« Patagonie route 203 » – Eduardo Fernando Varela – Métailié, bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait dans l’air. vers la cordillère, le continent courbait l’échine comme un félin prêt à bondir; vers l’océan, le ciel et l’horizon se disputaient une immense plaine. le vent qui descendait des glaces éternelles agitait les herbages d’une caresse nerveuse comme s’il dépeignait la terre. Quand les rafales se mêlaient à la brise de mer, d’énormes tourbillons de poussière grimpaient au ciel en lentes spirales. Au loin, confondu avec le paysage, le camion roulait en oscillant à un rythme qui semblait sourdre des profondeurs de la planète. Les courbes molles du terrain lui donnaient des allures de serpent paresseux et, plus qu’un déplacement, c’était un glissement, une reptation liquide sur la surface inclinée. »

Voici un livre étrange et original…Un roman dans lequel il faut entrer et rester jusqu’au bout. Cette lecture a quelque chose d’hypnotique, d’envoûtant et de perturbant. Un road-trip plein de lenteur, de détours, de véhicules improbables, d’apparitions et de disparitions. Un voyage onirique en camion avec Parker. Campement:

« De loin, le campement de Parker évoquait les contours d’un village miniature découpé sur le rouge furieux des nuages, dont les lueurs semblaient défier la Voie lactée. La steppe désolée était son habitat préféré, la dernière partie qui lui restait des nombreuses qu’il avait perdues au long de sa vie, seul et unique au monde où il se sentait bien et en sécurité. Il éprouvait dans ces paysages une félicité profonde, comme s’il vivait un exil intérieur qui le préservait de tous les maux de la terre, et il passait des journées entières installé dans ces vastes étendues anonymes. Parfois il allongeait ses trajets sciemment des routes secondaires qui distendaient au maximum cet espace de temps magique, comme un état de grâce, entre le départ et l’arrivée. »

Parker fuit, se cache un peu, mais pas tant que ça, Parker transporte des choses diverses sans déclarations. Parker est un solitaire après des mésaventures collectives. Il parle seul. Quand il parle avec un autre humain, ça peut donner ça:

« -Quel drôle de type vous faites, vous n’êtes pas d’ici, hein? demanda le journaliste.

Le regard de Parker, hautain, se perdit au loin, tandis que l’autre montrait du doigt l’étui de saxophone et attendait une réponse.

-Ici personne n’est d’ici, ils viennent tous d’ailleurs. Ceux qui étaient d’ici n’existent plus.

-Et vous êtes camionneur comme ma grand-mère, els vrais camionneurs ne jouent pas de la trompette.

-C’est un saxo, pas une trompette.

-C’est pire.

Le journaliste réfléchit quelques secondes.

-On vous appelle Parker parce que vous jouez du saxo?

-Non, à cause du stylo que j’avais gagné à une tombola de l’école, j’ai eu mon quart d’heure de célébrité.

-Et vous allez où comme ça?

-Je transporte des fruits depuis les vallées jusqu’au port, en évitant l’espèce humaine, je vous l’ai déjà dit mille fois.

-Alors je ne dois pas faire partie de l’espèce humaine. Je suis flatté. »

Parker ferait un exceptionnel personnage de bande – dessinée, tout le roman d’ailleurs. Parker en camion, sauf quand il fait du vélo à voile…Passionnant personnage, Parker. Très intelligent, très « philosophe », et profondément soumis à ses émotions, bien qu’il paraisse que ce soit le contraire – juste parce qu’il ne parle que peu 

« Il s’assit sur le cadavre d’un moteur, alluma une cigarette et commença à chercher désespérément un souvenir agréable pour lui tenir compagnie. Les bons augures s’évanouissaient à mesure que la journée s’écoulait et que l’envahissait un malaise connu, qui virait à l’angoisse. Quand à la solitude absolue s’ajoutait l’absence d’un abri confortable, Parker devenait un être désemparé, un paria sans feu ni lieu qui errait à la surface de la terre comme une âme en peine. Cela lui arrivait sans prévenir, en traître, lorsque le climat, les pensées et certains paysages se mêlaient à son état d’esprit. »

Patagonie. Décors, paysages fluctuants, comme le dit l’auteur dans les premières phrases, tout ici est mouvant, fait de courants d’air, d’eau, de lumière, tout semble vrai mais tout est trompeur. Ce livre dans ses descriptions, tant des paysages que des gens rencontrés, a un côté magique; pas au sens qu’on donne à ce mot de « merveilleux », mais au sens d’une chose incompréhensible par la raison. Et à peine par les sens.

Parker ainsi navigue dans son camion, louvoyant par crainte de poursuiveurs, mais pas tant que ça, car il a de la ressource. Parfois, au hasard d’un carrefour ou d’un grand coup de vent, il revoit un ami, le journaliste qui enquête sur des épaves d’hélicoptères, son vieux patron Constanzo est planqué à Buenos Aires et d’une faible utilité. Non, Parker vit sa vie d’errance avec contentement, si on peut aller jusque là dans ses émotions.

Jusqu’au jour où il va rencontrer Maytén, ravissante jeune femme, qui tient la billetterie d’une fête foraine, épouse de Bruno, un teigneux. Notre routier tombe éperdument amoureux. Il s’en suivra un bout de vie illuminé tout à coup. Et la suite vous la lirez, bien sûr.

Ce roman est donc remarquable par son atmosphère, celle qui se dégage de ces immensités patagonnes hantées de légendes – auxquelles bien sûr Parker ne croit pas – où les lieux ont des noms évocateurs et pas très rassurants, où les villages épars n’offrent pas grand chose…sinon cette fête foraine et la belle Maytén. Qu’il va enlever à son mari, et ça ne va pas aller tout seul.

« Elle ne voulait pas ressembler à ces bonnes femmes qui passaient leur temps à soupirer et à pleurnicher. Elle s’était endurcie dans la steppe, en affrontant la solitude, la neige et le vent, mais elle éprouvait maintenant quelque chose d’étrange. Elle avait rarement pu dans sa vie confier ses sentiments à quelqu’un, ni à son père, le peu de temps qu’elle avait passé avec lui, ni à sa mère, une femme dure qui se consacrait entièrement à la survie des siens. Avec ses sœurs seulement elle avait pu nouer des liens que le temps, l’éloignement avaient effacés. Elle détestait les soirées depuis toujours, quand la nuit tombait quelque chose mourait en elle, une blessure dans la poitrine s’ouvrait à mesure que le monde disparaissait et que l’obscurité avalait les choses autour d’elle. Dès que le vent soufflait du soir, qui pouvait durer des semaines, le désarroi lui serrait le cœur. »

L’auteur a su créer un étirement du temps, un silence traversé de courants d’air, du bruit du moteur du camion, et d’une radio qui hoquette, sautant d’une fréquence à une autre et contribuant à l’impression qu’ici, rien n’a de suite, rien n’est tracé ni compté, le temps et les distances comme le reste. Ce pays n’a pas de cartes, les noms vont et viennent, les gens sont rares. Les éléments règnent en maîtres, l’homme n’étant ici pas bien plus qu’une bestiole qui survit en tentant de donner le change.

« Le camion de Parker fendait l’air de sa proue, secoué par le vent, et les bâches qui couvraient la remorque se gonflaient, fouettées par une main invisible. Après une demie-journée de route, la plaine céda la place à de hautes falaises d’où l’on apercevait l’immense tapis bleu de l’océan, décoré de lignes d’écume blanche. D’un côté, c’étaient des ravins caillouteux et des plages brumeuses à l’infini, de l’autre une succession de dunes qui ondulaient comme des vagues et se déplaçaient imperceptiblement. »

Donc il y a Parker et son saxophone désespérant, Parker qui va être mis face à des choix auxquels il ne s’attendait pas, remettant sa vie en question, mais pas tant que ça, comme vous le verrez.

Cette lecture demande vraiment un état d’esprit particulier, je trouve. Il faut le prendre au bon moment pour être en phase avec cette écriture poétique, dans ce pays où les choses souvent ne sont pas ce qu’elles semblent être et se laisser balader à travers ces déserts de steppe, cet océan refoulé par les vents, si loin qu’on ne voit qu’ une frange d’écume, et ces bleds paumés où comme un miracle, au guichet du train fantôme brille Maytén. Laissez-vous égarer dans ce formidable roman, dans les lieux aux noms impossibles et inquiétants, accompagnez Parker, ça en vaut la peine. La rencontre:

« Soudain, alors que la roue passait au-dessus du stand de Jeu de massacre, où les clients visaient des ours en peluche avec des balles de chiffon, Parker découvrit quelque chose qui retint toute son attention: sur le côté, mêlée aux lots à gagner suspendus au plafond, vêtue d’un chemisier moulant qui épousait ses formes, la jeune femme qui s’occupait du stand eut à ses yeux la force implacable d’un apparition, qui s’évanouit dès que la roue emporta de nouveau Parker dans la solitude des hauteurs. »

Car enfin c’est, je ne vais pas oublier de le dire, un très très beau roman d’amour.

Coup de cœur.

« Sous la grande roue » – Selva Almada – Métailié/bibliothèque hispano-américaine, traduit par Laura Alcoba

« La grande roue est vide, désormais, pourtant les sièges se balancent toujours légèrement. ce doit être l’air du petit matin.

Pájaro Tamai est au sol, sur le dos, et il a l’impression que la grande roue continue de tourner. mais c’est impossible car on n’entend pas de musique. Il n’entend rien du tout: sa tête est remplie d’un bruit blanc. Blanc comme le ciel – il ne l’a jamais vu comme ça – sur lequel se découpe un bout de machine, rien qu’un petit morceau, flou. C’est tout ce que sa vue parvient à saisir.

Il plisse les yeux pour voir si la roue va enfin cesser de tourner. mais c’est pire encore : soudain, c’est la vertige, à présent ce n’est plus seulement la grande roue qui tourne mais ce qui l’entoure. »

Belle découverte que cette jeune auteure argentine.

Deux adolescents gisent sur le sol boueux de la fête foraine. Blessés au couteau tous les deux, et attendant sous le ciel blanc. Attendant quoi ? Sont-ils encore vivants, inconscients, déjà morts ?

« La nuit va tomber sur toi, Pájaro. C’est ce qu’il pense, et en même temps il sourit à moitié. Car quelle nuit pourrait s’annoncer avec un ciel aussi blanc? Par « nuit », il veut dire autre chose, bien entendu. Il doit maintenir son cerveau en activité jusqu’à l’arrivée des secours. Il ne voit pas comment se tirer d’affaire. Il doit projeter des souvenirs sur ce ciel blanc qui ressemble tellement à l’écran du cinéma Cervantès, puis s’accrocher à eux.

Allez, Pájaro, allez, souviens-toi de quelque chose. »

Voilà tout l’art qu’a développé ici Selva Almada, en un roman où j’ai retrouvé avec un grand bonheur tout ce que j’aime de la littérature sud-américaine, une part d’imaginaire, de fantasques caractères masculins, sanguins, machos, buveurs, dragueurs et surtout bagarreurs, et puis un peu bêtes aussi de tous ces excès. Les personnages féminins, essentiellement épouses et mères, sont quant à elles beaucoup plus fines, plus posées, plus responsables et essentielles à l’équilibre.

Marciano Miranda et Pajarito Tamai, nés à quelques heures d’intervalle, voisins dans la même bourgade vont être aussi les meilleurs amis du monde jusqu’à ce qu’un grain de sable se mette dans les rouages, un nouvel élève dans la classe qui va les séparer, physiquement d’abord, puis affectivement.

Les pères des garçons sont des ennemis jurés qui sans cesse s’envoient des coups bas. Et bien sûr tout ça finira mal. Selva Almada brosse ici un portrait sans concessions de la virilité poussée à ses extrêmes les plus stupides; parce qu’au fond, rien de sérieux n’oppose les deux pères qui se livrent un combat de coqs, comme vont le faire leurs fils respectifs après avoir été les meilleurs amis du monde.

« Même si leur séparation se fit, d’une certaine manière, d’un commun accord, l’un et l’autre éprouvaient au fond une forme de ressentiment. Pajarito aussi sentait que son ami l’avait délaissé.

C’étaient bien les rejetons de leurs pères; les chiens ne font pas des chats, comme on dit. Ce petit ressentiment devint peu à peu une pierre dans le cœur de chacun. Et lorsque arrivèrent les vacances d’hiver, ceux qui avaient été des amis inséparables jusqu’à l’été précédent étaient devenus désormais des ennemis irréconciliables. »

C’est la construction du livre qui est absolument remarquable. Par le reste de vie de chacun des garçons blessés, l’auteure raconte à tour de rôle l’existence de ces deux familles, mêlant le délire onirique à la réalité. Chacun revoit son père, là, tout à côté, ne sachant si c’est réel, s’ils sont eux et leurs pères encore en vie ou déjà morts, sous ce ciel blanc étrange, sous cette grande roue dont les sièges ne font plus qu’osciller comme la vie dans leurs veines.

Remarquable histoire, pleine de vie et de fureur, d’abord l’enfance des garçons, avec tout ce que ça comporte de vie de bandes, de jeux de rue, de bravades. Et de craintes aussi, crainte du père pour Pajarito, enfant battu, on le sait vite.

« Un jour, il sera grand et il foutra son poing dans la gueule de son père et de quiconque osera lui dire, comme à l’instant, devant le musée, qu’il est comme Tamai. Un jour, son corps cessera d’être trop petit pour toute cette rage qu’il sent en lui depuis qu’il est doté de mémoire. »

L’assassinat de Miranda aussi, qui marque un tournant dans l’histoire. Les mères sont dignes et sensées, toutes les deux, qui tentent vainement de faciliter l’amitié des deux garçons quand les pères l’interdisent, vaillantes, pleines de sang-froid. Histoire de ces deux jeunes hommes, de l’adolescence fiévreuse qui arrive, de la jeunesse qui se pointe avec l’alcool, les sorties en boîtes de nuit, les hôtels miteux ou les toilettes de bars pour le sexe urgent, en quête d’une identité, sexuelle essentiellement, la norme étant celle qu’on sait, tout ce qui s’en écarte étant considéré comme impossible dans cette société machiste; on ne lâche pas ce livre.

J’ai vraiment aimé ce roman d’un bout à l’autre, très bien construit, écrit, avec des personnages qui même se comportant de façon stupide, violente, inconséquente, ne sont pas totalement détestables, ils sont des gens au fond assez ordinaires avec leurs sentiments et leurs préjugés face à la réalité qui se présente à eux et avec laquelle il faut bien qu’ils se confrontent, les ramenant à leur simple condition précaire d’êtres humains. Un récit parfait de bout en bout, cette fin:

« -C’est un problème entre eux. On n’a pas à s’en mêler pour l’instant – il le leur a dit de manière tellement claire qu’ils se sont immédiatement calmés. Luján et la petite bande de Miranda attendaient également, légèrement en arrière.

-Alors comme ça tu baises mon frère, sale pédé.

Et tout a commencé à coups de poing.Dès qu’ils se sot touchés, leurs corps se sont reconnus. Encore une fois, l’odeur du sang de l’autre sur ses doigts; l’odeur de l’ennemi, de nouveau, si semblable à le leur.[…]Tout a commencé là, puis les coups de feu sont venus, on s’est mis à courir, à crier, tout était hors de contrôle.

Tous deux ont fini dans la boue, à quelques mètres de distance l’un de l’autre. Les yeux ouverts, rivés sur le ciel. Tout blanc. Tout rouge. Tout blanc. »

Lecture continue parce que ça coule tout seul – ferait un très beau film, je pense – on est sous la grande roue auprès de Pajarito et Marciano, à genoux dans la boue et les yeux levés vers le ciel blanc du purgatoire. 

« Quel gâchis, putain !dit-il, et, avec le pied il écrase et enterre son mégot. »

La musique, c’est la cumbia:

Une grande réussite !