerder tout seul, mais j’aime beaucoup Laura. Je ne voudrais pas qu’il lui arrive quelque chose. »

Autant dire que McCoy a du pain sur la planche. Les deux gamines disparues lui semblent relever de la même affaire, à traiter de manière urgente.

« Alice était sans doute morte quelques heures après avoir disparu, assassinée par une connaissance. Il faudrait qu’il demande à Wattie s’il avait interrogé la mère à propos d’un amant éventuel. L’idée terrifiait la population et permettait aux journaux de vendre du papier, mais en réalité il était très rare que des inconnus enlèvent des enfants. En général le ravisseur était un parent, un voisin, un commerçant chez qui l’enfant venait acheter des bonbons tous les jours. Quelqu’un en qui il avait confiance. Quelqu’un qu’il connaissait. »

Ainsi Alan Parks construit son roman à un rythme trépidant, dans Glasgow étouffant dans une chaleur d’enfer, Glasgow toujours aussi inquiétante et dangereuse, noire à souhait.

Si les enquêtes tortueuses, dans lesquelles se percutent de nombreux personnages, pleines de rebondissements, m’ont tenue en haleine, ce sont pourtant les personnages, les caractères, qui m’ont captivée. Car ce pourrait être un roman policier « ordinaire », mais c’est cet aspect qui apporte la profondeur au roman; les relations humaines tellement troubles et complexes, du début à la fin. McCoy, tout flic qu’il est, fréquente sans complexes des milieux et lieux plus interlopes, il navigue à l’aise ainsi, et je crois que dans ses enquêtes, il arrive à frôler la ligne rouge; mais ce flou entre les bons et les mauvais devient peu à peu moins flou. Entre collègues, l’ambiance est déjà extrêmement tendue. J’ai aimé Wattie, beaucoup, il est jeune, tout neuf, et aime bosser avec McCoy. Quant à McCoy, toujours teigneux, mais homme bon, il est formidable de se mettre dans ses pas et dans sa tête. Avec ou sans alcool. On lit avec un vague sourire aux lèvres les conversations de Murray avec Wattie, ou bien avec les dames de son entourage; il va se prendre des coups, il va en éviter, il va naviguer en eaux troubles, on s’accroche à ses basques, et ça part sur les chapeaux de roue. Et puis, il aime sa ville:

« Il s’appuya contre la vitre du taxi et tenta de réfléchir en regardant passer la ville. Il avait toujours aimé Glasgow la nuit, même au temps où il était patrouilleur. Il aimait les rues vides où ne circulaient plus que les derniers fêtards avinés rentrant chez eux. Seul dans la ville déserte, il voyait des choses que peu de gens voyaient. Sauchiehall Street envahie d’étourneaux, des hommes couverts de farine derrière les vitres des boulangeries, de jeunes ouvrières assises sur un muret et partageant des cigarettes et une petite bouteille de whisky. Il aimait rentrer quand tout le monde dormait encore. Il aimait se glisser sous les couvertures à côté du corps chaud d’Angela, en s’efforçant de ne pas la réveiller. »

Angela, personnage très important dans cette histoire, à plusieurs raisons. Un des personnages les plus troubles, riche en facettes plus ou moins lumineuses.

Et puis il y a l’ombre de Bobby Mars dont on partage les derniers moments, ceux où la musique le transporte, l’illumine – avec une dose dans les veines -, Bobby Mars et les Stones, sa triste fin en courts chapitres insérés au récit.

« Le gamin acquiesça et fit lentement descendre le piston.

L’effet fut pratiquement immédiat. Il sourit, c’était de la bonne. Meilleure qu’on aurait pu s’y attendre à Glasgow. Il entendit le gamin dire: » Ça va? ». Il tenta d’opiner mais sa tête était trop lourde. Il s’allongea sur le canapé tandis que la chaleur envahissait son corps. Il repensa à ce fameux soir chez Sunset Sound, pour l’enregistrement de « Sunday Morning Symphony », la pris magique qu’il avait faite. C’était le bon temps, le temps où il avait l’impression que tout allait lui réussir. Que ce serait touj… »

Comme il fait chaud à Glasgow…Ventilator Blues

C’est par ce talent du portrait, par la place laissée aux personnages « secondaires » – donc ici ils ne le sont plus – , la capacité à décrire Glasgow, fascinante par tant de noirceur et de recoins plus ou moins sordides, par les scènes de pub, de beuverie, avec la mère maquerelle Iris et son entourage, c’est ainsi qu’Alan Parks a la capacité à nous rendre visibles tous ces lieux et toutes ces personnes, c’est ainsi que ce livre prend chair et force. C’est un vrai grand plaisir de tourner les pages, parce qu’on veut la suite. On va de surprise en surprise, rien n’est jamais comme on l’imaginait, haletant, nerveux et remarquablement écrit, voici un roman que je n’ai pas lâché. Bonne lecture !

Je ne peux pas m’empêcher de finir avec cet extrait – un peu long mais ça le vaut bien-  qui m’a beaucoup fait rire, un poil moqueur, j’aime bien l’esprit vache d’Alan Parks…sans oublier que le roman se déroule en 1973.

Poet_and_activist_Allen_Ginsberg_with_the_protestors_-_Miami_Beach,_Florida_1_(cropped1)

« Quoi que McCoy ait pu attendre de sa soirée avec Mila, ce n’était pas ce qu’il était entrain de vivre. Qu’était-il en train de vivre d’ailleurs? Ils se trouvaient dans une grande salle avec des fenêtres donnant sur Blythswood Square et regardaient un gros homme, assis par terre, en salopette, jouer de l’harmonium et chanter des chansons qu’il semblait improviser sur le moment. Assis de chaque côté, deux guitaristes tentaient de l’accompagner, l’air aussi perdu l’un que l’autre.

En voyant le public réuni dans cet immeuble du Scottish Arts Council – pour moitié des jeunes hippies, pour moitié des couples de quinquagénaires aisés -; il avait compris que ce serait un spectacle intello, mais là, ça allait un peu loin.

L’homme qu’ils regardaient  s’appelait Allen Ginsberg. Apparemment, c’était un poète célèbre, et ils étaient censés être honorés par sa présence. McCoy n’avait jamais entendu parler de lui, contrairement à ce qu’il avait laissé entendre lorsque Mila lui avait annoncé où ils allaient. À présent, au grand dam de McCoy, les musiciens avaient été congédiés et il récitait l’un de ses poèmes.

Mila se tourna vers lui et sourit. Il sourit à son tour, s’efforça d’avoir l’air intéressé.

Elle se pencha vers son oreille.

-Vous pouvez y aller, je crois , dit-elle. »

« Note de l’auteur, drôle jusqu’au bout sur ce sujet : Pour être tout à fait honnête, j’ai déplacé la performance d’Allen Ginsberg de quelques jours. Toute autre inexactitude est non intentionnelle. Et imputable à moi seul. »