« Il est temps que je te dise – Lettre à ma fille sur le racisme – David Chariandy – éditions Zoé, traduit par Christine Raguet

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(L’auteur et sa fille de trois ans vont manger un gâteau au chocolat )

…[…] C’était un moment ordinaire. Et une soif ordinaire nous a saisis à cause de la puissante saveur sucrée du gâteau, alors je me suis levé pour aller au robinet le plus proche afin de nous rapporter un verre d’eau à chacun. Une femme était en train de faire la même chose. Elle était bien habillée, léger tailleur d’été crème, discrètement maquillée, avec goût. Nous sommes pratiquement arrivés ensemble au robinet. Par politesse, j’ai marqué un temps d’arrêt et justement ce geste a semblé n’avoir d’autre effet que de l’irriter. Elle a joué des épaules pour passer devant moi et pendant qu’elle remplissait son verre, elle s’est retournée pour expliquer : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici. »

Beaucoup de livres, romans, essais, nouvelles, récits, ont été édités sur le sujet de ce petit livre de 111 pages, le racisme. David Chariandry réussit à écrire un formidable petit livret, touchant et intelligent qui donne à réfléchir encore et encore non seulement sur le racisme, mais aussi sur ce qui sépare des groupes humains, tous humains, certains puissants et abusant de cette force de manière violente. Puissance basée sur un sentiment de supériorité dont on se demande bien d’où il vient tout comme sa légitimité auto-proclamée. C’est avec de beaux exemples et une belle vision que l’auteur parle à sa fille, sans pourtant lui cacher que rien n’est jamais gagné

« S’il y a quoi que ce soit à apprendre de l’histoire de nos ancêtres, c’est qu’on doit se respecter et se protéger soi-même; qu’on doit exiger non seulement la justice, mais la joie; qu’on doit voir, véritablement voir, la vulnérabilité, la créativité et l’immuable beauté des autres. « 

Je sors de cette lecture très impressionnée par le talent de cet homme qui raconte, explique à sa fille de 13 ans son histoire, celle de sa famille, celle de tous ceux qui comme lui n’ont pas la bonne couleur, pas la bonne forme des yeux, pas le cheveux adéquat, pas le même mode de vie et surtout sont ainsi pas au bon endroit.

« Se faire insulter a des conséquences; qu’on soit un « nègre » ou un « Paki », qu’on soit un « Chinetoque » ou une « salope’, ou un « pédé », ou un « gros lard » ou un « minable », ou tout autre mot qui n’est ni équivalent, ni interchangeable. Néanmoins, même dans le silence de cette page, et dans mon effort pour être honnête et protecteur aujourd’hui, ils blessent et sont pleins de sous-entendus. Ils ont un effet néfaste sur la personnalité. »

Quelle finesse, quelle intelligence ! Comme dit en 4ème de couverture, « pas de hargne » pour parler de son expérience d’enfant, puis de jeune homme, époux, père,…mais une grande justesse, et un récit dans lequel il met une infinie tendresse dans sa parole à sa fille. C’est aussi un hommage à ses parents, gens simples mais qu’il admire et aime profondément, on le sent bien. Et ce à quoi ils lui ont permis d’accéder, l’université:

« Je connais beaucoup de privilégiés qui prétendent qu’un diplôme en sciences humaines n’a aucune valeur « pratique ». Pour ces gens, semble-t-il, réfléchir ou lire abondamment sur la signification de l’humain ne présente guère d’intérêt. À l’inverse, j’ai rarement entendu ces affirmations désobligeantes chez les travailleurs comme mes parents qui, eux, ne sont jamais allés à l’université – des gens dont la nature humaine n’est pas automatiquement considérée comme allant de soi, et qui savent ce qu’on ressent quand on est relégué, sur un simple regard, à une vie de strictes « questions pratiques ». Je sais, personnellement à présent, que les universités ne sont qu’un aspect de la société dans son ensemble et reproduisent malheureusement ses multiples problèmes. Mais je sais aussi que ce n’est que grâce à mes cours à l’université que j’ai rencontré de nouveaux univers. »

David Chariandy vit au Canada où il a grandi, ses parents de Trinidad ont immigré dans les années 60, la mère d’abord comme employée de maison – ceci lui permettant d’échapper aux restrictions de l’immigration ( ça en dit, des choses ! ), puis elle se porta garante de son époux qui put la rejoindre, à Toronto. Là encore, parlant du Canada, on comprend qu’il y a un avant et un maintenant, avec la même tendance qu’en Europe à se méfier voire rejeter l’autre, celui qui vient d’ailleurs – et dont le Canada, soit dit en passant à extrêmement besoin – , ces Canadiens même dont les ancêtres arrivèrent un jour sur ces terres et qui les pensant à eux les arrachèrent violemment au peuples natifs qui ne leur semblaient pas des hommes sans doute. David Chariandy parle aussi de ça, des terres non cédées mais prises quand même…Une colonisation quoi, avec des semblants de discussion. Une tromperie, une spoliation favorisées par des langages et une pensée si différentes, divergentes. Il parle de sa famille à lui et de celle de son épouse, venue de la grande bourgeoisie canadienne. Une scène très touchante, la rencontre entre les deux familles avant le mariage, à table avec les arrière-grands-parents:

« C’était une chose de rencontrer ce genre d’invités […] . C’en était tout une autre de se retrouver coincé à une table en compagnie de deux vieillards de quatre-vingt-dix ans qui étaient déjà adultes quand la ségrégation raciale n’était pas seulement une habitude ancrée, mais était encore régie par la loi dans certaines régions du Canada. Je me suis donc préparé à affronter des conversations à sens unique portant sur les ancêtres et la « tolérance » vertueuse. Mais quand je me suis trouvé assis à côté de ton arrière-grand-mère, elle m’a simplement demandé: « Que lis-tu en ce moment? » »

Je trouve ce livre exemplaire par le ton, par l’écriture belle et sensible toute au profit du propos, le servant avec intelligence, tendresse et lucidité. C’est l’expression d’un amour infini d’un père pour sa fille, un amour qui donne tout et ne cache rien. Magnifique d’un bout à l’autre.

« Tu étais si petite. Tu ne criais même pas. N’étais-tu pas censé crier? N’allais -tu pas t’annoncer? « Garçon ou fille? »m’avait demandé le médecin. Maintenant tu énonces tes propres vérités et tu vas continuer à trouver les modes d’expression qui font honneur à ton corps, à ton expérience et à ton histoire, chacun de ces codes est un don et aucun d’eux n’est véritablement égal à la force sacrée qui t’habite.

Mais en cet instant, tu n’étais qu’une petite chose mouillée aux yeux écarquillés. Douloureusement humaine. Et en cet instant, j’ai fait la seule chose qu’un père pouvait faire. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai écouté. »

 

Entretien avec Anne-Sophie Subilia, à propos de « Neiges intérieures »

Bonjour Anne-Sophie,

Et avant tout, merci d’avoir accepté cet échange à propos de ce petit livre qui pour moi ouvre 2020 avec grâce, intelligence, poésie et néanmoins une certaine noirceur dans cet univers blanc.

S : Le cercle arctique est me semble-t-il, le lieu parfait pour situer une confrontation, plusieurs confrontations. La première est celle entre l’être humain et la nature, celle qu’il ne connaît pas. La narratrice, diariste, oscille entre émerveillement et crainte. Votre choix du cercle arctique est simplement parfait à cause du dénuement et du grand contraste avec les lieux de vie humains. L’habitat recensé est toujours à l’abandon, ce qui a bien sûr un sens dans votre sujet. Parlez-moi du choix géographique, ce qui l’a motivé .

A-S : Neiges intérieures découle d’un voyage que j’ai pu faire dans le Grand Nord en été 2018. Il s’agit au départ d’une résidence d’artistes à bord du voilier Knut, de l’association Marémotrice. J’ai embarqué avec deux compagnons artistes, Rudy Decelière, artiste sonore, et Jean-Louis Johannides, comédien et metteur en scène dont les créations scéniques ont souvent pour sujet le Grand Nord. Nous avons passé un peu plus d’un mois sur ce voilier en mer du Groenland, en longeant la côte ouest de l’île depuis Upernavik jusqu’à Nuuk, la capitale. Notre objectif était de revenir avec une performance dans nos bagages et de la monter dans les quatre théâtres qui avaient accepté d’être nos partenaires.
Le choix de l’Arctique est donc en premier lieu lié à ce projet collectif, qui a abouti à
Hyperborée, une création entre la performance et le film.
Je ne connaissais pas la toundra, mais je nourris depuis de nombreuses années une passion pour la haute montagne qui, par certains aspects, lui ressemble. Je suis attirée par le monde minéral et les glaciers. Je recherche leur compagnie silencieuse, leur dimension élémentaire.

S : Parmi les 6 personnages, deux sont des marins habitués aux climats extrêmes, les quatre autres, non. Les deux premiers imposent les règles – ce qui est logique – les autres sont réunis pour la même mission, mais ne se connaissent pas. Votre écriture rend à merveille les tensions entre eux. Avec en prime un bouc émissaire qui semble faire l’unanimité : C. Les personnalités se confrontent et on voit au fil du récit que les jeux peuvent se renverser, changer, subir des crises et des apaisements. Vous les placez sous le regard de la narratrice, comme sous un microscope mais qui ne serait pas toujours bien réglé ; le choix de ne pas nommer les personnes est très intéressant. Que vouliez-vous exprimer par ce choix des initiales qui dépersonnalise cet équipage ?

A-S : Neiges intérieures met en scène les tensions et les agressions diverses qui peuvent avoir cours au sein d’un groupe d’individus confinés dans un espace commun et privés de leur liberté habituelle. Le choix des initiales s’est imposé assez naturellement pour ce texte. Par cette forme d’anonymat, je sentais que j’accentuais le malaise ambiant. L’initiale, ici, participe des inimitiés. Cela produit un effet. Dans Neiges intérieures, je pense que cela participe à générer une ambiance anxiogène, une méfiance des personnages entre eux, jusqu’à cette forme de dépersonnalisation et d’austérité, presque un décharnement des personnages. Pour moi, leur donner un prénom aurait été très artificiel ; je ne le souhaitais pas ; cela ne produisait pas le même effet et ne me convenait pas. Cela me semblait même réducteur. Pour autant, je me suis rendue compte qu’une initiale n’avait rien d’anodin. C’est un signe graphique et un phonème, un élément sonore qui produit un effet. Lire et prononcer la lettre « Z. » n’a pas le même effet que dire « S. », « C. » ou « N. ».
En contraste, trois prénoms vont parcourir le texte : Diana, Martha et Vania, le frère d’âme. Ils ne sont pas sur le bateau, ils sont loin. L’
invocation de cette « triade » a un effet bienfaisant, presque magique, sur la narratrice. Il s’agit d’êtres pour lesquels elle éprouve ce sentiment rare, une affinité naturelle, sans effort ni explication. Il se trouve que là aussi, la scansion rimée de ces trois prénoms peut produire un effet à la lecture.

S : Je voulais évoquer avec vous la place du corps dans cette histoire, mis à mal dans cet espace minuscule du bateau au confort de base, mais aussi au-dehors. Froid, alimentation peu variée, hygiène minimaliste et peu d’intimité. Notre diariste évoque ça de manière prosaïque, parce qu’il n’y a pas d’autre manière de parler de nos fonctions naturelles et ces passages décrivent notre humilité contrainte face à notre corps, nous ramenant à une réalité que nous n’aimons pas. Les doigts gèlent, on fait pipi comme on peut, on a les cheveux sales et on ne sent pas très bon. J’ai admiré cet aspect de l’histoire , indispensable pour rendre le récit parfaitement crédible .

A-S : C’est peut-être une envie rabelaisienne de ma part ! Le souhait d’aborder ces diverses dimensions avec un même intérêt et selon une égalité de traitement, sans gêne ; la volonté d’employer un langage direct pour les choses du corps, les besoins naturels. Ce roman reproduit le journal d’expédition. Or, dans un journal ou un carnet personnel, il me semble que c’est bien cette variation constante qui fait la force du genre. Les rubriques sont très diversifiées ; des notes météorologiques côtoient des observations plus acides sur la vie à bord ou encore des paragraphes contemplatifs, plus poétiques. Ma diariste juxtapose ces matières.
Moi-même, je ne peux pas nier l’intérêt que je porte aux liaisons entre corps et psyché. Aux mondes intimes dont les corps sont parfois le reflet. Pourquoi le corps serait-il relégué au second plan, lui qui se trouve le premier exposé par les conditions du quotidien (et ici, du voyage) ? Sur un bateau, de même qu’en altitude ou lors de certains voyages qui nous engagent physiquement, il y a une certaine prouesse du corps. Un récit de voyage à pied, par exemple, ne fera certainement pas l’impasse sur les altérations et les défis du corps au fil du chemin. Dans
Neiges intérieures, le corps, l’esprit, le monde sensible et intime sont d’autant plus indissociables et solidaires qu’ils ont à faire avec un quotidien très peu familier, qui les mettent à mal. Leur mise à mal ne peut pas aller sans conséquences sur la pensée. Je voulais mettre en scène cette détresse.

S : J’aimerais finir avec la forme et l’écriture de ce livre. Ce journal, est non seulement le récit des jours, du voyage, des paysages et des sentiments, mais aussi une réflexion souvent d’une grande poésie sur les relations humaines, et sur la solitude. Ce qui la motive quand elle est voulue, comment elle survient, comment et pourquoi on la choisit ou la repousse. La solitude intérieure a émergé nettement, parfois floue et indescriptible. Aucun des équipiers durant l’expérience n’a créé de liens durables , la diariste a souffert en silence, comme chacun des autres à un moment donné. Il n’y a pas eu de proximité profonde qui se soit créée. Si elle a découvert en particulier le « jardin secret « de Z., si la fin montre un échange, des émotions fortes, même si ça laisse des traces en chacun, ce sera sans suite . Un peu désespérant, ou bien c’est juste ainsi ? Nous sommes intrinsèquement seuls et devons vivre au mieux avec cette condition ?

A-S : Effectivement, ce livre met en scène des solitudes. Diverses formes de solitude. Il n’est pas question de connivences ni de complicité. Les quelques instants de bien-être partagés ne durent pas. Il y a une vraie violence dans cette absence d’affinités naturelles. Ce livre ne cherche pas à inventer des unions là où il n’y en a pas. Assister à nos solitudes mutuelles peut provoquer un sentiment de compassion, mais cela ne génère pas pour autant un lien.
Cela dit, en abordant les choses ainsi, par contraste, je pense que cela révèle d’autant plus le caractère merveilleux et inouï des vraies connivences naturelles, dont il est question quand la narratrice tombe, stupéfaite et émue, sur un petit ouvrage appartenant au capitaine : le petit traité sur l’amitié de Ralf Waldo Emerson. Mes six personnages se seraient-ils mieux entendus s’ils n’avaient pas été coincés à bord d’un voilier au-delà du cercle polaire ? La question reste ouverte.
Neiges intérieures questionne les conditions d’émergence d’une amitié. À sa manière, c’est aussi un livre sur l’amitié.

S : En lisant, je me suis demandé quel était le regard porté par les autres sur la narratrice, parfois si rude, si sévère voire cruelle avec les autres – en pensée certes, mais pas seulement, en particulier avec C., sa seule congénère femme – On ne peut être sûr qu’elle voit bien et juge bien, non ?

A-S : C’est vrai. Et c’est aussi cela que le texte dit : l’immense subjectivité d’un regard et d’une perception – et sa responsabilité quand il s’agit de rendre compte du réel. C’est quoi le réel ? Ma narratrice-diariste n’écrit pas un journal scientifique ; elle tient son journal personnel, grâce auquel elle trouve un moyen de subsistance ; elle y détaille ce qui l’entoure. Les conditions d’écriture et les états qu’elle traverse ne lui permettent pas d’atteindre une équanimité. C’est vrai que c’est un choix de ma part de reproduire cette subjectivité, qui peut être tout à fait erronée puisqu’elle n’a guère de contradicteurs. Pour autant, j’ai l’impression que les lecteurs peuvent sentir par eux-mêmes comment les autres perçoivent la narratrice et à quel point tout individu échappe, finalement, à la possibilité d’être appréhendé de façon certaine et absolue.

S: Anne-Sophie, je vous remercie d’abord pour ce livre très marquant et pour moi pour avoir pris le temps de me répondre

« Neiges intérieures »- Anne-Sophie Subilia- Editions Zoé


 » Premier cahier
Courir

Le bruit d’un torrent près des tempes
le bruit du vent dans le cou
je suis seule
pour un moment
j’écris mal et vite
dans ma tête il y a un bourdonnement de corde tendue
je ne comprends pas ce que c’est
si c’est positif ou négatif
peut-être un reste d’excitation.
Pour le moment, rien ne me rassure ici, le paysage m’est hostile.

Je le repousse depuis notre arrivée.
Je vais courir chaque fois que c’est possible.
Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire.
J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme.
Ce n’était pas prévu. »

Très belle et étonnante découverte que cette jeune auteure suisse qui avec beaucoup de poésie et de caractère raconte une aventure humaine collective et

individuelle. Les deux. Et c’est là que ces notions – collectif vs individu – se rencontrent, s’enrichissent ou se repoussent.

« N. dit que pour lui, le seul moment où il peut vraiment se retrouver avec lui-même, c’est la nuit. Le reste du temps on est soumis à nos présences. Il faut aimer ça sinon on est foutus. Alors courir est utile. Si je reste immobile, il se peut que je me retrouve ensevelie sous tout ce qui provient des autres. On vit les uns sur les autres comme dans une navette spatiale. Et le paradoxe, c’est cette immensité dans laquelle nous flottons. »

Voici un livre court mais dont la thématique est passionnante et envisagée sous de nombreux angles, comme une expérimentation. On peut lire ce texte comme un roman d’aventure, oui, ça l’est. Mais il faut y ajouter en son cœur une réflexion intense sur la cohabitation en milieu clos, en milieu étranger, extrême, les notions de « dehors » et de « dedans » dans toutes leurs possibilités, l’idée de solitude, la relation à son corps et à celui des autres, le corps dans toute sa crudité, sa concrétude, il me semble bien que ce soit le terme juste.

« C. me confie qu’elle souffre de ne pas laver ses cheveux.
Ils sentent le rance. Je la comprends, les miens me répugnent.
Elle propose qu’on s’entraide.
Sur le pont elle a tout préparé. Les bassines, la bouilloire, nos serviettes, un flacon de shampoing.
Elle s’occupe de ma tête.
Mes crins ne la rebutent pas, je crois.
Elle verse encore un peu d’eau chaude et continue.
Est-ce qu’on m’a déjà lavé les cheveux gratuitement? Je n’ai pas de souvenir.
Je cache mon émotion, le dos tourné je dis « merci tu fais ça bien ».
Je compresse le reste de la gratitude à l’intérieur, et mes carences affectives, qui me font honte.
Mais elle a dû sentir que j’étais émue, parce qu’elle a dit qu’elle pourrait finir seule si je préférais rentrer me mettre près du poêle.
Maintenant je suis coincée dans ce lien. »

Enfin, notre place dans l’élément naturel, nos interactions avec le monde et ce qui en résulte ou pas. Ici, elle court:

« Enfin la terre.
C’est entre chien et loup qu’on débarque et qu’on s’éparpille.
Rendez-vous dans une heure au zodiac.
Je tangue, petite ivresse terrestre.
La gorge ne se desserre pas tant qu’il me reste de la force dan se corps. Je cours. Il faut parfois des kilomètres. Les hormones arriveront peu à peu, je les fabrique et je les attends, elles savent que je les attends. Elles viennent, les endorphines. Je peux ralentir.
Deux parois de granit se dressent de part et d’autre de mon corps.
Je m’accroupis.
La pierre vibre autour de moi.
Je connais ce bruit. Grincements suraigus, enfouis, typiques des greniers. Chez nous ce sont les chauves-souris. Mais ici?[…]
Le début de la nuit s’accroche à la pierre et des étoiles arrivent.
J’entends les voix des camarades, des paroles qui sautent, des éclats.
Sous la voûte céleste, le plus inquiétant parfois ce sont les humains entre eux.
Et puis de nouveau l’isolement. Les grincements. Le vent dans les fissures.
Il fait bon chaud dans ma combinaison.
Je n’ai plus de motifs de bataille, plus besoin de me montrer victorieuse. Rien ne peut m’atteindre.
J’ai tellement sommeil. »

La magie des paysages a son pendant en hostilité pour l’être humain, qui a ici un impératif : s’adapter et rester humble. Ce livre est profond, et m’a profondément touchée, faisant écho à des sensations et émotions ressenties parfois.

« Cette nuit un morceau de glace a heurté le bateau. Je le note parce que plus nous avancerons, plus nous aurons de la glace. Heureusement il n’y a pas eu de dégâts, mais nous allons devoir veiller à tour de rôle. C’est mon tour. Je n’ai rien dit pour mes doigts. Écrire me fait mal, mais me tient chaud. Et aussi parce que j’ai réfléchi. Je crois que si je devais décrire les aurores boréales, je dirais qu’elles ressemblent à des flammes au ralenti. Leur danse aléatoire me fait penser aux flammes. C’est émouvant, je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce que c’est inhabituel, éphémère, et qu’il n’y a pas de geste humain pour décider de les produire. »

J’ai été captivée en lisant ces quatre carnets écrits par une des deux femmes présentes sur Artémis, voilier d’aluminium équipé pour étudier le territoire du cercle polaire arctique, dans un voyage de 40 jours. Elle inventorie les constructions repérées pendant le périple. Avec elle l’autre femme, C., et deux hommes N.et S.; ces quatre-là sont des architectes paysagistes en mission d’étude, et les deux autres sont Z. le capitaine et T. son second.

« Chute de tension
C’est arrivé à C. ce matin.
Nous la portons sur la banquette et nous lui faisons boire du thé sucré.
Elle me sourit, triste.
Après ça je prends mes distances.
C. se sent à part. Elle a besoin d’amitié.
Je n’arrive pas à la lui donner, je sens une résistance difficile à expliquer. J’aimerais la voir encore un peu souffrir et s’enlaidir, qu’ils la châtient. Ça me rassure sur ma propre place dans la communauté.
Aussi je trouverais normal qu’elle se donne la peine de gagner son estime. Comment, je ne sais pas.
Bilan rapide: j’ai envie de cajoler N. et S., qui ne veulent pas et je n’ai pas envie de consoler C., qui le demande.
J’ai mes cruautés.
Ça ne se voit pas, je ne laisse rien transparaître.
Tenir ce journal, c’est mon autre bouclier.
Peut-être qu’un jour je me ferai très mal, je me blesserai.
Ce sera la monnaie de ma pièce.
Je n’arrive pas à être vertueuse.
Les montagnes brillent sous leur demi-cape de neige.
Les montagnes, encore elles.
Elles vont me faire pleurer. »

L’initiale tient à distance et fait très bien ressortir le côté expérimentation scientifique ( qui n’est pas celle menée par les personnages ) de ce récit, évitant une trop forte personnalisation, tout comme il y a peu de détails physiques, plutôt des esquisses. C’est plutôt au caractère qu’on est confronté, que chacun est confronté. À celui des autres, la narratrice au sien propre et tous à celui de l’environnement.

« Ce n’était pas un ancien campement ni une cité lacustre, on pourrait donc penser que la matinée n’a servi à rien. Pourtant je me souviendrai. J’ai noté sa position géographique. Je m’y suis sentie à mon aise. Sans doute une question d’échelle et de reflets. Les joncs dans l’eau miroir. C’était à taille humaine et moins minéral.
Un lieu qui devrait continuer d’exister pour lui-même. Ça m’arrive de penser des choses comme ça, là où c’est le plus beau. Qu’il ne faudrait pas d’habitations, de mémoire, de maladie. Je ne peux pas en parler. Les camarades me gronderaient, je risquerais de baisser dans leur estime. Mais je ne peux pas nier que ces instants me détournent de notre métier de bâtisseurs. »

Louvoyant ainsi au milieu des glaces, en quête d’habitats locaux, entre les icebergs et les eaux, sur les restes de banquise, notre narratrice parfois s’évade et court sur la mousse quand il y en a. Et puis elle fait du pain, elle pétrit quand C. dessine. Elle – je l’appelle « elle » – va progresser en trois cahiers, trouvant de l’assurance sur certaines choses et en perdant sur d’autres, fragilisée, mais vivante, lucide, et surtout extrêmement fine observatrice. Parfois cruelle, parfois démunie dans le jeu collectif et dans sa solitude, celle de sa pensée qu’elle ne partage avec personne. Au quatrième cahier:

« Mon goût de l’indiscipline augmente. Je n’ai plus peur du paysage. Je marche longtemps sans prévenir. Sans plus courir. « 

 

© Anne-Sophie Subilia

© Anne-Sophie Subilia

Elle sait lire les regards, les attitudes corporelles, elle scrute. Mais voit – elle bien et voit-elle juste? Vous savez quoi ? J’aimerais beaucoup savoir comment chacun des autres l’envisage.

« N. ne parle plus depuis hier. Ce n’est pas normal. Il se claquemure dans le silence.On ne peut rien faire, son visage nous chasse. Il passe son temps sur le pont tout seul. Il est celui qui a le plus changé parce qu’il est celui qui s’expose le plus. Sa barbe grimpe sur la moitié de son visage. Ses yeux verts se sont enfoncés au milieu des cernes, des larmes coulent dans les plis de sa peau. Ce sont des yeux d’annonce, asiles de songe et de voyance. Comme certains enfants quand ils se mettent à fixer quelque chose qu’ils sont les seuls à voir. Il se tient à l’étai quand le génois est enroulé, sinon, patatras. Je m’inquiète de sa pâleur, mais je le lui cache. Il a horreur de nos excès de sollicitude. Quand on navigue, il se tient d’une main et laisse l’autre pendre, on dirait que son corps flotte, mais parfois son expression me trouble et me contamine: il semble en état d’absorption comme si la mer allait bientôt l’avaler. La mer c’est ce qu’il aime le plus au monde. Il ne porte aucun masque, il a le visage obscure d’un marin. »

Outre l’aventure de recherche, outre l’aventure humaine, outre la vision de ces contrées glacées mais vivantes, Anne-Sophie Subilia nous offre un livre à mon sens souvent philosophique et d’une grande poésie, dans une très belle écriture qui évoque le souffle court que peut provoquer le froid, l’économie de mouvements que génère l’étroitesse du bateau et la sobriété de parole que crée une grande et longue promiscuité. Elle s’immisce en secret dans les espaces privés des autres à la fin du livre, ici celui de Z. dont je ne vous livre que quelques phrases:

« C’était un kaléidoscope, le monde tenait dans le cabinet. Pas d’alcool, pas de drogue (manifeste ), mais un coffret en chêne sanglé de fer comme écrin des ses ouvrages en papier bible, et du roman qu’il faisait lire à S.
C’était sa chambre d’utopie, son secrétaire. À lui seul, cet espace faisait voler en éclat tout ce que je croyais connaître de Z.
Les objets semblaient habitués à traverser la houle, le capitaine avait vissé, cloué, scellé ce qu’il pouvait aux parois, le reste il le laissait s’embrouiller au-dessus d’un tabouret. En approchant mon nez, je retrouvais cette fragrance de patchouli que j’avais cru déceler chez lui de façon fugitive, comme évadée par-delà l’odeur plus acide du marin. »

Le vocabulaire est soigneusement choisi, rien n’est au hasard. Vraiment splendide. Je suis admirative !

J’ai adoré ce livre qui trotte encore dans mon esprit depuis sa lecture il y a quelques semaines. Je ne savais pas trop par quel bout vous en parler; car c’est un livre de silence aussi.

Très intéressant, CE LIEN

Un texte magnifique à découvrir, un gros coup de cœur ! Demain, Anne-Sophie Subilia répond à quelques questions.

« Le graveur » – Bronwyn Law-Viljoen – éditions Zoé/ Ecrits d’ailleurs, traduit par Elisabeth Gilles

« Décembre 2005

J’ai peur qu’il n’y ait plus rien à dessiner. Voilà des mois maintenant que ce sentiment va et vient, il s’éloigne quand je suis dans l’atelier mais s’approche à pas de loup lorsque je suis dans la maison, au jardin, ou en route pour faire des courses. Parfois, au lieu d’arriver tout doucement, il me saute littéralement dessus dans un mouvement semblable à celui d’une voile qui se déploie soudain sous l’effet d’un vent violent, avec un claquement sec de la toile, et il me fait sursauter. Lorsque cela se produit, j’essaie de penser à des lignes, à des ombres, à la perspective, à des formes, ou je m’efforce de faire apparaître les images entières que je vois lorsque je ferme les yeux. Elles semblent avoir toujours été présentes à mon esprit, complètes, saccadées comme celles d’un film. »

Une lecture à des lieues de ce que j’ai lu précédemment, par une auteure sud-africaine. Chez Zoé, j’avais lu déjà « La voisine », par une femme sud-africaine elle aussi, et j’avais beaucoup aimé.

Surprise, intéressée et séduite par ce roman choral et touchée par ce personnage lunaire, un grand homme mince, maigre même, distrait souvent, et qui vit intérieurement de façon intense. Le récit se déroule sur 40 ans, par bonds en avant ou en arrière et March Halberg, lui, fait du taï -chi en pyjama dans le jardin de sa maison à Johannesburg. Dit comme ça, ça parait drôle; ça ne l’est pas. Mais c’est émouvant. Si ce personnage qui passe le plus clair de son temps dans son atelier de graveur amène un sourire sur les lèvres avec ses étourderies, c’est un sourire plus affectueux et compassionnel qu’autre chose. Car au fil des pages et des voix, on va comprendre qui est March, rêveur peut-être, oui, mais pour moi, c’est un homme empli d’un profond chagrin amoureux, un homme qui vit plus dans son monde que dans le monde. Sa distraction est un retrait, dans cette société encore sous le règne de la ségrégation, March vit dans une résidence fermée, et c’est toute une affaire pour laisser passer Stephen, son jardinier. Sa vie est essentiellement emplie de femmes qui à tour de rôle vont nous apprendre plus sur l’histoire de March. Il y a Ann, sa mère, Théa, une véritable amie mais aussi l’amour inaccompli de sa vie, source de son chagrin, c’est Théa qui va prendre soin de March, veillant sur lui et sur son œuvre, sur lui si distrait, un amour chaste mais intense, infini.

« Mon Dieu, je me comporte comme un adolescent amoureux! Troublé à la pensée de la femme que je connais depuis trente- quatre ans, qui ne me réserve plus aucune surprise mais dont la présence agite la mare quasi stagnante de ma vie comme une grosse pierre qui projette ses éclaboussures. Qui fait lentement remonter à la surface tout ce qui se décompose au fond et finit par former un nuage dense où je me débats en crachotant. Comme si je venais juste de comprendre que je pouvais respirer. »

 

Il y a Helena, galeriste ( j’aime beaucoup Helena et puis Stephen, professeur de lettres exilé du Zimbabwe, et qui sera le jardinier de March et finalement un peu plus que ça, un début d’ami pour cet homme solitaire. Stephen, séparé de son épouse Jestina.

« Je pensais à Jestina aussi, dans notre petite maison, et au feu dans le poêle, qui en ce moment devait brûler au ralenti. J’étais parti si loin d’elle pour me retrouver dans un lieu où j’attendais un seul mot qui changerait ma situation. À quoi en étais-je réduis. La colère me portait un peu et certains jours je l’entretenais comme la flamme d’une chandelle, la protégeais mentalement de la main et la regardais vaciller et crépiter. Mais elle était menaçante aussi et je la maintenais à distance autant que je le pouvais. pour pouvoir continuer et trouver le moyen de rentrer. »

Une autre femme intervient dans l’histoire, c’est Jane, la sœur morte jeune et brutalement, aimée tendrement par son frère.

Donc March est graveur. C’est l’occasion de nombreuses pages merveilleuses sur cet art; j’ai appris beaucoup de choses sur les procédés, mais jamais on n’est là dans la pure description technique, parce que c’est March qui opère et March n’est pas un homme ordinaire. March est un artiste prolifique, qui grave, imprime, grave et imprime encore, cherchant la perfection. Et sa maison est absolument débordante de ces gravures, des épais papiers où l’imaginaire et les obsessions de March s’affichent , une pléthore d’œuvres.

Théa, à la mort de March, va entreprendre le grand tri et le grand référencement de l’œuvre de son cher ami. Elle se fera aider par Helena qui va ainsi entrer avec une certaine stupéfaction dans cette œuvre incalculable, signée ou pas, dans l’univers mental de March et de ses personnages à l’allure de grands oiseaux – comme lui – ses femmes à chapeau, longues, élancées, de toutes ces créatures qui on le comprend ont hanté l’artiste.

« Cela la rongeait, ce sentiment de responsabilité ou peut-être le fait de se sentir obligée de rester dans cette maison vide pour y trier les choses accumulées par quelqu’un d’autre au cours de sa vie. Les promesses faites aux morts.C’était ce qu’elle avait reçu en héritage, elle y faisait face comme un boxeur qui crache son sang mêlé d’eau, refusant de s’effondrer, et elle se demandait s’il se trouvait quelqu’un dans son coin du ring. »

Mais c’est Helena qui devra porter cette œuvre au public; alors elle observe, après la mort de March qu’elle n’a pas connu, l’atelier dans ses moindres détails, elle refait l’histoire de cette somme d’heures, d’années à dessiner, graver, encrer, imprimer. En véritable connaisseuse, elle envisage March à travers son atelier, et ses outils et les traces de son travail:

« March a passé sa vie seul dans l’atelier, sans personne à ses côtés lorsqu’il ôtait une gravure de la presse. Il était artiste et graveur. Je n’avais pas encore regardé ses images de près, j’ignorais donc quel type de graveur il était – minutieux ou indifférent -, ce qui lui importait dans le résultat final, comment il traitait le papier, s’il visait à la reproduction parfaite d’un tirage à l’autre pour une même édition. Ses outils étaient usés mais il en avait pris soin, j’imagine que c’était un signe. »

Bien difficile d’écrire là-dessus. L’écriture est belle, bien rythmée et rend à merveille les ambiances. Dans les retours vers le passé, on assiste à des funérailles, avec Stephen on revient dans le monde réel du contrôle des papiers, des laisser-passer et de l’exil, avec Théa et son tempérament vif, on comprend l’amour que March lui porte sa vie durant…et on comprend quels furent les chagrins de March, on comprend mieux les relations de cet homme aux femmes de sa vie, et le cœur de sa vie, la gravure. Peut-être aussi que Stephen aura été un changement dans la vie de March, buvant le thé et discutant poésie; March semble à ces moments se réveiller de ses brumes, et ce sont de très beaux passages ( chapitre 22 – juillet 2006, Stephen ).

J’insiste tout de même sur l’univers de cet atelier de gravure, impressionnant par son côté très technique, mais par là même le talent de l’auteure à rendre la poésie de ce travail sans nous ennuyer. La technique est alors partie de la magie et personnellement je suis admirative des savoir-faire manuels, artisanaux. En cela ce livre m’a enchantée. 

« Les actes nécessaires à l’apparition de mon dessin n’ont rien d’original. Ils sont répétition, habitude et mémoire corporelle de comment se fait une gravure. Chaque matin, lorsque j’entre à l’atelier, j’en reviens à cette série de petites actions qui m’absorbent. Elles me trahissent rarement. Seul un faux mouvement de la main, un excès d’essuyage ici ou là, ou le fait d’oublier de régler la pression sur le plateau peut conduire à un ratage quelconque mais rien qui ne puisse être arrangé avec un deuxième essai. Je jette une gravure trop pâle, je recommence et, tout en appliquant l’encre sur la plaque, je prends ma respiration et dans cette respiration il y a l’excitation de ce qui va advenir. »

Enchantée par la lumière qui émane de ce livre, la beauté et l’amour de l’art, la délicatesse de l’écriture, la tendresse qu’on perçoit de l’auteure pour ses personnages. Comme le dit la 4ème de couverture, « des pages lumineuses sur l’art de la gravure », mais je dirais aussi que si on sait peu ou rien de cet art et qu’on est un peu curieux on a tout à gagner ici.

Les illustrations ici sont des œuvres et des artistes dont il est question dans le roman.

Ce fut une belle lecture apaisante, douce et poétique.

« La voisine » – Yewande Omotoso – ZOE/Écrits d’ailleurs, traduit par Christine Rague

« Hortensia prit l’habitude de marcher quand Peter tomba malade. Non pas au début, mais plus tard, quand son état s’aggrava, qu’il fut cloué au lit. C’était un mercredi. Elle s’en souvenait, parce que Bassey, le cuisinier, ne venait pas le mercredi, et qu’il y avait des médaillons d’agneau dans un tupperware au frigo, à faire réchauffer au four à convection et à manger avec des légumes- racines rôtis, arrosés d’huile d’olive. Mais elle n’avait pas faim. La maison lui paraissait petite, ce qui semblait impossible pour un logement de six chambres. pourtant c’était le cas.

« Je sors », avait hurlé Hortensia depuis l’escalier. »

Voici un roman qui m’a beaucoup plu, une lecture qui a été très différente des romans noirs précédents. Souvent drôle, c’est l’histoire de deux vieilles dames au caractère bien trempé.

Mais ce serait un peu léger si cette histoire ne se déroulait pas au Cap en Afrique du Sud, dans un quartier très chic, dans Katterijn Avenue.

Je vous présente Marion, blanche et architecte brillante. Elle habite au n°12 de l’avenue et a conçu la maison voisine de la sienne, au n° 10. C’est là que ça se gâte, car au 10 vit Hortensia, noire et connue jusqu’au Danemark pour ses talents dans le design en particulier de tissus.

Et donc, bien que noire elle vit dans cette maison luxueuse, immense. Elle est la seule femme noire résidente du quartier. Toutes les autres y font office de domestiques et en sortent leurs tâches accomplies. Hortensia vit ici car elle a épousé un blanc, Peter, rencontré alors qu’elle faisait ses études à Londres. Voici en résumé le départ de ce roman qui sous des airs légers dit bien des choses ; d’une part sur les femmes en général, sur les différences selon que l’on soit blanche ou noire, riche ou pauvre,…et en Afrique du Sud, ou l’histoire rôde partout, vieilles rancœurs mal éteintes, vieux litiges perdurant, et mentalités encore sclérosées.

« Après leur arrivée en Afrique du Sud, Hortensia s’était tournée vers Peter pour lui dire: cet endroit ne va pas bien. Le pays? avait-il demandé et elle avait confirmé de la tête. Et les gens. Les meilleurs savent qu’ils sont malades et ils essaient divers remèdes. Certains savent, mais n’agissent pas. Et le spires pensent qu’ils vont bien, qu’ils n’ont besoin de rien.

Bien entendu, elle-même n’était pas bien depuis des années. Et elle n’avait eu ni la force, ni le désir, ni le moindre sens des responsabilités pour engager un processus de guérison en elle-même ou chez les autres. Pas à l’époque et pas maintenant. »

Ici pas de discours, mais un affrontement entre deux fortes têtes. Quoi que…Il s’avère que Marion a beaucoup de « principes » et de choses qui la choquent, mais pas si mauvais caractère que ça. Par contre Hortensia est réellement une femme avec un caractère coriace -ce qu’on peut tout à fait bien comprendre, en découvrant la vie de sa famille évidemment. En tous cas, c’est bien vu de ne pas faire de la blanche la plus détestable. L’écriture fait en sorte qu’on reste en retrait côté sentiments, on lit avec amusement plutôt, on ne prend pas parti ( sauf en ce qui me concerne avec Agnes ) et se déroulent les vies, les voyages, les exils, les pertes, les chagrins, finalement pas tant de joies ou de grand bonheurs que ça. L’histoire de l’Afrique du Sud défile elle aussi à travers ces deux maisons et ces deux femmes.

Au fil des pages, après que Max, l’époux de Marion, décède en lui laissant des dettes phénoménales, on va donc découvrir les vies respectives de ces vieilles héroïnes. C’est intéressant parce qu’on peine à croire qu’elles aient passé les 80 ans, l’auteure nous fait entrer plutôt dans leur cerveau et leurs idées que dans leur corps. Ceci avec vraiment beaucoup de finesse arrivera au fur et à mesure que les relations entre Marion et Hortensia vont évoluer. Car d’une haine cordiale, elles vont passer à une sorte de tolérance rouspéteuse, en particulier pour Hortensia qui des deux est la plus « mal léchée », puis à une cohabitation par la force des choses et un événement dont Hortensia se sent responsable. Elle fera donc preuve de mansuétude en proposant à Marion une chambre chez elle. On pourrait réduire Marion à une bourgeoise coincée, rigide et stupide en lisant ça :

« Marion se réveilla un matin face à une Noire, aux cheveux courts grisonnants, pratiquement sans poitrine et maigrichonne, en train de diriger un orchestre de déménageurs avec des mouvements de mains complexes. Un commando, voilà le mot qui lui vint à l’esprit par cette matinée fraîche tandis qu’elle observait cette femme derrière ses portes-fenêtres qui donnaient sur sa véranda exposée au nord. C’était une insulte, une Noire faisant subitement son apparition dans une maison que Marion rêvait de posséder depuis des dizaines d’années; non, une maison qui était de droit la sienne, que d’autres personnes ne cessaient de s’approprier. »

Mais encore une fois, ce roman n’est pas simpliste et Marion n’est pas si lisse.

Deux autres personnages sont à mon sens très importants pour le côté le plus profond de cette histoire, ce sont Agnes, domestique chez Marion et Bassey, homme à tout faire chez Hortensia, tous deux sont noirs. Tous deux sont intelligents, efficaces. La différence est qu’Agnes travaille pour une blanche, elle. Et Marion la traite comme une domestique noire, c’est à dire que je vous donne pour seul exemple celui-ci:

« Pourquoi mets-tu tes rouleaux de papier toilette dans mon office, Agnes? Quand les courses arrivent, quand tu vides les sacs, prends ce qui te revient et mets-le dans le studio.

-Non, Patronne.

-Quoi?

Agnes avait rarement l’occasion d’utiliser le mot « non » quand elle parlait avec Marion. En fait, Marion ne pouvait se rappeler une seule fois où elle l’avait entendue l’employer.

« Celui-ci ,’est pas mon papier toilette, Patronne. Le mien, je l’achète moi-même.

-Pourquoi achètes-tu ton propre papier ? avait demandé Marion. Quel changement avait bien pu se produire? Elle travaillait ici depuis des dizaines d’années et connaissait les règles.

Agnes, qui était en train d’essuyer les petites taches sur le marbre du plan de travail de la cuisine, haussa les épaules.

« J’avais besoin du quelque chose de meilleure qualité, Patronne. »

Un jour, peu après cette conversation, alors qu’ Agnes était occupée avec le linge sale, Marion se glissa dans le studio pour en inspecter la salle de bains. Là se trouvait le papier toilette en cause. Triple épaisseur. »

Car Marion prenait du simple épaisseur pour Agnes, du double pour elle…

Bassey, lui, a été engagé par Hortensia qui a été séduite par son côté hautain et distant:

« Il y avait quelque chose d’éternellement ordonné chez Bassey, de contenu. Cela se manifestait sous la forme d’un léger dédain envers Peter et elle-même, elle l’avait toujours senti. Pas de l’antipathie pourtant, quelque chose d’autre – pas de la pitié non plus. Elle l’avait remarqué ce tout premier jour, quand il était assis en face d’elle. Une lassitude discrète dans les yeux, comme un roi fatigué. Et même si Hortensia avait été déconcertée par la majesté de Bassey, sa superbe, elle l’aimait aussi pour cela. Il s’exprimait comme si ses mots étaient précieux et qu’il savait que la personne à qui ils s’adressaient n’était pas vraiment digne de les recevoir. Son visage laissait apparaître des signes d’indulgence- la longue et silencieuse souffrance de ceux qui sont au service des autres. »

Et si Hortensia garde la distance de l’employeuse envers l’employé, il y a entre eux deux une forme de complicité et de compréhension tacite.

Ce passage est aussi un exemple de la très belle écriture de ce roman ( et sans aucun doute un excellent travail de traduction aussi ).

Je pourrais vous résumer le parcours de chacune de ces deux femmes, mais il est plus intéressant que vous découvriez ces deux vies par vous-mêmes, deux vies que personnellement je ne trouve pas très heureuses. Marion va renoncer à sa profession pour élever ses enfants, avec à la fin de sa vie une seule fille qui lui parle encore, quant à Hortensia, elle ne sera jamais mère à son grand chagrin, et surtout elle sera une femme trompée durant de très nombreuses années. Pourtant elle doit à celui qui fut son mari  – blanc –  de vivre dans cette maison au n° 10 de ce quartier chic.

« En arrivant dans leur nouvelle maison, Hortensia s’était rendu compte qu’elle serait la seule propriétaire noire de Katterijn. Elle avait éprouvé du dégoût envers son environnement, envers la haute bourgeoisie blanche bien protégée du voisinage et, pendant ses mélancoliques moments d’intimité, elle éprouvait aussi du dégoût envers elle-même. »

La maison du n° 10 a elle aussi un grand rôle dans ce qui va se dérouler au cours de ce roman plein de finesse, drôle et grave pourtant, elle est le point de crispation entre Marion et Hortensia. Il se passe beaucoup de choses, il y a des enfants, des petits-enfants, un testament embarrassant, un mari, une amante, un comité de « bonnes » dames blanches qui règlent des histoires de droit sur les terrains du quartier à leur façon, Hortensia qui va semer le désordre dans cette organisation convenue. C’est ici évoquée l’histoire sordide du sort des Noirs dans leur propre pays à travers la vie de Annamarie, et puis une jeune femme aveugle qui apparaît à la fin du livre, beau symbole pour l’aveuglement quand on a des yeux pour voir.

« Que vouliez-vous demander?

-Est-ce que vous êtes née comme ça?

-Vous voulez dire aveugle?

-Désolée. Oui , je voulais dire aveugle.

-Oui. Je crois que ça rend les choses plus faciles. Je n’ai jamais rien connu d’autre. »

Le récit des existences de ces deux femmes est foisonnant car ce ne sont pas des vies tranquilles quoi qu’il paraisse en regardant le confort des vieilles dames; ce ne sont pas les émotions qui submergent ici, mais le sourire souvent arrive, et la sensation d’être réellement en observation devant ces deux maisons voisines et ces femmes claudicantes et fatiguées. Je suis allée de la Barbade au Cap en passant par Londres et le Nigeria . On fait la connaissance des parents d’Hortensia et de leur périple, parents qui furent des gens aimants. La vie de Marion enfant, puis jeune femme fut plus triste, vraiment, et encore une fois le parti pris de ne pas faire de la femme noire une victime totale rend le livre bien plus intelligent et surtout moins manichéen, ce qu’on peut souvent craindre dans ce genre d’histoire aux nuances sensibles. J’ai aimé les descriptions de la colline Kopje où Hortensia va marcher

« Le sommet du Kopje était couvert de plantes grimpantes et de pins clairsemés. Un chemin traversait les hautes herbes et bien qu’il eût l’air entretenu, Hortensia ne pouvait s’empêcher de penser que le Kopje était un endroit tombé dans l’oubli. »

J’ai aimé les fleurs, les arbres, les parfums du Cap, j’ai aimé l’ambiance et la rivalité rageuse de l’architecte et de la designeuse qui se termine sur un match nul, j’ai aimé le message envoyé discrètement sur ce qui peut amener à réviser nos jugements, et j’ai aimé Esme, la jeune aveugle:

« -Oh non, Esme n’a absolument pas besoin de moi. C’est peut-être même l’inverse. Hortensia rit. Et quand elle est partie, je me suis demandé si je la reverrais un jour. Avec inquiétude. Elle m’a téléphoné quand elle est arrivée chez elle, vous vous rendez compte?

-Formidable.

-Être proche de quelqu’un comme elle. Je ne peux m’empêcher de penser: je suis une mauvaise personne, Marion. Je vais bientôt mourir et j’irai en enfer.

-Pour quelle raison?

-Parce que j’ai été méchante. Je sais que c’est simpliste, mais regardez-la, une personne qui a toutes les raisons de ne pas l’être et qui pourtant est si…gentille. »

 

Pour finir, j’ai beaucoup aimé ce livre pour ce qu’il dit, pour la qualité de l’écriture, le ton sans pesanteur, pour Hortensia, Marion, Agnes et Bassey…plus quelques autres tous intéressants ( sans doute Max et Peter ne sont pas les plus attachants du lot ! ) 

Il y a un peu de musique ici aussi, quand les deux vieilles dames à la fin, envisagent leurs funérailles, pour Hortensia:

« Brûlez-moi en secret, jetez mes cendres dans le caniveau. Pas une seule âme ne doit prononcer une parole devant ma dépouille…Pas. Une. Seule. Âme. Pas de rassemblements. Pas de chants. »

Quant à Marion:

« Seigneur ! Que d’austérité ! Quand je mourrai, je veux que mes enfants soient obligés de dire des choses gentilles.Je veux que Stefano transpire en racontant ne serait-ce qu’un mauvais souvenir, rien qu’une pensée aimable envers sa pauvre mère. »

Hortensia émit un pff de mépris..

-Je veux du Verdi, Nabucco.

-Mon Dieu ! »

J’ai choisi entre tous ce chœur multicolore

Bonne lecture !