« Un poisson sur la lune » – David Vann- Gallmeister/Americana, traduit par Laura Derajinski

« L’avion amorce sa descente mais San Francisco est invisible, rien que des nuages et de la pluie qui se referment sur l’aile, de la pluie et des centaines de kilomètres/heure, rien qu’un entité horizontale, qui ne tombe pas, qui n’a rien d’assez léger pour tomber. Une pression terrifiante, insistante, paniquée, qui disparaît et réapparaît, provenant d’une source terrible, le souffle d’un dieu en colère.

Jim attend et espère, mais quoi ? »

Un grand David Vann…Je m’étais arrêtée à « Impurs », assez horrifiée par l’angoisse contenue dans et provoquée par ce roman. J’ai donc attendu. Et me voici de retour dans le cerveau dérangé de Jim, père de David et de sa sœur Cheryl, ici encore enfants. Ils vivent chez leur mère Lorraine et vont retrouver leur papa chez l’oncle Doug ( frère cadet de Jim ) pour des vacances. Jim arrive d’Alaska où il vit le reste du temps. Il est dentiste ( vous vous souvenez de Sukkwan Island ? Si vous l’avez lu, forcément vous vous en souvenez ! ) mais n’exerce plus.

« Jim comprend alors que son fils pourrait sombrer dans la même dépression que lui, et dans les mêmes mouvements d’humeur, et dans ces cogitations sur l’existence, lancinantes et infinies, à toujours tout remettre en question. La maladie mentale, une malédiction qui se transmet à travers les générations. À quel moment cela a-t-il commencé, cela remonte-t-il à loin dans le passé? Et combien de générations en souffriront encore? »

Car Jim est malade, son cerveau est malade. Envahi d’idées de meurtres, obsédé par les armes à feu, attiré par le suicide, hanté par Jeannette, sa dernière compagne et le sexe. Bref, je retrouve ici l’histoire familiale, véritable charge de David Vann, charge mentale, affective, qu’il déroule, dénoue et décortique dans ses romans depuis le premier. Et c’est une plongée en apnée dans cette famille, et dans un cerveau malade. Je crois que c’est ce qui me touche si profondément chez cet auteur, qui parfois écrit des choses insoutenables. Ici il n’y a pas de violence physique, mais ce qui se passe, ce que Jim nous dit tout au long des pages est extrêmement perturbant. Pour la simple raison qu’on peut je crois tous y retrouver certains de nos états – passagers ou pas – , de nos perturbations mentales, de nos traumatismes ou de nos obsessions; et ça, forcément on n’est pas toujours prêt à le lire.

Avant la rencontre avec le psy, en voiture:

« -Le psy n’apporte pas grand-chose. S’il était présent lors de mes derniers instants, il prendrait des notes sur ma manière de tenir mon arme. Pourquoi fermez-vous un œil alors que vous braquez le canon sur votre tempe? Qu’est-ce que cela signifie? Avez-vous toujours éprouvé un sentiment d’insécurité? Quand cela a-t-il commencé? Quand avez-vous fermé cet œil pour la première fois?

-Arrête ! hurle Doug.

Le volume surprend Jim, la soudaineté aussi.

-Putain, OK. Pardon, petit frère.

Alors Jim essaie d’être un bon citoyen: il reste assis de son côté de la banquette et ne dit rien, il ne pense rien, il ne s’interroge ni sur la source, ni sur le sens.Impossible d’expliquer comment les pensées ont commencé, de toute façon, comment le désespoir a commencé, comment Jim en est arrivé là, maintenant. »

C’est ainsi que David Vann amène le sujet de la folie, parce qu’il faut bien nommer ce que vit Jim. Je pourrais dire « son père »( ? ) , mais il s’agit bien tout de même d’un roman, écrit avec un talent assez impressionnant.

L’autre symptôme de Jim est une sinusite extrêmement violente qui l’assaille à tout moment, comme dans cet extrait, qui montre aussi assez bien le mode de pensée et d’expression de Jim :

« Il a les genoux douloureux d’avoir dormi sur le tapis, et sa nuque lui fait mal malgré le petit coussin que lui a apporté Gary, mais la douleur des sinus est pire, toujours. Puissante, dès le réveil, de toute cette pression accumulée.

Il se lève, il cherche des mouchoirs et il en trouve une boîte sur le bureau. Il se mouche, c’est comme déplacer des rochers dans une carrière avec un éventail, le genre de truc pliant en bambou qu’une femme apporterait à l’opéra. Ça contre des rochers grands comme des maisons. Rien ne bouge. Il commence à croire qu’une intervention chirurgicale pourrait être sans risque. Allez-y, forez- moi un trou dans le front. Je me contrefous de l’air que ça me donnera, tant que tout s’écoule. »

On est comme sur une vague imprévisible au gré des humeurs de Jim, passant de l’euphorie à l’indifférence froide, du rire survolté à la colère menaçante, du rire hystérique aux larmes incontrôlables. Et on ne peut pas ne pas avoir une pensée compatissante, un flot de tendresse pour les deux enfants qui aiment leur père; on a le sentiment qu’ils n’ont aucune crainte face à lui, qu’ils l’ont toujours connu ainsi, c’est leur père, un point c’est tout.

Dans la voiture, avec Doug, ils chantent :

Quant au titre: séance chez le Dr Brown qui demande à Jim d’imaginer une grotte dans laquelle il entre, et de lui dire ce qu’il voit:

 

« […] et quand il y entre, elle est bien plus grande qu’elle n’y paraissait. Une voûte noire et des formes suspendues, un sol lisse comme la peau d’un flétan, tacheté de vert et de brun.

-Le sol est le dos d’un flétan, dit Jim. Je suis debout sur sa peau et la grotte est très froide, aussi froide que le fond de l’océan.

-Un flétan? Le poisson? 

Jim essaie d’ignorer Brown qui fait foirer sa vision. La caverne qu’il a trouvée semble sacrée, la demeure de son animal totem, et il trouvera peut-être une réponse ici. Il avance sur la chair glissante et observe le mouvement des branchies, la lente respiration. »

 

Je termine avec cet extrait qui dit comment Jim voit l’humanité:

« Croit-on vraiment qu’une vie humaine ait autant de valeur? Si on envisage notre existence, ne serait-ce qu’une seconde, ce n’est clairement pas le cas. Crises cardiaques, accidents de voiture, désastres climatiques, morts par balles, guerre: nous sommes balayés d’une pichenette comme des fourmis, à chaque instant. Nous n’avons aucune valeur, de toute évidence. »

En fait ce livre est bouleversant du début à la fin, même si par moments on déteste Jim, même s’il nous reste opaque, il y a une telle douleur en lui qu’on ne peut pas s’empêcher de le trouver quand même et  malgré tout attachant.

Une lecture difficile émotionnellement, mais magnifique.

« Dernière journée sur terre » – Eric Puchner -Nouvelles- Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Couvée X

C’était l’été des cigales. Elles vivaient sous terre depuis dix-sept ans, et soudain émergeaient de leurs galeries, grimpaient dans les arbres et sur les poteaux télégraphiques, se libérant de leur corps et déployant leurs ailes. Elles laissaient leur ancien moi accroché aux branches, telle une copie conforme en verre. »

C’est quand on termine ce recueil de nouvelles qu’on comprend l’intérêt de celle-ci en premier, on comprend ces cigales qui stridulent tout l’été à rendre fou tout le monde autour. Et on comprend bien surtout l’image, l’idée de cette mue « après 17 ans « , métaphore évidente de la fin de l’adolescence. Et bon choix donc pour le début du recueil. Une fois encore sont explorés ces rouages mi-biologiques, mi-psychologiques des âges de la vie et leurs effets sur les familles, la famille…Mais je préfère « les » parce que nous savons parfaitement que cette alchimie mystérieuse qu’est censée être la famille n’est pas toujours magique, pas toujours chaleureuse et aimante, que parfois tout ça dysfonctionne à fond et même, ça explose…on le sait hélas tous de près ou de loin. Tenez écoutez comme c’est agaçant – multipliez par un grand nombre de cigales… – )

Eric Puchner décrit avec humour, intelligence, sensibilité et de plusieurs points de vue ces « structures » que sont les familles. J’ai clairement beaucoup aimé la première nouvelle, « Couvée X » franchement drôle , « Être mère » et « Dernière journée sur terre », j’ai adoré « Expression » et « Trojan Whores Hate You Back », les autres moins, même s’il y a de bonnes idées, je les ai trouvées moins abouties et en tous cas elles m’ont moins touchée. Restent les 5 citées ci-dessus. Je vous en présente juste les grandes lignes, je passe sur la première, bruissante, chaude, très chaude, pleine de jeunesse et si caractéristique des questions de l’adolescence. Juste la fin:

« Pendant un jour ou deux, nous avons écouté tout ce que chacun disait. Mon père roucoulait à l’oreille de ma mère au dîner et je croyais entendre ses grivoiseries, tellement j’avais envie que ce soit vrai. « Allez, sortez ! Interdit aux enfants », s’écriait ma mère en gloussant, et nous allions grimper aux arbres ou marcher pieds nus sur la pelouse, avec l’impression de pouvoir rester dehors pour toujours. »

Dans « Être mère », deux sœurs; Margot, mariée et mère de deux enfants, Floyd et Ellory.  Belle selon sa sœur Jess qui elle est seule, suicidaire et envieuse, surnommée fort aimablement Tatie Marteau par tous mais en secret ( secret qui sera dévoilé sans grand ménagement); la jalousie, la demande d’amour, le manque la rongent et c’est elle qui m’a touchée ici dans de très belles pages où son histoire de vie est résumée, d’échecs en chagrins et déconvenues, comportements à risques divers jusqu’au suicide – raté – pour finir sous cachets et chez sa sœur et sa jolie famille.

De retour de la fête d’Halloween, Jess et son premier vrai contact affectueux avec Ellory sa nièce:

« Ellory s’assit sur son lit: »Tu as essayé de te faire du mal? »

Jess acquiesça de la tête.

« Pourquoi? » […]

« Difficile à expliquer. » […]

« Quelque chose ne va pas dans ton cerveau, dit posément Ellory, comme si cette idée venait de l’effleurer.

-Exact.

À la grande surprise de Jess, une larme noircie par le mascara roula sur la joue de sa nièce.

« Est-ce que mon père va guérir?

-Bien sûr » répondit Jess, même si, en vérité, elle n’en avait pas la moindre idée. Elle avait accepté la version des choses données par Margot sans plus y réfléchir. Elle contourna le pied du lit et alla s’asseoir à côté de sa nièce.

« Oui, absolument.

-J’ai tout le temps des idées noires. Peur qu’il meure, par exemple. » Ellory se sécha les yeux avec le dos de la main. « Moi aussi j’ai quelque chose qui ne va pas dans mon cerveau. » »

L’auteur n’est pas ici impitoyable et répartit équitablement, finalement, les coups durs et les chagrins.

Dans « Dernière journée sur terre », un couple disloqué, une mère abandonnée qui boit beaucoup trop et sait marcher sur les mains, et des chiens trop vieux qui reviennent à la vie sur une plage avant d’être piqués. Le fils jeune encore se comporte comme un adulte, il est réfléchi, sensible, assez désemparé mais tente de trouver un remède aux chagrins des uns et des autres, y compris des siens. Il observe sa mère marchant sur les mains devant lui pour la première fois.

« J’eus le sentiment que ce serait la seule fois que je la verrais marcher sur les mains. Après cette journée, l’occasion ne se représenterait pas. Mais là, elle pouvait encore le faire, elle pouvait encore me surprendre par ce talent inutile. Le soleil brillait derrière elle, apparaissait par intermittence entre ses jambes, et quelqu’un nous observant à l’autre extrémité de la plage aurait même pu nous prendre pour deux adolescents. Elle continua sa progression chancelante, au risque de tomber, tandis qu’autour d’elle Shorty et Ranger aboyaient et l’éclaboussaient, agitant leur queue, ignorants de ce qui les attendait. »

Quant à mes deux préférées, d’abord « Expression » parce que c’est une histoire d’amitié, de trahison aussi et de honte enfin. C’est une des plus achevées du recueil, une des plus longues, à la fois drôle et triste dans un juste dosage. Le narrateur est adolescent, au lycée où il excelle en cours d’anglais. Il a de très bonnes notes et sait écrire. Aussi va-t-il être envoyé par ses parents durant les vacances dans un « camp » ayant pour thème les arts et lettres, lieu qui reçoit de jeunes gens doués dans un domaine ou un autre et situé dans le Massachussets au grand désespoir du garçon:

«  »Je ne veux pas être un artiste », protestai-je. J’associais les artistes à cette catégorie d’adolescents que ma mère trouvait « intéressants ». De plus, j’avais une petite amie, la première de ma vie, avec laquelle je faisais des progrès, lents mais prometteurs, sur le trampoline de son jardin. L’été s’étendait désormais devant moi comme un paysage de souffrance érotique.

« Les écrivains se nourrissent de leurs expériences », répondit mon père. Il avait passé une licence de littérature française et sortait parfois ce genre de choses. « Ça enrichit leur imaginaire. »

Ma sœur pouffa de rire, la bouche pleine de corn-flakes.

Elle était jalouse, car elle-même n’avait aucun talent particulier. « Il n’a que quinze ans, bon sang !

-Rimbaud a écrit son premier poème immortel au même âge, répliqua mon père.

-Moi je préfère être immortel à la maison », dis-je.

Mon père poussa un soupir.[…]

Ainsi me retrouvai-je au Massachussets, dans un camp de vacances pour jeunes artistes. En fin de compte, ce n’était pas du tout un camp de vacances, mais un collège universitaire au milieu de nulle part qui, l’été, se transformait en un lieu où se débarrasser de ses gosses. Mon copain de classe s’appelait Chet Turnblad. »

Chet lui, joue du trombone comme un dieu. Au début, ce garçon étrange va intriguer notre écrivain en germe, puis va se créer un lien fort entre les deux garçons, de ceux qui se nouent à ces âges, à la vie à la mort et qui n’endurent aucune trahison, grande ou petite. Avec humour et tendresse, l’auteur décrit ici très très justement ces amitiés d’ados, avec les rires tonitruants, un peu trop, qui cachent les larmes, et si la vie de notre narrateur est plutôt tranquille, faite d’amour et d’attention, celle de Chet est autre. Le soir, au coucher dans le camp de vacances:

« Chaque soir ça recommençait: un petit son discret qu’on pouvait prendre pour autre chose, jusqu’à ce qu’émerge une voix entrecoupée de reniflements et de sanglots incoercibles. Je n’abordais jamais le sujet avec lui. »

Et notre adolescent va entreprendre l’écriture d’un roman sur Chet, ce qu’il imagine de sa vie, ce qu’il va en apprendre. Entre autres que Chet a une sœur jumelle sur laquelle l’écrivain va fantasmer. Et ainsi, Jason Blake ( c’est son nom ) sera une sorte d’ogre qui va dévorer, digérer, transformer la vie de Chet et sa famille avec, pour en faire une œuvre à sa façon, s’emparant des drames de son ami pour nourrir sa fiction.

Chet est un merveilleux personnage, vraiment –  sa sœur aussi –  je dirais un peu, excusez-moi, cerné par les cons. On va mettre ça sur le compte du manque de maturité, sur le compte des hormones en ébullition qui faussent certaines perceptions, je ne sais pas, en tous cas, Jason sort bien peu glorieux de ce moment de sa vie, plein de honte. Mais cette histoire est très très touchante, bien que développée sur un ton comique ou plutôt ironique parfois. C’est un peu ce mélange qui régit nos vies adolescentes, passer du rire aux larmes, cacher sa peine derrière de bonnes grosses blagues…

« Alors, qu’as-tu appris à ton atelier d’écriture? » demanda mon père, et je récitai une série de consignes. Montrer, ne pas raconter. Écrire sur ce que l’on connaît. Rester patient – il faut des années pour terminer certaines nouvelles, et elles ne sont jamais comme on voudrait. » 

Quant à la seconde qui m’a bien emballée, c’est cette aventure improbable vécue par un vieux groupe punk dans un état assez pitoyable, j’ai beaucoup ri et pourtant c’est triste…oui, je sais, c’est en fait pathétique, et le ton de l’auteur est plein de dérision et s’attaque aux rêves, aux illusions perdues sans pleurnicher. Mieux vaut en rire pourrait être sa devise en particulier sur cette histoire. Moi j’en ai ri. 

Tout commence sur l’autoroute I-5 qui descend vers Los Angeles, un vieux van conduit par Alistair qui a une bursite dans une épaule et fait de l’apnée du sommeil, Glenn son ami d’enfance et Vlad assis sur un coussin anti-hémorroïdes et ami de Stew, un python apprivoisé ( ce qui fait que le van transporte aussi quelques rats ). Le groupe Trojan Whores Hate You Back renaît de ses cendres grâce à une réimpression de leur album éponyme et s’en va donner un concert, un talk show dans une galerie marchande retransmis sur le net. « Notre seule chance »de faire le buzz » affirme Glenn toujours flanqué de sa Bible. Je ne vous raconte pas bien sûr, mais ici règne la nostalgie, être et avoir été qu’on aimerait rendre compatibles mais ne le sont pas, accepter le temps qui passe, les illusions perdues, régler quelques vieux comptes…alors on boit, on fume, on fait encore des expériences, n’empêche que la nuit le respirateur aide à rester en vie…

« Le soleil, qui perçait faiblement à travers le brouillard, réchauffa le visage d’Alistair. Il avait été atterré la dernière fois qu’il avait vu Stew manger un rat, mais là, assis avec Vladimir à le regarder faire, il éprouvait un étrange soulagement. On n’attendait rien de lui – pas même qu’il apprécie. Stew déglutit peu à peu la queue du rat, comme s’il mangeait sa propre langue. Il ne semblait pas conscient d’avoir un public. Vladimir proposa son inhalateur à Alistair et eut l’air surpris qu’il accepte. On aurait dit une bouffée de soleil. Le serpent laissa retomber sa tête et ne bougea plus pendant un long moment. Alistair, en proie à un remords soudain, se demanda si le spectacle était terminé, mais bien sûr il ne s’agissait pas d’un spectacle. C’était sa vie. »

Si tout ne m’a pas vraiment emballée dans ce recueil reste que l’écriture est bonne – y compris sur les textes dont je ne parle pas, qui m’ont laissée « au bord » plus par le sujet ou la façon de le traiter, comme « Des monstres magnifiques » – mais reste pour l’auteur un sens de l’humour, de la dérision et beaucoup de tendresse et d’indulgence pour ses personnages qui rendent cette lecture agréable et facile. J’aime beaucoup les nouvelles, mais si je devais mettre en avant dans cette collection d’autres recueils, je reparlerais sans hésiter du superbe livre de Robin McArthur « Le cœur sauvage » puis du formidable « Le paradis des animaux » de David James Poissant ou encore « Courir au clair de lune avec un chien volé » du jeune Callan Wink, que je trouve plus homogènes et dont les lieux et sujets globalement m’ont plus touchée.

De retour dans leur quartier d’origine, Alistair et Glenn cherchent leur disquaire qui a laissé place à une fromagerie. Chez Twig ils avaient découvert alors des groupes  comme Sonic Youth

 

« L’herbe de fer »- William Kennedy – Belfond/Vintage, traduit par Marie-Claire Pasquier

« Le vieux camion brinquebalant remontait la route sinueuse qui traverse le cimetière Sainte-Agnès. Assis à l’arrière, Francis Phelan constatait que, plus encore que les vivants, les morts se regroupent par quartiers. Le camion se trouva soudain au milieu de vastes étendues où se dressaient des monuments et des cénotaphes de taille impressionnante, conçus plus ou moins selon le même modèle, et chargés de garder les restes mortels des riches. »

Voici un roman bien étrange, une découverte pour moi de cet auteur, scénariste également ( « Cotton Club  » entre autres). Une réédition pour Belfond ( première en 1986 ) et c’est une excellente idée, parce que sinon je n’aurais jamais rencontré cette écriture très particulière; alors coup de chapeau à la traductrice, ça ne devait pas être simple, et qui a aussi rédigé la post-face très intéressante.

Alors nous voici donc à Albany, état de New-York, aux jours sombres de la Grande Dépression, cahotant dans un camion chargé de terre destinée à combler des tombes toutes fraîches.

« Écoute, mon pote, dit-il, tu veux venir travailler avec moi et te faire un peu de fric? Ce soir on pourra s’offrir une ou deux bouteilles et un plumard. Il va faire froid, regarde le ciel.

-Travailler où ça?

-Au cimetière. À charrier de la terre.

-Au cimetière? Pourquoi pas? Faut bien que je m’habitue. Ils payent combien?

-J’en sais foutre rien.

-Je veux dire, ils payent? C’est pas qu’ils vous enterrent à l’œil quand vous clamsez?

-S’ils payent pas, je laisse tomber, dit Francis. Je vais pas creuser ma propre tombe. »

Dans ce camion, Francis Phelan qui ce jour-ci exceptionnellement travaille…L’étrangeté commence illico, avec la description du cimetière et clairement Francis a des visions. Francis voit les morts vivants, occupés à leur vie de morts, comme fumer des racines sèches ou tresser des pissenlits. Ils commentent aussi, ces morts, les vivants qu’ils reconnaissent…Certes, Francis boit comme un trou, mais même à jeûn, il les voit, les entend, ces disparus de sa vie…

Il n’y a pas à proprement parler d’histoire, ou d’intrigue, nous faisons juste un bizarre parcours dans les vies de ces déchus, femmes et hommes tombés sous le poids de la crise, mais aussi par l’alcool, par une rébellion qui les a mis à la rue, par concours de circonstances…Si au début on pense qu’ils ont toujours été les hôtes des soupes populaires et foyers pour indigents, on découvre peu à peu qu’il n’en est rien et dans une écriture très poétique, très imagée, avec un style unique l’auteur nous fait remonter dans la vie de Francis, ancien brillant joueur de base-ball, de Helen ancienne musicienne et chanteuse douée, et tout autour on rencontre Rudy, Petit Louis, Petit Rouquin, Dick le Casseur, la pauvre Sandra, la dure Clara, Finny et tous les autres, morts ou vivants…

Pour une fois, c’est la Grande Dépression citadine, et les pauvres se mutent en clochards. Au départ une grève, une manifestation qui en réalité eut lieu en 1901, une grève des tramways durant laquelle deux hommes furent tués par l’armée et qui sert d’argument de départ à l’auteur pour raconter l’histoire de Francis Phelan, située dans les années 30.

Les deux amis, Francis et Rudy, présentés avec humour et la sympathie évidente de l’auteur:

« Tous deux étaient à la recherche d’un mode de vie exprimant à la fois leur condition actuelle et leurs rêves inexprimables. Tous deux connaissaient sur le bout des doigts le rituel du trimardeur avec ses tabous, son protocole. Ils s’étaient assez parlé pour savoir qu’ils croyaient tous deux en une sorte de fraternité des sans-espoir.[…] Ce qui leur faisait peur à tous les deux, c’était les désintoxiqués, les flics, les matons, les patrons, les moralistes, les diseurs de vérité, et ils avaient également peur l’un de l’autre. Ce qu’ils adoraient, c’était les raconteurs d’histoires, les menteurs, les putains, les boxeurs, les chanteurs, les chiens qui remuent la queue, et les bandits d’honneur. Rudy, en somme, se disait Francis, ça n’est qu’une cloche, mais qui vaut mieux que lui? « 

Helen chantait…( ci-dessous adaptation au cinéma par Hector Babenco sous le titre « La force du destin » en 1987 avec Jack Nicholson dans le rôle de Francis et Meryl Streep dans le rôle de Helen )

Francis en héros:

« Entre- temps, tout avait cessé de saigner, et Francis se retrouva délivré une fois encore de ces forces fatales qui cherchaient si souvent à trancher le fil de sa vie.

Il avait étanché le sang de sa blessure.

Il s’était tenu fermement irrésolu face aux caprices de l’adversité.

Il avait, cet homme admirable, étanché l’essence même de la mort. »

Je préfère vous mettre quelques passages plutôt que de broder sur ces vies racontées là, la langue est pleine de ressources. On croit voir parfois de ces scènes du cinéma muet, oscillant entre drame et burlesque. Mais bien vite le peu de sourire s’efface devant la dureté des temps, le côté impitoyable de certains des personnages, face à un univers parallèle en quelque sorte, caché derrière les murs des rues sombres et délabrées, dans les hôtels miteux mais bon marché, à la marge. La vie gangrenée par la misère. J’ai été très touchée par le destin de Helen en particulier, cette Helen qui a lu Edith Wharton,  Henry James, adore Schubert chanté par John McCormack, « Who is Silvia »

« Hélas! pauvre Helen, appréciée pour de mauvaises raisons par l’exquis Arthur, à qui il fut donné de faire du mal à Helen; qui fit l’éducation de son corps et de son âme, pour ensuite rejeter l’un et l’autre en enfer. »

Enfin je conseille vraiment ce livre, parce qu’il est plein d’irrévérence envers les bien-pensants, plein d’affection pour cette marge déclassée, fracassée, pour Francis, homme libre.

« On dit peut-être du mal de moi, mais personne n’ose venir me le dire en face, dit Francis, et pour moi c’est ça qui compte. D’accord, je souffrirai en enfer, enfin, si ça existe, mais j’ai encore du nerf et du muscle, et j’ai bien l’intention de m’en servir jusqu’au bout. Je n’ai jamais connu un seul clodo qui ait un mot à dire contre Francis. Et je ne leur conseille pas. C’est tous des pauvres diables, des âmes en souffrance qui attendent le paradis, qui battent le pavé avec la neige qui leur vole autour, qui s’abritent dans des maisons vides, avec leur pantalon qui tombe. Quand je quitterai cette terre, je donnerai ma bénédiction à tout un chacun. Francis n’a jamais fait de mal à une mouche. »

L’esprit d’Helen s’échappe au son de « Bye bye black bird », et finalement, je ne peux dire si ce livre est profondément triste ou juste beau et insolent, un peu tout, je trouve.

J’ai choisi l’interprétation originale de Ringo Starr, à cause du banjo qu’on entend dans le livre

 

« Une douce lueur de malveillance » – Dan Chaon -Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

« Novembre 2011-Avril 2012

Un jour, au début du mois de novembre, le corps du jeune homme qui avait disparu sombra au fond de la rivière. Face contre terre, butant légèrement contre le lit boueux, il fut sans doute charrié sur plusieurs kilomètres – sourcils froncés marquant une légère surprise, bras un peu écartés, jambes raides. Les plantes aquatiques promenèrent leurs frondes sur la coiffe de plumes que portait le garçon, sur son front, sur ses peintures de guerre et sur ses lèvres, sur la veste à franges en cuir de chevreuil et sur le collier d e dents de loup, sur le pagne et les jambières en daim, jusqu’aux pieds dans leurs mocassins. En général, les poissons et autres charognards hibernaient pendant cette période. »

Une lecture extrêmement perturbante à plus d’un titre, donc passionnante. On ne cherche pas forcément la tranquillité quand on lit, eh bien j’ai été servie avec ce roman trouble et troublant . On y retrouve comme souvent chez les auteurs contemporains des USA les addictions et les dérives, la drogue, l’alcool, mais ce n’est pas là le cœur du sujet. Et tant mieux parce que Dan Chaon avec un talent incroyable ( et j’imagine beaucoup de connaissances sur le thème ) explore les cerveaux de ses personnages, les traumas profonds liés au passé et leur impact sur toute une vie, écrivant là un livre très sombre, très dur et profond.

Dustin Tillman est psychologue. Père de deux fils, sa femme Jill est atteinte d’un cancer ( Jill est peut-être bien mon personnage préféré ) sans remède.

« Après la première chimiothérapie, nous avons attendu que ses cheveux tombent. Elle avait de jolis cheveux, sans prétention. Ils étaient blonds, naturellement ondulés, et lui arrivaient aux épaules.

Deux semaines s’écoulèrent et il ne se passa rien. »Ils ne vont peut-être pas tomber, dis-je. Ce n’est pas systématique. »

Elle me regarda, l’air sombre. La neige avait finalement commencé à fondre, les lilas étaient en fleur, elle venait d’en couper, et je la regardais les mettre dans un vase.

« Mon chéri. Je ne pense pas qu’il faille être optimiste. Ne nous laissons pas aller à ça. »

Son patient du moment, Aqil,  est un policier en arrêt maladie  ( lui aussi, je l’aime bien…) obsédé par des disparitions de jeunes hommes, inexpliquées, à peine relevées. Et puis il y a Rusty, son frère d’adoption, sortant de prison après 30 ans, enfin innocenté du meurtre des parents, d’un oncle et d’une tante. C’est le témoignage de Dustin qui l’a fait incarcérer. 

Ce roman se lit comme une grande enquête, c’est un authentique suspense qui tient en haleine durant toute la lecture. La trame est celle-ci: 30 ans après, Rusty sort de prison, remettant dans les mémoires confuses des témoins du drame toute l’histoire de cette tuerie, et toute l’histoire des protagonistes.  Et c’est là qu’intervient cette phrase citée en 4ème de couverture et qui dit tout.

« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

On peut dire que Dan Chaon balade le lecteur du début à la fin et même si vers le dernier tiers du livre on commence à se douter du fin mot de l’histoire, ce n’est pas forcément si évident. Texte tortueux, construction labyrinthique, c’est là un très grand auteur qui écrit, c’est sûr. On change d’époque, de point de vue, de mise en page, on est dérouté souvent.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même, alors que tu accomplis les actes du quotidien, l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

En lisant ce formidable roman bien tordu, j’ai repensé à quelques lectures d’articles sur la psychanalyse, sur les souvenirs induits, ou les faux souvenirs ( j’en ai que j’ai identifiés, et vous ? ). Mais ici, l’enjeu est terrible puisqu’il s’agit de meurtres pleins de sauvagerie et de 30 ans de prison. Nous allons donc accompagner tous les membres impliqués dans ce drame tout en suivant également l’enquête sur les disparus commencée par Aqil qui, très convaincant, y entraîne Dustin. On entre dans la vie d’Aaron et Dennis, les fils de Jill et Dustin, dans celle de Kate et Wave, les cousines jumelles de Dustin, on explore toute l’histoire familiale sans jamais être sûr de rien, car chacun propose son souvenir des événements…Et pour le coup, c’est très très compliqué de défaire tous les nœuds pour suivre la ligne.

« Dès que je me remémore cet épisode, j’ai l’impression d’observer la scène en étant hors de mon corps. De regarder un film dénué de sens. Il ne me semble guère plausible que je sois juste resté là à regarder ma mère.

Mais dans ce mauvais film, je la vois. Elle est allongée sur le côté. Étendue comme vous le seriez si vous aviez été abattu à bout portant, et elle baigne dans son sang.

Certains instantanés m’obsèdent. À un moment, quand j’étais étudiant, j’avais du mal à penser à autre chose. Les images sont posées devant moi, telles les cartes d’une partie de solitaire que j’aurais perdue, et j’essaie de comprendre comment j’aurais pu les placer différemment. »

Bien sûr c’est impossible à raconter, il faut lire pour être immergé dans cette affreuse histoire de vie et de mort, de mensonges volontaires ou pas, de vies gâchées.

Personnellement ça a été éprouvant mais très enrichissant, et puis littérairement c’est un coup de maître. Pourquoi j’ai aimé Jill ? Parce que j’ai trouvé qu’elle est la plus lucide, sans doute parce qu’elle sait qu’elle sera morte à court terme, parce qu’elle souffre, parce qu’elle est assez navrée en regardant vivre son entourage, et inquiète aussi pour ceux qu’elle aime. 

Tous se posent les mêmes questions, ainsi Wave:

« Ils étaient assis sous un pont et il tombait une bruine molle et froide, typique de Portland. »Pas du tout. Je ne pense pas que quiconque puisse vraiment se rappeler ce qui lui est véritablement arrivé. On se souvient juste des pièces qui s’emboîtent logiquement. Que nous est-il arrivé? Elle tira sur sa cigarette en réfléchissant à la question. Était-il possible que nous ne le sachions jamais vraiment? Et si nous n’étions pas les gardiens de notre propre existence? »

Que dire de Dustin ? Lui le psychologue va se trouver mis face à ses défaillances, lui qui s’occupe de celles des autres va se trouver confronté à ses propres et sévères perturbations. De 1978 à 2013, dans un réseau complexe dans le temps et dans ses personnages, Dan Chaon nous emmène jusqu’au vertige dans l’obscurité du cerveau humain dans les manipulations dont il est capable et dans celles qu’il subit.

« Certaines personnes passent leur vie entière à ne pas se souvenir. »

Coup de cœur, c’est certain.

« Malheureusement il n’est pas douteux que l’homme (entendre l’humain ) est, dans l’ensemble, moins bon qu’il ne s’imagine ou ne voudrait l’être. Chacun est suivi d’une ombre, et moins celle-ci est incorporée dans la vie consciente de l’individu plus elle est noire et dense. »

C.G.Jung, Psychologie et religion : Ouest et est

Durant les beaux soirs d’été au jardin, avant le drame..

« …Il y avait de la viande cuite au barbecue, des épis de maïs, des bols de chips et d’arachides rôties au miel, des tranches de fromage et de salami, des œufs et des piments au vinaigre. De la musique de Waylon Jennings, Willie Nelson, Crystal Gayle. Certains dansaient. »

Pour moi c’est Willie Nelson avec Ray Charles

 

« Évasion » – Benjamin Whitmer – Gallmeister/Americana, traduit par Jacques Mailhos

« Par la fenêtre, les montagnes scintillent, hirsutes et grises derrière la neige qui tombe, sous un soleil comme une lanterne qu’on abaisserait entre les pics. Mopar regarde. Travaille à se calmer. Respire, tête de nœud. C’est le premier coucher de soleil que tu vois en dix ans. Respire. »

J’attendais ce troisième roman depuis longtemps et le voici, plus long que les deux précédents, plus dense aussi, mais j’ai retrouvé ici l’écriture impressionnante de Benjamin Whitmer et son sens de la construction dans ce roman. Cette histoire impossible à brosser en quelques mots est en fait une mosaïque d’histoires et de destins qui furent plus ou moins imbriqués ou éloignés à un moment donné et qui du fait de cette évasion se percutent se fracassent et se racontent. À la manière de Whitmer, talentueuse:

« C’est Adam Belligham, le directeur adjoint. Un homme en début de cinquantaine, au teint terreux et au menton fuyant qui file tristement se tapir sous son nœud de cravate, aux misérables yeux marron qui ont constamment l’air de vous supplier de faire comme s’ils n’existaient pas. Mais il ne faut pas le juger aux apparences. Vingt-quatre années plus tôt, Bellingham avait filé en France et en était revenu avec plus de médailles qu’on ne peut en transporter dans un grand seau. Il est exactement l’homme que Jim n’a pas envie de voir en cet instant précis. »

Évasion spectaculaire de douze prisonniers à la prison d’Old Lonesome, Colorado, au pied des Rocheuses. C’est l’hiver 1968, un bon gros hiver plein de neige, de glace et de blizzard, une mobilisation conséquente va se mettre en place pour rattraper les fuyards, morts ou vifs.

« C’est le genre de tempête qui vous fait regretter jusqu’au dernier de vos petits mensonges minables. Garrett et Stanley ne sont qu’à mi-chemin d’Old Lonesome et la neige tombe par plaques, la voiture progresse en dérapant contre la blanche déflagration du faisceau de ses phares. »

Il y a donc là ce qui va constituer la trame formelle du roman : le groupe des détenus, le groupe des gardiens de prison, les journalistes locaux, un traqueur d’exception et une dealeuse d’herbe qui sait que son cousin est parmi les fuyards et veut le retrouver. Les 63 chapitres alternent les points de vue, et sont titrés selon ces différents groupes, le détenu, les journalistes, le traqueur, la hors-la-loi pour la plupart, avec ici et là quelques « écarts » avec Bad News ( nom d’un personnage ), le directeur, les gardiens, la ville.

« Vivre dans cette ville, c’est comme se faire étrangler, mais très lentement. Le genre de mort lente et suffocante à laquelle on met une vie entière à s’habituer. Et puis on meurt. »

 

( Ry Cooder and the Chicken Skin – « At the dark end of the street  »  )

Le directeur

« Il est assis à son bureau, il mange un blanc de poulet rôti avec un couteau et une fourchette en fixant le grand tableau sur lequel sont punaisées les photos des évadés. Il se voit déjà en train de finir son poulet, s’essuyer les mains avec sa serviette en tissu puis marcher jusqu’au tableau et tracer une croix sur le visage de Billy Hughes. Après il a prévu de s’allumer une nouvelle cigarette. Mme Jugg n’a pas besoin de savoir combien il en fume. »

Un journaliste :

« Le soleil s’est couché et il ne reste plus rien à voir du crépuscule. Ce qui ne signifie pas que ce soit déjà tout à fait la nuit noire. C’est un truc que Stanley a l’âge d’avoir appris. Les choses deviennent toujours plus noires. Quiconque n’a pas compris ça vit dans un autre monde. »

Pourquoi LE détenu ? Parce que l’on suit particulièrement Mopar, le cousin de la hors-la-loi Dayton. Mopar est mon personnage préféré pour plein de raisons et quelles que soient les actions violentes dont il use, c’est une humanité authentique, loin des images d’Épinal, c’est un réalisme cru, loin de la béatitude simpliste qu’on met parfois dans ce terme d’humanité. Tout dans ce livre nous crie que l’humanité n’est pas bonne ou mauvaise, mais est tout ensemble, l’humanité est errante et dissonnante, et Mopar en est un merveilleux exemple.

Le détenu, Mopar:

« Mopar n’a jamais été vraiment stupide. Mais il n’a jamais non plus été capable de repousser la moindre mauvaise idée. Une fois qu’il a un truc dans le crâne, il le rumine et le rumine jusqu’à ce qu’il en ait bien tiré le jus, ou qu’il n’en reste plus que de la poussière. Il y a les emmerdes qu’on vous refile, et il y a les emmerdes que vous vous créez vous-même. Mopar excelle dans cette catégorie. »

Le traqueur, Jim Cavey :

« Jim se souvient d’une autre évasion hivernale. Il n’y avait que lui et le Vieux, à cheval. Ils avaient traqué trois détenus jusqu’à une masure habitée par une famille mexicaine à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait un père, une mère et une fille à peu près du même âge que Jim à l’époque, onze ans peut-être. La fille était malade, terrorisée, enveloppée dans une couverture sur les genoux de sa mère, et elle frissonnait comme si elle avait de la fièvre. Elle cachait son visage au Vieux et à Jim. Elle tremblait et pleurait. Jim avait peur d’elle, et lui aussi avait envie de pleurer. »

Mais je n’ai pas l’intention de résumer ce roman impossible à résumer. La préface de Pierre Lemaître vous éclairera sur l’homme Whitmer, sur ses failles et sa force, mais cette préface confirme absolument ce que je trouve dans cette écriture. On trouve aussi dans ce roman de nombreuses références littéraires sans étalage tapageur, et l’homme en connaît un bout sur le sujet. Donc, ce dont je veux parler surtout et avant tout c’est de l’écriture de Benjamin Whitmer. Comment décrire cette force désespérée qu’il déploie ici avec tant de talent ? Sa manière d’écrire dans ce roman-ci est parfois théâtrale ou cinématographique – le présent pour décrire les scènes de la traque se lisent comme des didascalies- en phrases rythmées comme il sait le faire, parfois brèves et sèches et parfois en tirades plus longues, et au passé pour la narration de l’histoire de chacun des personnages – et il nous en raconte, des histoires de vies tordues-.Sans oublier de chouettes bordées d’injures ( oui, j’aime beaucoup ça ) 

« Bon Dieu de bordel de Christ boîteux ! »

« Bordel de merde miséricordieuse ! »

Il est évident que Whitmer n’est pas là pour nous réconforter, c’est noir, noir, noir et très violent. Comme l’est cet endroit, ce temps, comme la prison est violente, comme la police est violente.

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

Pourtant tout ça est traversé de moments de grâce totalement bouleversants par leur inattendue douceur ou par leur désespoir profond, par les soudaines faiblesses de ces durs à cuire, et par des parenthèses pour reprendre souffle, se remettre des pieds gelés et du cœur brisé, même si à la page suivante on a bien compris qu’il n’y a de remède ni aux pieds gelés ni au cœur brisé.

Mopar

« Il faut qu’il se protège du vent jusqu’à ce qu’il trouve un manteau. Mais le vent est partout. Il balaye tout par vagues, couvre le sol de neige. Pas un seul arbre dans le coin. Pas même une foutue branche pour briser la blancheur générale. S’il n’y avait pas de montagnes là-bas, juste à l’ouest de ce qu’il peut voir, il marcherait volontiers droit vers le néant, comme un idiot. Il faut vraiment être un crétin d’une race spéciale pour entretenir ce genre de pensées, se dit-il. »

« Je suis tellement fatigué, putain.

Il y a des trucs que vous vous dites que vous referez jamais. Des trous dans lesquels vous ne tomberez pas. Mais parfois, c’est moins dangereux de simplement se laisser glisser au fond de ces trous, de s’y cacher, d’attendre. Mopar se laisse glisser comme ça, juste une seconde. »

Vous allez croiser ici des femmes et des hommes bons et mauvais à la fois, certains penchant bien évidemment d’un côté ou de l’autre de manière plus ou moins vertigineuse, y sombrant ou y surnageant.

Tante Patsy

« Elle a l’air de s’être maquillée à l’aide d’un miroir tordu juste ce qu’il faut pour que tout se retrouve décalé d’un demi-centimètre. Mais ce n’est pas le maquillage. Le visage de Patsy à été plus souvent refait que le carburateur du pick-up de Dayton. »

Molly

« Le nez un peu tordu de Molly. Ces yeux capables de vous arracher le cœur par la trachée. »

Marjorie

« Il y a des moments où l’on peut voir exactement ce que l’on a fait à la vie de quelqu’un. Ils sont rares, mais ils existent. Marjorie, toute seule dans cette chambre de motel, bourrée au vin pas cher, pleurant sur l’épave qu’il a fait d’elle. Clamant qu’elle n’avait jamais voulu être avec personne d’autre. Mais qu’elle ne pouvait simplement pas supporter un jour de plus avec Stanley. »

(Stanley :« Sa barbe, son caban bleu, son costume orange sont comme une aube criarde sur une fumée de cheminée d’usine. » )

Avec leur passé, leurs histoires cabossées et douteuses, tous tentent de survivre quitte à pour cela tuer l’autre. Peut-on dire qu’il y a de vrais méchants et de faux gentils? Et de vrais gentils, de faux méchants? Je crois, oui, comme dans la vie. Il y a dans ce livre de fabuleux face à face, comme celui entre Mopar et Charles, le géant noir père de famille. Il y a des fenêtres claires sur de jolis moments revécus alors que la neige glace les os. Et le chapitre 50, une perfection à lui tout seul.

C’est ainsi, Benjamin Whitmer me touche avec une force assez déstabilisante  moi qui suis plutôt pacifique; il y a bien peu chez l’auteur de foi en l’humanité – peu de foi que je partage – , en la justice ou en quelque autre réparation ou consolation de nos douleurs. 

« Les pensées qui te viennent quand tu peux pas dormir. Celles qui te murmurent à l’oreille que t’es un abruti de te donner tout ce mal pour vivre un jour de plus. Qu’il n’existe ni abri ni réconfort en matière de souffrance et que même s’il en existe tu ne les mérites pas vu le genre de con que tu es. »

Il y a dans tout ça une grande pudeur, oui, une grande pudeur qui ressort dans une multitude de petites phrases comme ici, la pudeur des durs qui se fendillent:

« De l’eau coule des yeux de Mopar. Il le sent. Il ne s’agit pas tout à fait de larmes, mais il ne s’agit pas non plus tout à fait d’autre chose. »

Cet auteur me remue profondément, cette vision anxieuse, inquiète et rebelle, son regard lucide sur les hommes et le monde, et la société de son pays…tout ça me touche parce qu’il sait le dire si bien. L’écriture et le tempérament de l’auteur donnent sa qualité à ce livre qui sans ça serait un livre noir de plus bien violent, une traque un peu languissante ainsi paralysée par l’hiver. L’écriture donc, qui met Benjamin Whitmer au-dessus du lot en tous cas pour moi.

« Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pas. Pas pour la paix et la lumière ni le soulagement de la douleur. Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pour rien du tout. »

Il est évident qu’il faut saluer la traduction de Jacques Mailhos, parfaite, et je termine avec ces phrases de la fin qui certes n’éclairent aucun horizon, lucides, âpres et dépressives:

« Parce qu’on survit. C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a rien dans ce monde qui vaille qu’on vive pour lui, mais on le fait quand même. On n’y pense pas, on se contente d’avancer. On survit et on espère seulement qu’on pourra s’accrocher à un bout de soi-même qui vaille qu’on survive. »