« Ootlin »-Jenni Fagan, éditions Métailié, traduit par Céline Schwaller (Ecosse )

« Je voulais désespérément être pure mais avant de naître j’ai failli tuer ma mère. Il ne s’agissait pas d’une petite overdose. Elle a secoué un flacon de comprimés, l’a ouvert, a avalé des pilules jusqu’à ce qu’elle ait la gorge en feu et que le monde commence à s’estomper.

« À cinq mois de grossesse un fœtus en développement double de volume.

Il n’était pas possible de m’ignorer.

Elle a allumé une cigarette.

Attendu qu’une de nous deux meure.

J’entendais les battements de son cœur commencer à ralentir.

La pièce s’est assombrie.

Longtemps après qu’on lui braque une lumière vive dans les yeux. »

Ainsi commence le roman autobiographique de Jenni Fagan, dont j’avais lu avec beaucoup d’enthousiasme « Les buveurs de lumière », roman dans lequel entre autres elle dépeignait le monde des caravanes-logements des familles pauvres écossaises. Elle revient ici, avec je pense un très grand courage, à sa propre histoire, puisqu’il s’agit là d’un récit autobiographique sur son enfance, puis adolescence. L’histoire d’une petite fille qui sera trimballée d’une famille à une autre, puis de foyer en foyer, avec de longues périodes de rue aussi.

Que dire d’une telle histoire…si ce n’est d’abord le constat de la faillite de l’Aide sociale à l’enfance ( Jenni Fagan est née en 1977 en Ecosse – mais je crois qu’ailleurs il en est de même ).

Mon article sera assez court, il lui faudrait pas mal de chapitres, pour chaque famille dans laquelle la petite fille passera, parfois avec de la violence, de la maltraitance  – surtout mentale – , mais aussi faire avec l’impossibilité de comprendre pourquoi on la déplace autant.

Jenni Fagan a dû trouver un sacré courage en elle pour nous livrer son histoire. L’adolescence (14, 15, 16 ans…) va voir naître les rencontres avec les drogues de toutes sortes, et ceux qui les diffusent. Elle travaille bien à l’école – quand elle y va – , et déjà elle aime la littérature, la poésie. Dans ses bons moments, elle rêve, elle écrit, elle contemple les petites choses belles du monde, mais grandissant elle finira dans les addictions, la rue, la violence s’acharnant sur elle.

Les mauvaises rencontres, les mauvaises personnes au mauvais endroit, l’hôpital, en une suite sans fin de douleurs, de solitude profonde. C’est écrire pour dire qui la sauvera. Après la fin du roman, l’autrice nous livre une note bouleversante dans laquelle elle nous dit qu’elle a gardé, depuis qu’elle a su écrire, un journal intime, qu’elle a eu accès à tous les dossiers la concernant ( plus de mille pages ) après 26 ans d’attente. Suit une thérapie de trente ans, un dossier médical évoquant un trouble de stress post-traumatique et une fibromyalgie incurable, conséquences directes de son enfance. Je n’en dis pas plus, mais si vous ne versez pas une larme sur la petite – et la grande – Jenni, vous n’avez pas de cœur.

Enfin le livre se clôt avec 13 photographies de Jenni fillette, puis adolescente, et tout ça, du début à la fin est d’une part révoltant, et d’autre part bouleversant. Je ne parviens pas à comprendre qu’une enfant du XXe siècle ait pu vivre, dans un pays dit civilisé, une telle enfance, une telle adolescence, que les services d’aide à l’enfance aient été aussi faibles et inefficaces. Reste ce qui a contribué à la sauver: son amour des mots, de la poésie, l’écriture comme secours, la poésie comme exutoire. Et quelques rares bonnes personnes. 

Mes hommages, Jenni Fagan.

« Mon fils ne revint que sept jours » – David Clerson, éditions Héliotrope

« Le premier jour mon fils me confia avoir la sensation que son cerveau pourrissait. Quand il passait la main dans ses cheveux ceux-ci s’arrachaient par centaines. La peau de son crâne était sèche, squameuse. Pourtant l’intérieur lui semblait gonflé par l’humidité. Il croyait parfois qu’un liquide s’écoulait de sa boîte crânienne, lui tombait sur la langue et qu’il l’avalait. »

Vous en conviendrez, le début de ce livre très court, plutôt une nouvelle qu’un roman, est assez peu engageant. Si étrange…

Voici l’histoire: une femme dans un chalet en Mauricie, du côté de Shawinigan, voit un jour arriver son fils qu’elle n’a pas vu – et pas su où il était – depuis dix ans. Il fait à sa mère le récit de son errance et tous deux vont passer beaucoup de temps à marcher dans les tourbières locales, l’homme y retrouvant son enfance.

C’est une sorte d’envoûtement étrange que ce récit, enchanté par ce milieu très particulier que sont les tourbières. L’eau, les plantes, sphaignes et autres, les champignons, la décomposition en lente avancée, avec ses odeurs de tourbe, de pourriture…tout ça donne à ce court petit livre une étrangeté un peu malaisante parfois. Mais le fond du récit, c’est le symbole qu’est cette tourbière, à l’ image du cerveau de l’homme qui après s’être replongé là, repartira. Laissant sa mère, à nouveau. 

Il y a derrière une histoire familiale, juste frôlée, mais cette femme ne restera plus seule dans ce lieu hanté, en quelque sorte. Je pourrais bien sûr dire plus, mais c’est si court, ça n’aurait pas de sens. En tous cas c’est une écriture un peu hypnotique, pour un monde étrange, une histoire triste, mais qui sur la fin s’éclaire par la grâce des petits enfants. Néanmoins, du fils à la mère, on frôle les abords de la folie.   

Ce texte se lit sans peine, mais avec des frissons, pas seulement pour la tourbière – qui pour moi est un symbole autant qu’un milieu – mais aussi pour l’ambiance très spéciale rendue par l’écriture, une sorte de silence, des odeurs, des bruissements… 

Etrange .

« Le Phénix » – Marie-Anne Legault – Québec Amérique

null« Prologue

Le jour se lève avec cet air maussade qui colle bien au premier lundi de novembre. Une grisaille froide pèse sur le centre-ville de Montréal, alors que deux éboueurs balancent dans la gueule d’un camion-benne les derniers vestiges d’octobre. Leur mine de chien basset s’allonge à mesure que se multiplient les déchets générés par les fêtards costumés de l’avant-veille, le trop-plein des bacs à ordures s’est déversé sur l’asphalte, çà et là, des sacs éventrés par les rats. Sale journée. »

Je m’arrête là de ce prologue, pour ne pas en dire trop dès le début. Si ce n’est qu’une valise passe au broyeur, tandis qu’un homme en pyjama de soie, un gobelet de café à la main, regarde son bagage partir aux ordures. Le titre originel est « La traque du Phénix ». Et il s’agit bien d’une traque, mais plutôt bienveillante, plutôt une enquête motivée par l’étrangeté de ce Phénix. Mais qui est-il? Qui est cet homme qui laisse des graffitis un peu partout dans des lieux insolites, joue Rachmaninov parfaitement sur un piano public, apparait, disparait, mais ne sait dire son nom. Doué de multiples talents, surnommé le Phénix, donc, il éveille immanquablement l’intérêt des deux héroïnes, la travailleuse de rue Sarah et Régine son amie neuropsychologue. Sont insérées des pages parcheminées, le « Journal d’un savant babylonien » dans lequel tous les arts sont abordés, incluant aussi les sciences, et une large palette de créations, de la plus concrète à la plus abstraite. Du cuisinier à Vinci en passant par Picasso, Breton, Schoenberg.

« Journal d’un savant babylonien

octobre 2000

Un virtuose est avant tout un être doté d’un esprit mathématique. Qu’il soit peintre, compositeur ou poète, le génie appartient à celui qui maîtrise l’art du parfait dosage. Le grand Goethe lui-même ne faisait aucune distinction entre l’art et la science.

Couleurs, notes, lettres ou épices, la grandeur est dans la mesure, le calcul infinitésimal des proportions. Il s’agit de trouver la balance idéale des ingrédients, celle qui fera d’une œuvre un chef d’œuvre. […]

Ce qui me fait dire qu’en science, comme en art, il y a un sens à tout.

Même au non-sens. »

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Intrigant, non? Voici un roman très bien ficelé, qui mêle une enquête non policière à la science ( plus précisément les neurosciences ), à l’art et à l’histoire. Bref, c’est un livre addictif qui nous mène par le bout du nez; on tourne les pages et on va de surprise en surprise. Trois personnages majeurs, les deux femmes et ce Phénix étrange, fuyant, doté de tous les talents. Mais d’autres rencontres évidemment nous attendent au coin des pages.

Il me serait bien difficile de vous emmener dans le dédale de ce roman, car on va jusqu’à Babylone, oui. Et on tourne les pages et on est accroché par cette enquête sur les traces d’un homme marginal; il faudra tirer les fils qu’il laisse traîner derrière lui, par bribes, peu à peu, pour comprendre. Donc à mon sens inracontable et tant mieux. En tous cas, je me suis bien laissée prendre au réseau tortueux qu’est cette recherche de l’identité de cet homme étrange, apeuré, qui surgit ici ou là au gré de ses errances, de ses dessins, fuyant le plus souvent les lieux trop fréquentés. 

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« mars 2007

[…] Il faudrait se protéger de nous-mêmes.

Pourquoi ne peut-on pas se contenter d’être ce que l’on est, humain? Ce qui, en matière de biologie animale, est déjà pour le moins remarquable. On pourrait se satisfaire de vivre pour s’extasier, en ne faisant rien, ou rien que l’amour, comme les bonobos. S’émerveiller devant les choses les plus simples. Or, nous avons cette folie des grandeurs, l’obsession de la quête, de la conquête, franchir l’infranchissable, édifier des tours démesurées.

Qui cherchons- nous à défier? Dieu? Ce serait trop facile. Nous-mêmes? Ou le temps. Oui, le Temps, le vrai maître, souverain absolu et despote. Lui seul est sans faille, lui seul avance et complète tout, disait Whitman.

Je connais un peuple qui ne possède rien et qui vit au milieu de rien. Le seul qui ne soit pas sous l’emprise du Temps. Un peuple qui, n’ayant rien, peut s’extasier de tout, et pour qui l’art n’est pas un trophée, mais un besoin aussi vital que l’eau. C’est fort, pour des gens du désert.

Un chef-d’œuvre du peuple. »

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C’est pour cela qu’il captera l’attention de Sarah, qui voit en lui un homme à la rue, et de Régine, qui y voit un « cas » passionnant pour les neurosciences. Je ne vous donne que le prénom de Lucas, qui tient lui aussi sa place dans cette histoire, un personnage discret mais néanmoins très attachant.

Vous verrez, si vous lisez ce roman, qu’il est bien difficile de ne pas se laisser prendre dans cette toile complexe, dans laquelle on va rencontrer des personnages, des époques, des lieux divers, proches et lointains, et se laisser mener par le bout du nez. Sans être lourd par son ton plein de vie, ce qu’il faut d’humour et de poésie, c’est un roman plein de savoirs. 

« Journal d’un savant babylonien

mars 1999

Entre le génie et la folie il n’y a qu’un pas. À quel moment l’éclair de génie devient l’éclair de folie? La frontière existe-t-elle? Il y a sans doute un fou dans chaque virtuose.

Le génie et la folie se côtoient depuis l’aube de l’humanité, depuis ce matin où, une étincelle dans les yeux, Sapiens a l’idée d’user de son sang et d’os calcinés pour donner vie aux parois des rochers. Ce matin où son imagination le pousse à transformer son arc en harpe, ses flèches en notes. Jusqu’à ce que tout bascule, qu’il refasse une arme de son instrument, du sang et des cendres de son ingéniosité créative. D’un coup, le souffle créateur devient un vent destructeur.

C’est un fait. C’est d’ailleurs consigné dans l’Encyclopédie: Ô que le génie et la folie se touchent de bien près.

Ils sont parfois indissociables. »

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Et puis, bon, que je sois claire,  j’ai aimé me promener avec les personnages dans Montréal, que je commence à connaître un peu, le canal Lachine, le Vieux Montréal et les friches industrielles qu’on trouve encore ici et là dans les alentours du centre, aménagées pour la promenade, et pleines de graffitis, comme toute la ville. J’ai aimé ce décor, cette histoire et son voyage dans le temps, les idées, l’art et les sciences, la réflexion qu’on y trouve. Bref, ça pourrait bien vous plaire !

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