« Les petites musiques » – Roland Buti, éditions Zoe

 « Rocca a jeté un œil sur les deux modestes fenêtres illuminées de son foyer et il a soupiré de devoir abandonner derrière lui la tiédeur du réveil  pour patauger dans la neige. Il la détestait. Il y en avait une telle couche qu’il ne pouvait pas la piétiner. Des flocons lourdauds tombaient encore mais avec réticence et sans logique, comme si l’air trop froid ne les laissait pas libres de leurs élans. Le ciel prenait la forme d’une immense goutte glacée. Rocca a remonté le col de sa veste, expiré avec force sur le côté pour désencombrer ses narines. »

Une lecture très émouvante, à la fois tendre et violente. Rocca, Dino Roccasecca, immigré italien, vient d’obtenir un permis de séjour de longue durée, et travaille, avec sérieux et passion aussi, dans une entreprise où il assemble des caméras. Il aime son travail, ce qui l’aide aussi à supporter le fait que la mère de son fils Ivo est morte à la suite de son accouchement. 

Un jour survient une femme blonde, qui descend  – ou plutôt qui en est éjectée brutalement – d’une auto . Voici Màša:

« Rocca ne devait jamais oublier, même si par la suite sa vie avec Màša avait servi de correctif à sa première impression, le sentiment qu’il avait assisté à la chute d’un ange dans cette longue avenue, avec de la poudre neigeuse voletant autour d’eux et au loin le fracas des bourrasques s’entrechoquant aux croisements.

-On m’a jetée. »

La vie de Dino avec Màša va ainsi commencer, et de cette union naîtra Jana, une enfant pas comme les autres, très proche de son frère mais bien moins « sage » que lui. Intrépide, elle l’entraînera dans les montagnes, dans les forêts, elle n’aime que ça et rêve de vivre en pleine nature. Jana, de deux ans plus jeune que son frère va être à l’origine de toute une suite d’événements perturbateurs. Et par ce biais, l’auteur, avec une grande délicatesse et beaucoup de pudeur aussi, parle d’un temps peu glorieux pour la Suisse sur le traitement des enfants « hors des clous » (pour parler avec délicatesse car Jana le mérite ).

C’est donc aussi l’histoire de Jana, fille libre et turbulente, fille indocile et intelligente. Cette histoire sera dramatique dans ce pays rigoureux, voire violent , sévère, sans indulgence pour les jeunes filles libres. Je pourrais vous raconter les escapades de Jana et Ivo, au lien si fort, vous parler d’Ivo, et de Rocca, ce père démuni, qui verra son emploi vaciller à cause des évolutions techniques et technologiques. Ses enfants jouent avec des rebuts de mouvements Colibri défectueux: 

« Ivo et Jana, douze et dix ans, avaient reçu de leur mère un sac de jute rempli de mouvements Colibri jetés au rebut à cause de légers défauts de fabrication. Ils mesuraient deux centimètres sur deux et pesaient dix grammes. Un cylindre hérissé de goupilles tournait sur un axe parallèlement à un peigne, soulevait de lamelles de métal qui vibraient. Ces mécaniques lilliputiennes parfaitement audibles à plusieurs mètres de distance étaient insérées dans de petites boîtes en bois peintes et illustrées, avec une clé de remontage pour tendre le ressort. »

Mais ce livre, au caractère très unique, vaut par sa narration, douce pour ses personnages, et très concrète pour une réalité si dure. Rocca, emploi perdu est plus qu’émouvant. C’est une des qualités de ce court roman: ne laisser personne dans l’ombre, chaque personnage a une place essentielle, les caractère sont pleins de finesse, c’est vraiment très très fort. On sent l’amour émerger de cette famille, monter en surface, avec des émotions très vives, quelles qu’elles soient, une vie de famille agitée de vaguelettes puis d’une lame de fond. Le lien entre Ivo et sa sœur est magnifique, si fort, si tendre, et par moments totalement désespéré face au monde réel. Ivo prend toute sa place vers la fin du roman, il est un très beau personnage, vraiment. Et si cette fin est triste, elle échappe au désespoir grâce à lui.

« Ivo a vu son père pour la dernière fois un dimanche matin dans la cuisine, le visage couperosé, les joues colorées et un regard plein d’incompréhension. Le vent mauvais de la crise avait aussi soufflé dans les montagnes du Jura. Les ingénieurs avaient pourtant longtemps affiché leur optimisme: la qualité supérieure de modèles uniques, le soin maniaque apporté au façonnage de la plus modeste pièce de leurs caméras, devaient s’imposer face aux appareils japonais ou américains moins chers et moins fiables. Mais il avait fallu se rendre à l’évidence: la perfection n’était qu’un détail accessoire dans la vie économique. »

J’ai été littéralement envahie émotionnellement par cette histoire, dans laquelle on comprend comment un système peut détruire, et comment l’amour peut sauver. Je l’ai lu d’une traite, sous le charme triste et pourtant beau, puissant de cette histoire.

Volontairement, je ne propose aucun extrait parlant de Jana, elle est le cœur de cette histoire tendre et brutale et puis triste et lumineuse. Forte émotionnellement, un livre intelligent et sensible. Coup de cœur.

« La famille Ruck » – Katja Schönherr, éditions ZOE, traduit par Barbara Fontaine ( allemand )

La famille Ruck par Schönherr« Bien qu’elle monte et descende l’escalier de sa maison plusieurs fois par jour depuis plus de quatre-vingts ans, bien qu’elle connaisse cet escalier par cœur, cette fois-ci, en descendant, Inge Ruck a commencé à réfléchir au nombre de marches restantes. Encore cinq ou six? s’est-elle demandé.

Et c’est à ce moment-là qu’elle est tombée. »

Je retrouve avec plaisir la plume affûtée de Katja Schönherr, acide et si proche de l’humanité dont elle parle. Vous souvenez-vous  de « Marta et Arthur »?  Eh bien, cette autrice sévit à nouveau, élargissant le couple à une famille, enfin ce qu’il en reste, ce qui en subsiste, ce qui persévère. Une vieille dame, Inge, veuve de Richard, ses deux fils dont un absent – Jens -, sa petite fille Lissa. La voisine Ulrike, une femme sympathique, serviable, intelligente, et puis il y aura plus tard Lilo l’infirmière.

« Chaque famille a son odeur propre. Même si cela fait des années que sa mère habite la maison toute seule, l’odeur que Carsten a perçue en ouvrant la porte hier, en fin d’après-midi, était encore la même. Celle de toujours. Ce mélange d’Inge, Richard, Jens et Carsten. Âcre, lourd, un peu renfermé et épaissi par la laque d’Inge. L’odeur colle aux tapis et aux murs, elle suinte des plinthes et des joints, de toutes les couvertures, serviettes et vêtements. Et des oreillers, surtout des oreillers. Carsten n’aurait pas été surpris de voir son père descendre soudain l’escalier. »

Avec le même humour assez noir que celui du précédent livre, l’autrice dépeint avec vivacité et ironie les tiraillements intergénérationnels de cette famille Ruck. La vieille mère chute dans les escaliers et c’est une sorte de réaction en chaîne qui se déclenche. Le fils a le devoir d’arriver au plus vite pour aider sa mère et ensuite de trouver des solutions pour qu’il puisse repartir, éventuellement. Il arrive donc avec son ado de fille, Lissa – pour moi, elle est l’œil qui observe, celle qui réfléchit, celle qui sans aucun doute apporte le plus d’affection à la grand-mère, celle qui a le plus de finesse dans l’analyse de sa famille. Elle repeint le banc de sa grand-mère et rêve d’une formation artisanale:

« Lissa est en train de songer à une formation artisanale. D’ébéniste ou de peintre. Ou encore plus fou: de plombière. L’inconvénient, c’est que Sabine serait tout le temps tentée de l’embrigader dans son stupide projet de maison. Mais l’avantage, c’est que ses parents seraient choqués. Certes, autrefois ils regardaient avec elle des albums sur les conducteurs de pelleteuses, les ouvriers du bâtiment, les éboueurs et les maçons – rien que des hommes; les seules femmes présentes dans ces albums étaient des mères et des infirmières. Mais, comme pour tous les parents qui se respectent, ce n’était bien sûr que du folklore enfantin. La dernière chose qu’ils espèrent pour leur fille, c’est qu’elle doive se salir les mains pour gagner sa vie. Pour Sabine et pour son père, c’est pratiquement une évidence que Lissa va faire des études. « 

Quant au second fils, c’est l’homme invisible, sans doute en rupture avec ceux qui furent « les siens ». D’ailleurs la relation d’enfance des frères est égrenée ici et là au fil des pages et on comprend bien que ça a toujours été conflictuel. Sans qu’on sache vraiment pourquoi d’ailleurs. Quelque chose de l’ordre du dominant et du dominé, du fils préféré aussi…

L’histoire est ainsi emplie de ruptures qui redistribuent les cartes de la vie quotidienne d’Inge, de Lissa, de Carsten. L’écriture, assez factuelle prend pourtant un ton un peu acide, un poil moqueur, un rien « méchant ». On n’atteint pas les sommets cruels de « Marta et Arthur », mais on les frise. Et c’est ce que j’aime, à nouveau, chez cette autrice. Cette distance avec ses personnages, et son rapprochement de ceux qui pourraient être ses amis, comme Lissa et Ulrike. 

C’est un peu une tragi-comédie, et comme dans le premier roman de Katja Schönherr, comme une marque de fabrique renouvelée, une capacité à parler des petits dessous pas nets des personnages, de leurs défauts et de leurs faiblesses. Lissa s’en tire haut la main à mon avis, avec son acuité affectueuse mais lucide envers sa famille. Ah! J’oubliais: le chat s’appelle Zorro, et il a le mot de la fin.

La porte d’entrée est à peine entrouverte. Inge prend sa canne et l’ouvre grand. À ce moment-là, Zorro se faufile entre ses jambes pour entrer dans la maison; sa douce fourrure contre son collant. Il n’a jamais fait ça. Zorro est un chat d’extérieur, il n’est encore jamais entré. Sans hésiter un instant, comme s’il s’y connaissait, il monte l’escalier à toute vitesse. Avec le bruit d’une petite balle en caoutchouc qui tombe vers le haut, comme si c’était possible. Marche après marche, douze marches étroites, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap.

Le chat s’arrête en haut de l’escalier. Il se retourne, regarde Inge et miaule. Il l’invite à le suivre. »

Bref, j’ai beaucoup aimé ! Je n’y connais absolument rien en musique allemande, mais j’aime bien cette chanson, et comme j’aime bien finir en musique…voilà ! 

« La jeune fille et le feu » – Claire Raphaël, Rouergue Noir

« La victime se nommait Émilie Frontenac, et j’ai aussitôt pensé que ce nom-là avait un certain charme; ou une saveur ancienne, je me souvenais de Mauriac.

Je me souvenais de ce livre, Le mystère Frontenac, j’ai lu tous les romans de l’auteur quand j’étais adolescente. On me l’avait désigné comme le grand écrivain de l’époque, il était pourtant déjà mort depuis trois décennies. Mais je vivais dans un milieu très conservateur, un milieu qui cultive son style, dans l’ombre, la pudeur, la mémoire et les regrets. »

Un roman policier de facture classique dans sa construction, mais tellement prenant, si bien écrit que je l’ai lu d’une traite. Il ne s’agit pas ici de suspense, de nombreuses actions, courses poursuites etc…Non, c’est le travail de Jasmine et de son chef Tom, deux policiers dont le quotidien dans une banlieue est fait d’une sorte de routine: les dealers, les casseurs, les gamins qui font « des bêtises », avec parfois des victimes mortes ou blessées. La vie dans ce qu’elle a de dérapant. Rien de fou.

« La cité des Musiciens a été construite à cette époque où la France s’achetait des ouvriers immigrés à la pelle. Ils ne coûtaient pas cher. Ils avaient l’obéissance collée à leur peau mate; ils parlaient peu, ils baissaient la tête quand il le fallait, c’est-à-dire très souvent. Ils allaient savoir se rendre utile sans revendiquer. Ils avaient compris qu’ils étaient perdants d’un grand jeu. Ils ne s’en offusquaient pas. Ils avaient sans doute appris l’humilité depuis des siècles. Il fallait les loger dans des lieux nouveaux, construits vite, sans fioritures, loin des centres-villes, parce qu’on ne mélange pas les torchons et les serviettes; les dictons de la sagesse populaire ont décidé depuis longtemps de la politique que notre pays doit mener. »

Mais l’autrice peint ici le portrait d’une femme flic qui on le comprend aime son travail et veut le faire bien. Bien, ça veut dire enquêter en mettant de côté préjugés et lieux communs. Jasmine est un très beau personnage. Le talent repose dans le fait de ne pas être emphatique, tout est sobriété, équilibre. Ce qui procure un sentiment, malgré le drame, de sérénité; on garde la tête froide pour réfléchir mieux. Peut-être juste une impression, mais en tous cas, pas de fureur, de cris, de rage. Mais s’instaure plutôt un climat de confiance.

Et c’est bien car la pensée de Jasmine, ses raisonnements, ses interrogations, nous sont rendues claires. C’est beau dans sa simplicité, cette histoire me semble ainsi plus humaine. Quelque chose se crée entre elle et la jeune fille soupçonnable d’être responsable de la mort de sa mère, avec par exemple un va-et-vient de questions, de réponses, d’hypothèses et une écoute toujours attentive et Jasmine qui mentalement nous livre ses pensées, ses soupçons, ses doutes beaucoup. Comment pense Jasmine : une jeune femme a été découverte morte

-Ils l’ont identifiée. Sur le portable, il y avait un numéro noté « Maman ». Ils ont appelé. La mère leur a fait un topo qui cadre bien avec un suicide. C’est une fille de vingt et un ans qui a été violée par un enseignant de son école lors d’une soirée alcoolisée, première tentative de suicide dans la foulée, hôpital psy, trois mois, elle résiste à la thérapie, les médecins envisagent qu’il y ait autre chose qu’un stress post-traumatique, ils penchent pour une décompensation psychotique, elle venait de sortir.

-Formidable!

-Quoi formidable?

-Une fille de vingt et un ans violée, qu’on ne réussit pas à soigner, et qui se suicide, parce que personne n’est capable de prendre en charge correctement les femmes violées, entre ceux qui disent que ce sont des choses qui arrivent et ceux qui n’ont rien à dire… »

Il n’y a rien à rajouter à cette phrase. À la suite de quoi Tom lui dit qu’elle « joue à la féministe »…, bref ! 

Un magnifique regard porté sur l’adolescence en souffrance, sur la vie dure, sur les jours difficiles pour certains jeunes gens de lieux négligés, pour des familles entières. Mais là encore sans tomber dans le lamento. Sans omettre de dire que c’est un vrai roman policier avec une enquête, un roman plein d’humanité plus que de rudesse, et un regard sur la vie des banlieues, un regard qui jongle entre lucidité professionnelle et humanisme, Jasmine sait très bien faire et forcément, on l’aime, Jasmine, comme elle sait nous faire aimer Astrid.

Vous comprendrez que j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, cette écriture et son sujet.

Je lirai les autres, c’est évident pour moi.

« Avant la forêt » – Julia Colin, éditions les Forges de Vulcain/ collection Fiction

Avant la forêt - Livre de Julia Colin« Je crois que là où les adultes ont merdé c’est qu’ils ont fait confiance jusqu’au bout aux gouvernements. En tous cas, tant qu’ils voyaient des élections s’organiser et des écoles se faire construire, ils n’ont pas paniqué. Même aujourd’hui je ne sais toujours pas si c’est pour donner le change ou si vraiment ils n’ont rien vu venir, mais je me souviens de mon père qui disait: ça va aller, regarde, l’année prochaine tu iras dans un collège flambant neuf. Pourtant je le voyais bien aux infos que ça n’allait pas. Il y avait cette nouvelle maladie venue d’Amérique du sud qui ravageait les champs du monde entier, et la guerre entre la Chine et la Russie qui s’éternisait depuis des années, bloquant complètement l’importation des matières premières. En vrai, c’était la merde, mais je crois qu’on a longtemps  tous été dans le déni. »

La réalité décrite au début a des côtés flagrants du monde actuel, mais comme c’est de la littérature, bien sûr… Alors s’il faut qualifier ce livre, je dirais que c’est un roman d’anticipation dystopique. On reconnait bien notre pays et notre société, sauf que les lignes ont bien bougé.

Ainsi commence donc ce joli roman de Julia Colin. Joli ?!?  Oui, bien qu’il propose aux lectrices et lecteurs une vision de ce qui pourrait, dans les temps à venir, être notre monde:  le chaos, la violence, et les exodes, puis, parce que la vie est ainsi faite, des reconstructions, des solutions alternatives à nos vies actuelles, parce que vivre « comme avant » n’est plus possible, tenter plus d’équité et de partage. Plus de raison. En ça, l’histoire est jolie – et attention, il n’y a rien de péjoratif à ce terme – .

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Ce pourrait être simplement ça, ce roman. Une vision d’avenir. De nouvelles sociétés, micro sociétés, des îlots de vie avec des règles collectives certes strictes, mais également basées sur la justice, la cohésion, la solidarité. Bien sûr, c’est ça.

« Bien avant que notre monde occidental ne se casse la gueule, les habitants de Massat vivaient déjà entre eux de manière autonome, loin de la marche économique forcenée et suicidaire du monde. C’était peut-être pour ça que la vallée était si prospère. Pour eux, tout ce récent bordel, ça n’avait pas changé grand-chose… »

Mais pour moi, la personnalité de ce texte et le charme que va exercer peu à peu cette histoire reposent sur les personnages principaux, sur ces jeunes gens qui clairement représentent le monde en devenir. Ils sont ici des adolescents déjà pleins de maturité, parce qu’ils ont vécu la fuite, l’exode; Elie et ses parents qui fuient Marseille, accompagnés de Calme, leur fille adoptive, qui elle n’a plus qu’eux comme famille. Elle est la presque sœur d’Elie.

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« J’ai réalisé que c’était fini la vie normale. Que ça n’allait pas « aller mieux » et que notre périple à pieds n’était pas juste une parenthèse, mais bien le point de départ de notre future vie incertaine… »

Après un long chemin semé d’embûches, cette famille dotée de l’acte de propriété d’une maison et d’un terrain dans le sud ouest de la France ( je suppose puisque Toulouse est alors la ville la plus proche), cette famille donc va devoir affronter les « dirigeants » du village où se trouve leur maison. Affronter parce qu’il y a des barrages à passer, il faut montrer patte blanche en disant ce qu’on va apporter éventuellement à la collectivité. Car pour survivre, chacun doit apporter quelque chose : un savoir ou savoir faire, une force, un talent, il faut accepter les règles. Ici il y a un maire, et il y a Saule, jeune femme un rien rude, du même âge qu’Elie. Calme, elle, va très vite trouver où se sentir chez elle. Mais ici, c’est Elie qui s’ancre dans la nature.

photo 1« Je restais pourtant en retrait, timide et surtout effrayé à l’idée de briser cette symphonie sublime et sauvage par un mot maladroit ou trop fort. J’écoutais.
La petite voix du ru, tout proche, rapportant des nouvelles des hauteurs, où des troupeaux paissaient en paix. La discussion houleuse d’un groupe de bouleaux en colère après les cerfs qui venaient frotter leurs bois contre leurs écorces tendres. Mais aussi le chant pur et parfait d’une toute petite fleur de pommier, s’ouvrant pour la première fois à la vie, et le bruit du vent, par vagues, colérique et doux à la fois, qui ponctuait tous ces dialogues. Fasciné, je le laissai m’entraîner avec lui, pour partir loin vers les sommets. »

196px-Dryad11Ce roman serait finalement assez commun, sauf que…non. Parce que la plus belle idée de Julia Colin réside en un des personnages qui se transforme en une sorte de déité puissante qui va tenir un rôle majeur dans cette histoire. En cela le livre prend une tournure fantastique vraiment intéressante et belle. Une belle dystopie, un conte, une philosophie. Certes bien dans l’air du temps, et alors? J’ai trouvé toutefois que l’écriture manquait parfois de force et de rigueur, mais enfin il s’agit d’un premier roman, qui comme tel est quand même plutôt réussi. Je tiens beaucoup à dire que je crois qu’il serait vraiment bien de proposer ce livre aussi et surtout à des adolescents, de ne pas le laisser que sur les rayons des adultes. Il me semble d’ailleurs que de jeunes gens en feraient sûrement un très bon usage, eux qui ont la vie devant eux avec un horizon où percevoir une suite n’est sans doute pas facile. 

On peut avoir diverses perceptions de ce roman, qui à mon avis touchera vraiment la nouvelle génération. Je le crois. En cela, c’est déjà une belle réussite. Et pour la poésie, la tendresse, et l’espoir, peut-être.

« Malencontre » – Jérôme Meimoz- éditions ZOE

thumb-small_zoe_malencontre » Ce que vivent les roses

L’an dernier, j’ai consacré beaucoup de temps à un projet de roman. Sur le moment, pas mal de scènes me semblaient prometteuses. Mais une fois passée la décharge de caféine, après deux ou trois pages, tout se dissipait comme on perd une trace dans la neige. J’avais beau reprendre, ça filait entre mes doigts. »

Voici un bon petit livre des éditons Zoé, que je m’apprête à chroniquer. J’ai vraiment bien aimé cette histoire d’amour sans suite, contrariée par des codes, mal vécue par un jeune homme de quinze ans. Devenu adulte et écrivain, il peine à trouver une trame pour sa prochaine production et va donc se décider à parler de son amour d’adolescent, Rosalba.

SAM_4215« Une grande partie de ma pensée était alors esclave de Rosalba.

Obsédante et affairée, triomphale et prosaïque, elle ne semblait pourtant pas être consciente de ses pouvoirs.

Je mêlais toutes sortes d’images à ce prénom rare qui la désignait comme le fleuron de notre communauté. J’en tournais et retournais chaque syllabe dans ma bouche comme une friandise. »

Le livre est court, cette chronique aussi. L’auteur, notre écrivain surnommé le Chinois dans son adolescence, va se remémorer son amour de jeunesse et l’intrigue qui y est rattachée comme sujet de son prochain livre, parce qu’il rame pour trouver quoi écrire. L’intrigue est celle liée à cette époque, à la disparition de Rosalba, l’élue de son jeune cœur, et à l’échec des gendarmes pour la retrouver.

auto-break-g5c29aa4ca_640« Personne n’avait la moindre idée de ce qui était arrivé, la gendarmerie diffusait un appel à témoins. Toutes sortes de rumeurs circulaient. S’y ajoutait que son beau-père, le patron, n’apparaissait plus à la casse depuis longtemps. Cela restait vague et incertain, la famille se refusait à tout commentaire, voulait étouffer les bruits. Il n’y avait selon elle rien à signaler. »

Il ne veut pas écrire un polar pourtant. Alors que moi, lisant ce texte, j’y ai bien vu ça, plus une histoire d’amour contrariée, plus la difficulté que peut rencontrer un auteur pour tenir un sujet, plus le portrait d’une communauté avec cette famille, celle de Rosalba qui vit dans une casse, et ceux du dehors, comprenant l’auteur à 15 ans. C’est donc un texte riche en points de vue, en façon d’aborder une histoire, sous tous ses angles.

« Les histoires forment des espèces de mosaïques qu’on peut contempler sous plusieurs angles. Une lumière inégale, les reflets et les ombres s’en mêlent, y découpent tant de motifs. »

moped-g1ad600c1f_640C’est la quête de sujet d’un auteur qui se met lui-même en scène. Intéressant donc pour la construction, pour l’autodérision, pour l’imagination qui travaille sur les chapeaux de roues dans la tête du narrateur, décalé depuis ses 15 ans. Ce n’est pas non plus un texte sans surprises car le monde tel qu’il est contre le monde tel que le narrateur le pense, le conçoit, le fantasme, en est une belle et riche source. La déception que le Chinois en ressent quand la réalité l’aborde est d’autant plus importante et les sujets traités, nombreux, dans la vie de ce jeune homme dont la vie semble faite d’une suite de déceptions, désillusions, chagrins et colères. Ainsi parle-t-il de l’université:

« Étaient-ce les longues falaises des immeubles, si parfaitement taillées? Ou la raide façade du langage? Là où chacun avait en bouche égalité, fraternité, démocratie, j’avais surtout observé passe-droits et privilèges. Certes, on savait mettre les formes. Insidieux, le racisme d’autrefois avait migré vers l’estimation des intelligences, l’évaluation des biens. »

pen-g2bdcb0926_640L’amour contrarié, qui à l’adolescence prend toujours des airs tragiques, une communauté étrange et un peu inquiétante qui vit dans cette casse. Beau décor pour un polar – je ne démords pas du fait qu’il y a de ça dans cette histoire et que ça l’enrichit considérablement- , le Chinois m’a touchée, agacée et amusée aussi. C’est court, mais riche ( je ne vous ai pas dit grand chose ici, en fait…par exemple pourquoi on ‘appelle le Chinois…) et intelligent.

Petit livre bien fichu, bien écrit, un sympathique moment de lecture. Avec une dernière phrase magnifique:

« Avant même que la porte ne se ferme, j’ai entendu mon cœur claquer. »