« Les vies de Chevrolet » – Michel Layaz – éditions Zoe

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« La coupe Vanderbilt

Che-vro-let! Che-vro-let!

Articuler ces trois syllabes est pour un Américain un plaisir aussi savoureux que de glisser dans sa conversation les mots C’est la vie, Femme fatale ou Chardonnay. À l’automne 1905, parmi les amateurs de sport automobile, le nom de Chevrolet n’est plus inconnu. Loin de là. Le 20 mai de la même année, dans le Bronx, le vent et la poussière, Louis a déjà marqué les esprits. »

Si on m’avait dit un jour qu’une histoire liée à la voiture me captiverait, je n’y aurais pas cru. Et pourtant voilà, c’est fait. J’ai rencontré Louis Chevrolet et comment ne pas l’aimer? Comment ne pas le suivre dans sa vitalité créative, dans sa passion, dans cette vie, ces vies intenses et mouvementées…

635px-Chevrolet_brothersD’abord, l’écriture de Michel Layaz est à l’image de la vie de son personnage, très vive, dynamique et précise, sans manquer d’humour. En 126 pages, il dresse le portrait de Louis, qui né en Suisse en 1878 grandit en Bourgogne où il sera réparateur de vélos. C’est à Paris que son parcours croise celui des automobiles qui l’emmèneront jusqu’en Amérique, avec une partie de sa famille. Il sera un  pilote acclamé des foules. Il dessinera, concevra, construira, et créera la marque Chevrolet. Photo de Louis et son frère Gaston en1910.

Première femme au volant:

« Assis dans son fauteuil en cuir, Louis rêvasse. Plus d’une année a passé depuis le mariage. Il se revoit conduire nonchalamment à travers les rues de New York, fier de son costard taillé sur mesure et de sa moustache au poil près. Devant le Flatiron Building, à trois cents mètres de l’Église catholique de St-Vincent-De-Paul, il s’arrête, prend place sur le siège du mécanicien et donne le volant à Suzanne. En avant la belle. À toi les commandes. En robe de mariée, sa traîne en paquet derrière le dos, Suzanne relève le défi. Elle sera l’une des premières femmes à posséder en Amérique le permis de conduire. »

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Et ici s’arrête ma présentation. Je vous conseille de ne pas lire la 4ème de couverture, vous y gagnerez en surprise, vous serez épatés par cet homme qui m’a vraiment plu. Cette histoire est ébouriffante par la vitesse fulgurante de la vie de Louis sous la plume de Michel Layaz. On ajoute à ça toute une époque si bien relatée, celle de l’avènement de la voiture et de la vitesse, et la société américaine à l’aube du XXème siècle.  Louis, personnage si romanesque, impétueux, curieux, obstiné et bon, mène le bal sans qu’on s’ennuie une seule seconde. Ce petit livre se dévore, à toute vitesse mais sans en perdre une miette. Encore un livre des éditions Zoé qui ne me déçoivent jamais. 

« Chaque soir, Suzanne dépose un baiser sur les paupières de son mari. Dans un souffle, elle murmure le prénom et le nom de l’aimé. L’après-midi du 6 juin 1941, enfoncé dans son même fauteuil en cuir, Louis appelle Suzanne. Les yeux mouillés, la voix et l’esprit étonnamment clairs, il lui dit: J’ai manqué peut-être de chance. Ce seront ses dernières paroles. Pressent-il que plus personne, ou presque, ne se souviendra de lui ? Il y a eu Louis et il y aura Chevrolet. »

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Ce livre inattendu, vif, sensible et attachant est un vrai joli coup de cœur !

« Marta et Arthur » – Katja Schönherr – ZOE éditions, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine

 » Elle avance à peine dans ce vent, sur le sable mou, et le cuir de ses bottes est mouillé depuis longtemps. Il n’y a personne sur la plage en dehors de Marta. Des centaines de carapaces abandonnées, de fines pattes cassées et de pinces rejetées par les flots sont éparpillées sur le sol; un champ de bataille de crabes morts. Le vent frappe Marta au visage, le froid est mordant. Les vagues heurtent violemment les brise-lames en pierre et s’écrasent. Le lourd ciel anthracite enfonce l’horizon dans l’eau. Prélude à une tempête enragée.

Environ à mi-hauteur entre la digue et la mer, quelqu’un a disposé un cercle de pierres dans le sable. Il est presque entièrement recouvert. Ça devait être là, à cet endroit, se dit Marta en s’arrêtant. Elle sort un sac en plastique plié de la poche de son manteau. Puis elle s’accroupit et commence à le remplir de sable. »

Le roman débute avec la mort d’Arthur. Intéressant choix de narration que ce va-et-vient entre la fin et l’histoire de ce couple. Lecture faite avec un recul viscéral que j’ai ressenti face à ces personnages, Marta et Arthur. Cela donne une lecture à distance face à ce couple franchement pas sympathique. Mais je m’attache pourtant à la lecture et très vite m’obsède une question: Mais pourquoi ?

L’auteure je crois s’applique particulièrement à décrire froidement tout le parcours de ces deux personnes. Marta est lycéenne quand elle rencontre Arthur, un professeur – et un grand écart d’âge. Dès le début, je me suis dit oh mais noooon ce n’est pas possible, elle ne va pas avoir une histoire avec ce type, extrêmement antipathique !  ( et moche comme je me l’imagine ) Et si, elle l’a.

« L’encre se brouilla. Il laissa ainsi son empreinte digitale sur le cahier de Marta. À la maison, Marta recopia son empreinte au format A3. Elle passa des heures penchée sur ce labyrinthe, avec le sentiment de s’approcher de cet homme à chaque ligne.

Mais en fait. En fait, Mr Baldauf ne lui plaisait pas du tout. Quand elle le regardait en cachette, elle trouvait toujours quelque chose de nouveau qui la dérangeait. Ses dents, jaunies par le tabac. Son col, beaucoup trop strict. Son nez, déformé. Sa moustache, vieillotte. Et pourtant, Marta ne pouvait pas s’empêcher de penser continuellement à  cet homme. Elle savourait le sentiment de lui plaire et était toujours fébrile à l’idée de le revoir. »

Mais est-ce une histoire d’amour? Qu’est-ce qui fait que Marta va poursuivre cette relation, si jeune ? Son histoire familiale? Une recherche insoupçonnée d’affection, d’amour, de stabilité? Oui, mais pourquoi avec ce type? Voilà, ça commence comme ça, l’auteure m’a hameçonnée et c’est parti pour tout lire, en état parfois de sidération, tenue à distance par autant de stupidité – en apparence car il y a sûrement un traumatisme chez Marta pour s’enferrer là dedans, non ?

C’est bien là une relation sado-masochiste, avec Baldauf odieux, dur, railleur, méprisant ( je le hais !!! ) et une Marta qui endure au début avec un sentiment d’être aimée, elle est jeune. Et bête je trouve. Quand Arthur va récupérer les affaires de Marta chez sa mère.

« Arthur rentra à la maison et parut très content. Dorénavant – et bien qu’elle doive ménager son pied – , elle s’occupa du ménage d’Arthur avec beaucoup de zèle; heureusement, sa grand-mère lui avait appris tout ce qui était important. »

et peu regardante sur le respect

« Une fois, Marta le chatouilla sous son aisselle béante en disant: « Guili-guili. »

Arthur sursauta. Puis il lui cracha au visage. Marta fit mine de rire tandis que la salive au dentifrice d’Arthur lui coulait sur le nez, mousseuse. »

J’ai aussi bien du mal à aimer Marta, sans en penser grand chose, mais elle génère en moi une totale incompréhension. C’est ça qui fait tout l’intérêt de ce roman, c’est que ces deux ne sont en aucun cas attachants. Car Marta a un travail, de quoi se débrouiller seule…Ce qui la taraude, c’est sans doute l’idée d’être aimée…Mais alors, pourquoi ne choisit-elle pas le gentil et charmant Georg, son collègue de travail? Mais pourquoi ??? Je saisis le côté pervers, malsain d’Arthur, un vrai de vrai sale type…Oui, mais…En fait il faut aller jusqu’au bout pour saisir le choix de Marta et qui est Marta. Entre l’histoire du couple, les funérailles d’Arthur ponctuent le récit. Bien étranges funérailles, l’application de Marta à ce sinistre spectacle, rituel, adieu ? Où l’on comprend que tout n’est pas si simple, ou si tranché.

« En entrant dans la chambre, elle est accueillie par un mur d’air vicié. La pièce est surchauffée. Comme jamais. « Bonjour », murmure Marta en tenant le sac en hauteur, comme si Arthur pouvait mieux le voir ainsi, malgré le torchon qui couvre son visage. Elle ouvre le rideau et s’approche d’Arthur. Elle commence à lui retirer ses chaussettes. Puis elle se baisse pour dénouer le sac poubelle. Les poissons frétillent et bruissent toujours. Marta retire la mousse des marais du sac et la met sur la tête d’Arthur, l’arrange pour en faire une coiffure d’algues. Puis elle rabat précautionneusement le torchon vers le bas de façon à dégager son front ridé; les yeux restent couverts. Elle laisse une tige de mousse des marais dépasser sur son front comme un fougueux accroche- cœur. »

Et puis il y aura Michael, le fils, qui bébé pleure beaucoup, qui dort bien peu et Marta en mère; là, on commence à s’interroger. On a pitié de Marta, et elle fait un peu peur et elle devient inquiète, quand Michaël grandit.

« Michaël leva la tête. Un regard que Marta n’avait jamais vu entre eux glissa  d’Arthur à Michaël, du père au fils, et il y avait dans ce regard quelque chose de tellement intime, une si profonde compréhension mutuelle que Marta prit aussitôt peur. L’adolescent pouffa de rire, Arthur l’accompagna de son rire sonore, et Michaël se tenait déjà les côtes avant que ça puisse lui faire mal. Ils riaient de Marta.

Dans le miroir: son visage à elle, ses taches de rousseur. En arrière-plan: la moquerie. »

Le seul que j’aie aimé franchement est Georg – Michael est peu présent dans l’histoire sauf tout petit et ado mais éclaire la fin -. Le seul être normal est Georg. Georg aime Marta, lui; Georg sourit, est respectueux, gentil et intelligent…Mais Marta a choisi Arthur…et je vous le dis: c’est incompréhensible !

« Georg rit et prit congé en faisant son fameux salut temporal.

Marta sentit son cœur battre la chamade. Elle lâcha Neptune et suivit Georg.

-Georg!

-Oui, dit-il en se retournant.

-Est-ce que tu as tenu ta résolution?

-Ma résolution de toujours dire ce que je pense?

-Oui.

-Non, répondit-il. Mais tu fais bien de me le rappeler: je reprendrai la même l’an prochain.

-Tu veux que je te dise ce que je pense maintenant?

Georg réfléchit avant de répondre, en regardant le ventre de Marta:

-Il ne vaut mieux pas. C’est trop tard? Ça ne me sert plus à rien si tu commences à être franche maintenant. »

Ce livre parle donc des actes manqués, des décisions fatales, des choix dont on ne sait d’où ils viennent, c’est un roman noir, oui, je ne pouvais pas le lâcher, tenue par une colère sourde. Comment un choix va diriger une vie, comment deux personnalités si peu faites pour s’assortir vont entrer en guerre avec effets collatéraux. Beaucoup de choses s’éclairent dans la seconde moitié de ce roman si bien construit. 

Moi je dis: « Chapeau !  » à Katja Schönherr d’arriver à ce résultat, à savoir un coup de cœur pour l’histoire de ces deux personnages repoussants, chacun à sa manière, et pour une écriture glacée, glaçante et parfaite.

Cette citation de dernière page, attribuée à l’ancien directeur de l’Office fédéral de police criminelle allemande, Horst Herold.

« Si on allumait des bougies, la nuit, sur les tombes de tous ceux qui en réalité ont été assassinés, nos cimetières seraient bien éclairés. »

Les éditions Zoé, ma découverte suisse.

J’ai lu ce matin ce texte rédigé par l’éditrice et directrice des éditions Zoe, Caroline Coutau, sur le site Heidi.News

https://www.heidi.news/articles/il-faut-sauver-les-livres-l-actualite-vue-par-caroline-coutau-directrice-des-editions-zoe

Cet appel à soutenir l’édition, les écrivain-e-s, la littérature m’a touchée, et Caroline Coutau a accepté que je relaie son inquiétude.

L’article contient de nombreux liens à explorer. 

Ce petit post a pour but de soutenir cette belle maison d’éditions à laquelle je dois de très beaux moments de lecture ces derniers mois, « La voisine »,  « Le graveur », « Neiges intérieures » ou « Il est temps que je te dise » lu dernièrement, splendide et bouleversant récit. Qu’une telle éditrice risque de mettre la clé sous la porte, ça me chagrine. Son travail consiste à soutenir des artistes, à proposer des textes qui, à mon point de vue, se démarquent. Les éditions Zoe ont une vraie personnalité et existent depuis 1975. Comme je ne peux pas faire autre chose que lire les parutions Zoe, donner envie de les lire, et en parler…Rendez-vous sur leur site : https://www.editionszoe.ch/

Vous pouvez lire mes chroniques si ça vous tente, mais surtout lire les livres dont elles parlent . Dans tous les cas, il est bon de rester curieux, d’aller explorer hors des sentiers battus, et les éditions Zoé sont un lieu à visiter, c’est sûr.

Je profite de ce moment pour remercier Nelly Mladenov qui m’a permis cette belle découverte. Merci Nelly ! 

« Il est temps que je te dise – Lettre à ma fille sur le racisme – David Chariandy – éditions Zoé, traduit par Christine Raguet

Résultat de recherche d'images pour "il faut que je te dise livre Zoe"« L’occasion

(L’auteur et sa fille de trois ans vont manger un gâteau au chocolat )

…[…] C’était un moment ordinaire. Et une soif ordinaire nous a saisis à cause de la puissante saveur sucrée du gâteau, alors je me suis levé pour aller au robinet le plus proche afin de nous rapporter un verre d’eau à chacun. Une femme était en train de faire la même chose. Elle était bien habillée, léger tailleur d’été crème, discrètement maquillée, avec goût. Nous sommes pratiquement arrivés ensemble au robinet. Par politesse, j’ai marqué un temps d’arrêt et justement ce geste a semblé n’avoir d’autre effet que de l’irriter. Elle a joué des épaules pour passer devant moi et pendant qu’elle remplissait son verre, elle s’est retournée pour expliquer : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici. »

Beaucoup de livres, romans, essais, nouvelles, récits, ont été édités sur le sujet de ce petit livre de 111 pages, le racisme. David Chariandry réussit à écrire un formidable petit livret, touchant et intelligent qui donne à réfléchir encore et encore non seulement sur le racisme, mais aussi sur ce qui sépare des groupes humains, tous humains, certains puissants et abusant de cette force de manière violente. Puissance basée sur un sentiment de supériorité dont on se demande bien d’où il vient tout comme sa légitimité auto-proclamée. C’est avec de beaux exemples et une belle vision que l’auteur parle à sa fille, sans pourtant lui cacher que rien n’est jamais gagné

« S’il y a quoi que ce soit à apprendre de l’histoire de nos ancêtres, c’est qu’on doit se respecter et se protéger soi-même; qu’on doit exiger non seulement la justice, mais la joie; qu’on doit voir, véritablement voir, la vulnérabilité, la créativité et l’immuable beauté des autres. « 

Je sors de cette lecture très impressionnée par le talent de cet homme qui raconte, explique à sa fille de 13 ans son histoire, celle de sa famille, celle de tous ceux qui comme lui n’ont pas la bonne couleur, pas la bonne forme des yeux, pas le cheveux adéquat, pas le même mode de vie et surtout sont ainsi pas au bon endroit.

« Se faire insulter a des conséquences; qu’on soit un « nègre » ou un « Paki », qu’on soit un « Chinetoque » ou une « salope’, ou un « pédé », ou un « gros lard » ou un « minable », ou tout autre mot qui n’est ni équivalent, ni interchangeable. Néanmoins, même dans le silence de cette page, et dans mon effort pour être honnête et protecteur aujourd’hui, ils blessent et sont pleins de sous-entendus. Ils ont un effet néfaste sur la personnalité. »

Quelle finesse, quelle intelligence ! Comme dit en 4ème de couverture, « pas de hargne » pour parler de son expérience d’enfant, puis de jeune homme, époux, père,…mais une grande justesse, et un récit dans lequel il met une infinie tendresse dans sa parole à sa fille. C’est aussi un hommage à ses parents, gens simples mais qu’il admire et aime profondément, on le sent bien. Et ce à quoi ils lui ont permis d’accéder, l’université:

« Je connais beaucoup de privilégiés qui prétendent qu’un diplôme en sciences humaines n’a aucune valeur « pratique ». Pour ces gens, semble-t-il, réfléchir ou lire abondamment sur la signification de l’humain ne présente guère d’intérêt. À l’inverse, j’ai rarement entendu ces affirmations désobligeantes chez les travailleurs comme mes parents qui, eux, ne sont jamais allés à l’université – des gens dont la nature humaine n’est pas automatiquement considérée comme allant de soi, et qui savent ce qu’on ressent quand on est relégué, sur un simple regard, à une vie de strictes « questions pratiques ». Je sais, personnellement à présent, que les universités ne sont qu’un aspect de la société dans son ensemble et reproduisent malheureusement ses multiples problèmes. Mais je sais aussi que ce n’est que grâce à mes cours à l’université que j’ai rencontré de nouveaux univers. »

David Chariandy vit au Canada où il a grandi, ses parents de Trinidad ont immigré dans les années 60, la mère d’abord comme employée de maison – ceci lui permettant d’échapper aux restrictions de l’immigration ( ça en dit, des choses ! ), puis elle se porta garante de son époux qui put la rejoindre, à Toronto. Là encore, parlant du Canada, on comprend qu’il y a un avant et un maintenant, avec la même tendance qu’en Europe à se méfier voire rejeter l’autre, celui qui vient d’ailleurs – et dont le Canada, soit dit en passant à extrêmement besoin – , ces Canadiens même dont les ancêtres arrivèrent un jour sur ces terres et qui les pensant à eux les arrachèrent violemment au peuples natifs qui ne leur semblaient pas des hommes sans doute. David Chariandy parle aussi de ça, des terres non cédées mais prises quand même…Une colonisation quoi, avec des semblants de discussion. Une tromperie, une spoliation favorisées par des langages et une pensée si différentes, divergentes. Il parle de sa famille à lui et de celle de son épouse, venue de la grande bourgeoisie canadienne. Une scène très touchante, la rencontre entre les deux familles avant le mariage, à table avec les arrière-grands-parents:

« C’était une chose de rencontrer ce genre d’invités […] . C’en était tout une autre de se retrouver coincé à une table en compagnie de deux vieillards de quatre-vingt-dix ans qui étaient déjà adultes quand la ségrégation raciale n’était pas seulement une habitude ancrée, mais était encore régie par la loi dans certaines régions du Canada. Je me suis donc préparé à affronter des conversations à sens unique portant sur les ancêtres et la « tolérance » vertueuse. Mais quand je me suis trouvé assis à côté de ton arrière-grand-mère, elle m’a simplement demandé: « Que lis-tu en ce moment? » »

Je trouve ce livre exemplaire par le ton, par l’écriture belle et sensible toute au profit du propos, le servant avec intelligence, tendresse et lucidité. C’est l’expression d’un amour infini d’un père pour sa fille, un amour qui donne tout et ne cache rien. Magnifique d’un bout à l’autre.

« Tu étais si petite. Tu ne criais même pas. N’étais-tu pas censé crier? N’allais -tu pas t’annoncer? « Garçon ou fille? »m’avait demandé le médecin. Maintenant tu énonces tes propres vérités et tu vas continuer à trouver les modes d’expression qui font honneur à ton corps, à ton expérience et à ton histoire, chacun de ces codes est un don et aucun d’eux n’est véritablement égal à la force sacrée qui t’habite.

Mais en cet instant, tu n’étais qu’une petite chose mouillée aux yeux écarquillés. Douloureusement humaine. Et en cet instant, j’ai fait la seule chose qu’un père pouvait faire. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai écouté. »

 

Entretien avec Anne-Sophie Subilia, à propos de « Neiges intérieures »

Bonjour Anne-Sophie,

Et avant tout, merci d’avoir accepté cet échange à propos de ce petit livre qui pour moi ouvre 2020 avec grâce, intelligence, poésie et néanmoins une certaine noirceur dans cet univers blanc.

S : Le cercle arctique est me semble-t-il, le lieu parfait pour situer une confrontation, plusieurs confrontations. La première est celle entre l’être humain et la nature, celle qu’il ne connaît pas. La narratrice, diariste, oscille entre émerveillement et crainte. Votre choix du cercle arctique est simplement parfait à cause du dénuement et du grand contraste avec les lieux de vie humains. L’habitat recensé est toujours à l’abandon, ce qui a bien sûr un sens dans votre sujet. Parlez-moi du choix géographique, ce qui l’a motivé .

A-S : Neiges intérieures découle d’un voyage que j’ai pu faire dans le Grand Nord en été 2018. Il s’agit au départ d’une résidence d’artistes à bord du voilier Knut, de l’association Marémotrice. J’ai embarqué avec deux compagnons artistes, Rudy Decelière, artiste sonore, et Jean-Louis Johannides, comédien et metteur en scène dont les créations scéniques ont souvent pour sujet le Grand Nord. Nous avons passé un peu plus d’un mois sur ce voilier en mer du Groenland, en longeant la côte ouest de l’île depuis Upernavik jusqu’à Nuuk, la capitale. Notre objectif était de revenir avec une performance dans nos bagages et de la monter dans les quatre théâtres qui avaient accepté d’être nos partenaires.
Le choix de l’Arctique est donc en premier lieu lié à ce projet collectif, qui a abouti à
Hyperborée, une création entre la performance et le film.
Je ne connaissais pas la toundra, mais je nourris depuis de nombreuses années une passion pour la haute montagne qui, par certains aspects, lui ressemble. Je suis attirée par le monde minéral et les glaciers. Je recherche leur compagnie silencieuse, leur dimension élémentaire.

S : Parmi les 6 personnages, deux sont des marins habitués aux climats extrêmes, les quatre autres, non. Les deux premiers imposent les règles – ce qui est logique – les autres sont réunis pour la même mission, mais ne se connaissent pas. Votre écriture rend à merveille les tensions entre eux. Avec en prime un bouc émissaire qui semble faire l’unanimité : C. Les personnalités se confrontent et on voit au fil du récit que les jeux peuvent se renverser, changer, subir des crises et des apaisements. Vous les placez sous le regard de la narratrice, comme sous un microscope mais qui ne serait pas toujours bien réglé ; le choix de ne pas nommer les personnes est très intéressant. Que vouliez-vous exprimer par ce choix des initiales qui dépersonnalise cet équipage ?

A-S : Neiges intérieures met en scène les tensions et les agressions diverses qui peuvent avoir cours au sein d’un groupe d’individus confinés dans un espace commun et privés de leur liberté habituelle. Le choix des initiales s’est imposé assez naturellement pour ce texte. Par cette forme d’anonymat, je sentais que j’accentuais le malaise ambiant. L’initiale, ici, participe des inimitiés. Cela produit un effet. Dans Neiges intérieures, je pense que cela participe à générer une ambiance anxiogène, une méfiance des personnages entre eux, jusqu’à cette forme de dépersonnalisation et d’austérité, presque un décharnement des personnages. Pour moi, leur donner un prénom aurait été très artificiel ; je ne le souhaitais pas ; cela ne produisait pas le même effet et ne me convenait pas. Cela me semblait même réducteur. Pour autant, je me suis rendue compte qu’une initiale n’avait rien d’anodin. C’est un signe graphique et un phonème, un élément sonore qui produit un effet. Lire et prononcer la lettre « Z. » n’a pas le même effet que dire « S. », « C. » ou « N. ».
En contraste, trois prénoms vont parcourir le texte : Diana, Martha et Vania, le frère d’âme. Ils ne sont pas sur le bateau, ils sont loin. L’
invocation de cette « triade » a un effet bienfaisant, presque magique, sur la narratrice. Il s’agit d’êtres pour lesquels elle éprouve ce sentiment rare, une affinité naturelle, sans effort ni explication. Il se trouve que là aussi, la scansion rimée de ces trois prénoms peut produire un effet à la lecture.

S : Je voulais évoquer avec vous la place du corps dans cette histoire, mis à mal dans cet espace minuscule du bateau au confort de base, mais aussi au-dehors. Froid, alimentation peu variée, hygiène minimaliste et peu d’intimité. Notre diariste évoque ça de manière prosaïque, parce qu’il n’y a pas d’autre manière de parler de nos fonctions naturelles et ces passages décrivent notre humilité contrainte face à notre corps, nous ramenant à une réalité que nous n’aimons pas. Les doigts gèlent, on fait pipi comme on peut, on a les cheveux sales et on ne sent pas très bon. J’ai admiré cet aspect de l’histoire , indispensable pour rendre le récit parfaitement crédible .

A-S : C’est peut-être une envie rabelaisienne de ma part ! Le souhait d’aborder ces diverses dimensions avec un même intérêt et selon une égalité de traitement, sans gêne ; la volonté d’employer un langage direct pour les choses du corps, les besoins naturels. Ce roman reproduit le journal d’expédition. Or, dans un journal ou un carnet personnel, il me semble que c’est bien cette variation constante qui fait la force du genre. Les rubriques sont très diversifiées ; des notes météorologiques côtoient des observations plus acides sur la vie à bord ou encore des paragraphes contemplatifs, plus poétiques. Ma diariste juxtapose ces matières.
Moi-même, je ne peux pas nier l’intérêt que je porte aux liaisons entre corps et psyché. Aux mondes intimes dont les corps sont parfois le reflet. Pourquoi le corps serait-il relégué au second plan, lui qui se trouve le premier exposé par les conditions du quotidien (et ici, du voyage) ? Sur un bateau, de même qu’en altitude ou lors de certains voyages qui nous engagent physiquement, il y a une certaine prouesse du corps. Un récit de voyage à pied, par exemple, ne fera certainement pas l’impasse sur les altérations et les défis du corps au fil du chemin. Dans
Neiges intérieures, le corps, l’esprit, le monde sensible et intime sont d’autant plus indissociables et solidaires qu’ils ont à faire avec un quotidien très peu familier, qui les mettent à mal. Leur mise à mal ne peut pas aller sans conséquences sur la pensée. Je voulais mettre en scène cette détresse.

S : J’aimerais finir avec la forme et l’écriture de ce livre. Ce journal, est non seulement le récit des jours, du voyage, des paysages et des sentiments, mais aussi une réflexion souvent d’une grande poésie sur les relations humaines, et sur la solitude. Ce qui la motive quand elle est voulue, comment elle survient, comment et pourquoi on la choisit ou la repousse. La solitude intérieure a émergé nettement, parfois floue et indescriptible. Aucun des équipiers durant l’expérience n’a créé de liens durables , la diariste a souffert en silence, comme chacun des autres à un moment donné. Il n’y a pas eu de proximité profonde qui se soit créée. Si elle a découvert en particulier le « jardin secret « de Z., si la fin montre un échange, des émotions fortes, même si ça laisse des traces en chacun, ce sera sans suite . Un peu désespérant, ou bien c’est juste ainsi ? Nous sommes intrinsèquement seuls et devons vivre au mieux avec cette condition ?

A-S : Effectivement, ce livre met en scène des solitudes. Diverses formes de solitude. Il n’est pas question de connivences ni de complicité. Les quelques instants de bien-être partagés ne durent pas. Il y a une vraie violence dans cette absence d’affinités naturelles. Ce livre ne cherche pas à inventer des unions là où il n’y en a pas. Assister à nos solitudes mutuelles peut provoquer un sentiment de compassion, mais cela ne génère pas pour autant un lien.
Cela dit, en abordant les choses ainsi, par contraste, je pense que cela révèle d’autant plus le caractère merveilleux et inouï des vraies connivences naturelles, dont il est question quand la narratrice tombe, stupéfaite et émue, sur un petit ouvrage appartenant au capitaine : le petit traité sur l’amitié de Ralf Waldo Emerson. Mes six personnages se seraient-ils mieux entendus s’ils n’avaient pas été coincés à bord d’un voilier au-delà du cercle polaire ? La question reste ouverte.
Neiges intérieures questionne les conditions d’émergence d’une amitié. À sa manière, c’est aussi un livre sur l’amitié.

S : En lisant, je me suis demandé quel était le regard porté par les autres sur la narratrice, parfois si rude, si sévère voire cruelle avec les autres – en pensée certes, mais pas seulement, en particulier avec C., sa seule congénère femme – On ne peut être sûr qu’elle voit bien et juge bien, non ?

A-S : C’est vrai. Et c’est aussi cela que le texte dit : l’immense subjectivité d’un regard et d’une perception – et sa responsabilité quand il s’agit de rendre compte du réel. C’est quoi le réel ? Ma narratrice-diariste n’écrit pas un journal scientifique ; elle tient son journal personnel, grâce auquel elle trouve un moyen de subsistance ; elle y détaille ce qui l’entoure. Les conditions d’écriture et les états qu’elle traverse ne lui permettent pas d’atteindre une équanimité. C’est vrai que c’est un choix de ma part de reproduire cette subjectivité, qui peut être tout à fait erronée puisqu’elle n’a guère de contradicteurs. Pour autant, j’ai l’impression que les lecteurs peuvent sentir par eux-mêmes comment les autres perçoivent la narratrice et à quel point tout individu échappe, finalement, à la possibilité d’être appréhendé de façon certaine et absolue.

S: Anne-Sophie, je vous remercie d’abord pour ce livre très marquant et pour moi pour avoir pris le temps de me répondre