« Deux petites maîtresses zen » – Blaise Hofmann- éditions ZOE

« Elles sont les voyageuses que je ne suis plus, je retrouve avec elles une géographie sensible, un ensauvagement des yeux. Je voyage avec deux petites éponges amnésiques qui renaissent à chaque coin de rue, inventent des activités inutiles, coupent de l’herbe, caressent des troncs, récoltent des cailloux, parlent à haute voix à une cousine imaginaire. »

Ce ne sont pas là les premières phrases de ce livre, qui n’est pas un roman, mais quelques mots sur ces deux petites maîtresses zen, qui sont Eve et Alice, les deux petites filles de l’auteur et de son amoureuse – c’est ainsi qu’il la désigne-.

Grand plaisir de lecture pour ce qui semble être un récit de voyage mais qui est surtout une réflexion sur le voyage, celui de nos jours où tout semble à portée de nos envies, avec les possibilités de se rendre de l’autre côté de la planète ou aux antipodes en presque rien de temps. J’ajoute pourtant que ce n’est pas permis à tout le monde financièrement parlant, et plus largement matériellement ( emploi contraignant, etc…). Bon, ici en l’occurrence l’auteur et sa famille peuvent partir un long temps, avec un budget confortable. Mais leur regard sur le voyage est celui des explorateurs, des curieux, des amoureux des sentiers non battus par les tongs, des amateurs du non spectaculaire ( comprendre du non-spot ) et de la vraie rencontre.

« Luang Prabang – capitale historique du Laos –  mot-valise, mot-fleuve, mot pour s’élancer avec un large sourire au sommet du toboggan, si seulement les dealers de divertissements ne vendaient pas à chaque coin de rue leur waterfall, leur elephant bathing, leur farmer experience, leurs selfies pieds nus dans la boue des rizières, leurs visites de grottes en kayak, leurs dégustations dans un whisky village.

La procession des moines est un spectacle folklorique, parfois pratiquée par de faux religieux, sur des rues qui viennent d’être pavées de briquettes rouges. »

luang-prabang-g562ede4e7_640C’est très intéressant parce que Blaise Hofmann et sa compagne, lui grand voyageur depuis longtemps, elle en quête de tissus exotiques et rares pour son commerce en Suisse, sont accompagnées de deux petites, très petites, 3 et 2 ans pour un long périple en Orient, Japon, Inde…Ce qui pousse à réfléchir l’auteur tout au long du voyage – avec divers modes de transports, divers types de logement – c’est l’observation de ses filles, leur regard et le naturel avec lequel elles se fondent dans tout avec simplicité, par une sorte de mimétisme spontané avec les habitants, les animaux, les lieux eux-mêmes, la nourriture. C’est en cela qu’elles sont des « maîtresses zen ».* Elles ne sont pas encore conditionnées et l’esprit libre de leur jeune âge papillonne et capte, teste, examine, intègre, connaissances parmi les connaissances et les savoirs en cours d’acquisition.. Les enfants qui jouent dans la poussière sont leurs semblables et elles jouent avec eux. Les mets nouveaux ne sont pas plus nouveaux que ceux qu’elle découvrent à peine dans leur pays. Des petites personnes toutes neuves en tout.

* »L’approche du zen consiste à vivre dans le présent, dans l’ « ici et maintenant », sans espoir ni crainte. »

C’est pour moi le plus intéressant ici. Même si, évidemment, elles sont protégées, veillées, accompagnées, bien que Blaise Hofmann ne soit pas un père surprotecteur, les laissant vivre leurs expériences ( certaines malheureuses ), bien sûr que ces petites sont plus en sécurité que les enfants des rues indiennes, en tous cas en règle générale. Voilà: ces derniers mots… »en règle générale ». C’est bien là l’écueil qu’évite l’auteur dans son voyage et dans son livre: la règle générale. Je suis sceptique malgré tout, j’aimerais savoir comment il se sent vraiment dans cette peau de voyageur, au vu des critiques qu’il émet.

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« J’ai lu il y a quelques jours que Mike Horn avait traversé le pôle Nord, sans assistance – 87 jours à -40° tirant un traîneau de 140 kilos – il avait évidemment une fois encore frôlé la mort, il avait alors pensé à ses deux filles: » Elles m’offrent une sorte de deuxième vie en venant me déposer et me rechercher sur la glace. » Une énième entreprise coûteuse en énergie et en argent, qui n’apprendra rien à personne, un nouveau dépassement de soi sponsorisé, très masculin, compétitif, égoïste. À peine rentré en Suisse, il s’en ira en Arabie Saoudite pour rejoindre le team Red Bull et participer au Paris Dakar. »

Pourtant, moi qui ai si peu voyagé, j’ai pris un grand plaisir à partager sa route et celle des enfants. Parce que sans aucun doute je n’irai jamais ni en Inde ni au Japon, et que lui le fait et nous apporte son regard, et cette expérience. La seconde chose passionnante ici c’est bien ça, en fond la phrase de Claude Levi-Strauss qui comme on l’entend dans cette interview n’a pas tout à fait été comprise, parce qu’elle était brute, sinon brutale

« Je hais les voyages et les explorateurs. » 

Notre auteur, que je trouve personnellement extrêmement sympathique par sa capacité à remettre en question ce goût des voyages à l’heure de l’empreinte carbone, notre auteur donc pour autant ne peut renoncer au monde et ne peux renoncer à l’offrir à ses filles dont il va tirer des leçons en les voyant se l’approprier justement, qu’il soit celui de leur vie quotidienne ou celui du voyage. Elles appartiennent au monde, c’est tout. 

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La deuxième chose qui m’a marquée c’est ce que Blaise Hofmann décrit – concernant l’Inde et le Népal en particulier -s’incluant d’ailleurs dans le mouvement. Avec d’autres, tous ceux de la grande vague hippie il a parcouru, a occupé et intégré les lieux, les coutumes, les mystiques…ce qui amène des années plus tard à des rencontres comme cette occidentale qui est maîtresse d’un des plus grands ashrams du coin. Est-ce grave? Est-ce important? Lui, comme moi, ne peut l’affirmer. Il rencontre aussi des sociétés comme celle des Akhas, qui le ramènent à cette pensée:

« Je leur prête des convictions qu’ils n’ont pas: décroissance, résistance au consumérisme. Je lutte contre la vision romantique d’une vie sobre: le bon vieux temps. Je repense à l’exploitation des femmes, à l’opium. J’essaie de me situer par rapport au lieu où je me trouve. Depuis deux mois, notre maison tient dans deux sacs à dos, mais ce mode de vie est celui de ceux qui ont fauté et cherchent à se repentir, c’est un manque de respect total envers les pauvres, ces vrais minimalistes. »

Blaise réfléchit et tente d’analyser ce qu’il voit, et sa réflexion qui reste inaboutie, sans conclusion ferme et définitive sur le sujet donne à réfléchir parce que tout au long du livre, la nuance et le perpétuel questionnement dominent. Une très belle évocation aussi de Christian Bobin et cette citation:

rain-g51f416d40_640« Il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s’y éparpiller en actions, s’y pavaner en paroles ou s’y trémousser en danses. La regarder, simplement. La regarder en face, avec la candeur d’un enfant, le nez contre la vitre du ciel bleu derrière laquelle les anges, sur une échelle de feu, montent et descendent, descendent et montent. »

C’est le doute que j’ai aimé chez cet écrivain ou plutôt l’impossibilité de trancher, lui, regardant ses filles si à l’aise dans le monde, à n’importe quel point de la planète. Enfin quand Blaise Hofmann cite Nicolas Bouvier, ce grand et si fameux voyageur…je fulmine ! Dans « Poisson-scorpion », extrait d’une lettre que Bouvier envoie à son ami et compagnon de route Pierre Vernet, lui parlant de Manon, son amie du moment qu’il vient de plaquer avec grande élégance, lisez-moi ça…:

« Y a eu un enfant chez Manon, je l’ai fait cureter, y en a plus. Mais cette petite cérémonie pas bien compliquée ( qui a marché d’ailleurs à souhait ), quel monde quand on aime la  fille, et qu’elle vous aime, et qu’elle vous interroge des yeux quand même. »

(-Je ne sais pas vous, mais moi, ces quelques mots me font frémir. Il en ressort que le voyage ne rend pas les gens meilleurs, excusez-moi, mais un salaud est un salaud quel que grand voyageur et auteur fût-il. C’était ma parenthèse énervée.-)

Dernier point, le fait que ce voyage a lieu juste avant l’arrivée du virus Covid 19. Là, chapitre sur les grandes épidémies qui ont cheminé au fil du temps un peu partout et qui pour de nombreuses d’entre elles ont été éradiquées. Mais dans le monde des voyages – des gens et des choses – la contamination est accélérée de façon vertigineuse. Notre petite famille va être embêtée pour trouver le chemin du retour vers la douce Suisse natale…où le virus bosse à fond !

swing-g7f2b2bf67_640« En traversant un village, les filles voient un tape-cul, un tourniquet et un animal à ressort, arrête-toi, papa! Les installations sont habillées de rubans rouges et blancs; un panneau rappelle que jusqu’à nouvel ordre, la place de jeux restera fermée. »

Que dire de plus? J’ai fait un beau voyage par procuration, comme j’en ai fait tant en lisant, j’ai aimé cet auteur, ce papa, cet homme qui avec beaucoup de modestie et de respect énonce ses doutes, ses bonheurs, ses inquiétudes et l’amour infini qu’il a pour ses filles, ses deux petites maîtresses zen.

Beau récit, et large piste de réflexion.

 

« Les vies de Chevrolet » – Michel Layaz – éditions Zoe

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« La coupe Vanderbilt

Che-vro-let! Che-vro-let!

Articuler ces trois syllabes est pour un Américain un plaisir aussi savoureux que de glisser dans sa conversation les mots C’est la vie, Femme fatale ou Chardonnay. À l’automne 1905, parmi les amateurs de sport automobile, le nom de Chevrolet n’est plus inconnu. Loin de là. Le 20 mai de la même année, dans le Bronx, le vent et la poussière, Louis a déjà marqué les esprits. »

Si on m’avait dit un jour qu’une histoire liée à la voiture me captiverait, je n’y aurais pas cru. Et pourtant voilà, c’est fait. J’ai rencontré Louis Chevrolet et comment ne pas l’aimer? Comment ne pas le suivre dans sa vitalité créative, dans sa passion, dans cette vie, ces vies intenses et mouvementées…

635px-Chevrolet_brothersD’abord, l’écriture de Michel Layaz est à l’image de la vie de son personnage, très vive, dynamique et précise, sans manquer d’humour. En 126 pages, il dresse le portrait de Louis, qui né en Suisse en 1878 grandit en Bourgogne où il sera réparateur de vélos. C’est à Paris que son parcours croise celui des automobiles qui l’emmèneront jusqu’en Amérique, avec une partie de sa famille. Il sera un  pilote acclamé des foules. Il dessinera, concevra, construira, et créera la marque Chevrolet. Photo de Louis et son frère Gaston en1910.

Première femme au volant:

« Assis dans son fauteuil en cuir, Louis rêvasse. Plus d’une année a passé depuis le mariage. Il se revoit conduire nonchalamment à travers les rues de New York, fier de son costard taillé sur mesure et de sa moustache au poil près. Devant le Flatiron Building, à trois cents mètres de l’Église catholique de St-Vincent-De-Paul, il s’arrête, prend place sur le siège du mécanicien et donne le volant à Suzanne. En avant la belle. À toi les commandes. En robe de mariée, sa traîne en paquet derrière le dos, Suzanne relève le défi. Elle sera l’une des premières femmes à posséder en Amérique le permis de conduire. »

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Et ici s’arrête ma présentation. Je vous conseille de ne pas lire la 4ème de couverture, vous y gagnerez en surprise, vous serez épatés par cet homme qui m’a vraiment plu. Cette histoire est ébouriffante par la vitesse fulgurante de la vie de Louis sous la plume de Michel Layaz. On ajoute à ça toute une époque si bien relatée, celle de l’avènement de la voiture et de la vitesse, et la société américaine à l’aube du XXème siècle.  Louis, personnage si romanesque, impétueux, curieux, obstiné et bon, mène le bal sans qu’on s’ennuie une seule seconde. Ce petit livre se dévore, à toute vitesse mais sans en perdre une miette. Encore un livre des éditions Zoé qui ne me déçoivent jamais. 

« Chaque soir, Suzanne dépose un baiser sur les paupières de son mari. Dans un souffle, elle murmure le prénom et le nom de l’aimé. L’après-midi du 6 juin 1941, enfoncé dans son même fauteuil en cuir, Louis appelle Suzanne. Les yeux mouillés, la voix et l’esprit étonnamment clairs, il lui dit: J’ai manqué peut-être de chance. Ce seront ses dernières paroles. Pressent-il que plus personne, ou presque, ne se souviendra de lui ? Il y a eu Louis et il y aura Chevrolet. »

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Ce livre inattendu, vif, sensible et attachant est un vrai joli coup de cœur !

« Marta et Arthur » – Katja Schönherr – ZOE éditions, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine

 » Elle avance à peine dans ce vent, sur le sable mou, et le cuir de ses bottes est mouillé depuis longtemps. Il n’y a personne sur la plage en dehors de Marta. Des centaines de carapaces abandonnées, de fines pattes cassées et de pinces rejetées par les flots sont éparpillées sur le sol; un champ de bataille de crabes morts. Le vent frappe Marta au visage, le froid est mordant. Les vagues heurtent violemment les brise-lames en pierre et s’écrasent. Le lourd ciel anthracite enfonce l’horizon dans l’eau. Prélude à une tempête enragée.

Environ à mi-hauteur entre la digue et la mer, quelqu’un a disposé un cercle de pierres dans le sable. Il est presque entièrement recouvert. Ça devait être là, à cet endroit, se dit Marta en s’arrêtant. Elle sort un sac en plastique plié de la poche de son manteau. Puis elle s’accroupit et commence à le remplir de sable. »

Le roman débute avec la mort d’Arthur. Intéressant choix de narration que ce va-et-vient entre la fin et l’histoire de ce couple. Lecture faite avec un recul viscéral que j’ai ressenti face à ces personnages, Marta et Arthur. Cela donne une lecture à distance face à ce couple franchement pas sympathique. Mais je m’attache pourtant à la lecture et très vite m’obsède une question: Mais pourquoi ?

L’auteure je crois s’applique particulièrement à décrire froidement tout le parcours de ces deux personnes. Marta est lycéenne quand elle rencontre Arthur, un professeur – et un grand écart d’âge. Dès le début, je me suis dit oh mais noooon ce n’est pas possible, elle ne va pas avoir une histoire avec ce type, extrêmement antipathique !  ( et moche comme je me l’imagine ) Et si, elle l’a.

« L’encre se brouilla. Il laissa ainsi son empreinte digitale sur le cahier de Marta. À la maison, Marta recopia son empreinte au format A3. Elle passa des heures penchée sur ce labyrinthe, avec le sentiment de s’approcher de cet homme à chaque ligne.

Mais en fait. En fait, Mr Baldauf ne lui plaisait pas du tout. Quand elle le regardait en cachette, elle trouvait toujours quelque chose de nouveau qui la dérangeait. Ses dents, jaunies par le tabac. Son col, beaucoup trop strict. Son nez, déformé. Sa moustache, vieillotte. Et pourtant, Marta ne pouvait pas s’empêcher de penser continuellement à  cet homme. Elle savourait le sentiment de lui plaire et était toujours fébrile à l’idée de le revoir. »

Mais est-ce une histoire d’amour? Qu’est-ce qui fait que Marta va poursuivre cette relation, si jeune ? Son histoire familiale? Une recherche insoupçonnée d’affection, d’amour, de stabilité? Oui, mais pourquoi avec ce type? Voilà, ça commence comme ça, l’auteure m’a hameçonnée et c’est parti pour tout lire, en état parfois de sidération, tenue à distance par autant de stupidité – en apparence car il y a sûrement un traumatisme chez Marta pour s’enferrer là dedans, non ?

C’est bien là une relation sado-masochiste, avec Baldauf odieux, dur, railleur, méprisant ( je le hais !!! ) et une Marta qui endure au début avec un sentiment d’être aimée, elle est jeune. Et bête je trouve. Quand Arthur va récupérer les affaires de Marta chez sa mère.

« Arthur rentra à la maison et parut très content. Dorénavant – et bien qu’elle doive ménager son pied – , elle s’occupa du ménage d’Arthur avec beaucoup de zèle; heureusement, sa grand-mère lui avait appris tout ce qui était important. »

et peu regardante sur le respect

« Une fois, Marta le chatouilla sous son aisselle béante en disant: « Guili-guili. »

Arthur sursauta. Puis il lui cracha au visage. Marta fit mine de rire tandis que la salive au dentifrice d’Arthur lui coulait sur le nez, mousseuse. »

J’ai aussi bien du mal à aimer Marta, sans en penser grand chose, mais elle génère en moi une totale incompréhension. C’est ça qui fait tout l’intérêt de ce roman, c’est que ces deux ne sont en aucun cas attachants. Car Marta a un travail, de quoi se débrouiller seule…Ce qui la taraude, c’est sans doute l’idée d’être aimée…Mais alors, pourquoi ne choisit-elle pas le gentil et charmant Georg, son collègue de travail? Mais pourquoi ??? Je saisis le côté pervers, malsain d’Arthur, un vrai de vrai sale type…Oui, mais…En fait il faut aller jusqu’au bout pour saisir le choix de Marta et qui est Marta. Entre l’histoire du couple, les funérailles d’Arthur ponctuent le récit. Bien étranges funérailles, l’application de Marta à ce sinistre spectacle, rituel, adieu ? Où l’on comprend que tout n’est pas si simple, ou si tranché.

« En entrant dans la chambre, elle est accueillie par un mur d’air vicié. La pièce est surchauffée. Comme jamais. « Bonjour », murmure Marta en tenant le sac en hauteur, comme si Arthur pouvait mieux le voir ainsi, malgré le torchon qui couvre son visage. Elle ouvre le rideau et s’approche d’Arthur. Elle commence à lui retirer ses chaussettes. Puis elle se baisse pour dénouer le sac poubelle. Les poissons frétillent et bruissent toujours. Marta retire la mousse des marais du sac et la met sur la tête d’Arthur, l’arrange pour en faire une coiffure d’algues. Puis elle rabat précautionneusement le torchon vers le bas de façon à dégager son front ridé; les yeux restent couverts. Elle laisse une tige de mousse des marais dépasser sur son front comme un fougueux accroche- cœur. »

Et puis il y aura Michael, le fils, qui bébé pleure beaucoup, qui dort bien peu et Marta en mère; là, on commence à s’interroger. On a pitié de Marta, et elle fait un peu peur et elle devient inquiète, quand Michaël grandit.

« Michaël leva la tête. Un regard que Marta n’avait jamais vu entre eux glissa  d’Arthur à Michaël, du père au fils, et il y avait dans ce regard quelque chose de tellement intime, une si profonde compréhension mutuelle que Marta prit aussitôt peur. L’adolescent pouffa de rire, Arthur l’accompagna de son rire sonore, et Michaël se tenait déjà les côtes avant que ça puisse lui faire mal. Ils riaient de Marta.

Dans le miroir: son visage à elle, ses taches de rousseur. En arrière-plan: la moquerie. »

Le seul que j’aie aimé franchement est Georg – Michael est peu présent dans l’histoire sauf tout petit et ado mais éclaire la fin -. Le seul être normal est Georg. Georg aime Marta, lui; Georg sourit, est respectueux, gentil et intelligent…Mais Marta a choisi Arthur…et je vous le dis: c’est incompréhensible !

« Georg rit et prit congé en faisant son fameux salut temporal.

Marta sentit son cœur battre la chamade. Elle lâcha Neptune et suivit Georg.

-Georg!

-Oui, dit-il en se retournant.

-Est-ce que tu as tenu ta résolution?

-Ma résolution de toujours dire ce que je pense?

-Oui.

-Non, répondit-il. Mais tu fais bien de me le rappeler: je reprendrai la même l’an prochain.

-Tu veux que je te dise ce que je pense maintenant?

Georg réfléchit avant de répondre, en regardant le ventre de Marta:

-Il ne vaut mieux pas. C’est trop tard? Ça ne me sert plus à rien si tu commences à être franche maintenant. »

Ce livre parle donc des actes manqués, des décisions fatales, des choix dont on ne sait d’où ils viennent, c’est un roman noir, oui, je ne pouvais pas le lâcher, tenue par une colère sourde. Comment un choix va diriger une vie, comment deux personnalités si peu faites pour s’assortir vont entrer en guerre avec effets collatéraux. Beaucoup de choses s’éclairent dans la seconde moitié de ce roman si bien construit. 

Moi je dis: « Chapeau !  » à Katja Schönherr d’arriver à ce résultat, à savoir un coup de cœur pour l’histoire de ces deux personnages repoussants, chacun à sa manière, et pour une écriture glacée, glaçante et parfaite.

Cette citation de dernière page, attribuée à l’ancien directeur de l’Office fédéral de police criminelle allemande, Horst Herold.

« Si on allumait des bougies, la nuit, sur les tombes de tous ceux qui en réalité ont été assassinés, nos cimetières seraient bien éclairés. »

Les éditions Zoé, ma découverte suisse.

J’ai lu ce matin ce texte rédigé par l’éditrice et directrice des éditions Zoe, Caroline Coutau, sur le site Heidi.News

https://www.heidi.news/articles/il-faut-sauver-les-livres-l-actualite-vue-par-caroline-coutau-directrice-des-editions-zoe

Cet appel à soutenir l’édition, les écrivain-e-s, la littérature m’a touchée, et Caroline Coutau a accepté que je relaie son inquiétude.

L’article contient de nombreux liens à explorer. 

Ce petit post a pour but de soutenir cette belle maison d’éditions à laquelle je dois de très beaux moments de lecture ces derniers mois, « La voisine »,  « Le graveur », « Neiges intérieures » ou « Il est temps que je te dise » lu dernièrement, splendide et bouleversant récit. Qu’une telle éditrice risque de mettre la clé sous la porte, ça me chagrine. Son travail consiste à soutenir des artistes, à proposer des textes qui, à mon point de vue, se démarquent. Les éditions Zoe ont une vraie personnalité et existent depuis 1975. Comme je ne peux pas faire autre chose que lire les parutions Zoe, donner envie de les lire, et en parler…Rendez-vous sur leur site : https://www.editionszoe.ch/

Vous pouvez lire mes chroniques si ça vous tente, mais surtout lire les livres dont elles parlent . Dans tous les cas, il est bon de rester curieux, d’aller explorer hors des sentiers battus, et les éditions Zoé sont un lieu à visiter, c’est sûr.

Je profite de ce moment pour remercier Nelly Mladenov qui m’a permis cette belle découverte. Merci Nelly ! 

« Il est temps que je te dise – Lettre à ma fille sur le racisme – David Chariandy – éditions Zoé, traduit par Christine Raguet

Résultat de recherche d'images pour "il faut que je te dise livre Zoe"« L’occasion

(L’auteur et sa fille de trois ans vont manger un gâteau au chocolat )

…[…] C’était un moment ordinaire. Et une soif ordinaire nous a saisis à cause de la puissante saveur sucrée du gâteau, alors je me suis levé pour aller au robinet le plus proche afin de nous rapporter un verre d’eau à chacun. Une femme était en train de faire la même chose. Elle était bien habillée, léger tailleur d’été crème, discrètement maquillée, avec goût. Nous sommes pratiquement arrivés ensemble au robinet. Par politesse, j’ai marqué un temps d’arrêt et justement ce geste a semblé n’avoir d’autre effet que de l’irriter. Elle a joué des épaules pour passer devant moi et pendant qu’elle remplissait son verre, elle s’est retournée pour expliquer : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici. »

Beaucoup de livres, romans, essais, nouvelles, récits, ont été édités sur le sujet de ce petit livre de 111 pages, le racisme. David Chariandry réussit à écrire un formidable petit livret, touchant et intelligent qui donne à réfléchir encore et encore non seulement sur le racisme, mais aussi sur ce qui sépare des groupes humains, tous humains, certains puissants et abusant de cette force de manière violente. Puissance basée sur un sentiment de supériorité dont on se demande bien d’où il vient tout comme sa légitimité auto-proclamée. C’est avec de beaux exemples et une belle vision que l’auteur parle à sa fille, sans pourtant lui cacher que rien n’est jamais gagné

« S’il y a quoi que ce soit à apprendre de l’histoire de nos ancêtres, c’est qu’on doit se respecter et se protéger soi-même; qu’on doit exiger non seulement la justice, mais la joie; qu’on doit voir, véritablement voir, la vulnérabilité, la créativité et l’immuable beauté des autres. « 

Je sors de cette lecture très impressionnée par le talent de cet homme qui raconte, explique à sa fille de 13 ans son histoire, celle de sa famille, celle de tous ceux qui comme lui n’ont pas la bonne couleur, pas la bonne forme des yeux, pas le cheveux adéquat, pas le même mode de vie et surtout sont ainsi pas au bon endroit.

« Se faire insulter a des conséquences; qu’on soit un « nègre » ou un « Paki », qu’on soit un « Chinetoque » ou une « salope’, ou un « pédé », ou un « gros lard » ou un « minable », ou tout autre mot qui n’est ni équivalent, ni interchangeable. Néanmoins, même dans le silence de cette page, et dans mon effort pour être honnête et protecteur aujourd’hui, ils blessent et sont pleins de sous-entendus. Ils ont un effet néfaste sur la personnalité. »

Quelle finesse, quelle intelligence ! Comme dit en 4ème de couverture, « pas de hargne » pour parler de son expérience d’enfant, puis de jeune homme, époux, père,…mais une grande justesse, et un récit dans lequel il met une infinie tendresse dans sa parole à sa fille. C’est aussi un hommage à ses parents, gens simples mais qu’il admire et aime profondément, on le sent bien. Et ce à quoi ils lui ont permis d’accéder, l’université:

« Je connais beaucoup de privilégiés qui prétendent qu’un diplôme en sciences humaines n’a aucune valeur « pratique ». Pour ces gens, semble-t-il, réfléchir ou lire abondamment sur la signification de l’humain ne présente guère d’intérêt. À l’inverse, j’ai rarement entendu ces affirmations désobligeantes chez les travailleurs comme mes parents qui, eux, ne sont jamais allés à l’université – des gens dont la nature humaine n’est pas automatiquement considérée comme allant de soi, et qui savent ce qu’on ressent quand on est relégué, sur un simple regard, à une vie de strictes « questions pratiques ». Je sais, personnellement à présent, que les universités ne sont qu’un aspect de la société dans son ensemble et reproduisent malheureusement ses multiples problèmes. Mais je sais aussi que ce n’est que grâce à mes cours à l’université que j’ai rencontré de nouveaux univers. »

David Chariandy vit au Canada où il a grandi, ses parents de Trinidad ont immigré dans les années 60, la mère d’abord comme employée de maison – ceci lui permettant d’échapper aux restrictions de l’immigration ( ça en dit, des choses ! ), puis elle se porta garante de son époux qui put la rejoindre, à Toronto. Là encore, parlant du Canada, on comprend qu’il y a un avant et un maintenant, avec la même tendance qu’en Europe à se méfier voire rejeter l’autre, celui qui vient d’ailleurs – et dont le Canada, soit dit en passant à extrêmement besoin – , ces Canadiens même dont les ancêtres arrivèrent un jour sur ces terres et qui les pensant à eux les arrachèrent violemment au peuples natifs qui ne leur semblaient pas des hommes sans doute. David Chariandy parle aussi de ça, des terres non cédées mais prises quand même…Une colonisation quoi, avec des semblants de discussion. Une tromperie, une spoliation favorisées par des langages et une pensée si différentes, divergentes. Il parle de sa famille à lui et de celle de son épouse, venue de la grande bourgeoisie canadienne. Une scène très touchante, la rencontre entre les deux familles avant le mariage, à table avec les arrière-grands-parents:

« C’était une chose de rencontrer ce genre d’invités […] . C’en était tout une autre de se retrouver coincé à une table en compagnie de deux vieillards de quatre-vingt-dix ans qui étaient déjà adultes quand la ségrégation raciale n’était pas seulement une habitude ancrée, mais était encore régie par la loi dans certaines régions du Canada. Je me suis donc préparé à affronter des conversations à sens unique portant sur les ancêtres et la « tolérance » vertueuse. Mais quand je me suis trouvé assis à côté de ton arrière-grand-mère, elle m’a simplement demandé: « Que lis-tu en ce moment? » »

Je trouve ce livre exemplaire par le ton, par l’écriture belle et sensible toute au profit du propos, le servant avec intelligence, tendresse et lucidité. C’est l’expression d’un amour infini d’un père pour sa fille, un amour qui donne tout et ne cache rien. Magnifique d’un bout à l’autre.

« Tu étais si petite. Tu ne criais même pas. N’étais-tu pas censé crier? N’allais -tu pas t’annoncer? « Garçon ou fille? »m’avait demandé le médecin. Maintenant tu énonces tes propres vérités et tu vas continuer à trouver les modes d’expression qui font honneur à ton corps, à ton expérience et à ton histoire, chacun de ces codes est un don et aucun d’eux n’est véritablement égal à la force sacrée qui t’habite.

Mais en cet instant, tu n’étais qu’une petite chose mouillée aux yeux écarquillés. Douloureusement humaine. Et en cet instant, j’ai fait la seule chose qu’un père pouvait faire. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai écouté. »