« Les doigts coupés » – Hannelore Cayre, Métailié Noir

« …Un permis de construire?…Avec le maire écolo qui fait une fixette sur les piscines, je te dis pas l’usine à gaz! Non, j’ai fait descendre Winiarczyk et ses gars pour creuser ni vu ni connu. On ne peut pas voir le chantier de la route de toutes les façons, même si on fait bien attention.

En prononçant le mot « piscine », Laurence jette machinalement un regard sur ses trois ouvriers polonais en train de manier la mini-pelleteuse.

-…Je viens de t’envoyer le lien de l’annonce. Tu vois la troisième vignette? Voilà, celle avec les arbres…On croirait que la maison est juste à flanc  de colline, mais en fait, entre les deux, il y a comme un éboulis de pierraille. Si on déblaye tous ces rochers, on aura juste la place pour le bassin dont une partie sera à l’ombre, ce qui est génial vu qu’en Dordogne, l’été, ça cogne. Attends, ne quitte pas…Y a mon Polack en chef qui s’agite…

Elle ouvre la fenêtre du salon:

-Oui, Slawek?

-Venir voir…

-Je peux te rappeler? Je crois qu’il  y a un blème. »

Un immense bonheur de retrouver Hannelore Cayre dans ce roman noir, qui débute avec ce cynisme de la bourgeoise qui enfreint toutes les règles, sûre de son impunité. Le « blème « , c’est un squelette surgi sous les charges de la pelleteuse. En Dordogne, dans la vallée de la Vézère, je crois bien qu’il ne faut pas trop creuser, il y a sans doute des os très âgés, des peintures, des trucs vraiment pas de la veille qui surgissent sous les pelleteuses.

Ce petit dialogue à l’acidité charmante ouvre un roman réellement original, qui m’a souvent fait rire, mais aussi captivée dans les passages documentés.

Nous rencontrons Oli, jeune femme pleine de vie et d’intelligence, et sa communauté, 35 000 ans avant notre ère. Le roman alterne sans gêne de lecture la vie d’Oli et des siens et les rapports des anthropologues sur les découvertes surgies au fil des fouilles et des chantiers de construction illégaux . Oli, les siens et les autres:

« La dernière fois que les siens étaient tombés sur d’autres gens, elle était encore toute jeune, mais elle s’en souvenait comme d’un bouleversement de leur vie à tous. Comme si le fait, pour les membres de sa famille, d’être sortis pendant un  temps de l’étroitesse de la hutte avait suffi à changer en profondeur le caractère de chacun et les relations qu’ils avaient entre eux. […]. Ils avaient rencontré une autre tribu. Elle ne se rappelait plus combien ils étaient; au moins le double d’eux. Tout ce dont elle se souvenait, c’était d’avoir joué avec d’autres enfants qui n’étaient pas de sa famille pendant que les adultes se grimpaient dessus à longueur de journée. Les hommes avaient également profité de leur nombre pour aller chasser ensemble de grosses proies, jusqu’au jour où l’un d’eux avait été embroché par un rhinocéros laineux. »

Cette histoire est passionnante, en plus d’être drôle. Si Hannelore Cayre met en scène nos ancêtres avec un humour ravageur et beaucoup d’ironie – en particulier quand il s’agit des hommes – on apprend pas mal de choses sur ces personnes qui vivaient alors dans des abris sous roche ou des grottes. « Personnes », oui, pas des humanoïdes grognant comme des animaux. L’autrice a mis un vrai langage dans la bouche de ses personnages.

Oli est l’héroïne du livre, plus maline, plus intelligente, plus vive d’esprit, c’est elle qui fera avancer l’art de la chasse et l’amélioration des cerveaux.

« Comme ce jour où, après avoir observé immobile des glaçons en train de goutter du haut de l’abri sous roche, elle s’était écriée: « La glace, l’eau: c’est la même chose dans un état différent; seulement la température change! Pareil pour la graisse: dure lorsqu’elle est froide, liquide si on la chauffe. Ça doit donc être le cas pour tout, y compris pour la pierre. »

« T’as rien de plus utile à faire qu’à regarder fondre les glaçons? » lui avait rétorqué sa mère. »

Prenant des risques, maltraitée – on lui coupera le pouce, à d’autres d’autres doigts – c’est elle la meneuse et c’est elle qui est le pilier de ce livre remarquable . C’est un roman féministe au sens le plus beau du terme – oui, ça fait grincer en ce moment, ce mot – qui démontre via les recherches d’anthropologues, paléontologues, philosophes, sociologues et autres scientifiques citées ( oui, ce sont majoritairement des femmes ) à  la fin du roman, qui démontre donc que la femme a grandement contribué à l’évolution de l’espèce humaine, et ce malgré tous les barrages posés et malgré la domination masculine, expliquée en note de fin par Paola Tabet, anthropologue:

« À part de très rares exceptions, dans la totalité des tribus observées par les ethnologues du XXe siècle, les femmes ne peuvent fabriquer les armes ou l’outillage, même celui qui leur sert dans leur travail. Elles dépendent pour cela entièrement des hommes qui contrôlent les matières premières. C’est là, exactement, que se trouve le socle de la domination masculine. Sans ce sous-équipement et cette possibilité d’exercer violence et mutilation, les  hommes n’auraient jamais pu atteindre une appropriation aussi totale des femmes, une telle utilisation de leur travail et de leur corps. »

La procréation et l’enfantement sont aussi des sujets qui donnent des pages d’anthologie, des pages vraiment drôles, mais sur un sujet grave, qui ne finit pas d’exister encore de nos jours en ce bas monde.

Mais Oli , toute téméraire qu’elle soit, est avant tout une femme. Et au grand dam du vieil oncle, l’oncle aîné, le chef de la communauté, Oli est intelligente, astucieuse, bricoleuse et surtout chasseuse…Tout ce qu’une femme ne doit pas être. La chasse en particulier est réservée aux hommes et pour ça on coupe des doigts aux femmes, témoignage de ce fait avec les empreintes vues dans les cavernes. La femme est celle sur qui les hommes sautent à tout bout de champ, celle qui de fait met au monde des enfants ( plein ), et qui nettoie la grotte, et prépare les bêtes ramenées par les hommes. Mmmm ça nous rappelle quelque chose, non? Merci Oli ! Une éclaireuse en quelque sorte pour l’humanité.

« Elle pencha la tête sur le côté tout en l’observant sans dire mot, puis interrogea l’obscurité du fond de la grotte:

-Jusque là j’ai fermé les yeux en espérant qu’un jour les choses s’arrangent et qu’on arrête de me couper les doigts, de me frapper ou de me pénétrer de force…J’ai espéré comme toutes celles qui ont appliqué leur main sur les parois de cette grotte que quelque chose change. Tu as dû les voir, les pochoirs, non? Tu as vu comme elles sont nombreuses, ces femmes? Elles lui ont toujours parlé à elle, mais jamais à moi. Pas un mot. Jusqu’à aujourd’hui. Là, enfin, je les entends! Et tu sais ce qu’elles me disent? Qu’elles sont contentes de te savoir ici, auprès d’elles, toi qui es en bout de lignée des Oncles -aînés… »

Je n’ai qu’un conseil à vous donner, c’est de lire ce roman ô combien passionnant, documenté sans lourdeur, émouvant et réjouissant.

Les références données à la fin, je les ai toutes notées, parce que ça donne réellement envie de les lire.

Bref, vous aurez compris que voici un roman peu ordinaire, ça se lit d’une traite, ça se savoure, c’est brillant.

J’ai adoré cette lecture jubilatoire et instructive.

« Sous prétexte que les mots des habitants de la préhistoire ne se sont pas fossilisés au même titre que leurs os, il a été décidé de les représenter comme des êtres frustes ou grotesques communiquant entre eux par des grognements d’animaux. Or, nos ancêtres sapiens sont de  » vrais gens »; seuls les progrès techniques, le développement culturel et surtout leur intime connexion avec la nature expliquent nos différences.

Médire, raconter des histoires le jour, la nuit, à la chasse, autour du feu ou en taillant des pierres…Façonner le réel, transmettre des informations pour se faire des amis, pratiquer l’ironie, inventer sans cesse de nouveaux mots, créer des mythes pour expliquer l’inexplicable, sont les marques de fabrique de l’humanité. »

Un des livres les plus intelligents et drôles de ceux que j’ai lus depuis le début de cette année.

« Marcher la vie – Un art tranquille du bonheur »- David Le Breton- Métailié/ Suites

« Se mettre en marche »

Comme Ulysse, il est nécessaire parfois d’accomplir le tour du monde et de se perdre en mille folies avant de rejoindre Ithaque. Même si l’issue était au flanc de la colline d’à côté ou sur les berges du fleuve à deux pas de sa maison, il fallait ce détour, parfois au bout du monde, pour en prendre conscience. Ce lieu est toujours innombrable car nous ne cessons de le chercher. Tout voyage participe de cette quête d’un lieu où exister se ferait en toute évidence dans une sorte de reconnaissance immédiate et de ravissement. Chacun cherche le lieu de sa renaissance au monde. Une sorte de magnétisme intérieur nous guide, une volonté de chance à saisir en toute confiance. »

Un ouvrage qui m’a absolument emballée tant je m’y suis trouvée, retrouvée. Autant vous dire qu’à peine ce livre refermé j’ai été saisie d’une furieuse envie de partir dans un de ces lieux où j’ai vécu, ressenti, expérimenté ce dont parle l’auteur avec tellement de poésie et de justesse. Une des choses les plus difficiles pour moi durant ce long confinement a été ce pitoyable kilomètre et cette heure misérable qui étaient censés nous oxygéner et nous dérouiller les jambes dans notre décor habituel.

 « Je ne marche pas pour rajeunir ou éviter de vieillir, pour me maintenir en forme ou pour accomplir des exploits. Je marche comme je rêve, comme j’imagine, comme je pense par une sorte de mobilité de l’être et de besoin de légèreté. »

Georges Picard- « Le vagabond approximatif »

 

David Le Breton a déjà une œuvre conséquente au sujet de la marche- sans parler de son impressionnante production sur d’autres sujets-. Si j’ai bien compris la marche a été dans sa jeunesse un moteur, un secours, une acquisition de liberté et de connaissance de soi et du monde au sens le plus large, de tout ce qui est la vie. Une médecine douce en quelque sorte.

 « Certes, une marche régulière contribue à la santé, mais s’y astreindre pour cette seule raison serait une forme de puritanisme, un devoir à accomplir propice à l’ennui.

Le marcheur se met à nouveau debout, il reprend corps, il mobilise des ressources demeurées inconnues s’il était resté sédentaire et emprisonné  dans les mêmes routines, il redécouvre son corps sous un autre jour, et nombre de maux liés au manque d’exercices physiques s’effacent au long des heures et des jours.Cet effort n’est jamais vécu comme tel, la marche n’est pas un devoir, mais un jeu, un détour pour trouver l’insouciance qui fut celle de l’enfance avec parfois des comportements exubérants dans la solitude, souvent sans témoin, où l’on danse, où l’on chante, dans l’oubli radical des exigences de présentation de soi qui sont au cœur du lien social.»

Et aussi, dans le chapitre « Marcher pour guérir », Primo Levi, libéré d’Auschwitz:

« J’avais marché pendant des heures dans l’air merveilleux du matin, l’aspirant comme un médicament jusqu’au fond de mes poumons délabrés. Je n’étais pas très assuré sur mes jambes, certes, mais je sentais un besoin impérieux de reprendre possession de mon corps par la marche, de rétablir le contact rompu depuis presque deux ans avec les arbres, l’herbe et la lourde terre brune où l’on sentait frémir les germes de vie, avec le souffle puissant qui charriait  le pollen des sapins, de vague en vague. »

 

Je crois bien que l‘auteur a ici abordé absolument tout ce que peut représenter le fait de marcher. Du premier chapitre, «  Se mettre en marche » au dernier « Mélancolie du retour », tous les aspects sont regardés et contés, largement illustrés de citations venues des nombreux auteurs qui ont écrit sur leurs expériences. Des plus fameux, R.L.Stevenson, Jacques Lacarrière, Thoreau ou John Muir à des auteurs plus « confidentiels », rien que pour les références proposées ce livre est une mine d’or, pour des voyages immobiles, ceux que nous, amoureux des textes faisons grâce à la littérature, mais aussi bien sûr pour les nombreux chemins cités à pratiquer et ce dans le monde entier.

Des remarques étonnantes, comme ici Hazlitt en 1822, « qui se décrit comme un homme éminemment sociable » sur la solitude et non sans humour:

 «Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul. Je ne vois pas en quoi il serait spirituel de marcher et de converser en même temps. Quand je suis à la campagne, je souhaite végéter comme elle. Je ne suis pas là pour critiquer les haies et le bétail.»

À propos des lieux, lumière, temps qu’il fait, l’auteur cite Henry Miller en Grèce :

 « Ici, la lumière pénètre droit jusqu’à l’âme, ouvre porte et fenêtre du cœur, dénude, expose, isole dans une félicité métaphysique  qui éclaire toute chose à son insu (…).En Grèce, on est pris du désir de se baigner dans le ciel.On voudrait se débarrasser de tous ses vêtements, prendre son élan et sauter dans l’azur (…) Pierre et ciel, ici, se marient. »

Sur le paysage, Albert Camus:

 « Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m’emplissait d’une vie odorante et j épousais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres.Non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour. »


La philosophie, la psychologie et la poésie sont amenés simplement, de manière compréhensible et claire. Il est bien sûr aussi question d’écologie et de sciences sociales, l’auteur relate les expériences menées avec de jeunes gens à la dérive, il parle des malades en rémission ou pas qui se lancent sur le Camino
 ou autre grand itinéraire et peu à peu oublient les douleurs physiques ou morales, il parle aussi de notre temps qui nous laisse plus souvent statiques que mobiles. Ce livre parle de vivre ! C’est un livre absolument lumineux. Il serait idiot de paraphraser, j’ai préféré mettre quelques extraits, illustrer de morceaux choisis, et de quelques photos personnelles.
Marcher…s’ancrer, appartenir au monde, se recentrer pour mieux s’ouvrir à l’univers, y retrouver notre place dans le mouvement de nos pas, le rythme de notre souffle et de notre cœur qui bat. Se taire et écouter, sentir et ressentir. Sous un angle plus personnel, mon plus vif souvenir de cette expérience se situe en Lozère,une marche à deux qui nous amena en lisière de forêt face au plateau doux de l’Aubrac, ondulant sous la brise, l’ombre des nuages flottant sur les pâturages, et un silence comme je n’en ai plus retrouvé, la paix. Je garde depuis profondément en mémoire ces instants où assis sur un tronc, silencieux, nous nous sommes nourris de cet air aux parfums d’herbe et de résine, de la brise sur nos joues et du silence. Un temps réparateur.

Dans « Que ma joie demeure», Jean Giono:

« Les hommes, au fond, ça n’a pas été fait pour s’engraisser à l’auge, mais ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes ; s’en aller dans sa curiosité, connaître, c’est ça connaître. »

Découverte enthousiasmante de cet auteur, de cet homme solaire écouté il y a peu sur Arte ( merci Arte! ). Merci aussi aux éditions Métailié d’éditer des ouvrages d’une telle qualité.

Dans sa conclusion bouleversante:

 « Plus jeune je suis parti pour un voyage que je pensais sans retour. Je voulais disparaître . C’était au Brésil. J’y ai fait ma traversée de la nuit pour me convaincre de vivre. J’éprouvais la beauté de villes comme Rio, Recife, Sao Luis, Belem, Manaus, je marchais sans fin mais rien à l’époque ne ralentissait ma chute, le sentiment que mon existence n’avait pas de sens. C’est le retour seulement qui m’a soudain donné la conviction d’une sorte de renaissance, d’une ordalie favorable. Les voyages, même en Amazonie, sont les déguisements subtils d’une sorte d’immobilité. Ils ne mènent jamais qu’à soi quel qu’en soit leur itinéraire, même le plus invraisemblable. Mais ils sont des révélateurs d’une alchimie intérieure. Finalement le vrai voyage c’est de se quitter soi, non de partir ailleurs.[…]
Même si au fil du temps j’ai trouvé un centre de gravité, encore aujourd’hui, quand je suis seul, je marche sans fin dans les villes ou ailleurs. À toute marche il manque un pas de plus qui amène à la reprendre demain et encore. Toutes donnent envie de recommencer. »

Un livre magnifique, une ressource infinie, en écrivant et en le feuilletant à nouveau, j’en suis encore très émue. Gros coup de cœur… Je vous renvoie à un article que j’avais consacré à R.L. Stevenson, personnage fascinant, et à l’exposition permanente qui lui est consacrée à la mairie du Monastier sur  Gazeille, en Haute-Loire, petite ville qui fut le point de départ du voyage avec Modestine.

 

"Ma maison au pied du volcan"- récit par Gísli Pálsson – éd. Gaïa, traduit par Carine Chichereau

« Bólstað

Les fantômes de ma jeunesse ont été enterrés de deux manières différentes: ils gisent sous les couches des débris de souvenirs accumulés au cours de ma vie, et sous la lave qui s’est écoulée le long des pentes du mont Helgafell, la « Montagne Sacrée » des îles Vestmann, en Islande, en 1973. Ces faits éveillent en moi à la fois une véritable curiosité et un sentiment de perte poignant. Chez moi, où est-ce? Comme tant d’autres à travers l’histoire, je  rêve d’un monde qui n’est plus, d’un lieu auquel j’appartiendrais mais qui ne peut être ressuscité. Que puis-je avoir en commun avec un champ de lave? Puis-je m’identifier à une montagne, me sentir un  lien avec un événement contemporain de l’histoire géologique de la Terre, à la manière dont d’autres personnes s’identifient à leur génération, leurs empreintes génétiques ou leur signe du zodiaque? Si l’on pense aux cérémonies funéraires chrétiennes, que sont cette terre, ces cendres dont nous venons et auxquelles nous retournons? »

Il est bon parfois de sortir de sa zone de confort. Et voici ce récit écrit par un anthropologue islandais qui enseigne à Reykjavik. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques ( environnement, biomédecine, génome…), il a pour sa spécialité sillonné la planète.

Ici, il est question de géologie, certes, mais il est anthropologue, est né et a grandi au pied du volcan Helgafell sur l’île d’Heimaey, dans l’archipel des Vestmann.

« Bólstað », son premier habitat, petite maison de bois

« …construite sur la roche nue qui, des millénaires auparavant, était un flot de lave brûlante, jaillissant des profondeurs de la Terre ».

« Bólstað », littéralement signifie « habitat », et « Heimaey », le nom de cette île signifie « l’île où je suis chez moi ». Vivre dans un lieu dont le nom même est une appropriation aussi forte crée un lien extrêmement puissant entre l’habitant et l’habitat.

C’est très difficile pour moi de parler de cet ouvrage, en tous cas de son pan scientifique. Je ne suis pas très à l’aise avec le sismographe, les plaques tectoniques et tout le côté technique de l’histoire, je ne peux commenter ça, ce serait de la redite, c’est à lire; mais j’ai bien saisi le principe, et surtout le fait que tout ça , mesures ou pas, prévisions ou pas, est parfaitement aléatoire et c’est ce pourquoi j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à cette lecture. Gísli Pálsson est  d’abord anthropologue. Et puis surtout il fut témoin d’un événement qui le traumatisa et éveilla une grande réflexion sur sa relation avec son environnement.  Et plus globalement la relation de l’homme avec son habitat.

« Je n’ai pas assisté à l’effondrement de Bólstað. Mais à peu près à l’époque où j’ai commencé à écrire ce livre, je suis tombé sur une photo, la dernière qui fut prise de la maison de mon enfance. Cette image m’a bouleversé. Lorsque je l’ai montrée à mes frères et sœurs, à ma mère, eux aussi étaient sous le choc. Aucune puissance ne surpasse celle de la Nature,ici. Une douce brise venant de l’ouest emporte les nuées de vapeur qui montent de la lave, donnant au photographe une bonne vue de ce qu’était Bólstað. La lave a déjà recouvert une extrémité de la maison, là où se trouvait « le lit où tu es né », dit ma mère. L’autre mur a été poussé de l’avant et la maison a pris feu; les flammes lèchent les toits et les fenêtres. Sous l’effet de la chaleur, le toit, recouvert d’amiante, explose en flocons blancs qui flottent au vent telle la neige sur les cendres noires du volcan déposées autour de la maison. »

On arrive ainsi à un propos plus anthropologique, plus écologique aussi, avec l’histoire d’une maison et de celle des gens qui y ont vécu et de son environnement. 

« Bateson soulignait le fait que les gens sont le produit de leur environnement, que nos outils et équipements font partie de nous-mêmes, au même titre que les personnes qui nous entourent et le sol sous nos pieds. La canne blanche et le sismomètre sont liés en ce sens que tous deux soulignent la volonté des humains de connaître leur environnement et de s’y adapter. Nous cherchons notre chemin sur la Terre vivante et mouvante grâce à toutes sortes d’aides sensorielles. »

De belles pages, un peu fatalistes d’ailleurs sur les dégâts que les hommes commettent, comme ici sur les flancs du Helgafell, une grosse cicatrice pour des usages tels que les pistes de l’aéroport, les forages de géothermie, etc…qui en 1973 seront autant de points faibles pour les coulées de lave opportunistes. Et cette éruption le 23 janvier d’un volcan considéré comme mort ( dernière éruption 6000 ans plus tôt ). L’éruption cessa le 28 juin ! Imaginez-vous ça ?  Helgafell, l’endormi qui soudain sort de sa léthargie et s’ébroue vigoureusement…

J’ai trouvé ce petit film, très impressionnant:

Un hommage aux quelques 300 femmes et hommes courageux qui restèrent sur l’île évacuée, cherchèrent et trouvèrent des moyens de ralentir la lave, tentèrent de préserver ce qui était précieux pour les gens, les maisons, les animaux et les outils de travail, le port de pêche, la poissonnerie, etc…peut-on imaginer cette faille qui s’ouvre en un torrent ardent et bouillonnant, peut -on imaginer des jets de lave incandescente pouvant atteindre 100 m de haut ? On peut dire que ça ressemble à l’enfer. On imagine la peur aussi des familles, près de 5000 personnes, sur  70 chalutiers qui quittèrent Heimaey pour la grande île, qui s’y installèrent et y vécurent, arrachés à leur habitat. 

« Tous autant qu’ils étaient, les habitants des îles Vestmann allaient bientôt devenir des réfugiés, contraints de fuir leur habitat. Pa étonnant que l’incertitude plane sur le moment où l’éruption a débuté. Le temps n’avait lus de sens: soit il passait à une vitesse vertigineuse, soit il semblait pétrifié. Les sciences modernes parlent « de temps géologique », une échelle temporelle presque infinie qui s’étend sur des millions, des milliards d’années, mais ce jour-là, le temps géologique sur Haimaey a fait un immense bond en avant en quelques minutes. »

C’est cette histoire qui m’a touchée. Le plan humain, l’histoire d’une population et de la nature qui l’entoure, des gens de bonne foi se croyant en bonne entente avec leur habitat au sens large du terme, mais ne l’étant pas, et bien que les légendes rôdent encore dans l’esprit des plus anciens, elles ne sont plus que folklore pour d’autres, alors qu’elles ont un sens métaphorique. Ce n’est pas moi qui vous donnerai les pistes de réflexions, mais si vous lisez ce récit, vous comprendrez très bien les enjeux et les enseignements livrés ici avec beaucoup de délicatesse, sans jugement sec, toujours avec beaucoup de tolérance, y compris pour nos ignorances. 

« Et puis les curieux sont arrivés. Un habitant a fait observer ceci: « Au milieu des cendres nous étions comme des Bédouins dans le désert; et quand les touristes sont arrivés, nous étions comme des pingouins dans un zoo.' »

J’espère que les extraits vous donneront envie de découvrir ce livre qui finalement se lit bien, avec un grand intérêt en ce qui me concerne. Un regard sur les hommes et la Terre passionnant. Un exercice difficile pour moi, non pas la lecture, mais parler de ce livre-ci. J’ai essayé ! Dans un mélange de sciences, de souvenirs, d’hommage tant aux hommes qu’à la nature, avec une pédagogie  douce, une réflexion proposée simplement, Gísli Pálsson m’a captivée.

Pour conclure en musique, alors que

« Le 4 novembre 1971, un groupe de l’école des beaux-arts locale a organisé une manifestation pacifique sur le site du volcan, où les grues et les camions continuaient d’extraire des scories pour l’aéroport. Brandissant des banderoles demandant qu’on protège la montagne et qu’on cesse l’exploitation de la carrière, ils ont bloqué la route pendant un moment et empêché toute activité sur le site? Après des cris et des négociations, les camions s’en sont retournés bredouilles. Les chauffeurs routiers, amis et anciens collègues de mon père, étaient divisés sur la question. Certains soutenaient les manifestants, tandis que d’autres les critiquaient. L’un d’eux a fait observer avec cynisme : « Est-ce qu’on est entrès en guerre? Est-ce que je suis un prisonnier de guerre?C’est à cause de cette foutue télévision que vous avez appris tout ça!  » Comme disait Bob Dylan, « The times they are a-changin » – les temps changent. »