« Aucune pierre ne brise la nuit » – Frédéric Couderc – Éditions Héloïse d’Ormesson

« 1998

Dans le musée étincelant de soleil, Ariane ne fût d’abord qu’une illusion. À sa place, Gabriel imagina Véro, ses yeux tendres et ses lèvres pulpeuses. Cette femme lui ressemblait tant qu’on eût dit sa fiancée, à l’époque où il étudiait aux Beaux-Arts: sa silhouette haut perchée sur ses talons Bally, sa façon de croiser les jambes, de sourire, tout cela le percutait de plein fouet. Malgré les années, ses souvenirs le pétrifiaient encore. Et puisque l’horreur s’infiltrait toujours jusqu’à l’os, il endura un instant sa terreur, le cauchemar de tout ce qu’elle avait vécu. »

Voici un livre surprise. Un matin j’ai trouvé un message de Frédéric Couderc qui me proposait son dernier roman. La curiosité – vous savez, je suis très curieuse –  m’a d’abord fait regarder de plus près qui est cet auteur qui écrivait sur un sujet qui m’a toujours intéressée, les dictatures en Amérique du Sud dans les années 70, ici l’Argentine de Videla.

Je ne vous cache pas que le côté « sentimental » me retenait un peu, mais ici on échappe à la prégnance de cet aspect sur le reste – la politique, l’enquête, la quête, l’histoire – et la rencontre amoureuse entre le personnage principal, Gabriel, réfugié argentin devenu artisan indépendant et Ariane, jolie bourgeoise cultivée professeure d’arts plastiques et mariée à un diplomate, a un sens dans le récit ( oui, parfois on ajoute une histoire d’amour dont on pourrait se passer, ce n’est pas ici le cas ). Pour en venir plus vite à ce qui m’a vraiment plu, intéressée et touchée, ce livre est bien écrit, avec un penchant journalistique évident dans de nombreuses pages, mais néanmoins avec un sens maîtrisé du romanesque, faisant de ce livre qui est pour moi « œuvre de salubrité publique » un roman politique, clairement militant remettant en lumière une facette de l’histoire du monde, mais aussi un roman d’aventures, une fin qu’on imagine très bien sur grand écran.

Rencontre improbable donc au musée du Havre, en parcourant une exposition: « Un rêve sur le néant: Français d’Argentine ».

La liaison amoureuse prend naissance devant une toile: « El grupo de la Boca » de Ferdinand Constant ( qui n’existe pas ) . La conversation est entamée et le coup de foudre tombe, même si Gabriel est gêné par la différence sociale. Ariane va être agressée à la sortie du musée, Gabriel vient à son secours – dont elle n’a d’ailleurs pas vraiment besoin, elle se défend seule – et rendez-vous est pris, leur histoire commence ainsi. Mais pourtant là n’est pas le nœud ni le sujet de fond de ce roman, même si ce sont bien les histoires de ces deux personnages, leurs vies qui vont se percuter violemment sur un tout autre aspect. En effet, Ariane va découvrir un terrible secret caché par son mari. Quant à Gabriel qui erre encore dans le chagrin de la disparition de l’amour de sa vie, Véro, disparue pendant la dictature, il va apprendre par son frère Julien, resté à Buenos Aires qu’un corps a été exhumé et identifié comme étant celui de la jeune femme.

C’est clairement tout le pan du livre que j’ai préféré, la sordide et atroce histoire de cette dictature argentine qui enleva des fils et des filles et des êtres à naître, torturant, tuant, séquestrant et faisant commerce d’enfants avec des gens parfaitement au fait ou un peu moins.

J’ai découvert ici aussi les complicités qui existaient entre la junte militaire argentine et la Suisse, le Vatican, l’OAS en Algérie, un monstrueux réseau de trafics ignobles. Le temps du roman, c’est 1998, alors que le juge Garzon, après avoir mis Pinochet et sa clique sur la sellette, s’attaque à la dictature argentine et à Videla. 

« – Il y a peut-être des listes d’adoption, soupira Julien.. Ce juge espagnol, Baltasar Garzón, émet l’hypothèse que les auteurs de la répression ont caché des microfilms avec la liste des disparus dans le coffre d’une banque suisse. La procureure générale de ce pays vient d e découvrir l’existence de six comptes aux noms de militaires argentins qui n’avaient jamais été déclarés au fisc. La liste des bébés et des apropriadores est peut-être là. 

-On parle du Vatican, compléta Gabriel. Des documents transmis au Saint-Siège par la nonciature apostolique de Buenos Aires. L’Église catholique protège toujours ses monstruos. C’est la tradition, des nazis aux prêtres pédophiles. Tu te souviens de ce qu’on entendait? « Pour sauver l’âme d’un curé communiste, il faut le tuer.  » Ces putains d’intégristes allaient jusque- là… »

On découvrira le vrai visage du peintre Constant- qui est le père de Véro . Le chapitre décrivant les obsèques de ce qui a été retrouvé de Véro est à mon sens un des meilleurs du livre.L’auteur met en présence, outre le père autrement nommé El Jefe, Gabriel, l’Ambassadeur de France, les fameuses et merveilleuses Mères et Grands-mères, ces célèbres et essentielles « Mères de la Place de Mai« , mais aussi de nombreux responsables de cette sombre époque, ici en toute impunité. 

« El Jefe se leva pour allumer les deux cierges placés de chaque côté du cercueilL’armaeur de la Plata avait supplanté depuis longtemps le soldat perdu de l’OAS. Ils n’étaient pas nombreux sur les bancs de l’église à imaginer à quel point cet homme avait si longtemps penché du mauvais côté. La tête baissée, il regagna sa place. Et tant mieux s’il cachait ce regard de fou furieux, cette rage d’animal à sang froid, entouré de cocos comme il disait, muet, un peu comme ces reptiles du Sahara à demi engourdis. Indifférent aux autres, il n’écoutait personne, et surtout pas ce discours d’accueil du padre Bernardo, de quoi pourtant faire bondir son catéchisme d’extrême droite. »

C’est ici l’occasion pour l’auteur de mettre en scène le grand pianiste Miguel Ángel Estrella qui fut lui aussi victime et réfugié en France. J’ai trouvé cette vidéo qui m’a beaucoup émue, et comment ne pas l’être en voyant toutes ces femmes qui ne renoncent jamais jamais jamais…

Alors ainsi, dans ce roman dont on sent à quel point l’auteur s’y est impliqué, Gabriel va apprendre des choses sur sa famille – son frère – et sur lui-même. Retournant à Buenos Aires en compagnie d’Ariane, il va se retrouver face à la période la plus belle de sa vie, sa jeunesse et un amour fou et aussi à la plus terrible, ce monde qui s’écroule dans une violence inouïe. Son amour pour la jeune femme disparue au fond est intact, on comprend que jamais personne ne prendra sa place et que la relation avec Ariane est compromise pour maintes raisons et je m’arrête ici. C’est un roman riche en informations, mais il a été aussi pour moi riche en émotions. Pas pour l’histoire d’amour avec Ariane mais pour cet amour assassiné, pour – et c’est bien sûr le cœur du roman – le thème de la filiation, celle de ces enfants volés et de tout ce que ça génère, sur le thème de la corruption et des petites et grandes lâchetés. Et puis parce que ces femmes, ces mères et grand-mères qui inlassablement, résistant au temps, résistant à tout, jamais ne lâchent. Quoi qu’il en soit, avant de conclure cette chronique d’une façon plus générale, je veux dire que ce roman dit encore beaucoup de choses qu’il vaut mieux découvrir par vous-mêmes. Et on y sent beaucoup de colère et de révolte.

Depuis les années où ces atrocités sont arrivées à ma connaissance, alors que j’avais 16 ans et les années suivantes, quand je lisais avec avidité la littérature sud-américaine, depuis que j’ai découvert ces dictatures et leur cortège d’affiliés de toutes sortes, je ressens la même colère et d’autant plus que nous le savons bien, nous ne sommes et ne serons jamais à l’abri de ces régimes odieux. Et  il nous faut prendre garde. En cela, écrire encore et toujours sur ce sujet est essentiel, qu’on prenne hier comme exemple comme ici, ou qu’on se mette à regarder aujourd’hui. 

D’autres lectures sur le blog qui toutes, d’une façon ou d’une autre abordent le même sujet :

« La ballade du peuplier carolin » de Haroldo Conti, « Tango fantôme » de Tove Alsterdal et  » L’échange » d’Eugenia Almeida

Je remercie infiniment Frédéric Couderc de m’avoir permis cette lecture émouvante et enrichissante.

« Depuis vingt ans, ceux qu’il chérissait le plus étaient tour à tour assassinés. La vie de Gabriel s’engluait dans l’obscurité. Le malheur devenait presque une seconde nature, à tel point qu’il ne ressentait plus de chagrin, tant le chagrin recouvrait tout. »

Quant au titre, c’est un vers tiré du poème de Jorge Luis Borges « Insomnie », dont voici un extrait:

« […]Tu es un homme bon, Jorge… ça nous passera avec une petite tasse de café.
Les yeux éclatent quand les frappent les pales du soleil.
Quel hangar abritera à jamais les émotions?
Il existe à n’en pas douter une dimension ultra-spatiale où toutes sont des formes d’une force disponible et soumise.
Comme l’eau et l’électricité dans notre dimension.
Colère. Anarchisme. Faim sexuelle.
Artifice pour nous faire vibrer sous la magie.
Aucune pierre ne brise la nuit.
Aucune main n’avive les cendres du bûcher de tous les étendards. »

« Río Negro » – Mariano Quíros – La Dernière Goutte/Fonds noirs, traduit par Zooey Boubacar

« Mon père n’a jamais été le genre de bonhomme qui aime donner des conseils, mais il faut dire que, moi, non plus, je n’ai jamais pris la peine de lui en demander. C’est peut-être pour ça que notre relation a toujours été sereine. On n’espérait rien, ni l’un ni l’autre; et on ne s’est jamais déçus. Bref, on savait exactement ce qu’on pouvait attendre l’un de l’autre. Mais la naissance de Miguel, mon fils, a modifié cet état de fait. »

Court séjour noir à Resistencia, petite ville argentine traversée par le Río Negro ( et d’où est natif l’auteur ). Le narrateur est un écrivain reconnu marié à Ema, sociologue:

« Et moi je tourne en rond dans mon bureau pour conclure dignement mon article sur la littérature indigène. J’aimerais être inventif, mais j’ai beau me torturer les méninges, rien ne me vient. Alors dans ces cas-là, je reprends mes vieux articles, je relis même mes propres romans, histoire de voir si je ne pourrais pas, d’une manière ou d’une autre, y racler quelques vieux restes d’inspiration. »

 et père de Miguel, grand adolescent de 18 ans, pleurnichard et avachi sur le canapé devant la télé.

« Miguel n’est pas un mauvais fils. Le problème n’est pas là. Sans doute n’est-ce pas un mauvais bougre, même s’il n’y a aucun moyen d’en être sûr. Il mène une vie d’autiste, que rythment les journaux télévisés, les inepties d’Internet et les chanteurs à la mode. »

Ce que j’ai envie de dire avant tout, c’est qu’à peu près aucun des personnages ne m’a été sympathique ( mais ce n’est pas mal comme sensation de lecture, la détestation ), sauf la femme de ménage Irma. Ema est absente durant les faits qui se déroulent, mais présentée dans les souvenirs qu’égrène le pire de tous, cet écrivain censé être un intellectuel de par sa formation et son métier. Mais honnêtement, j’ai eu envie de l’étrangler à mains nues durant tout ce qu’il raconte tellement il est détestable, se contentant d’accomplir ses petites missions, articles de presse, etc… ( en trichant le plus souvent, en allant au plus facile et au plus rapide ), et de fumer de gros pétards en contemplant le fleuve qui passe au bord de sa maison.

Mais voici qu’un jour fatal, pendant l’absence d’Ema,  il décide de déniaiser son fils avec lequel sa relation est inexistante. C’est une catastrophe qui se met en marche et qui fait de ce livre un roman noir, très cynique comme son narrateur.

J’ai souri parfois, mais j’ai surtout ressenti un dégoût profond pour cet homme et enfin une haine totale pour ce sale type. Je n’en dirai pas plus car ce livre compte 212 pages qui se lisent d’une traite, alors à vous de découvrir la suite.

Néanmoins je me dois de parler aussi de la ville de Resistencia dont l’histoire est ici évoquée au gré des souvenirs du narrateur et qui tient une place importante, comme la rivière. Ce sont les passages où on oublie qui raconte et où on se contente d’écouter les histoires qui émaillent celle de la ville, depuis les tribus indigènes jusqu’au bordel de l’ancien temps. L’éditeur écrit en 4ème de couverture:

« Les deux hommes se trouvent alors pris dans un engrenage sanglant digne d’un film noir des frères Coen. Macabre et burlesque ».

On ne peut pas mieux résumer, absolument d’accord !

« Tango fantôme » – Tove Alsterdal – Rouergue noir, traduit par Emmanuel Curtil

« Buenos Aires, 1978.

Dans l’obscurité, elle avait l’impression d’étouffer en permanence. On lui avait enfoncé une cagoule sale sur la tête et, en dessous, l’oxygène était rare. La cagoule n’en était pas à sa première utilisation: elle y avait reconnu des odeurs de sueur, de sécrétions humaines. Les odeurs d’une personne à bout de force. »

Premières phrases de ce roman qui commence donc en Argentine au temps de la dictature, au temps des enlèvements, disparitions et tortures.

C’est l’histoire de trois femmes, la mère Ing-Marie Sahlin et ses deux filles, Camilla qui préfère se prénommer Charlie et Helene Bergman.

« Oublie Camilla. Elle n’existe plus. Dorénavant, appelle-moi Charlie. Et toi aussi, tu dois choisir ton propre nom, car c’est à chacun de décider qui il veut être, si l’on ne veut pas se faire écraser par ceux qui cherchent à nous pousser dans une direction imposée. »

C’est l’histoire d’une enquête qui va slalomer dans le temps, des années 70 à 2014, passer les frontières de Stockholm à Buenos Aires, de Berlin à Bogota, des jours interminables de l’été en Suède à la touffeur dangereuse de la forêt colombienne, d’un immeuble banal à Jakobsberg aux faubourgs populaires de Buenos Aires aux mains des cartels de la drogue.

J’ai eu un peu de mal sur les 120 premières pages, le temps nécessaire à mettre en place les lieux, les temps, et surtout les personnages – y compris les personnages secondaires dont certains sont mystérieux et très intéressants – et puis un après-midi j’ai terminé les 350 pages restantes, seule dans le silence et concentrée sur ma seule lecture. Et j’ai pris plaisir à entrer dans ce roman. Je ne reviendrai pas sur ces années de dictature en Argentine qui servent d’argument très sombre et qui sont le temps et le lieu où naît l’intrigue. Mais les trois femmes de ce livre permettent d’aborder la questions des choix dans nos vies, des moments cruciaux qui vont orienter les existences et des conséquences de ces choix.

Un jour d’avril, Charlie tombe du onzième étage de son immeuble. Sa sœur Helene ne la fréquentait plus, ne partageant pas son obsession: retrouver leur mère Ing-Marie, disparue en Novembre 1977 en Amérique du Sud. Helene a préféré poursuivre son existence sans cette mère envolée quand elle était petite fille. Elle travaille pour un cabinet d’architecte, elle a un mari, deux enfants, et la mort de sa sœur va venir enrayer cette vie tranquille. Car Charlie ne semble pas s’être suicidée contrairement aux conclusions de la police. Helene, rattrapée par son histoire familiale, va mener sa propre enquête. Et forcément, cherchant la cause du décès de Charlie, elle sera menée à enquêter aussi sur la disparition de leur mère, car là est la clé pour comprendre la vie et la mort de Charlie, obsédée et débordante de colère depuis cet abandon.

L’enquête est complexe, on va et vient entre les continents, trois histoires nous sont racontées alternativement et on apprend pourquoi, pour qui Ing-Marie est partie en Argentine, on apprend quelles ont été les vies de Charlie et Hélène sans leur mère; quant à leur père, Chevalier, ravagé par l’alcool, et sûrement aussi le chagrin après la fuite de Ing-Marie, il traîne avec ses amis clochards sur des bancs et dans des squares.

« Il repéra Ecke Modig devant la boutique qui avait repris les locaux du magasin de disques Hellström. À chaque fois qu’il s’en approchait, Young Americans de Bowie lui revenait en tête. Le disque lui avait coûté trente- neuf balles quand il l’avait acheté là, mais il n’avait jamais regretté la dépense, car me^me s’il ne restait plus rien de sa collection de disques, ceux-ci continuaient à tourner dans sa tête, à résonner dans chaque recoin de son cerveau. C’était ce qu »il y avait de merveilleux avec la musique: une fois extraite du vinyle, elle existait pour l’éternité. »

On découvre la vie secrète, nocturne et virtuelle de Charlie, et Helene soudain confrontée à tout ça va mentir à son mari, à son employeur, et partir elle-même sur les pas de sa mère à Buenos Aires, pressentant un lien possible entre le départ de sa mère en 1977 et la mort de Charlie, en 2014. Je ne peux vous en dire plus, mais il se passe beaucoup de choses, on découvre les dessous de ces époques sombres mais aussi l’Argentine et surtout la Colombie aujourd’hui, les guerilleros, les trafics et les incroyables ramifications de tout ça. Plus finement encore l’auteure mêle à ça les ramifications que ça génère dans les vies de ces trois femmes; je dis plus finement, parce que ça dépasse le pur roman policier politique et implique la dimension humaine, les vies qui dérapent et les pièges tendus par certaines forces souterraines

On va rencontrer les Mères de la Place de Mai, bien sûr, les Subversivos, les Farc, les pontes de la drogue et du blanchiment d’argent, une faune bien peu fréquentable. Et au milieu de tout ça, il se trouvera Ing-Marie et 40 ans plus tard Helene. 

Le propos est finalement une question sur la liberté. Ing-Marie va faire un choix qui va peser sur le destin de ses filles, et chacune d’elle sera ainsi prisonnière d’un cercle qui ne s’ouvrira qu’avec la vérité, à la fin du roman, mais il aura fallu pour ça la mort tragique de Charlie, sans doute des trois celle qui souffrira le plus.

 J’aime beaucoup le personnage d’Ulf Rainer, le voisin de palier de Charlie, qui vit avec un perroquet – Ziggy Stardust – et une perruche -Ebba Grön

« Ebba Grön s’était caché dans la salle de bains. il avait toujours été hypersensible, battant des ailes pour un oui ou pour un non. Ulf tendit la main et l’oiseau, rassuré, vint se poser sur son doigt.

Ziggy Stardust se tenait toujours sur la balustrade quand Ulf ressortit sur le balcon, en se demandant ce qui se passait.

« Ground control Major Tom. Ground control, ground control. » Les deux oiseaux pressentaient que tout était sur le point de changer. »

C’est pour moi, de tous, même s’il n’est pas le plus important ( enfin un peu tout de même ), celui qui m’a touchée. Un agréable moment de lecture, vue sur une Suède pas aussi plaisante qu’on le dit, quant à l’Amérique du Sud, authentique et bien léprosée, et trois femmes aux prises avec leur vie bien compliquée. Sinon ce n’est pas un livre fait pour émouvoir, mais on est bien absorbé par l’intrigue sinueuse, pleine de recoins obscurs et de surprises, et puis surtout une excellente fin !

Bande-son dans les oreilles d’Ulf Rainer: 

« L’échange » – Eugenia Almeida – Métailié, traduit par François Gaudry

lechange_351Eugenia Almeida, auteure argentine, écrit ici son troisième roman. Pour moi, c’est avant tout la découverte d’une plume très originale dédiée à une histoire en forme de puzzle. En premier lieu, il faut dire que cette écriture et la construction du roman sont  absolument remarquables. Le lecteur est poussé dans un labyrinthe en quête d’une vérité tapie sous une chape de plomb, et il n’a de cesse d’avancer jusqu’à l’issue, revenant sur ses pas, hésitant, se heurtant aux impasses en compagnie du personnage principal, Guyot.

Bien que la dictature soit terminée, ses effets, ses résidus nauséabonds et ses mains armées hantent encore le pays. Une jeune femme braque son arme sur un homme à la sortie d’un bar, mais finalement la retourne contre elle. Suicide ? C’est la réponse facile à une mort dans l’indifférence d’une personne ordinaire. Mais c’est compter sans Guyot, journaliste réchappé de la folie et de l’alcool dans lesquels il s’est enlisé après le meurtre de sa femme. Guyot intrigué par cet acte : viser quelqu’un et mettre fin à ses jours…Pourquoi ? Que cache cette mort ?

Ici commencent les méandres de l’enquête sur laquelle se greffent de nombreux personnages de la police, des médias, et une psychologue à la retraite qui boit beaucoup de vodka au bar de Bruno. 

Chapitres courts, phrases sèches et brèves, mélancoliques – et même dépressives – énigmatiques, poétiques aussi :

« L’un après l’autre les jours s’enfoncent. des jours comme une lame qui empêche de bouger, de réagir, de se dégager.

Il est difficile de deviner laquelle de toutes les pièces a fait que cet éphéméride n’aura pas de terme. Peut-être que cela a commencé avant.

[…]Il arrive un moment où tout doit être mis en ordre. Les yeux s’ouvrent péniblement sur un monde sans signification. Juste une boîte obscure saturée d’échos.

Celui qui ne sait pas qu’il doit mesurer sa force entre en aveugle dans un monde régi par d’autres. Ce peut être beau ou terrible. C’est pareil. Les figures viennent du dehors, elles s’imposent à nous, nous dansons sur la musique d’un autre. »

Nous sont restitués ainsi les tâtonnements de l’enquête, la narration sautant d’un personnage à un autre; on se sent parfois égaré comme Guyot l’est par les secrets qu’il cherche à percer, comme il l’est par l’horreur de ce qu’il dévoile. Très beau personnage et j’ai particulièrement aimé ses rencontres avec Vera Ostots, la psychologue assez trouble qui n’exerce plus, mais si, encore un peu. Et qui a ses habitudes.

« Elle sourit.

-Le monde réel existe. même si on lui résiste.

En un geste identique au premier, elle vide son verre. Il s’écoule à peine une minute avant que Bruno lui en apporte un autre, par une sorte d’accord tacite qui semble avoir été passé depuis des années. Guyot doit avoir posé sur elle un regard déplacé, car elle reprend sa tasse où reste un fond de café froid et dit:

-Ne faites pas attention. On a tous nos petites habitudes. »

memorial-429566_1280Dans ce roman politique et sombre, Eugenia Almeida triture l’histoire de son pays, la décortique par le biais de ceux qui l’ont faite – défaite – , l’armée, la police, la presse. Secrets intimes et vie publique mêlés, la monstruosité de ce régime surgit par bribes au détour d’une phrase. On comprend aussi que ce pays ne peut se dépouiller sans mal de ce passé encore très proche, et que celui-ci détermine encore et toujours la vie des Argentins. On ne peut jamais être sûr de rien, et l’écriture incisive génère une sorte d’angoisse fébrile, une appréhension sourde; quel talent ! 

Le roman est assez court, je l’ai lu d’une traite parce qu’on suit avec la même inquiétude que Guyot le fil ténu des indices, le double jeu des protagonistes, on veut savoir et dénouer cette sinistre affaire, où le passé démontre qu’il continue son œuvre comme un ver dans un fruit.

La fin éclaire le titre ( même si connaissant un peu l’histoire de la dictature en Argentine, j’ai compris assez vite celle de la jeune morte ), mais surtout cette fin est très très bien choisie, dans la même ambiance que le reste du livre c’est à dire angoissante à souhait :

« La pénombre s’est maintenant muée en complète obscurité.

-Je vous appelle dans quelques jours. tant que vous respecterez notre accord, tout ira bien.

Il sort en silence. elle n’arrive même pas à se lever pour le raccompagner. Elle restera assise dans ce coin de la pièce jusqu’à une heure avancée de la nuit, jusqu’à ce qu’elle puisse assumer qu’elle vient d’entrer en enfer. »

Quelle manière magnifique et intelligente de fermer le livre ! 

Deux livres, deux voyages et du bonheur.

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« Rue des voleurs » de Mathias Enard – Actes Sud

Voici un roman qui empoigne son lecteur dès la première page, et ne le lâche plus. Que dire, sinon que Mathias Enard, qui sait surprendre à chacun de ses livres, nous offre ici un roman d’apprentissage poignant,  plein d’une vie intense.

L’écriture est charnelle, au plus près des sensations et des sentiments de ce si touchant personnage qu’est Lakhdar. Jeune homme d’à peine 20 ans, bousculé par un monde en effervescence, coincé entre tradition et modernité, souvent naïf, toujours sincère, on le suivra de Tanger à Barcelone, sur son chemin chaotique où la littérature l’accompagnera et l’aidera à avancer.

De nombreux sujets d’une actualité brûlante sont abordés dans ce livre, un roman qui permet d’aborder notre société sous un autre angle que l’angle journalistique ; mais  la question est : comment avoir 20 ans dans un monde au bord de l’explosion, comment aimer, espérer, avoir des aspirations autres que matérielles, comment vivre ?

Ce livre n’est pas à la bibliothèque, mais ce sera un achat certain au printemps. Si vous ne pouvez pas attendre, allez-y ! Tout bon libraire l’aura !

Quant au second :

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« Dernières nouvelles du Sud » de Luis Sepùlveda et Daniel Mordzinski ( photographe ) – traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg – éditions Métailié

Il s’agit de ce qu’on pourrait appeler des récits de voyage ? Non, pas tout à fait…Un adieu à un monde en voie de disparition ? Un peu…Un texte d’amour pour une région du monde que le pouvoir de l’argent mène à sa mort ? On voudrait tant que ce ne soit pas le cas ! Que la Patagonie continue à nous faire rêver…

Alors, bien sûr, l’écriture, le ton, la voix de Sepùlveda, reconnaissable à son sourire en coin, ironique ou triste, d’ailleurs. Des photos en noir et blanc de son « socio » ( ami, camarade ) comme des testaments. Et puis, et puis ces rencontres dont on ne sait jamais trop si elles sont totalement authentiques ou si la malice de l’auteur en a rajouté un peu, comme ce petit homme qui marche dans la steppe patagonne et qui dit qu’il cherche un violon…Ou la vieille dame qui en caressant une brindille de bois mort en fait éclore une fleur…Les mécanos cheminots, les gauchos, le lutin au bonnet rouge…Merveilleuse galerie de portraits.. Comme on a les photos, on y croit ! On veut y croire totalement !.Parfois Kafka fait son entrée, quand Sepùlveda veut savoir, à Buenos Aires, où prendre un billet de train pour la Patagonie …

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Ce livre décrit des gens qu’on a spolié de leurs terres, de leur vie, de leur travail, et qui pourtant s’accrochent et restent vaille que vaille. Mais jusqu’à quand ?

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Encore un livre qui n’est pas à la bibliothèque , mais que je vous conseille si vous aimez sentir le vent sur les immensités désertes en tournant les pages, si les mots « Patagonie », « gaucho », vous font rêver, mais un livre où gronde une révolte triste et un peu désespérée…à la manière de Sepùlveda.

Ecoutez-le

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Ceci est une parenthèse :

cet article devrait faire plaisir à ceux qui pensent que les bibliothèques nuisent aux ventes des livres ! Quelle sottise ! C’est bien tout le contraire ! Petit format, et même grand , une bibliothèque ne pourra jamais tout proposer ! Pour un auteur qu’on va faire découvrir par un ou deux livres, le lecteur, s’il a aimé, ira acheter les autres ! Et on l’a vu souvent.

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