« American Mother » – Colum McCann avec Diane Foley – éditions Belfond, traduit par Clément Baude ( anglais, Irlande )

American Mother par McCann » I

Octobre 2021

Alexandria, Virginie

Elle se réveille dans l’obscurité de l’hôtel. Des lampadaires ici et là, à travers les rideaux fins. Là-bas, au loin, Washington, D.C.- ville des vérités, des demi-vérités, des doubles vérités, des mensonges. Une vérité certaine: son fils n’est plus depuis sept ans, et ce matin elle va s’asseoir avec un de ses assassins.

Cette perspective lui noue les nerfs à la base de la nuque. Ce n’est pas seulement qu’elle ignore ce qu’elle attend de lui: c’est aussi qu’elle ne sait pas bien ce qu’elle attend d’elle- même. Une symphonie confuse. Compassion. Vengeance. Ressentiment. Pitié. Deuil. Grâce. »

Mon article sera court. Ce témoignage fut recueilli par Colum McCann qui accompagna Diane Foley dans ce défi qu’elle s’était lancé, qu’elle a lancé aussi aux bourreaux de son fils journaliste, à savoir: rencontrer en prison un de ceux qui l’ont torturé puis décapité. C’est une histoire atroce, de celles qui s’égrènent aux actualités depuis un certain nombre d’années, cette barbarie qui traverse les siècles au fil des guerres et de tous les fanatismes. Celle qu’on souhaiterait voir disparaître, mais qui est tellement liée à ce qu’est l’humanité que…ce n’est pas demain la veille. Bref. Ce livre témoignage est une tentative de communication, d’échanges pour comprendre, pour trouver une explication à ces actes qui coupent le souffle quand on nous les décrit. La nouvelle, l’horreur et la sidération d’un clic sur un lien – quant à moi, ce passage me fait pleurer, compassion – :

« Le lien est arrivé. J’ai cliqué dessus sur mon ordinateur portable. Il renvoyait à une autre lien. J’ai encore cliqué dessus. Et une autre fois. Ça paraissait impossible. Un paysage désertique. Une combinaison orange. Un homme en noir, dont seuls les yeux étaient visibles. « Un message à l’Amérique. »

Le temps ne s’est pas simplement figé: le temps a entièrement disparu du temps.

Il y avait là mon fils – ou quelqu’un qui lui ressemblait – avec sa tête ensanglantée posée sur son dos.

Je n’ai pas pleuré,  je n’ai même pas tourné la tête devant l’horreur. C’était forcément un photomontage. Une blague cruelle. Ce ne pouvait pas être vrai. L’impossible ne pouvait pas s’être produit. Pas maintenant. Pas comme ça. C’était encore un mardi comme les autres. Le ciel était bleu. Il y avait des oiseaux qui volaient. Il y avait le déjeuner à préparer. L’anniversaire de ma petite-fille à fêter. Une nouvelle pareille ne pouvait pas tomber un jour comme celui-là. »

Diane Foley, cette mère très croyante, cette femme a trouvé en elle assez de ressources pour affronter en prison ce membre de Daech, parce qu’elle voulait des réponses, elle voulait comprendre comment on en arrive là au nom de Dieu, elle qui a une foi chevillée au corps. Comment la foi peut amener au crime et à la barbarie comme elle peut amener une mère à tenter un échange avec le bourreau de son fils tant aimé. 

« Perdre un enfant fait partie des pires choses qui puissent arriver à un père ou à une mère. À ma connaissance, il n’existe pas de mot pour désigner cela, ni en anglais, ni en espagnol, ni en français, ni dans aucune autre langue. Quel mot pourrait saisir et exprimer une telle perte? Nous avons les orphelins, les veufs et les veuves, mais nous n’avons pas de mot pour désigner des parents qui perdent leur propre enfant, peut-être parce que cela paraît quasiment inconcevable. Cela va à l’encontre de l’essence de la vie. Nous sommes tous censés disparaître avant que nos enfants aient même commencé à s’épanouir. Sans quoi nous devons continuer de vivre en sachant qu’une part de nous a disparu du monde, sans le vouloir, sans le savoir. »

On lira ici l’histoire de James W. Foley, on apprendra qu’à cette époque les USA ont une politique qui ne monnaye jamais des otages (c’est alors Barak Obama le président des USA), mais surtout, on est ému, touché, par le courage de cette mère . On imagine à quel point elle a dû mobiliser toute sa force mentale pour arriver à ses fins. Mais James est mort, quand même. Le combat de cette femme se poursuit avec la création d’une fondation au nom de son fils, fondation qui milite pour qu’on s’intéresse aux conditions de détention des otages dans le monde. 

Je me contente de ça et quelques extraits. Ce livre est un documentaire ( qui a été filmé et multiprimé sous le titre  « Jim. L’histoire de James Foley » ), mais difficile de ne pas se mettre à la place de cette mère ( même si comme moi, on n’a pas la foi ). Plus simplement, ce récit que la plume de Colum McCann relate avec le talent qui est le sien, ne peut que nous laisser sidéré, touché, et triste.

« Elle est une mère américaine. Voilà une histoire qui n’est pas souvent racontée. Le ciel de Diane est petit, même s’il contient beaucoup de pluie. La grande histoire, parfois, l’oublie. Elle est souvent invisible. Elle s’efface en marge des mots de quelqu’un d’autre. Mais elle a décidé, à contre-courant, que le monde était disponible pour elle aussi. Elle y a sa place. Elle a des choses à dire. Elle n’a pas besoin de se retirer. Elle n’est pas du genre à trembler et à s’effacer. Elle a appris à s’exprimer, non pas d’une voix forte et criarde, tonitruante et masculine, mais avec politesse, respect, résolution. Elle a sa foi en Dieu. Et son patriotisme. Et elle a aussi sa foi en sa famille.

Elle sait également qu’on lui a menti, de multiples façons, dans mille endroits. On l’a sous-estimée. On l’a méprisée. On l’a infantilisée. On l’a méprisée. Elle connaît le monde sous plusieurs facettes: en tant qu’enfant, en tant que femme, en tant que mère. Mais elle n’est pas là pour se taire. Elle doit dire ce qu’elle ressent. »

Une somme de courage et de force. Un récit bouleversant et pour moi désespérant. 

« Bacon, juillet 1964 » – Gilles Sehban, éditions Le Rouergue /La Brune

9782812624674« Les deux hiboux

1.

Qui n’a fait l’expérience devant une image photographique d’une sorte de fascination mêlée de déception: on s’approche plus près et pourtant. Ce fantasme de l’image vérité, photographique et bien plus encore filmique puisque c’est non seulement l’image mais aussi la voix de l’artiste qui nous est livrée, nulle part je ne l’ai senti avec plus de brutalité que dans un documentaire de 1964, d’une durée de vingt et une minutes, sur le peintre Francis Bacon. Ce document a résisté à toutes mes lectures sur l’artiste comme si, autant de fois que je regarderais ce documentaire et à autant de moments de ma vie, il ne cesserait de m’asséner une vérité énigmatique. »

J’ai beaucoup aimé la série de romans intitulée  » Le royaume des insensés », et je retrouve ici, dans ce livre qui n’est pas un roman la plume délicate, précise et intelligente de Gilles Sehban. Je ne suis pas surprise du tout de son intérêt pour Francis Bacon, si vous avez lu les romans, vous comprenez ce que je veux dire. Francis Bacon a quelque chose de ces « insensés », c’est certain; sa peinture m’a toujours fascinée tout en provoquant parfois une certaine répulsion. Bacon, c’est la chair à vif, c’est l’être à vif.

20230603_134940« On a beaucoup glosé sur l’effet que produisaient les toiles de Bacon. Le malaise qu’elles provoquaient. On a parlé de boucherie, d’horreur, de psychiatrie. On a souligné le tragique qui entourait la peinture de Bacon et lui-même a fini par développer une vision superstitieuse dans laquelle sa peinture portait malheur. À chaque grande rétrospective, la mort d’un amant. Comme s’il y avait un prix terrible à payer et que pour qu’apparaissent les figures sur la toile, il fallait qu’elles se détruisent dans la vie. Fréquenter Bacon n’était pas sans risque. Et l’approche de ses œuvres, aujourd’hui encore, ne va pas sans un certain sortilège. »

Se basant sur un documentaire tourné en 1964 pour la Radio Télévision Suisse par Pierre Koralnik, il nous propose son regard sur ce film de 21 minutes. Tourné dans l’atelier du peintre, à Reece Mews, entouré d’amis, d’amants, et d’alcool, Francis Bacon se réjouit de répondre en français à Émile de Harven.

https://www.rts.ch/play/tv/redirect/detail/10695142

Gilles Sehban a visionné de nombreuses fois ce documentaire et nous en propose ici une analyse, regardant partout: Bacon, sa peinture, certes, mais le lieu et les personnes qui le remplissent. Leurs regards, remarques, gestes, paroles, il nous en donne son interprétation, bien évidemment avec Bacon au centre, qui fume, boit, bouge, sourit. Et se délecte de parler français.

L’œuvre est bien sûr fortement présente, et l’auteur, avec sa finesse de regard, permet de mieux comprendre de quoi elle est faite, si dérangeante, étrange, toute en torsions, mouvements et déchirements des corps, sang, chair, comprendre qui sont les maîtres de Francis Bacon – Velasquez et Rembrandt  – et ses inspirations, les Euménides et l’Orestie particulièrement.

20230603_134953« Dans son panthéon personnel, sans doute Eschyle joue-t-il un rôle particulier. On se souvient que d’une certaine façon, c’est par lui que Bacon entre dans l’histoire de la peinture avec son célèbre triptyque Trois études de figures au pied d’une crucifixion. Cette œuvre de 1944 est en effet inspirée de sa lecture des Euménides, dernière pièce constituant précisément la trilogie de l’Orestie, comme si la forme théâtrale était venue suggérer la dramaturgie du tableau. »

Ce qui est fascinant dans le regard de Gilles Sehban sur ce documentaire, c’est sa précision. Par exemple, se mettre à la place du journaliste, qui a sans aucun doute traité des sujets plus faciles, et regarder lui aussi Bacon qui parle, un peu poseur, un peu crâneur, l’entourage des amis et amants, les nouveaux, les anciens récalcitrants à ce « jeu ».  Et Francis Bacon qui joue, lui aussi, pourtant on sent que sur sa peinture il est d’une grande sincérité car lui-même n’est jamais bien certain de ce qu’il réalise.

« Bacon était connu pour avoir détruit de nombreuses toiles. On peut même dire que cette destruction a été systématique jusqu’à l’âge de trente-sept ans, puisque seules dix toiles subsistent de cette préhistoire. Il semble que Bacon ait souhaité apparaître tout armé aux yeux de la postérité. Cela témoigne d’une insatisfaction chronique de soi. Et d’un désir absolu de contrôle. Mais cette destruction n’a pas touché que les œuvres de jeunesse. Elle apparaît même comme un système, une possibilité, un horizon. Lui arracher les toiles avant qu’à nouveau il les détruise. Ainsi, poussant jusqu’au bout sa propre logique, Bacon affirme-t-il dans son premier entretien avec David Sylvester que c’est surtout quand les tableaux sont les plus réussis que la tentation de les détruire lui vient. »

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Pour finir – avec le dernier et beau paragraphe du livre -, j’ai été très attachée par ce personnage hors normes, je n’avais jamais rien lu de sa vie, je n’en connaissais que quelques bribes, et je remercie Gilles Sebhan pour le regard qu’il a porté, attentif, sur le documentaire et sur ce peintre dérangeant, et génial, me permettant de mieux connaître cet homme. Ce livre se lit aisément, belle écriture comme toujours, finesse, délicatesse, j’ai vraiment aimé.

« Et c’est ainsi qu’il a pris l’avion, alors qu’il était au plus mal, pour retrouver son jeune ami madrilène. Sans doute comme un hommage, il venait de peindre un taureau solitaire sur l’écru de la toile, dont la corne semble transpercer la frontière entre un monde et un autre. C’était un peu comme s’il avait eu la prescience qu’il allait livrer son dernier combat.  À l’hôpital, deux sœurs se sont occupées de lui. Elles se souviennent d’un être délicat, qui se souciait de ne pas déranger les autres malades. Il est mort une nuit, quatre jours plus tard. On l’a incinéré dans un cimetière, sans cérémonie, sans personne. Les vautours avaient fini de se disperser. La fête était finie. »

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« Marcher la vie – Un art tranquille du bonheur »- David Le Breton- Métailié/ Suites

« Se mettre en marche »

Comme Ulysse, il est nécessaire parfois d’accomplir le tour du monde et de se perdre en mille folies avant de rejoindre Ithaque. Même si l’issue était au flanc de la colline d’à côté ou sur les berges du fleuve à deux pas de sa maison, il fallait ce détour, parfois au bout du monde, pour en prendre conscience. Ce lieu est toujours innombrable car nous ne cessons de le chercher. Tout voyage participe de cette quête d’un lieu où exister se ferait en toute évidence dans une sorte de reconnaissance immédiate et de ravissement. Chacun cherche le lieu de sa renaissance au monde. Une sorte de magnétisme intérieur nous guide, une volonté de chance à saisir en toute confiance. »

Un ouvrage qui m’a absolument emballée tant je m’y suis trouvée, retrouvée. Autant vous dire qu’à peine ce livre refermé j’ai été saisie d’une furieuse envie de partir dans un de ces lieux où j’ai vécu, ressenti, expérimenté ce dont parle l’auteur avec tellement de poésie et de justesse. Une des choses les plus difficiles pour moi durant ce long confinement a été ce pitoyable kilomètre et cette heure misérable qui étaient censés nous oxygéner et nous dérouiller les jambes dans notre décor habituel.

 « Je ne marche pas pour rajeunir ou éviter de vieillir, pour me maintenir en forme ou pour accomplir des exploits. Je marche comme je rêve, comme j’imagine, comme je pense par une sorte de mobilité de l’être et de besoin de légèreté. »

Georges Picard- « Le vagabond approximatif »

 

David Le Breton a déjà une œuvre conséquente au sujet de la marche- sans parler de son impressionnante production sur d’autres sujets-. Si j’ai bien compris la marche a été dans sa jeunesse un moteur, un secours, une acquisition de liberté et de connaissance de soi et du monde au sens le plus large, de tout ce qui est la vie. Une médecine douce en quelque sorte.

 « Certes, une marche régulière contribue à la santé, mais s’y astreindre pour cette seule raison serait une forme de puritanisme, un devoir à accomplir propice à l’ennui.

Le marcheur se met à nouveau debout, il reprend corps, il mobilise des ressources demeurées inconnues s’il était resté sédentaire et emprisonné  dans les mêmes routines, il redécouvre son corps sous un autre jour, et nombre de maux liés au manque d’exercices physiques s’effacent au long des heures et des jours.Cet effort n’est jamais vécu comme tel, la marche n’est pas un devoir, mais un jeu, un détour pour trouver l’insouciance qui fut celle de l’enfance avec parfois des comportements exubérants dans la solitude, souvent sans témoin, où l’on danse, où l’on chante, dans l’oubli radical des exigences de présentation de soi qui sont au cœur du lien social.»

Et aussi, dans le chapitre « Marcher pour guérir », Primo Levi, libéré d’Auschwitz:

« J’avais marché pendant des heures dans l’air merveilleux du matin, l’aspirant comme un médicament jusqu’au fond de mes poumons délabrés. Je n’étais pas très assuré sur mes jambes, certes, mais je sentais un besoin impérieux de reprendre possession de mon corps par la marche, de rétablir le contact rompu depuis presque deux ans avec les arbres, l’herbe et la lourde terre brune où l’on sentait frémir les germes de vie, avec le souffle puissant qui charriait  le pollen des sapins, de vague en vague. »

 

Je crois bien que l‘auteur a ici abordé absolument tout ce que peut représenter le fait de marcher. Du premier chapitre, «  Se mettre en marche » au dernier « Mélancolie du retour », tous les aspects sont regardés et contés, largement illustrés de citations venues des nombreux auteurs qui ont écrit sur leurs expériences. Des plus fameux, R.L.Stevenson, Jacques Lacarrière, Thoreau ou John Muir à des auteurs plus « confidentiels », rien que pour les références proposées ce livre est une mine d’or, pour des voyages immobiles, ceux que nous, amoureux des textes faisons grâce à la littérature, mais aussi bien sûr pour les nombreux chemins cités à pratiquer et ce dans le monde entier.

Des remarques étonnantes, comme ici Hazlitt en 1822, « qui se décrit comme un homme éminemment sociable » sur la solitude et non sans humour:

 «Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul. Je ne vois pas en quoi il serait spirituel de marcher et de converser en même temps. Quand je suis à la campagne, je souhaite végéter comme elle. Je ne suis pas là pour critiquer les haies et le bétail.»

À propos des lieux, lumière, temps qu’il fait, l’auteur cite Henry Miller en Grèce :

 « Ici, la lumière pénètre droit jusqu’à l’âme, ouvre porte et fenêtre du cœur, dénude, expose, isole dans une félicité métaphysique  qui éclaire toute chose à son insu (…).En Grèce, on est pris du désir de se baigner dans le ciel.On voudrait se débarrasser de tous ses vêtements, prendre son élan et sauter dans l’azur (…) Pierre et ciel, ici, se marient. »

Sur le paysage, Albert Camus:

 « Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m’emplissait d’une vie odorante et j épousais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres.Non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour. »


La philosophie, la psychologie et la poésie sont amenés simplement, de manière compréhensible et claire. Il est bien sûr aussi question d’écologie et de sciences sociales, l’auteur relate les expériences menées avec de jeunes gens à la dérive, il parle des malades en rémission ou pas qui se lancent sur le Camino
 ou autre grand itinéraire et peu à peu oublient les douleurs physiques ou morales, il parle aussi de notre temps qui nous laisse plus souvent statiques que mobiles. Ce livre parle de vivre ! C’est un livre absolument lumineux. Il serait idiot de paraphraser, j’ai préféré mettre quelques extraits, illustrer de morceaux choisis, et de quelques photos personnelles.
Marcher…s’ancrer, appartenir au monde, se recentrer pour mieux s’ouvrir à l’univers, y retrouver notre place dans le mouvement de nos pas, le rythme de notre souffle et de notre cœur qui bat. Se taire et écouter, sentir et ressentir. Sous un angle plus personnel, mon plus vif souvenir de cette expérience se situe en Lozère,une marche à deux qui nous amena en lisière de forêt face au plateau doux de l’Aubrac, ondulant sous la brise, l’ombre des nuages flottant sur les pâturages, et un silence comme je n’en ai plus retrouvé, la paix. Je garde depuis profondément en mémoire ces instants où assis sur un tronc, silencieux, nous nous sommes nourris de cet air aux parfums d’herbe et de résine, de la brise sur nos joues et du silence. Un temps réparateur.

Dans « Que ma joie demeure», Jean Giono:

« Les hommes, au fond, ça n’a pas été fait pour s’engraisser à l’auge, mais ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes ; s’en aller dans sa curiosité, connaître, c’est ça connaître. »

Découverte enthousiasmante de cet auteur, de cet homme solaire écouté il y a peu sur Arte ( merci Arte! ). Merci aussi aux éditions Métailié d’éditer des ouvrages d’une telle qualité.

Dans sa conclusion bouleversante:

 « Plus jeune je suis parti pour un voyage que je pensais sans retour. Je voulais disparaître . C’était au Brésil. J’y ai fait ma traversée de la nuit pour me convaincre de vivre. J’éprouvais la beauté de villes comme Rio, Recife, Sao Luis, Belem, Manaus, je marchais sans fin mais rien à l’époque ne ralentissait ma chute, le sentiment que mon existence n’avait pas de sens. C’est le retour seulement qui m’a soudain donné la conviction d’une sorte de renaissance, d’une ordalie favorable. Les voyages, même en Amazonie, sont les déguisements subtils d’une sorte d’immobilité. Ils ne mènent jamais qu’à soi quel qu’en soit leur itinéraire, même le plus invraisemblable. Mais ils sont des révélateurs d’une alchimie intérieure. Finalement le vrai voyage c’est de se quitter soi, non de partir ailleurs.[…]
Même si au fil du temps j’ai trouvé un centre de gravité, encore aujourd’hui, quand je suis seul, je marche sans fin dans les villes ou ailleurs. À toute marche il manque un pas de plus qui amène à la reprendre demain et encore. Toutes donnent envie de recommencer. »

Un livre magnifique, une ressource infinie, en écrivant et en le feuilletant à nouveau, j’en suis encore très émue. Gros coup de cœur… Je vous renvoie à un article que j’avais consacré à R.L. Stevenson, personnage fascinant, et à l’exposition permanente qui lui est consacrée à la mairie du Monastier sur  Gazeille, en Haute-Loire, petite ville qui fut le point de départ du voyage avec Modestine.