« Au nom du bien » – Jake Hinkson – Gallmeister/AMERICANA, traduit par Sophie Aslanides

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Richard Weatherford

Le portable posé sur ma table de nuit se met à vibrer juste avant le lever du jour. Je crains d’abord que quelque chose soit arrivé à un membre de ma paroisse. Plus d’une fois, j’ai été réveillé par l’annonce d’un accident de voiture, ou d’un incendie qui a ravagé la maison d’une famille, ou par l’appel d’un paroissien bouleversé par le pronostic pessimiste d’un cancérologue. Ne prenant qu’un instant pour me frotter les yeux et sortir du sommeil, je me prépare à entendre une affreuse nouvelle de ce genre, mais lorsque j’approche l’écran bleu de mon visage et que je vois le numéro de Gary s’afficher, j’étouffe un juron. Je sors du lit le plus doucement possible et, le téléphone tressautant dans ma main, je réussis à traverser la chambre sans réveiller ma femme. »

C’est le troisième roman que je lis de Jake Hinkson et une fois encore me voici enthousiaste. Le genre de livre qu’on lit d’une seule traite, parce que cet écrivain a quelque chose qui fait jubiler dans son écriture, dans son esprit et son humour un rien tordus, bref, j’adore son acidité, son air de ne pas y toucher et qui pourtant frappe fort .

Le livre est construit en courts chapitres qui donnent la parole à quelques uns des personnages principaux de cette histoire. Jake Hinkson, comme il sait si bien le faire, mord les mollets des religieux de tout poil, il dessine un portrait des tartuffes modernes et on sent le plaisir infini qu’il y prend, et la rage contenue qu’il y met.Tout ça avec un calme olympien dans le ton et la construction du livre, classique dans sa forme polyphonique, mais bien moins dans la manière d’aborder le sujet, cet éternel sujet du Bien et du Mal  – avec des majuscules – de l’hypocrisie et du flou dans lequel se trouvent les hommes face à ce concept. Et ici, précisément un homme qui théorise à souhait sur ces deux notions.

Quand Richard, seul en son église, adresse une prière à Dieu…

« Devrais-je confesser mes secrets les plus intimes, Seigneur? […]

Non, mon secret le plus intime, celui que j’ai caché à tous, y compris à moi-même, c’est que je ne sais pas si tu es vraiment là.

Ai-je jamais ressenti ta présence? Je commence à en douter. »

Je n’y vais pas par quatre chemins, j’aime Jake Hinkson, j’ai aimé les 3 romans, celui-ci inclus, que j’ai eu le plaisir de lire. Je partage volontiers son esprit vache, pince-sans-rire. Je sais son goût pour le cinéma et ce livre m’a paru être un chouette scénario, avec ce pasteur, prédicateur si honorable et son effroyable double-jeu qui commence dès la première page. Oui, ce serait un bon film… ( j’ai envie de dire : comme tout ce que j’ai lu de Jake Hinkson ) .

Richard Weatherford, prédicateur de sa paroisse, est un notable, marié et père de 4 enfants; son épouse Penny l’assiste dans ses tâches avec bienveillance et un esprit très fin, qui s’avérera aussi très lucide et clairvoyant. Ce coup de fil de bon matin est le déclencheur d’une dégringolade pour  Weatherford – croit-on –  et le récit se déroule en trois parties, Samedi matin – Samedi soir – Dimanche matin, un an plus tard. Un temps court donc pour l’action principale, sans temps mort et qu’on lit sans lâcher.

Richard puis Penny Weatherford, Brian Harten, Gary Doane et Sarabeth Simmons vont raconter les faits. La clé de l’intrigue, c’est Gary qui va faire chanter Richard pour une raison que vous découvrirez vous-même. Brian va entrer dans le jeu pour des raisons tout à fait différentes. Mais Gary et Sarabeth, les deux figures auxquelles on s’attache le plus, seront les éléments majeurs de la tragédie générée par le bon pasteur; et forcément tous ces personnages seront perdants. Sauf Richard, que Dieu protège, sans doute …!

Petit tour des personnages, Brian Harten, en slip. Les sbires d’un créancier ( le petit vegan qui se chicane avec son collègue – le gros mangeur de hamburger bien gras ) viennent confisquer sa voiture:

« -Posez ma putain de voiture, je hurle.

J’avance vers le petit bonhomme.

-OK, le gars en culotte, il dit, vous reculez. Si vous voulez gueuler après quelqu’un, prenez le téléphone, et gueulez contre vos créanciers. Nous, on peut pas vous aider.[…]

Je recule d’un pas et lui mets une droite. Je sais pas pourquoi. C’est franchement con. Je suis là, dehors, avec seulement un caleçon entre ma bite et le monde entier et je lui mets un pain.

Je le chope en pleine figure, mais ça me fait plus mal à la main qu’à lui, et tout à coup, il se transforme en Jason Bourne. Il me cogne trois fois avant que je puisse parer, puis il me cisaille les jambes et je me retrouve par terre. Un dernier coup de poing en pleine face pour être sûr que j’aie bien compris.

Je me recroqueville. Il recule et me traite de connard.

Le gros se marre comme une baleine. »

 

Gary Doane, brillant élève puis décrocheur dépressif sévère:

« J’ai travaillé avec une thérapeute pendant un moment. Je lui ai raconté que c’était juste devenu trop pour moi. La vie. Vivre. Me promener en étant une personne avec un nom et une identité. À un certain moment, c’était juste devenu absurde pour moi. Pourquoi ai-je un nom ? Une série de petites lettres qui vont sur les papiers, les formulaires ? Pourquoi ça me définit ? Derrière toutes ces conneries, on n’est qu’un animal qui respire, qui mange, qui chie, qui baise, et qui crève. »

Sarabeth Simmons, caissière, vie commune avec sa mère et un beau-père qu’elle exècre, Tommy qui détient pas mal de choses dans la ville.

« Mon cerveau. Il est tout le temps en train de mouliner. Je dois être une vraie débile, pour me retrouver là où je suis maintenant, vu tout ce que je réfléchis. 

Putain d’idiote.

Honnêtement, il y a pas un mec qui m’a traitée mieux que Gary. Il est vraiment super gentil avec moi. C’est un gars gentil.[…]

Je passe de l’autre côté d’une colline et j’arrive près d’une petite Church of Christ avec une pancarte faite de lettres en plastique qu’on peut déplacer. Le message de cette semaine, c’est : DIRE NON À JÉSUS C’EST DIRE OUI À L’ENFER.

OK. On n’est pas à New York ici, ni à L.A., ni à Little Rock. On est même pas à Eureka Springs. On est dans l’autre moitié du monde. Gary et moi, on a grandi à Stock, et à Stock, être gay c’est encore un péché. Et pas un petit péché comme jurer, par exemple. En dehors de maltraiter un enfant ou tuer quelqu’un, c’est à peu près ce qu’on peut faire de pire. Toute ma vie j’ai entendu ça, et mon cul de païenne a même pas fréquenté les bancs de l’église. »

Et puis Penny, qui fait de la peine…

« Mais je n’aime plus Richard depuis des années. Je peux faire beaucoup de choses pour ce mariage. Je peux montrer un visage avenant au monde, et je peux porter des enfants et les élever. Je peux ravaler ma fierté et me rabaisser si c’est le prix à payer pour garder le visage de Sœur Penny Weatherford. Comme ma mère me l’a appris, tout l’intérêt de présenter un visage au monde est de convaincre ce même monde qu’il est vrai, parce qu’en faisant cela, il devient votre vrai visage. Mais la seule chose que je ne peux pas faire – la seule chose que je refuse de faire –  c’est l’aimer. Je resterai avec lui, mais ma fierté ne me fera pas aimer un homme qui ne m’aime pas en retour. »

Mais Penny se vengera des humiliations subies:

« Il fronce les sourcils et attrape la poignée de la porte, qu’il tourne. Il ouvre de quelques centimètres avant que je referme d’un coup de pied.

-Qu’est-ce que tu fais?

-Mets-toi à genoux, Richard.

-Je…

-Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit. Mets-toi à genoux, Richard. Maintenant. Ne m’oblige pas à répéter.

Il me regarde, la bouche ouverte, cherchant ses mots. Il essaye de m’adresser son sourire incrédule, cette grimace fausse qu’il utilise comme un gourdin, mais il n’arrive pas bien à le faire. Il ne peut plus recourir à aucun de ses anciens trucs, il ne peut plus être le Richard qu’il a été jusque-là. I ne peut plus se débarrasser de moi comme avant.

Le fait de le voir enfin se mettre à genoux me fait mouiller.[…].

Je me penche et l’attrape par le cou.[…] J’écarte les jambes et j’attrape la tête de Richard en saisissant une poignée de cheveux dans mon poing. Je pousse son visage entre mes cuisses. L’eau coule de mes cheveux, se mêle à ma sueur, et tombe sur son front, dans ses yeux.

-Lèche. »

Jake Hinkson à Lyon

Quant à Richard le cher pilier de la communauté, toujours droit, aimable et pondéré, il va mener un bal sordide de bout en bout, et vous verrez que la morale, religieuse ou non, est ici très aléatoire. En virtuose, Jake Hinkson décrit avec une virulence froide cette petite ville de l’Arkansas prête à élire Trump; on écoute, sidéré, les discussions à table de la famille Weatherford, si apte à entraîner les ouailles dans ses choix et ses opinions.

« -Papa, comment c’est possible qu’il y ait des gens qui pensent qu’on descend du singe?

-Je ne sais pas, mon fils. Hitler a dit que si on veut que les gens croient un mensonge, il suffit de le répéter sans cesse. Les anticléricaux ne cessent de répéter leur discours sur l’évolution et les gens l’acceptent sans le remettre en question. Ils entendent des hommes instruits avec des diplômes impressionnants qui pérorent sur les singes, les fossiles, que sais-je d’autre, et ils se disent: « Bon, je n’y comprends rien, mais je suppose que ça doit être vrai si ces types intelligents le croient. »

Et surtout on voit cet homme si sûr de lui, de son influence, de son image tellement respectable qu’elle en devient incontestable et qui après un petit malaise va orchestrer un drame épouvantable.

Richard est pour moi un monstre de froideur, d’égoïsme, d’hypocrisie. Il se regarde dans la glace sans broncher, il s’auto-congratule, s’auto-apitoie, et même s’auto- satisfait au lieu de combler les manques sexuels de Penny. Richard Weatherford, quand vous le découvrirez, risque de vous faire bondir tant il est répugnant sous ses airs doucereux. J’ai aimé par contre beaucoup Gary et Sarabeth, ces deux jeunes amoureux si touchants, ancrés dans leur temps alors que ce temps dans cette petite ville recule et recule encore sous l’influence sordide des puritains en reprise d’influence. Gary et Sarabeth, de ces jeunes tués d’ennui dans les villes de l’Arkansas. J’ai aimé ces deux jeunes gens.

Roman excellemment noir, encore une fois Jake Hinkson descend en flèche ces églises qui défendent ce qu’il y a de pire, et dans cette ambiance de crimes, de péchés, de mensonges et de chantage, il signe encore un formidable roman, jubilatoire et qui met en pétard jusqu’à la fin. Bref, j’ai adoré !

« Ce que savait la nuit » – Arnaldur Indridason – Métailié Noir/ Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Le temps était radieux. Assise depuis un moment avec le reste du groupe pour se reposer après leur longue marche, elle avait sorti un casse-croûte de son sac à dos et admirait la vue sur le glacier. Son regard s’arrêta tout à coup sur le visage qui affleurait à la surface.

Comprenant avec un temps de retard la nature exacte de ce qu’elle avait sous les yeux, elle se leva d’un bond avec un hurlement qui troubla la quiétude des lieux.

Assis en petits groupes sur la glace, les touristes allemands sursautèrent. Ils ne voyaient pas ce qui avait pu bouleverser à ce point leur guide islandaise, cette femme mûre qui gardait son calme en toutes circonstances. »

Je suis une inconditionnelle du grand Arnaldur Indridason, vous le savez. Là je  dirais que ce roman est un peu paresseux du côté intrigue en fait. Mais pas sur le reste, sur l’écriture et l’intelligence rien à redire. Certains passages sont de la dentelle, des portraits courts mais nets, parfois touchants, comme celui de Herdis

« Timide et hésitante, elle était incapable de formuler la raison de sa visite. Konrad s’attendait à ce qu’elle lui tende un journal ou un ticket de loterie. Il pensait la chasser, mais elle semblait si malheureuse et désemparée qu’il n’osa pas le faire. Pauvrement vêtue, elle portait un jean usé, une veste en skaï et un pull-over violet. Un ruban noir ceignait son épaisse chevelure blonde.Elle était encore jolie et svelte même si l’âge et les épreuves de la vie avaient marqué son visage, pincé ses lèvres et creusé de profondes poches sous ses yeux. »

 impitoyables comme celui d’Olga

« Olga était aussi peu avenante que d’habitude. Elle travaillait aux archives de la police, atteindrait bientôt l’âge de la retraite et n’était pas à prendre avec des pincettes. Elle était affectée depuis longtemps à ce service et, derrière son comptoir, ressemblait elle-même un peu à un gros classeur: petite, les jambes courtes et solides, carrée, le corps imposant. »

et du météorologue

« Konrad fut amusé d’apprendre que le météorologue avec lequel il avait rendez-vous plus tard dans la journée se prénommait Frosti, c’est-à-dire « Gel » voire « Glaciation ». Son amusement fut toutefois de courte durée quand il découvrit un jeune coq arrogant, un snobinard particulièrement antipathique. »

 (le dialogue qui suit est très drôle ) des mots choisis parce qu’Indridason est un grand écrivain. 

 

Comme vous le lisez dans les premières phrases du roman, les premiers mots sont alléchants avec ce corps pris dans une gangue de glace et qui surgit un jour aux yeux de randonneurs.

« Le visage de l’homme apparut au groupe, comme une pièce de porcelaine d’un blanc translucide soigneusement dessinée et si fragile qu’elle pouvait se briser au moindre choc. Il était impossible de dire depuis combien de temps cet homme se trouvait dans la glace qui l’avait conservé intact en le protégeant du processus de décomposition. Il semblait avoir la trentaine. Le visage large, il avait une grande bouche, de belles dents robustes, un nez droit, des yeux renfoncés et une épaisse chevelure blonde. »

Beau départ, vraiment, car l’homme de glace avait été recherché par Konrad lors de sa disparition, sans résultat et laissant le policier frustré. Mais ensuite je n’ai plus été aussi convaincue. L’enquête va et vient avec des témoins qui apparaissent, faisant changer son cours à plusieurs reprises, c’est un peu tortueux pour peu de suspense finalement . Je crois qu’ici l’enquête est plutôt un prétexte à poser des bases pour la suite de cette série.

En fait, personnellement j’attendais le retour de Flovent et Thorson, l’un ou l’autre ou les deux. Parce que ces personnages avaient du potentiel romanesque, parce qu’ils m’avaient plu. Konrad, veuf, est néanmoins sympathique, on l’a rencontré aussi avec son père escroc médium dans la Trilogie des ombres ( on retrouve ici des personnages de cette trilogie donc ). Il est bon père et bon grand-père, il a de grandes qualités humaines.

« Les enfants avaient entendu leurs parents parler de la découverte du corps.

-Grand-père, demanda l’un deux en posant sa tête sur l’oreiller, c’est vrai que tu connaissais l’homme qu’on a retrouvé sur le glacier?

-Non, répondit Konrad.

-C’est pourtant ce que papa nous a dit, insista l’autre, les yeux encore rougis par les tueries de son jeu vidéo.

-Je ne le connaissais pas personnellement, mais je sais qui c’est.

-Papa nous a dit que tu l’as cherché pendant des années quand tu étais policier.

-C’est vrai.

-Mais tu ne l’as jamais trouvé.

-Non.

-Pourquoi?

-Parce que son assassin l’avait caché sur ce glacier. Au fait, le film que vous m’avez emmené voir est un vrai navet.

-Non, il était génial, protestèrent les jumeaux. Trop génial!

-Vous êtes deux petits crétins, répondit Konrad en leur souriant avant de refermer la porte de leur chambre. »

Au fil des pages, toujours grand, Indridason affine Konrad psychologiquement, humainement et physiquement, il nous parle de sa malformation d’un bras, il avance quelques détails pour « épaissir » l’homme. C’est surtout quand on entre dans la vie privée de Konrad et dans son amour perdu que le roman prend de la hauteur et de la profondeur, avec de très beaux passages sur sa vie de veuf, toujours épris de sa femme Erna, disparue à la suite d’un cancer. 

« Konrad regarda longuement sa photo de mariage. Il se souvenait du baiser sur le parvis de l’église. Il se rappelait chacun de leurs baisers. Il alla chercher dans le placard une autre bouteille de vin rouge. Un shiraz importé d’Australie et baptisé The dead Arm, c’est à dire Le bras mort. »

Des pages bouleversantes sur cet amour et la douleur de la disparition, comme lors de l’éclipse de lune que le couple va admirer, Erna sous morphine (ce qui me fait dire et penser que ce livre aurait été aussi bon et peut-être pour moi meilleur sans l’enquête, en ne parlant que de Konrad. Ce n’est que mon avis, bien sûr.) 

« Quand ils avaient quitté la maison, Erna lui avait dit qu’il n’y avait pas eu d’éclipse lunaire durant le solstice d’hiver depuis le XVIIème siècle et que la prochaine ne se produirait pas avant cent ans. Elle était heureuse de pouvoir passer avec lui ce moment qui était en même temps une journée et l’éternité.

Konrad avait quitté le parking. Erna dormait profondément sous l’effet de la morphine. Il avait roulé tranquillement. Quand il s’était garé devant leur maison d’Arbaer, il avait voulu l’emmener à l’intérieur: elle était morte. Il était resté un long moment assis dans la voiture avant de détacher le ceinture de sa femme puis l’avait portée dans la maison, l’avait allongée et lui avait dit ce dont il avait oublié de lui parler dans la voiture. La Lune était décrite ainsi dans un poème : elle était la boucle de la nuit. L’antique amie des amants.

C’était le jour le plus court de l’année, mais Konrad n’en avait jamais connu d’aussi long.

Il ne durait que quatre heures et douze minutes.

Pourtant il était l’éternité. »

Donc ça reste quand même très bon grâce à l’écriture et à la finesse de l’auteur sur les personnages mais globalement pour moi l’enquête dilue la force des passages comme celui-ci. Mais je pardonne tout à Indridason, une œuvre ne peut être égale sur toute la ligne, je continuerai, fidèle, à lire mon auteur de polar islandais préféré.

Derniers mots:

« Le calme l’envahit dès que ses pensées se fixèrent sur Erna. Comme souvent lorsqu’il allait mal et qu’elle lui manquait terriblement, les notes mélodieuses et apaisantes du Printemps de Vaglaskogur vinrent lui emplir l’esprit. Il sombra dans un sommeil sans rêves en pensant au sable soyeux de la baie de Nautholsvik, à des enfants jouant sur la plage et au parfum capiteux d’un baiser à l’odeur de fleurs. »

« Évasion » – Benjamin Whitmer – Gallmeister/Americana, traduit par Jacques Mailhos

« Par la fenêtre, les montagnes scintillent, hirsutes et grises derrière la neige qui tombe, sous un soleil comme une lanterne qu’on abaisserait entre les pics. Mopar regarde. Travaille à se calmer. Respire, tête de nœud. C’est le premier coucher de soleil que tu vois en dix ans. Respire. »

J’attendais ce troisième roman depuis longtemps et le voici, plus long que les deux précédents, plus dense aussi, mais j’ai retrouvé ici l’écriture impressionnante de Benjamin Whitmer et son sens de la construction dans ce roman. Cette histoire impossible à brosser en quelques mots est en fait une mosaïque d’histoires et de destins qui furent plus ou moins imbriqués ou éloignés à un moment donné et qui du fait de cette évasion se percutent se fracassent et se racontent. À la manière de Whitmer, talentueuse:

« C’est Adam Belligham, le directeur adjoint. Un homme en début de cinquantaine, au teint terreux et au menton fuyant qui file tristement se tapir sous son nœud de cravate, aux misérables yeux marron qui ont constamment l’air de vous supplier de faire comme s’ils n’existaient pas. Mais il ne faut pas le juger aux apparences. Vingt-quatre années plus tôt, Bellingham avait filé en France et en était revenu avec plus de médailles qu’on ne peut en transporter dans un grand seau. Il est exactement l’homme que Jim n’a pas envie de voir en cet instant précis. »

Évasion spectaculaire de douze prisonniers à la prison d’Old Lonesome, Colorado, au pied des Rocheuses. C’est l’hiver 1968, un bon gros hiver plein de neige, de glace et de blizzard, une mobilisation conséquente va se mettre en place pour rattraper les fuyards, morts ou vifs.

« C’est le genre de tempête qui vous fait regretter jusqu’au dernier de vos petits mensonges minables. Garrett et Stanley ne sont qu’à mi-chemin d’Old Lonesome et la neige tombe par plaques, la voiture progresse en dérapant contre la blanche déflagration du faisceau de ses phares. »

Il y a donc là ce qui va constituer la trame formelle du roman : le groupe des détenus, le groupe des gardiens de prison, les journalistes locaux, un traqueur d’exception et une dealeuse d’herbe qui sait que son cousin est parmi les fuyards et veut le retrouver. Les 63 chapitres alternent les points de vue, et sont titrés selon ces différents groupes, le détenu, les journalistes, le traqueur, la hors-la-loi pour la plupart, avec ici et là quelques « écarts » avec Bad News ( nom d’un personnage ), le directeur, les gardiens, la ville.

« Vivre dans cette ville, c’est comme se faire étrangler, mais très lentement. Le genre de mort lente et suffocante à laquelle on met une vie entière à s’habituer. Et puis on meurt. »

 

( Ry Cooder and the Chicken Skin – « At the dark end of the street  »  )

Le directeur

« Il est assis à son bureau, il mange un blanc de poulet rôti avec un couteau et une fourchette en fixant le grand tableau sur lequel sont punaisées les photos des évadés. Il se voit déjà en train de finir son poulet, s’essuyer les mains avec sa serviette en tissu puis marcher jusqu’au tableau et tracer une croix sur le visage de Billy Hughes. Après il a prévu de s’allumer une nouvelle cigarette. Mme Jugg n’a pas besoin de savoir combien il en fume. »

Un journaliste :

« Le soleil s’est couché et il ne reste plus rien à voir du crépuscule. Ce qui ne signifie pas que ce soit déjà tout à fait la nuit noire. C’est un truc que Stanley a l’âge d’avoir appris. Les choses deviennent toujours plus noires. Quiconque n’a pas compris ça vit dans un autre monde. »

Pourquoi LE détenu ? Parce que l’on suit particulièrement Mopar, le cousin de la hors-la-loi Dayton. Mopar est mon personnage préféré pour plein de raisons et quelles que soient les actions violentes dont il use, c’est une humanité authentique, loin des images d’Épinal, c’est un réalisme cru, loin de la béatitude simpliste qu’on met parfois dans ce terme d’humanité. Tout dans ce livre nous crie que l’humanité n’est pas bonne ou mauvaise, mais est tout ensemble, l’humanité est errante et dissonnante, et Mopar en est un merveilleux exemple.

Le détenu, Mopar:

« Mopar n’a jamais été vraiment stupide. Mais il n’a jamais non plus été capable de repousser la moindre mauvaise idée. Une fois qu’il a un truc dans le crâne, il le rumine et le rumine jusqu’à ce qu’il en ait bien tiré le jus, ou qu’il n’en reste plus que de la poussière. Il y a les emmerdes qu’on vous refile, et il y a les emmerdes que vous vous créez vous-même. Mopar excelle dans cette catégorie. »

Le traqueur, Jim Cavey :

« Jim se souvient d’une autre évasion hivernale. Il n’y avait que lui et le Vieux, à cheval. Ils avaient traqué trois détenus jusqu’à une masure habitée par une famille mexicaine à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait un père, une mère et une fille à peu près du même âge que Jim à l’époque, onze ans peut-être. La fille était malade, terrorisée, enveloppée dans une couverture sur les genoux de sa mère, et elle frissonnait comme si elle avait de la fièvre. Elle cachait son visage au Vieux et à Jim. Elle tremblait et pleurait. Jim avait peur d’elle, et lui aussi avait envie de pleurer. »

Mais je n’ai pas l’intention de résumer ce roman impossible à résumer. La préface de Pierre Lemaître vous éclairera sur l’homme Whitmer, sur ses failles et sa force, mais cette préface confirme absolument ce que je trouve dans cette écriture. On trouve aussi dans ce roman de nombreuses références littéraires sans étalage tapageur, et l’homme en connaît un bout sur le sujet. Donc, ce dont je veux parler surtout et avant tout c’est de l’écriture de Benjamin Whitmer. Comment décrire cette force désespérée qu’il déploie ici avec tant de talent ? Sa manière d’écrire dans ce roman-ci est parfois théâtrale ou cinématographique – le présent pour décrire les scènes de la traque se lisent comme des didascalies- en phrases rythmées comme il sait le faire, parfois brèves et sèches et parfois en tirades plus longues, et au passé pour la narration de l’histoire de chacun des personnages – et il nous en raconte, des histoires de vies tordues-.Sans oublier de chouettes bordées d’injures ( oui, j’aime beaucoup ça ) 

« Bon Dieu de bordel de Christ boîteux ! »

« Bordel de merde miséricordieuse ! »

Il est évident que Whitmer n’est pas là pour nous réconforter, c’est noir, noir, noir et très violent. Comme l’est cet endroit, ce temps, comme la prison est violente, comme la police est violente.

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

Pourtant tout ça est traversé de moments de grâce totalement bouleversants par leur inattendue douceur ou par leur désespoir profond, par les soudaines faiblesses de ces durs à cuire, et par des parenthèses pour reprendre souffle, se remettre des pieds gelés et du cœur brisé, même si à la page suivante on a bien compris qu’il n’y a de remède ni aux pieds gelés ni au cœur brisé.

Mopar

« Il faut qu’il se protège du vent jusqu’à ce qu’il trouve un manteau. Mais le vent est partout. Il balaye tout par vagues, couvre le sol de neige. Pas un seul arbre dans le coin. Pas même une foutue branche pour briser la blancheur générale. S’il n’y avait pas de montagnes là-bas, juste à l’ouest de ce qu’il peut voir, il marcherait volontiers droit vers le néant, comme un idiot. Il faut vraiment être un crétin d’une race spéciale pour entretenir ce genre de pensées, se dit-il. »

« Je suis tellement fatigué, putain.

Il y a des trucs que vous vous dites que vous referez jamais. Des trous dans lesquels vous ne tomberez pas. Mais parfois, c’est moins dangereux de simplement se laisser glisser au fond de ces trous, de s’y cacher, d’attendre. Mopar se laisse glisser comme ça, juste une seconde. »

Vous allez croiser ici des femmes et des hommes bons et mauvais à la fois, certains penchant bien évidemment d’un côté ou de l’autre de manière plus ou moins vertigineuse, y sombrant ou y surnageant.

Tante Patsy

« Elle a l’air de s’être maquillée à l’aide d’un miroir tordu juste ce qu’il faut pour que tout se retrouve décalé d’un demi-centimètre. Mais ce n’est pas le maquillage. Le visage de Patsy à été plus souvent refait que le carburateur du pick-up de Dayton. »

Molly

« Le nez un peu tordu de Molly. Ces yeux capables de vous arracher le cœur par la trachée. »

Marjorie

« Il y a des moments où l’on peut voir exactement ce que l’on a fait à la vie de quelqu’un. Ils sont rares, mais ils existent. Marjorie, toute seule dans cette chambre de motel, bourrée au vin pas cher, pleurant sur l’épave qu’il a fait d’elle. Clamant qu’elle n’avait jamais voulu être avec personne d’autre. Mais qu’elle ne pouvait simplement pas supporter un jour de plus avec Stanley. »

(Stanley :« Sa barbe, son caban bleu, son costume orange sont comme une aube criarde sur une fumée de cheminée d’usine. » )

Avec leur passé, leurs histoires cabossées et douteuses, tous tentent de survivre quitte à pour cela tuer l’autre. Peut-on dire qu’il y a de vrais méchants et de faux gentils? Et de vrais gentils, de faux méchants? Je crois, oui, comme dans la vie. Il y a dans ce livre de fabuleux face à face, comme celui entre Mopar et Charles, le géant noir père de famille. Il y a des fenêtres claires sur de jolis moments revécus alors que la neige glace les os. Et le chapitre 50, une perfection à lui tout seul.

C’est ainsi, Benjamin Whitmer me touche avec une force assez déstabilisante  moi qui suis plutôt pacifique; il y a bien peu chez l’auteur de foi en l’humanité – peu de foi que je partage – , en la justice ou en quelque autre réparation ou consolation de nos douleurs. 

« Les pensées qui te viennent quand tu peux pas dormir. Celles qui te murmurent à l’oreille que t’es un abruti de te donner tout ce mal pour vivre un jour de plus. Qu’il n’existe ni abri ni réconfort en matière de souffrance et que même s’il en existe tu ne les mérites pas vu le genre de con que tu es. »

Il y a dans tout ça une grande pudeur, oui, une grande pudeur qui ressort dans une multitude de petites phrases comme ici, la pudeur des durs qui se fendillent:

« De l’eau coule des yeux de Mopar. Il le sent. Il ne s’agit pas tout à fait de larmes, mais il ne s’agit pas non plus tout à fait d’autre chose. »

Cet auteur me remue profondément, cette vision anxieuse, inquiète et rebelle, son regard lucide sur les hommes et le monde, et la société de son pays…tout ça me touche parce qu’il sait le dire si bien. L’écriture et le tempérament de l’auteur donnent sa qualité à ce livre qui sans ça serait un livre noir de plus bien violent, une traque un peu languissante ainsi paralysée par l’hiver. L’écriture donc, qui met Benjamin Whitmer au-dessus du lot en tous cas pour moi.

« Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pas. Pas pour la paix et la lumière ni le soulagement de la douleur. Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pour rien du tout. »

Il est évident qu’il faut saluer la traduction de Jacques Mailhos, parfaite, et je termine avec ces phrases de la fin qui certes n’éclairent aucun horizon, lucides, âpres et dépressives:

« Parce qu’on survit. C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a rien dans ce monde qui vaille qu’on vive pour lui, mais on le fait quand même. On n’y pense pas, on se contente d’avancer. On survit et on espère seulement qu’on pourra s’accrocher à un bout de soi-même qui vaille qu’on survive. »

 

« Meurtres sur la Madison » – Keith McCafferty – Gallmeister/Americana, traduit par Janique Jouin-de Laurens

« C’est le guide de pêche connu sous le nom de Rainbow Sam qui découvrit le corps. Ou, plutôt, le client qui lançait depuis la proue de son bateau, travaillant une Girdle Bug devant un amas de rondins qui séparait en deux le courant de la Madison River. Quand l’indicateur de touche s’enfonça sous la surface, Sam grimaça, supposant que la soie s’était accrochée quelque part. Le client, dont la plus grosse truite était de la taille d’une petite saucisse, se cambra pour ferrer un tarpon.

Le corps immergé sous le bois flotté se libéra de son attache, remonta soudain à la surface et se mit à flotter à plat ventre, l’hameçon enfoncé dans l’entrejambe de ses waders. »

Premier roman de cet auteur et retour vers l’Amérique, ici le Montana, les rivières, la pêche à la mouche…Un livre distrayant, facile à lire et à comprendre, avec une intrigue habilement tissée, bien amenée, bien déroulée.

Ce sera le début d’une série, et si j’ai trouvé agréable ce premier volume j’espère voir dans les suivants creuser un peu les personnages principaux, peut-être aérer un peu le récit, parfois dense sur les techniques de pêche et tout ce qui va autour. C’est un peu comme le base-ball dans de si nombreux romans américains, si on ne sait pas comment ça marche, ça reste un peu obscur. Reste que j’ai aimé les deux personnages principaux, Sean Stranahan, ex-détective devenu peintre, et surtout Martha Ettinger, shérif de son état. Elle, elle mérite vraiment d’être approfondie, car ce qui en apparaît ici est très séduisant – d’où une certaine frustration et une grosse envie de mieux la connaître ! -.

« Trente-sept ans, se dit-elle, et la marque de chacun de ces jours exposée à la face du monde. Martha Ettinger avait un visage rond sauvé de la banalité par des yeux bleus qui semblaient éclairés de l’intérieur; quand elle souriait, ce qu’elle ne faisait pas en se regardant dans le miroir, son visage rayonnait. »

L’autre personnage important de ce livre, c’est Rainbow Sam, guide de pêche, cette pêche à la mouche, « big business » du Montana. Qui comme tout business se prête à des choses peu claires – carrément louches, on peut le dire – et qui sont ici à la source de l’intrigue.

Sam donc va découvrir le cadavre d’un jeune homme inconnu des lieux, une Royal Wulff plantée dans la lèvre.

« Rainbow Sam gravit le talus escarpé. Pendant une courte seconde, il embrassa du regard les environs, la rivière qui réfléchissait les nuages du soir lavande et le mauve plus foncé des montagnes, le courant filant entre les berges bordées d’églantiers.C’était en partie ce qui attirait des pêcheurs du monde entier vers la Madison […] Et il y avait les truites, avec leurs rayures couleur rubis et leurs flancs luisants, aussi dures que du métal, les plus parfaites des créations de Dieu.

Bon, se dit Sam, ce pauvre bougre a pêché sa dernière. »

Alors va commencer cette enquête tortueuse, durant laquelle Sean tombera amoureux de la belle et mystérieuse Velvet Lafayette qui lui confie une enquête. Martha travaille avec son adjoint Walt et occasionnellement avec le pisteur blackfeet Harold Little Feather – intéressant personnage lui aussi – qui assiste la police pour lire les traces et empreintes et interpréter ainsi des scènes de crime.

« Little Feather s’accroupit dos au soleil, tendit la main vers le couteau enfoncé dans le fourreau de sa ceinture, le tint, étincelant, et traça le contour d’une empreinte de botte avec le bout de la lame en acier.

-Grand type, dit Martha.

Elle sentit sa peau frémir tandis que la base des poils de son avant-bras se dressait sous l’effet de la bise. »

Assez vite on va voir se profiler le « big business » en question autour d’une maladie qui atteint les truites arc-en-ciel de la Madison – et potentiellement des autres rivières, la maladie du tournis. Très belles scènes de nature, comme celle-ci:

« Une fois libérée, la fario s’installa au fond, dans trente centimètres d’eau, ses ouïes se gonflant pendant qu’elle reprenait des forces. Stranahan s’assit sur la berge en la regardant. Vingt pouces, se dit-il. Peut-être plus. Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »

Ainsi de page en page, on va se trouver dans ce  décor grandiose de montagnes et de rivières; il y aura un canoë rouge, de belles prises, des waders et des float tube, Sam sera blessé et appréciera à sa manière la peinture de Sean

« Nan, j’aime bien votre peinture; je ne plaisantais pas, malgré l’absence de miches et de nichons. »

L’autre victime de ce roman, c’est la truite et son milieu naturel mais je vous laisse découvrir ça par vous-même. Un agréable moment de lecture, quelques frustrations aussi, mais je parie fort que l’auteur saura satisfaire l’envie suscitée de mieux connaître Martha surtout et Sean.

J’ai beaucoup aimé lire à la fin la note de l’auteur et ses remerciements, pleins d’humour, pleins aussi d’une belle humilité, ce qui le rend très sympathique.

Velvet Lafayette, chanteuse selon la serveuse Doris

« C’est un vrai petit chou, ceci dit, si tu aimes le rouge à lèvres rouge et les femmes à longues jambes. Et une bonne chanteuse. Trop bonne pour être honnête, si tu veux mon avis.( Elle pinça les lèvres.) Une vraie croyante comme moi a du nez pour reconnaître ce genre de femme. Je pourrais la résumer en un mot. (Elle marque un temps d’arrêt.). Ennuis. E-N-N-U-I-S. »

  Velvet se met au piano au Cottonwood Inn et entonne « Wayfaring stranger », ici interprétée sans piano par Nako Case, à Austin, Texas

« La route sauvage » – Willy Vlautin – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Luc Baranger

« Ce matin-là, très tôt, quand j’ai ouvert l’œil, c’était déjà l’été. Sans quitter mon sac de couchage, j’ai regardé par la fenêtre. Le ciel était clair et bleu, presque sans nuages. Je me suis tourné vers le Polaroid scotché au mur, près de l’endroit où je dors. Je m’y suis vu, au bord d’une rivière, en compagnie de ma tante Margy en maillot de bain. »

Coup de cœur pour Charley et Lean on Pete !

Alors bien sûr, on peut dire que l’écriture n’est pas impressionnante, des phrases courtes, pas de fioritures, Charley nous raconte en direct son chemin cabossé. Et au final c’est tout à fait bouleversant et cette écriture simple, parfois maladroite, colle absolument à la voix de ce gosse de 15 ans, un gentil garçon qui aime courir, qui aime les chiens, qui aime le football.

« Je me suis réveillé à midi passé. J’ai jeté un œil dans la chambre de mon père mais il n’y était pas. Son pick-up n’était pas garé dans l’allée. J’ai bu un verre d’eau et fait une centaine d’abdos. J’ai enfilé mes baskets et je suis sorti. J’ai pris le même chemin que la veille. Après le pont de chemin de fer, au loin, j’ai aperçu le champ de courses de Portland Meadows. »

Charley, délaissé d’abord par sa mère il y a longtemps, puis par son père – pas méchant mais inconséquent – décide de trouver un petit boulot pour être « indépendant financièrement » et il se retrouve sur le champ de courses de Portland où sévit Del Montgomery. Découvrant cet univers et au contact de la cruauté de Del, Charley va se prendre d’affection pour Lean on Pete, cheval fourbu par des courses trop dures et trop nombreuses, beau cheval maltraité et surexploité et qui après une blessure est au départ pour l’abattoir.

« Je suis donc retourné à la grange, et quand Lean on Pete m’a reconnu, il s’est approché du portillon. Je l’ai gratté en lui parlant. Ses yeux noirs étaient perdus dans le vide et de temps en temps il bâillait ou hochait la tête. Je lui ai dit qu’aujourd’hui il était le plus rapide, même le plus rapide de tout l’État, et que s’il restait prudent, s’il ne se blessait pas, il devrait remporter la victoire, et alors tout le monde serait gentil avec lui et Del ne péterait pas les plombs sur le chemin du retour. »

Ainsi va commencer la longue route du garçon et de son cheval. Charley va voler le pick up avec la remorque où se trouve Lean on Pete et tenter de rejoindre sa tante Margy, la sœur de son père qui a pris soin de lui quand il était petit. Aux dernières nouvelles, elle vit dans le Wyoming à Rock Springs, c’est donc un chemin d’environ 900 kms qui attend les deux compagnons.

Et quel chemin…Je ne vous raconte pas bien sûr les gens qu’ils vont rencontrer, bons ou mauvais, souvent à la marge, bienveillants ou pas, Bonnie, Lonnie, Mike et Dallas, Guillermo, Ruby, Joe et Sue et puis Santiago, et puis les serveuses de bars. L’amitié devient très forte entre le garçon et le cheval, Charley lui raconte son histoire ( très belles pages 136 à 137 ) puis

« Lean on Pete, à moitié endormi, me regardait. De temps en temps il hochait simplement la tête. Je l’ai caressé encore un moment, puis je lui ai mis le licou et je l’ai emmené brouter au bord de la clôture du champ de courses. Je l’ai ramené à son box et j’ai arpenté les allées des bâtiments. « 

L’histoire est tragique, mais Charley va vivre ce qu’aucun gamin de son âge ne devrait vivre à mon sens ( pages 138/139, terribles ! ) Willy Vlautin sait parfaitement dire ce que ressent son personnage, à sa mesure, sans mettre dans sa bouche des mots qui ne seraient pas les siens, et c’est pourquoi ça sonne si juste, si vrai et pourquoi c’est si émouvant. Charley n’est pas un gosse endurci, il a peur, il pleure, il se cache, il a des appréhensions, mais toujours il arrive à avancer, même roué de coups, blessé, maltraité, il ne renonce jamais. Et en sa souffrance, il a reconnu Lean on Pete comme son alter ego, son confident, son ami attentif:

« J’ai surtout passé le temps à parler à Lean on Pete, de football américain, de la façon dont mon entraîneur m’avait inscrit en équipe première à la fin de la saison, et comment j’avais assisté au banquet de l’équipe ainsi qu’à celui des première année. Je lui ai raconté mes quatre interceptions de balle, et comment j’étais devenu copain avec un défenseur du nom de Collin, qui m’invitait souvent à dormir chez lui.

À Lean on Pete j’ai parlé de la belle maison de mon copain, et aussi de ses trois sœurs, toutes très jolies.[…] De toute ma vie je n’ai connu de meilleur endroit. J’ai avoué à Lean on Pete qu’il y a quelques semaines de ça j’avais tenté d’appeler Collin, mais j’avais peur de donner l’impression de quémander et je ne voulais pas que ses sœurs apprennent la façon dont je vivais. J’ai dit à Lean on Pete que s’il leur arrive de penser à moi, j’aimerais qu’ils croient que tout va bien. Je préférerais ne jamais les revoir plutôt que de leur laisser découvrir ma situation. »

Personnellement, ces mots me bouleversent.

Un seul exemple de ses rencontres en auto-stop, Lonnie, 20 ans, qui a perdu ses 4 dents de devant au rodéo et qui résiste au sommeil au volant en se remplissant de Coca:

« Lonnie a parlé toute la nuit et moi j’ai lutté pour ne pas dormir. Il m’a reparlé de son frère, de leur éducation mormone et de la manière dont ils avaient été excommuniés. Ils ne pouvaient plus remettre les pieds chez eux, leurs parents les avaient même déshérités. Leur seul lien familial, c’était cette sœur qu’ils avaient à Kansas City. »

Pour moi, Charley est réellement un héros car avec son seul courage, sa seule volonté et son envie d’amour et d’un foyer, il accomplit un tour de force, et résiste aux vicissitudes de cette route d’errance. Charley est admirable et on a juste envie de l’adopter et de le consoler de sa vie moche et dure.

Inévitablement on s’attache à ce presque enfant, ce si gentil garçon, droit, honnête, intelligent et sensible; il ne vole que de la nourriture et seulement quand il n’a plus un sou et le ventre qui hurle, il vole parce qu’il n’a pas le choix. La chose drôle et amère, c’est cette faim incessante de Charley; il a 15 ans, l’âge des gros appétits et il n’est jamais rassasié, c’est un ventre sur pattes.

« Je suis finalement entré dans un resto de la chaîne Carrow’s. L’employée chargée de placer les clients s’est avancée. Quand je lui ai dit que j’attendais mes parents, elle m’a prié de m’asseoir sur la banquette près de l’entrée. Quand une tablée près des toilettes s’est levée pour aller payer à la caisse, j’ai remarqué que l’un d’entre eux n’avait quasiment pas touché à son assiette. J’ai pris le hamburger et autant de frites que j’ai pu et je suis allé m’asseoir dans les chiottes pour manger. »

Cette faim, il arrive à la satisfaire à peu près, mais ce dont il a besoin c’est d’amour, de beaucoup d’amour; il en a à donner aussi, il est près à s’attacher très vite, même souvent déçu, il est en quête d’amour. L’amour, la tendresse, ça ne court pas les routes entre Portland et Rockspring, à dormir derrière des palettes ou derrière des buissons, à se satisfaire de presque rien, on ne rencontre que la solitude. Un seul but, un seul secours envisageable : retrouver tante Margy, 

Fin poignante où ce que je viens de dire se confirme, et dans cette fin l’expression d’une profonde empathie de l’auteur pour ce jeune homme qui peut-être lui ressemble ( ne pas louper la postface ! ), un roman pétri d’humanité.

Cadeau