« L’enragé » – Sorj Chalandon, éditions Grasset

L'enragé (Grand format - Broché 2023), de Sorj Chalandon | Grasset« À TOUS CEUX

QUI CREVÈRENT D’ENNUI AU COLLÈGE

OU

QU’ON FIT PLEURER DANS LA FAMILLE

QUI, PENDANT LEUR ENFANCE,

FURENT TYRANNISÉS PAR LEURS MAÎTRES

OU

ROSSÉS PAR LEURS PARENTS

JE DÉDIE CE LIVRE.

JULES VALLÈS, « L’enfant »

Pour une fois, ce sont ces mots de Jules Vallès mis en épigraphe par Sorj Chalandon qui débutent ma chronique. D’une part, parce que Jules Vallès est parmi les auteurs que j’ai lus et relus, sur les pas duquel je suis allée en Haute-Loire avec beaucoup d’émotion. Et avec ce nouveau roman, Sorj Chalandon ne pouvait trouver plus belle phrase en exergue. La plus adaptée, dans l’esprit même du roman qu’il a écrit.

Inspiré d’un fait qui remonte à 1934, on retrouve ici la rage de cet écrivain face à la violence et à l’injustice. Et bien sûr, j’ai été happée par cette atroce histoire. Atroce, il n’y a pas d’autre mot.

En août 1934, 56 gamins se sont échappés d’une colonie pénitentiaire pour mineurs, à Belle- Île-en-Mer. Et c’est ainsi que nous allons faire la connaissance de Jules Bonneau ( ! ), surnommé la Teigne. C’est lui qui va nous faire visiter ce bagne – car c’est un bagne – , ces chambrées sordides, lui qui va dire toute la violence des lieux, des gens, de lui-même. C’est lui, car il sera le seul à ne pas être repris lors de cette évasion et cela grâce à une rencontre. La rencontre d’hommes qui se battent, ici un pêcheur qui lutte contre l’océan pour tirer de l’eau son revenu et celui des hommes qui travaillent avec lui. Un pêcheur, qui ne supporte pas l’injustice, l’arrogance des puissants, et la violence institutionnelle. Ce brave homme et sa compagne seront les personnes qui éviteront le pire au gamin, qui, tellement marqué par le bagne, on le sent, est toujours prêt au larcin, au coup en douce…Il lui sera difficile de sortir du carcan, de l’armure de haine et de méfiance qu’il s’est construit.

La colonie agricole et maritime de Belle-Ile-en-Mer : un bagne d'enfants ?  – Musée dévoilé

Photographie utilisée dans la presse lors de la mutinerie de 1934, montrant les enfants de la colonie – Marque du domaine public – Collection Musée de Bretagne, Rennes

La grande première partie va nous plonger dans cette prison, car c’en est une véritable, où la vexation, l’humiliation, la privation de l’essentiel, en résumé la violence est telle, qu’il est deux possibilités pour les gosses: s’accommoder, obéir et subir, ou se rebiffer, réagir, rendre coup pour coup.

« Education correctionnelle, comme ils disent. Ils veulent nous instruire, nous ramener au bien. Pour nous inculquer le sentiment de l’honneur, ils nous redressent à coups de trique et de talons boueux. Ils nous insultent, ils nous maltraitent, ils nous punissent du cachot, une pièce noire, un placard étroit, une tombe… »

Je ne vais pas m’étendre sur cette ignominie, mais comment ne pas comprendre que de ce séjour naissent des êtres violents, sans états d’âme, prêts à tout pour survivre?

Sorj Chalandon, avec son talent et son écriture si juste, au plus près de ses personnages, nous raconte la Teigne, ses haines, ses peines, et son évasion. Le plus touchant dans cette histoire c’est ce dur à cuire qui va aimer un de ses camarades, un plus faible, un plus doux. Il va s’attacher à lui et essayer de le préserver. Sans y arriver, sa fin sera tragique.

« J’étais celui qui protégeait. Toujours, j’avais protégé. Avant que certains ne me traitent de teigne, d’autres m’appelaient la Sentinelle. Jamais je n’ai voulu être chef de rien, commandant de rien, officier de rien. J’étais un soldat. »

« Je me suis relevé, la silhouette de Loiseau au cœur. Sa voix suppliante. Son cri de moineau sous la gifle du gendarme. Ses jambes brisées par le Rosse. J’avais abandonné mon ami. J’étais malheureux. « 

On ne peut que ressentir de la peine, de la colère, de l’effroi même en lisant les sévices, les brimades, les coups, tout ce que des adultes, au nom d’une soi-disant morale, au nom de principes absolument infondés, ce que les matons font subir à ces gosses. La Teigne sera une sorte de chevalier vengeur, celui qui se débat, celui qui cogne contre les coups. 

Son attachement à plus faible que lui dénote qu’il est quand même, s’il se laisse un peu aller, capable d’aimer.

Son ami Camille Loiseau:

« Jamais de ma vie je n’avais pensé au mot « ami ». Jamais je ne l’avais employé pour personne. Je suis né sans proches, ni parents, ni amis. Ni les baisers d’une mère, ni les ordres d’un père. « 

« Camille Loiseau était orphelin. Son crime ? Avoir été abandonné par ses parents à l’âge de 12 jours, enveloppé de langes et déposé de nuit devant l’entrée de la cathédrale Saint-Corentin, à Quimper. C’est pour ça qu’il avait été enfermé ici à 12 ans jusqu’à sa majorité. »

Il parviendra, lors de cette nuit d’évasion, à être le seul qui ne sera pas rattrapé. Car être une Teigne, ça peut servir.

« — La Teigne !
Personne n’a le droit de m’appeler comme ça. Jamais. C’est mon nom de guerre, gagné à force de dents brisées. Moi seul le prononce. Je le revendique et les autres le craignent. Aucun détenu, aucun surveillant, pas même Colmont le directeur ne peut l’employer. « La Teigne », c’est mon matricule et ma rage. Mon champ d’honneur. »

La seconde partie du roman, après l’évasion, on le verra travailler sur un sardinier, avec un homme bon et engagé. On le retrouve toujours méfiant, sur le qui-vive, et même prêt à faire des choses moches envers cet homme parce qu’il n’a connu que la maltraitance, son armure est toute de méfiance, de suspicion. Il n’a tout simplement rien connu de ce qu’est une famille, un cadre de vie, une chambre à lui, un travail, des rires, des repas dignes de ce nom. La Teigne, vivant chez ce couple, sera pourtant plus d’une fois tenté de leur jouer de sales tours. Mais quelque chose le retiendra. Sans doute l’amitié et la protection que ces gens lui offrent, ce qu’ils vont lui apprendre, une vue vers un avenir moins sombre que celui prévu pour lui. Il rencontrera alors Jacques Prévert, qui va écrire « La chasse à l’enfant » à la suite de cette évasion massive et de cette poursuite infernale par gendarmes et « braves gens ». 

L’intérêt de ce roman réside dans ce choix de ne pas adoucir qui que ce soit, la Teigne en est une, et on se dit que l’instinct de survie toujours lui laissera ce nom et quelques uns de ses attributs. Mais on est soulagé de l’échappée du gamin, qui peu à peu va revenir à moins de violence et même à des émotions, toutes celles qu’il ne savait que taire, qu’il ne devait que taire pour pouvoir survivre.

« Je n’ai pas le droit aux sentiments. Les sentiments c’est un océan, tu t’y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l’obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N’avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S’évader les yeux ouverts et archer victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l’agneau. »

Quant à moi, je lis Sorj Chalandon depuis longtemps et à chaque fois il me bouleverse. Des livres comme ceux-ci sont nécessaires pour connaître des pans d’histoire, – même si comme ici ça semble de l’histoire locale, c’est bien la République qui ouvrait ces prisons – pour ne rien oublier et rester vigilant.

Pourquoi ce sujet le touche tant, écoutez ( vidéo non intégrable) sur Youtube, Sorj Chalandon à La grande librairie (Sorj Chalandon et les enfants de Belle-île- en- Mer )

« La Maligredi » – Gioacchino Criaco – Métailié/ Bibliothèque italienne, traduit par Serge Quadruppani

« C’était l’événement le plus magnifique de l’année, le miracle de Saint Sébastien, et même le plus magnifique depuis toujours, le plus extraordinaire de ma connaissance, même au cinéma du patronage je n’en avais pas vu de pareil et pourtant on y montrait le monde entier dans les films avec des shérifs et des Indiens ou dans les films chinois d’arts martiaux ou ceux des Romains de l’Antiquité.

Maintenant, me dis-je, je devais rester concentré: « Nous ne voulons pas de patrons, les droits nous reviennent sans avoir à les demander poliment », la voix résonnait, se gonflant comme le ballon d’un gigantesque chouinegomme, enveloppait la place, distrayant l’attention de la Louve, détournant le regard de la méchante vieille de sa marchandise, et donc Filippo passa à côté d’elle, pour se glisser sous l’étal et déboucher dans son dos; il jeta un coup d’œil à la vieille, prit un sachet et le lança: une parabole douce, Antonio l’attrapa au vol, grimaça, me le montra, « mieux que rien », tant pis si c’étaient des pois chiches grillés, ceux qu’on aimait le moins. »

Un long extrait – le livre est assez long – pour poser le décor de ce roman qui à mon sens est un grand roman. C’est un livre qui m’a saisie au vol par son écriture, son propos, le lieu, la Calabre, l’Aspromonte, et une communauté villageoise qui fête Saint Sébastien dans une grande cérémonie où chacun trouve distraction autant que dévotion. Il semble même que la dévotion ne soit que prétexte à la fête, dans ce village pauvrissime. La maligredi désigne l’avidité du loup qui tue tout un troupeau quand une brebis suffirait à le rassasier. Une fois ceci posé, pas difficile de comprendre ce que nous dit l’auteur, avec un immense talent. Ç’aurait pu être un livre enragé complètement, juste enragé, alors qu’il est  drôle souvent, lumineux et plein d’amour.

379px-José_de_Ribera_044On va comprendre le pourquoi de ce titre en lisant cette histoire d’une grande richesse, tant littéraire que sociologique et politique. Que ça ne rebute aucun lecteur car tout est amené par une écriture très vivante, riche et poétique qui exprime si bien la révolte et l’attachement à un lieu, même si celui-ci est dur, hostile, isolé et misérable. Son isolement est parfois un atout, mais il amène les hommes à partir travailler ailleurs, souvent en Allemagne, comme le père de Nicola, notre narrateur. Nicola vit avec sa mère et ses trois sœurs. La mère est une cueilleuse de jasmin, de ces femmes auxquelles l’auteur rend ainsi hommage :

« Magiques pour inventer des fables elles ont essayé de nous défendre contre toutes les méchancetés et, même si elles n’ont pas toujours réussi, elles ont rempli nos vies de douceur. Aux mères calabraises, à nos mamans de jasmin. »

Hommage aussi aux combattants de son village, Africo, où il est retourné cultiver la terre après avoir été avocat à Milan:

« Fidèles aux nobles règles de la montagne, fils de la révolution de l’Aspromonte. À Papulo et aux siens. À Rocco Palamara et à ceux qui ont tout risqué pour nous donner un monde meilleur. »

La Calabre, on le sait, est une des régions les plus pauvres d’Italie. Elle est le fief de la Ndrangheta, mafia locale dont le nom, comme de nombreux vocables de Calabre vient du grec. La Calabre si pauvre est décrite avec lucidité, mais surtout avec une affection, un attachement profonds; on y sent dans les mots de l’auteur ses racines très ancrées dans cette terre ingrate mais belle et sauvage, malgré les atteintes subies. Il y a de l’humour aussi dans la vie de cette jeunesse qui ne connaissant que cette vie de débrouille et de plaisirs simples –  car il y en a –  déserte ou plutôt fréquente à minima les bancs du collège de Reggio. Ces jeunes garçons, avec un fatalisme joyeux, pensent que l’école ne changera rien à leur existence. Peu importe que ce soit vrai ou pas, ce roman est une ode au courage, à la solidarité, et à la résistance. Une ode superbe, vigoureuse et fière. La plainte de la grand-mère:

« -Pour quoi faire je parlerais, pour dire le mauvais sort qui m’a donné six fils pour que je pleure leur éloignement? C’est pareil que si je n’en avais pas eu, vu que les garçons, c’est pas des vrais enfants, c’est juste des tromperies du diable, il nous les donne pour nous voir pleurer qu’ils nous manquent. Parce que si j’avais eu six filles, maintenant je la porterais pas seule et en silence, ma croix. »

C’est une chronique villageoise qui rend aussi hommage aux femmes, aux combattants et à une nature certes rude, mais parfois protectrice par sa sauvagerie même. Nicola nous emmène dans ses pas de jeune garçon, puis de jeune homme. On assistera à toutes ses initiations, à tous ses éveils, charnels et intellectuels. Village isolé s’il en est – le train ne fait que ralentir, il faut y sauter au passage – Africo se rassemble autour des contes et légendes brodés par de vieilles femmes, de vieux hommes, récits adaptés souvent aux événements du moment, en paraboles pleines de magie et de messages.

Nicola et ses amis se feront receleurs pour une bande de malandrins, ils gagneront un peu d’argent en servant dans les noces et banquets, mais auront au final un joli pactole qu’ils partageront toujours équitablement, et pour une bonne cause. Bien sûr, ils s’offriront quelques vêtements plus beaux que l’ordinaire, une Vespa, ils fumeront beaucoup, et joueront au flipper, Commais surtout, Nicola aidera sa mère, car son père ne rentrera pas, abandonnant sa famille à laquelle il n’envoie rien depuis longtemps pour une femme allemande. La mère est un magnifique personnage; attentive, aimante, douce mais ferme, elle élève ses enfants seule, et la nuit va cueillir le jasmin pour un maigre salaire qui permet juste le plus souvent  des pâtes avec de la « fausse sauce ». 

jasmine-g8648ffea6_640« De minuit jusqu’au jour, au milieu des rangées de jasmin, elles chantaient comme des sirènes pour tromper ces timides vampires blancs qui se retiraient dans leurs cercueils parfumés afin d’échapper à un soleil qui était, pour eux, mortel. Il fallait huit mille fleurs pour faire un kilo, et les femmes les comptaient pour que les patrons ne les escroquent pas sur le poids; les championnes arrivaient à quarante mille par nuit, pour ramener à la maison les quelques lires pour remplir le ventre des enfants.

Seuls ceux qui les ont humées, ces aubes denses de retours parfumés, savent quel héroïsme il y avait chez les mères calabraises.

Seuls ceux qui les ont vues, les ruses pour transformer quelques tristes cuillères de concentré de tomate en somptueux et alléchants plats de pâtes, ont goûté le courage magique des femmes calabraises.

Et moi, j’ai eu de la chance, j’ai eu pour mère, une maman de jasmin. »  

Au fil de ces tableaux vivants de la vie quotidienne du village, nous découvrons une galerie de portraits pittoresques, mais pas seulement. Contes et légendes sont émaillés de l’histoire d’Africo et dès le début, la graine de la révolution est dans l’air avec ce jeune homme au pull rouge, baptisé Papule, qui discourt sous l’œil bienveillant – car éteint ! – de Saint Sébastien au tout début du livre.

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Entre la mafia, les malandrins, les patrons, tout ce petit monde laborieux se soude, se débrouille jusqu’à la révolte avec Papule et les autres. Et personne ne renâcle. Tout le monde se solidarise. De longs passages content les soirées où circulent les histoires, les bars et le flipper, la première fille de Nicola à Reggio, et puis ce combat pour des droits toujours refusés. Papule devra quitter le village et Nicola va l’accompagner. Ils partiront dans cette montagne dont le jeune homme a tant entendu parler sans imaginer vraiment ce que c’est, cet Aspromonte. Ces chapitres sont parmi les plus beaux du roman.

Je m’arrête là, voici un grand livre tant par l’écriture que par l’histoire. Comme toujours, la traduction de Serge Quadruppani est parfaite et je sais que cette chronique ne l’est pas. Mais en tous cas ce livre est je le répète, beau, poétique, et plein de la force, de la ténacité, du courage des habitants d’Africo, c’est un livre de combat et d’amour. C’est de la littérature qui remplit toutes ses fonctions. Les dernières pages sont bouleversantes, merveilleuses. 

« Je pense que la maligredi et la révolution se ressemblent, risquent d’être éternelles, comme l’espoir qui, par ici, malgré la tragédie infinie, est un vent qui souffle sans se lasser. Et il y a des hommes qui se reprochent chaque trêve concédée dans la lutte, et d’autres qui regrettent d’avoir lutté sans trêve. Moi, je voudrais que la mer Ionienne et le cap Zéphyr cessent de trahir la vie et fassent enfin la paix avec le libeccio. J’ai passé les trente dernières années dans le sombre secret des tortues, je m’accroupis près de Zacco qui a versé tout son sang par terre. »

Brillant, puissant, magnifique. Essentiel.

Une chanson, dans la voiture du patron du bar, Rocco :

« une « Fiat 128 immatriculée MIKO, de couleur céleste, comme il disait, alors que nous, cette couleur, on l’appelait juste « bleu ». »