Quelques questions à Alexandre Civico, à propos de « Atmore Alabama  » – Actes sud/Actes Noirs

Alexandre Civico, je souhaite vous remercier tout d’abord d’avoir accepté cette petite conversation avec une lectrice. J’avoue n’avoir pas lu vos deux premiers romans édités aux éditions Rivages, « La terre sous les ongles » en 2015 et « La peau, l’écorce » en 2017. Je ne peux donc pas comparer avec ce que vous avez écrit précédemment.

Je vous découvre avec « Atmore , Alabama » qui vient de paraître chez Actes Noirs et je suis sortie de cette lecture d’un après-midi très impressionnée, très touchée aussi, et sans hésiter votre livre est pour le moment parmi ce que j’ai lu de meilleur à mon sens et à mon goût depuis le lancement de cette rentrée littéraire.

Voici ce qui m’est venu à l’esprit en lisant.

– Le premier point fort et remarquable est sans hésitation l’écriture. En effet, avec un livre de 144 pages vous racontez une histoire entière mais aussi vous posez un décor, des caractères, une atmosphère avec une précision extrême . Il y a un dépouillement de votre écriture et paradoxalement une grande richesse des émotions générées en lisant. Il me semble que ce langage sobre est lié bien sûr au caractère du personnage narrateur, néanmoins tout le livre est ainsi, les autres personnages sont eux aussi économes de mots, point de bavardage; c’est ce que j’appelle parfois un livre silencieux, alors que le « brouhaha » est partout chez les personnages principaux, dans leur corps et dans leur esprit. Leurs sentiments s’expriment autrement ( la boxe par exemple ). Pouvez-vous me parler de ce travail sur l’écriture : vocabulaire, images comme « le museau » de la locomotive ou le ciel « infesté » d’étoiles, le ton d’Eve aussi, son esprit vif et son sens de la répartie, et surtout comment vous atteignez à des phrases aussi parfaites que celle que j’ai relevée :

« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »

C’est une phrase pure et terrible, qui me remue profondément.

– Merci chère Simone de m’offrir cet espace et de me permettre d’expliquer un peu plus avant mon travail et mon propos.

Mon écriture se construit sur l’ellipse. Je pense fondamentalement qu’un texte doit laisser la place au lecteur, lui permettre de faire son « travail de lecture ». Aussi, rester dans l’esquisse des situations, n’exprimer les sentiments de mes personnages que par leurs agissements me semble essentiel. J’ai tendance à penser que l’on est ce que l’on fait (sans doute beaucoup trop lu Sartre à l’adolescence) et que « révéler » la psychologie des personnages n’a pas d’intérêt particulier. C’est sans doute ce qui donne une forme de sécheresse à ma façon d’écrire.

Ensuite, j’ai en effet un goût pour l’image, pour une certaine poésie cruelle et c’est certainement le produit d’un fantasme d’écrivain, celui de parler directement au ventre. J’aimerais que le lecteur ressente « physiquement » ce que je tente d’exprimer, comme une forme de synesthésie (là encore, les lectures adolescentes ont dû polluer un peu mon esprit). La manière dont cette écriture se forme, en revanche, reste un mystère pour moi. Je me laisse porter par les phrases qui viennent sans, souvent, que j’aie besoin de les appeler. Ce sont ces phrases qui ont construit, par exemple, le personnage d’Eve et non le contraire.

– Parlez-moi du choix de ce binôme Eve et le narrateur qui partagent leurs errances, duo pas si improbable qu’il peut sembler – ils aiment la littérature et les mots , les verbes ! – parfois tendre et assez ambigu jusqu’à la fin

– Le binôme que forment Eve et le narrateur n’était pas prémédité. Eve, au départ, devait simplement permettre à mon personnage d’exprimer sa douleur, de la faire ressentir. Evidemment, le choix de cette jeune femme qui renvoie le narrateur à son histoire, était volontaire. Eve serait le miroir de son drame. Mais elle a pris peu à peu son autonomie, elle a commencé à s’exprimer, justement à travers ces phrases qui affluaient. Elle a donc pris une place bien plus importante que ce que j’avais prévu au départ. Dans le fond, Eve est devenue peu à peu ma voix à moi. En quelque sorte, pour reprendre la vieille antienne flaubertienne, Eve, c’est moi.

 

« Regarde,  la triste humanité qui danse sur des tessons de bouteille. Elle ne peut s’arrêter, sinon elle ressent la douleur. Nous, nous avons simplement arrêté de danser, dit Eve. »

– Pour finir, et inévitablement, parlez-moi de votre Amérique, celle que vous nous dépeignez ici et particulièrement de l’Alabama – qui n’a déjà pas une réputation reluisante – . J’ai perçu la fête qui se déroule dans le temps de l’histoire comme une image symbolique forte de cette Amérique « en toc », si clinquante pour cacher sa misère , ses misères . Si brutale pour la même raison. Qu’en pensez-vous?

-Atmore Alabama n’aurait pas pu s’écrire sans ce voyage que j’ai effectué là-bas. J’ai su, en rentrant, que la ville en elle-même deviendrait un personnage à part entière du roman. Je ne prétends parler que de l’Amérique que j’ai vue, une partie infinitésimale de ce pays-continent et de sa diversité, mais cela a été un véritable choc. Notre « pratique » de l’Amérique, toute la culture de masse que nous en recevons, nous fait croire à une relative proximité. Or, en me rendant sur place, j’ai vu que ce qui nous sépare est bien plus important que ce que j’imaginais. Ce n’est pas la violence qui m’a frappée, mais plutôt une satisfaction, un désir de se raccrocher à un mode que vie quoi qu’il en coûte. La misère est là, bien présente, visible, mais elle ne paraît rien remettre en question. Je n’ai fait que « frôler » les habitants de cette ville, en dire des choses définitives serait malhonnête. En revanche, j’ai vu des gens très fermés sur eux-même, sur la «communauté » , comme si le monde se réduisait aux quelques dizaines de kilomètres carrés du comté d’Escambia et qu’on ne voulait absolument pas savoir ce qui se passe ailleurs. D’une certaine façon, j’ai « compris » pourquoi ces gens votent comme ils votent, pensent comme ils pensent. Ils ne sont pas des salauds, je ne veux pas les montrer comme cela, mais simplement, leur monde se réduit à quelques enjambées.

 

« Ce sont des enfants, m’avait dit Eve un jour. Pourquoi crois-tu que les lumières de la ville sont toujours allumées? Ils ont peur du noir. Dans l’obscurité, ils ne sont rien, ils s’évanouissent. Ils ont peur de ce qu’ils ne verront pas. »

Alexandre, encore merci d’avoir accepté de me répondre, de m’avoir accordé un peu de temps. Je souhaite une longue vie à ce livre beau et puissant et une longue suite à votre travail d’auteur.

Et avec Willy DeVille, on entend aussi Johnny Cash

 

« Bleu blanc Brahms » – Youssef Abbas – Actes Sud/Jacqueline Chambon

« Pour la première fois de sa vie, il se sentait français. C’était il y a deux heures. Il y a vingt ans. Le soleil l’avait cuit tout l’après-midi. Hakim vidait une bouteille d’eau en plastique froissée, balancée par un voisin. À ses côtés, Yannick sifflait une canette de soda et s’humectait le front avec l’aluminium rouge. La sueur leur collait aux tempes. Ils portaient les murs, le temps que ça passe. Ça, c’était l’ennui. Ils n’avaient pas de vannes. Ils respiraient l’habitude. »

Premier roman épatant: intelligent, très bien construit, très bien écrit, mêlant un humour acidulé à une gravité sans effets de manches. Quelle formidable lecture !

L’histoire se déroule en banlieue d’une ville de province ( région Centre, semble-t-il ) où vivent Hakim et Yannick, jeunes garçons de 17 ans inséparables, à l’aube de leur vie d’adultes, et au moment précis où va se dérouler la finale de la coupe du monde de football de 1998. Le livre prend sa place en ce temps précis, de 17 h 30 à 20 h 59, puis avec les mi-temps, égrenées en paquets de minutes jusqu’à la fin. Et c’est court pour ces deux jeunes vies sur une ligne de départ floue. Comme je les aime ces deux garçons…Un portrait de l’adolescence merveilleux. Exemples:

« La léthargie du dimanche le gagnait, Hakim se sentait groggy comme devant un discours d’Edouard Balladur sur les vertus des privatisations. Rien ne le liait à l’extérieur. Rien ne transparaissait non plus des possibles du dehors. Il ne s’en plaignait pas, il n’était tout simplement pas au courant, comme recouvert d’une pellicule invisible, une cloche en verre […] »

Et Yannick, qui va entrer à l’université :

« Son cerveau était commandé par la nécessité de paraître conforme à ce qu’on attendait de lui. Sérieux, sa meuf faisait trop de chiqué. Contrairement à elle, il ne s’était pas accordé de crise d’adolescence pour se faire entendre, il avait laissé, retranchés en lui, les morceaux de colère disséminés de son enfance. La sauvagerie lui collait à la peau comme du sable aux chaussures, mais il laissait la mélancolie aux bourges et aux poètes. Ça tombait bien, les poètes ne parlaient qu’aux bourges. Lui était entré dans les livres par effraction. »

DarthvadrouwJe ne connais rien au football, je ne m’y intéresse pas, mais ici ce match prend une importance autre que celle qu’on connait tous de l’avis général ( enfin, bon, on en est revenus, hein…) Les commentaires de l’inénarrable duo Larqué / Roland  ( sommets de poésie ) ponctuent ce qui se déroule en coulisses pour les deux amis.

« 54ème minute

Roberto Carlos peut centrer pied gauche…Ronaldo! Oh quelle parade de Fabien Barthez sur ce tir de Ronaldo ! Extraordinaire ! 

C’est resté collé comme une mouche sur un ruban. »

album Black Railway – John Olivier Azeau

 

Et rien ne se déroule comme prévu, enfin…rien de bien clair qui soit prévu non plus en fait. Pour Hakim et Yannick, dans les chapitres qui balancent de l’un à l’autre, c’est une sorte d’errance dans la cité et dans la vie, avec une excursion « en ville », entendre « centre ville », lieu étrange pour eux, ils s’y promènent un peu comme dans un zoo et puis il y a Marianne, que Yannick va gagner « contre » Hakim :

« En feignant d’argumenter, Hakim n’en démordait pas intérieurement: nom de Zizou, la Marianne, il l’avait tech-ni-que-ment rencontrée avant Yannick. Tout était en place pour une belle histoire d’amour ou un truc s’en approchant. Un ami véritable, Yannick dans le cas présent, aurait respecté cet accord tacite selon lequel un intérêt manifesté, l’autre s’excluait du jeu de la séduction, comme il était discourtois de se faire inviter au restaurant par l’ex-femme de son meilleur ami tout juste divorcé, avec chandelles, disques de Marvin Gaye et préservatifs saveur framboise, le tout ponctionné sur la pension alimentaire. »

Marianne la petite « rebelle » de classe moyenne,

« Il imaginait Marianne s’énerver sur son Tam-Tam. Elle avait un caractère de dragon, il adorait ça. Il s’interrogea à rebours, fit longtemps tourner une ou deux formules-chocs dans sa tête; prit son courage à deux mains avant de s’arrêter dans une cabine téléphonique et de balbutier « non j’avoue c’est pas mal Verlaine ». Quand il dictait les mots, ses paroles étaient de la bouillie.

Sur les rares photos d’eux, on voyait sûrement un jeune homme surpris par son propre trouble de se trouver dans l’orbite de cette fille, et une jeune femme, impassible, avec un air de défi. « 

Et puis, et puis… arrive dans la dernière partie Guy Lermot, l’homme sans sourire du rez de chaussée de l’immeuble si bien présenté au début du roman, l’homme qui écoute Brahms. Le texte prend ici une tournure plus tragique avec cet homme qui enfermé écrit, écoute donc essentiellement Brahms et rumine sa vie comme une vieille chique qu’il voudrait cracher sans y parvenir. Une vie faite de manques, de ratés, de lâchetés et de hontes en tous genres, une vie de frustration, pour être clair : une vie de merde. Triste à mourir. Rythmée par Brahms. Ici, dans cet immeuble de banlieue où Brahms est contrarié par Johnny Halliday chez Jean-Luc Pincole

« …toujours posté sur son balcon, comme s’il y résidait, en tête de proue d’un navire immobile. Son tee-shirt trop court laissait poindre son nombril. Tatouages apparents sur les bras ( des croix, des épées, des serpents, un bordel sans nom) clope pendante au bec et tubes de Johnny Halliday pour tout le monde. »

Guy nous réserve une fin soufflante comme une explosion. Guy fait peur, moi il m’a fait peur cet homme en burn out, ce terme du moment, celui qui circule partout dans le monde du  travail. Et Guy est seul et Guy s’automédique:

« Guy pratiquait l’automédication, les pharmaciens étaient moins regardants avec les patients en costumes. Ses coups de fatigue étaient corrigés à coups de corticoïdes. Il rentrait chez lui à l’heure du déjeuner pour prendre une douche, à cause de la fièvre. Toutes les quatre heures, du paracétamol codéiné. Tout restait sous contrôle. Ses clients accueillaient un sourire charmant, une peau lisse, une cravate bleue sur chemise blanche. On disait de lui : « Il est fiable. » […] Un docteur le soupçonna de somatiser. Rien ne l’agaçait plus : il n’était pas dingue. Il ne se créait pas de maladies. Non, il ne verrait pas de docteur de la tête. »

 

L’écriture sait prendre toutes les nuances, toutes les demi-teintes et les grands éclats aussi pour ces trois vies, deux en devenir et une qui échoue dans cet immeuble de banlieue. On accompagne les deux amis au pied de leur immeuble et de ses habitants, on les suit dans leur incursion de l’autre côté du périph’, on les observe chez Marianne, et on entre doucement dans leurs pensées, dans leurs projets, dans leurs espoirs, et plus on avance et plus on les aime et plus leur vie nous tient à cœur. Et c’est fort de créer un si grand attachement à des personnages. C’est intelligent et généreux aussi pour ces deux adolescents. Il n’y a pas de cynisme, mais beaucoup de tendresse dans ce livre. Sans oublier un humour ravageur. Je vous propose un petit florilège de cette écriture de premier choix:

Yannick, parlant de et comme sa mère ( qui bosse à Carrefour ) :

« T’en connais des mecs qui paient l’ISF, toi? Putain, si ma mère pouvait être taxée à 99% de sa fortune, comment je kifferais. Et le borgne qui veut tout casser. Mais c’est la faute à la finance tout ça. Tu sais très bien. Ma mère elle dit que, « avant », pour les prolos, les ennemis, c’étaient les patrons. Maintenant c’est les Noirs et les Arabes. Les patrons, ils ont réussi à changer leur colère de direction. »

et réponse de Hakim:

« Et les financiers je veux en être, lui répondait Hakim. Rien à foutre la gauche la droite, j’en veux du blé, comme pas possible, porter des bretelles comme dans Wall Street et faire  des saltos dans de larges piscines aux couleurs bleu Hollywood, débordant de filles trop belles, du champagne plein le museau. […] T’es fou, je serai blindé, je serais pire qu’eux. »

Youssef Abbas sait éviter toutes les facilités qui auraient pu accompagner ce sujet (foot, banlieue, cité, ados) et peint un portrait profondément attachant de Hakim et Yannick sans jamais déborder dans le pathétique, l’humour affleure juste ce qu’il faut et la tendresse que j’ai ressentie pour ces deux garçons a créé un très beau moment de lecture. Il n’y a pas de cynisme, juste de la dérision parfois, une ironie douce amère qui remplit de tendresse ce livre généreux et intelligent. Un jeune auteur qui d’emblée remplit la lectrice que je suis d’un profond contentement. J’ai adoré cette histoire.

Oui, vraiment ce livre est très beau, très prenant, très fin et riche aussi. Entre une tension du temps et le flou de l’avenir de nos deux héros, on lit une magnifique histoire finalement bouleversante et tragique qui se termine par un poème et le dernier commentaire de Jean-Michel Larqué.

« C’est fini Thierry !

Et c’est fini !L’équipe de France est championne du monde, vous le croyez ça, l’équipe de France est championne du monde en battant le Brésil 3-0, deux buts de Zidane, un but de Petit. Je crois qu’après avoir vu ça, on peut mourir tranquille, enfin le plus tard possible, mais on peut. »

Pour moi, à lire absolument.

Entretien avec Nadine Ribault

LES ARDENTS

Nadine Ribault

Éditions Le mot et le reste

5 septembre 2019

« L’amour ardent est toujours un instrument de résistance »

S.T. – Nadine Ribault, je vous remercie infiniment d’avoir accepté cet échange avec moi et d’y consacrer un peu de votre temps. Votre roman est mon premier gros coup de cœur de cette rentrée de septembre. De prime abord, j’ai été tentée par l’époque, le XIème siècle, et le lieu, les Flandres Maritimes, et par le titre, Les Ardents, que je trouve riche et beau, propre à éveiller l’imagination, évocateur. Si on comprend, en le lisant, qu’il s’agit concrètement des malades de l’ergotisme, on saisit très bien aussi que « l’ardeur » n’atteint pas seulement les gens qui souffrent de cette terrible maladie, mais tous les personnages qui, à Gisphild, luttent pour leur liberté. C’est un livre de passions brûlantes, que ce soit la passion du pouvoir, celle de l’amour et de l’amitié, celle de la vie, et celle de la révolte, et enfin celle de la résistance.

N.R. – Il s’agissait pour moi d’écrire un roman qui se passe au Moyen Âge parce que c’est une époque qui m’a fascinée et me fascine encore. Il a existé, à Wierre-Effroi, un village près de Boulogne-sur-Mer, une femme qui fut choisie par un seigneur des Flandres Maritimes, emmenée dans cette région austère et sauvage, haïe par la mère de son époux pour ses origines manifestement romaines et martyrisée. À Gistel, en Belgique, le catholicisme, afin de s’implanter plus solidement, a récupéré l’histoire païenne, comme en de nombreux lieux à cette époque-là, a fait de Godeleine une sainte et continue de lui rendre un culte. J’ai commencé l’écriture de ce roman il y a quinze ans et je l’ai repris et repris encore. Le Moyen âge auquel je prétends n’est peut-être pas historiquement juste, mais pour autant il n’est pas « exotique » car je me suis alimentée de nombreux ouvrages historiques. C’est le Moyen Âge des formules lapidaires et poétiques, cruel et sanguinaire. Époque de légendes, de chevalerie, de magie, de merveilleux, de sorcellerie, un destin s’y révèle, désespéré. Un héros y est aux prises avec les gigantesques notions d’honneur, de courage, de liberté et de défense des opprimés. L’amour y est un instrument de résistance. L’amour ardent est toujours un instrument de résistance. S’accompagnant d’un refus radical du monde tel qu’il est, le feu brûlant auquel parviennent certaines amours les conduit à un acte vertigineux. La révolte, c’est un détour à prendre. Il faut sortir du cercle tracé. Pénétrer la forêt. J’avais en moi, en écrivant Les Ardents, ces univers dont je me nourris depuis longtemps : celui des premiers romantiques allemands, celui des préraphaélites, celui du théâtre nô japonais, celui de l’Anthologie de l’amour sublime de Benjamin Perret. C’est ainsi que je mène un voyage imaginaire et que je m’évade d’un monde industriel que je ne supporte pas et dont les absolus penseurs que sont George Orwell, Élisée Reclus, Aimé Césaire, William Morris, Jaime Semprun, René Riesel, Theodor Kaczynski ont déjà critiqué les méfaits sur le paysage, la raison humaine, l’imaginaire, l’amour, la libre pensée. Arthur Rimbaud dénonçait, en 1871, le Siècle d’enfer qui ornait de poteaux télégraphiques les omoplates magnifiques du poète. Dans Les Ardents, la cruelle maîtresse de Gisphild, Isentraud, fait couper les arbres, assécher les marais, ouvrir des chemins praticables comme elle fait trancher les pieds et les mains des prisonniers. Son goût du pouvoir est une perversion, une divagation, un délire narcissique.

S.T. – Le cœur du roman, c’est l’hiver et il m’a semblé que cet hiver était un peu comme une extinction, la fin de quelque chose, une « remise à plat », un temps de régénération, un temps dans lequel surviennent des mutations. Vous avez choisi une fin qui, telle une apocalypse (page 205 de « Un chagrin immense » à « finirent dans les tourbières »), nous dévoile Abrielle étendue, une fleur à la main, songeant à son amour, Bruny, une fin douce amère, mais finalement ouverte. Parlez-moi du choix de cette fin et de ce que ce livre contient de si contemporain dans cette notion de résistance.

N.R. – C’est ce dont parle Eugène Delacroix dans son Journal : »L’homme domine la Nature et en est dominé. Il est le seul qui non seulement lui résiste mais en surmonte les lois, et qui étende son empire par sa volonté et son activité /…/. Tout ce qu’il édifie est éphémère comme lui : le temps renverse les édifices /…/ et jusqu’au nom des nations. Où est Carthage, où est Ninive ? »

Où est Gisphild ? Plusieurs personnes m’ont effectivement dit que la fin du roman leur semblait « ouverte », mais si c’est une « apocalypse », elle ne peut être suivie que d’un enténèbrement définitif. Cependant, un lecteur trouve librement son chemin dans un livre. À mes yeux, la destruction, à la fin des Ardents, est voulue, provoquée, manipulée, dans un désir fou d’éviter la « contamination », par Abrielle, la Grande Amoureuse, la Magicienne. Elle donne à son amour la direction : détruire le tyran, en ne se refusant aucun des moyens qui permettront d’arriver à cette fin, en n’évitant aucune des conséquences tragiques que cela pourra entraîner ; car détruire le tyran, c’est prendre le risque de se détruire dans la lutte. Résister, hier comme aujourd’hui, c’est passer à l’action, ou bien l’on reste dans la chansonnette de l’indignation, la crétinerie de la résilience, la théorie intellectualiste, le doux espoir (dont Kafka disait qu’il était partout sauf pour nous) et l’impossible changement. L’hiver, au cœur des Ardents, craquant de gel et de froid enneigé, figure le tournant : la limite est dépassée. On bascule dans le froid polaire qui efface les contours, annule les formes, engloutit les mouvements et pétrifie la vie. Il y a toujours un point de non-retour, un moment où l’être humain ne peut plus accepter ce qu’on lui fait endurer, ne peut plus supporter les frontières, les dominations, l’esclavagisme,les discriminations et les interdictions qui, s’accompagnant des usuelles, mais toujours plus extrêmes conditions de répression qu’impose le capitalisme, limitent intolérablement sa liberté. Et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. On ne peut dénoncer Donald Trump et Vladimir Poutine sans ouvrir les yeux sur la montée des fascismes qui survient en Europe. C’est cette même graine pourrie, dont l’ergotisme est un symbole, qui fermente, dans les corps et les esprits des Ardents. Le cœur et l’âme alors, uniques espaces de résistance où puisse se replier l’être avant l’attaque, fomentent la révolte et réinventent l’amour. Pas de pêche plus miraculeuse que celle qui consiste à anéantir l’action des êtres du néant qui allient une main de crime glacial à un gant tortionnaire.

J’ai été une lectrice des romans noirs, dont Annie Le Brun a précisément défini les contours philosophiques. Les Ardents, ce n’est pas un roman noir, quelle que soit toute l’admiration que je porte au Melmoth ou l’homme errant de Charles Robert à Maturin. Les Ardents, c’est un roman blanc. La blancheur de l’illumination fulgurante qui survient quand l’être n’accepte plus qu’on le soumette. C’est un roman anti-nihiliste. Quelle que soit la détresse qu’il crie, c’est un roman positif, non pas optimiste, mais positif. Le positif de la vie, du jeu, de la joie, de la lutte et du merveilleux. Il passe par les lèvres d’Inis le chevrier qui dédie son temps à la découverte de ce qu’il ne voit pas ; par les lèvres d’Abrielle qui déclare avoir connu le plus bel amour qui se pouvait concevoir ; par l’émerveillement du chevalier, Bruny, à la découverte d’une femme unique qui lui ouvre les portes sur cette salle du trésor qu’est l’amour ardent ; par les lèvres de Goda qui nourrit la vie et abhorre la mort.

Nadine, je vous remercie du temps passé à cet échange durant lequel nous avons croisé nos voix et nos perceptions sur ce texte qui restera ancré dans ma mémoire, une lecture intense. Cette conversation fut pour moi très enrichissante tant sur votre livre qu’humainement.  Merci encore !

En mode OFF

Pour aborder la rentrée littéraire de l’automne, j’ai besoin d’une pause. La chaleur intense invite à rester au frais et à lire. Aussi je vous laisse un peu pour aller me promener ( oh, rien d’exotique, petit séjour dans le Morvan, petit tour plus tard près de Marseille ), et pour lire sans écrire ( ben oui, c’est ça le plus difficile ! ) Les vacances, les vraies, seront hors saison peut-être. Peut-être car on ne peut jamais dire de quoi demain sera fait. C’est pourquoi je m’en vais vous laisser quelques semaines, sauf s’il me vient quelque chose d’ici là, un texte, une histoire, un clin d’œil, une image…J’avais prévu de vous raconter deux choses vécues depuis mai, n’y suis pas arrivée, alors je vous dis juste bonnes vacances, et lisez !

Enfin une chanson, une ambiance, Calexico, muy caliente, un groupe qui me fait voyager avec son plus grand succès « Crystal Frontier » ( et parce que côté lecture, je suis au Mexique…)

Bonnes vacances à tous ! 

 

« By the rivers of Babylon » – Kei Miller- Zulma de Poche, traduit par Nathalie Carré

« Il est possible qu’August Town, sur les collines de St Andrew, en Jamaïque, tire son nom du « Matin d’août »  ( Augus Mawnin), le 1er août 1838, date à laquelle les esclaves du pays furent libérés. La notoriété de l’endroit se développa ensuite car il abrita les débuts du prophète Bedward. La célébrité de Bedward, suivi par des centaines de fidèles, atteignit son paroxysme lorsqu’il annonça qu’il était Dieu et pouvait voler. »

Dictionnaire des toponymes de Jamaïque

Le prêcheur volant

D’abord, vous devez imaginer le ciel (bleu et sans nuage, si cela peut aider), ou bien le noir irradiant de la nuit. Puis – et c’est important – vous imaginer, vous, au milieu de ce ciel, flottant à mes côtés. En dessous de nous, le disque vert et bleu de la Terre. »

Parfois, je me demande si je dois ou peux écrire sur certains livres. Parce que j’ai des lacunes historiques, géographiques, philosophiques sur le sujet, et puis aussi de temps en temps je reste un peu comme dans une bulle après une lecture, avec des odeurs, des musiques, des voix. Et alors j’ai peur de dire des sottises, peur de ne pas rendre justice au travail de l’auteur et à son esprit.

« -Écoutez-moi, mes enfants ! Les ti-moun qui sont nés de la bonne couleur dans ce pays, ou les ti-moun qu’ont reçu tite-cuiller en argent, qui sont nés dans la bonne société…Cette marmaye-là meurt pas de dysenterie…

-Nan, c’est vrai.

-Cette marmaye meurt pas des piqûres-moustiques…

-Nan, nan !

-Ou de morsure de rat ou de l’eau sale qu’on boit ou de c’est-quoi-qu’est-ce qu’ils vous disent qu’est la cause de la mort de vos ti-moun. Pasque nos ti-moun meurent d’être nés tout en bas, tellement bas qu’on creuse ti-peu la terre et qu’on trouve la tombe ! »

Bedward mit la main devant sa bouche et secoua la tête, comme si son discours l’avait lui-même surpris. »

Voilà, ce livre est de ceux-là…Je ne connais grosso modo du mouvement rastafari et de la Jamaïque que quelques noms fondateurs comme Haïlé Sélassié Ier, la musique reggae de notre ami Bob avec l’odeur de la ganja et les dreadlocks qui l’accompagnent, et bien sûr l’esclavage qui succéda à une colonisation espagnole imposée sur cette île dès l’arrivée de Christophe Colomb puis britannique au XVIIème siècle ; vous voyez à quel point c’est sommaire. Mais je veux tout de même en dire quelques mots, parce que c’est en tous cas un livre plein de poésie, avec ce parler particulier; il y fait chaud, on y vit avec intensité, tout y est assez extrême, la beauté, la pauvreté, la chaleur… 

La construction tient en 3 parties qui permettent de ne pas perdre le fil en chemin: 

Le prêcheur volant,

« Car voici la vérité: chaque jour contient bien plus que la somme de ses heures, de ses minutes, de ses secondes. De fait, il ne serait pas exagéré de dire que chaque jour contient en son sein toute l’histoire. »

C’est ainsi que tout commence

« Pour véritablement connaître un homme, il faut connaître la forme de sa douleur – la blessure spécifique autour de laquelle s’est forgée l’écorce de sa personnalité. »

et enfin L’autoclapse :

« En bas, c’est Augustown. Un endroit dont on peut dire qu’il a été brinquebalé d’un autoclapse à l’autre comme si ceux-ci déferlaient, ouragans sur la vallée. Un mot étrange, autoclapse. Que je ne vous ai pas encore expliqué. Ce n’est pas le genre de mots répertoriés dans l’Oxford Dictionary, mais si vous avez sous la main un dictionnaire qui fait une place aux parlers populaires des Caraïbes et de la disapora, alors vous trouverez peut-être une entrée qui ressemble à cela:

AUTOCLAPSE, n. ( dialecte jamaïcain) : Désastre imminent; calamité; le plus grand trouble qui soit. Prononcé [otɔklaps] ou [hotɔklaps] en raison de la tendance des Jamaïcains à ajouter un h aspiré devant les voyelles. »

Voici donc un livre dans lequel j’ai appris beaucoup; l’histoire du mouvement rastafari y est contée en particulier avec Alexander Bedward, le prêcheur volant; ceci constitue la toile de fond de l’histoire principale, de ces « petites » histoires humaines qui peuvent donner de grandes leçons – pas de morale, non, mais de vie – l’histoire de Ma Taffy, de Claudia, de Gina et de Kaia, petit garçon dont l’humiliation subie à l’école va déclencher un autoclapse et un mouvement de révolte dans la petite ville d’Augustown.

« Vous pourriez vous arrêter sur ce fait: lorsque les rastafari, hommes et femmes, ces enfants de Sion, ces fumeurs de chanvre, ces chanteurs de reggae, quand ils entonnent des chansons comme If I had the wings of a dove ou I will fly away to Zion, ces chansons font référence à Bedward. De telles chansons, entonnées au bon moment, peuvent élever un homme ou une femme jusqu’aux cieux. »

 C’est la culture rasta qui va être blessée et vous lirez ce qu’il adviendra. Cette famille est celle de Ma Taffy qui éleva ses nièces comme ses filles; elle est maintenant aveugle mais a une autre acuité qui lui permet de sentir ce qui l’entoure; c’est une femme remplie d’amour pour le petit Kaia. Je regrette que la 4ème de couverture dise directement ce qui va déclencher le séisme, je ne le fais pas.

« Augustown a ses rythmes et ses habitudes qui définissent le quotidien, le banal-ordinaire, le pas-la-peine-d’en-parler. Ce pour quoi même Cocoa ne dresse pas une oreille. Oui, même Cocoa, le chien à trois pattes qui a l’habitude de retourner chaque poubelle pour s’offrir à dîner et qui, chaque soir, s’endort si profondément dans son nid-de-poule que les voitures doivent klaxonner ou passer en pleins phares pour qu’il se réveille et s’extirpe de son trou. Même lui ne dresse pas une oreille. »

On a le droit d’être attrapé dès les premières pages, je pense, et avec force. Gros coup de cœur pour Ma Taffy et sa famille et pour Madame G. L’auteur fait des femmes de superbes personnages et rend un bel hommage à leur force et à leur combativité. Pourtant évitons l’angélisme, jusqu’aux années 80 le mouvement rastafari comme beaucoup d’autres diabolise la femme qui représente la tentation et la luxure, etc etc, je ne vous fais pas un dessin. En tous cas il semblerait que les choses aient changé.

« Souvent les souvenirs lointains nous happent de manière violente- comme un écho qui échappe à sa propre fugacité et prend une ampleur telle si rapidement que nous glissons dedans sans y être préparés. Il s’accompagne alors d’un cœur qui s’emballe, d’yeux écarquillés, d’une bouche figée dans un Oh de surprise. »

En tous cas, ce petit livre parle de colère, de révolte, de résistance, d’amour évidemment, avec une grande poésie. Une écriture très originale.

Je me contente donc de vous donner quelques extraits choisis et ne vais pas plus discourir. J’ai beaucoup beaucoup aimé ce petit livre par lequel j’ai rencontré une île, un  peuple, une culture. Il m’en reste quelque chose de fort et d’entêtant . Il y a bien sûr Peter Tosh et Bob Marley, mais aussi Jimmy Cliff, qui ici nous donne une belle version de « By the rivers of Babylon », une transe bouillante:

Bonne lecture en musique !