« Le Signal – Récit d’un amour et d’un immeuble » – Sophie Poirier – éditions Inculte

Le-Signal« Cette station balnéaire n’était pas comme les autres.

Les tamaris tordus? Mais tous les fronts de mer ont les mêmes arbres penchés.

Les trottoirs, de ce rose fané, avec des fissures?

Ces vieux panneaux de signalisation en ciment effacés, absurdes; une flèche bleu marine n’indique rien, sauf un but évident, une seule route; un sens interdit, d’un rouge pâle; une interdiction de tourner à droite devenue un monochrome blanc à peine lisible, on pouvait s’engager par erreur, s’en excuser.

Un front de mer délavé, souvent ensablé, inauguré en 1963. »

Un petit livre qui m’a émue, touchée et captivée aussi. J’en suis ressortie avec de nombreuses images en moi, des souvenirs, des souvenirs d’émotions.

« Le Signal n’a jamais été caché derrière de hauts murs, façon résidence sécurisée. Au contraire, seulement des bordures en ciment, la dune et le parking presque mélangés, Accès direct à la plage. Depuis l’évacuation, l’immeuble a été entouré d’un fin grillage à larges mailles, sur lequel sont accrochés quelques panneaux censés nous empêcher: Interdit d’entrer – Propriété privée. Certaines barrières sont déjà soulevées, d’autres affaissées. Sur la façade côté océan, des fenêtres brisées, et quelques baies au rez-de-chaussée largement ouvertes sur les appartements. »

Au-delà de ce Signal, cet immeuble pour vacanciers modestes, bâti désinvoltement sur la plage, au plus près de l’océan, au-delà de cet immeuble donc, voué à la destruction par l’érosion accélérée par le réchauffement climatique,  au-delà, il y a une réflexion merveilleuse et touchante sur les « objets » de nos attachements. Sur ce qui nous fait fondre le cœur, à nous seul parfois, sans que personne d’autre ne comprenne…Pourquoi Sophie Poirier est-elle tombée amoureuse de cet immeuble, barre de béton aux multiples yeux braqués sur l’océan?

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Ce petit livre lumineux et tendre nous raconte cet amour et je me suis sentie vraiment émue parce que je crois qu’il m’est arrivé aussi de tomber en arrêt devant des lieux, des bâtisses qui peuvent sembler – comment dit-on?… sans « âme », oui c’est ça, « sans âme »… Mais l’âme d’un lieu et d’un bâtiment, qu’est ce que c’est sinon ce que nous -mêmes y mettons? De nous, de ce qui nous constitue? En y posant simplement le regard, y sentir la vie, en lambeaux, en courants d’air. Un objet laissé là, une chaise, un rideau qui flotte, des livres…

« Comme je n’abîmais rien, ne faisant que passer et regarder, sur la pointe des pieds dans leur vie, je chuchotais au lieu de parler, je me sentais proche d’eux, de leur histoire, alors que j’étais illégalement chez eux, dans une propriété privée, et comme les autres, à pénétrer leur domicile. Une intruse de plus, animée d’une pulsion scopique double: voyeuse de vies et de mer. »

L’autrice ressent lors d’un voyage en Grèce la même émotion devant un hôtel désaffecté et sa vue sur la mer, ses jardins livrés à eux-mêmes. Il y a l’idée derrière ce récit, enfin c’est ce que j’ai ressenti, l’idée des fantômes, ceux des vies qui ont été bousculées par l’évidence de la destruction, de la fin inéluctable.

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« Pourtant, il fallait le voir dans la belle lumière du soir, quand la mer se retirait loin et qu’on le regardait depuis l’eau. L’équilibre de sa forme radicale, le soleil qui brillait dans les vitres, cette couleur beige qui éclatait – on peut dire de mille feux, il avait l’air en or.

Je suis tombée amoureuse de cet immeuble. »

Intéressant, le mot « verrue » qui vient à la bouche des passants, ceux qui ici n’avaient rien ni acheté ni loué, cet immeuble sans autre vraie ambition que d’être un lieu de vie sur la plage et face à la mer pour des personnes qui n’en auraient pas les moyens ailleurs. Ceux de derrière, invités devant. Si vous voyez ce que je veux dire. Erreur fatale, hélas, c’était sans compter avec les éléments naturels et est advenue l’expulsion, cette grande violence – l’immeuble doit être écroulé cette année. Et pour l’autrice, la gorge nouée:

« Je ne savais pas quoi faire de cette perspective. j’aurais voulu que mon amour s’arrête avant. Je ne savais pas si je serais capable d’assister à l’effacement.

Mais.

Je n’arrive pas à le dire.

Mais, 

Mais, c’est peut être du courage de le détruire.

Comme nous devrions trouver le courage de nous défaire de nos anciennes habitudes. »

Sophie Poirier – lisez-la – dit ici ce qu’elle a perçu, l’enchantement, le bruissement doux des murmures des murs, des pièces saccagées, des vitres brisées. Ce qu’elle a ressenti en passant derrière les palissades, clandestine et curieuse. Devant une baie fêlée face à la mer.

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On trouve aisément de nombreux articles de presse sur ce Signal, mais personnellement, je préfère le rencontrer, au bord de la destruction, sous la plume émouvante et poétique de Sophie Poirier. Obsolescence programmée, parfois sans s’en rendre compte, un bâtiment à la mauvaise place, alors qu’on le pensait à l’endroit idéal. Défaut d’anticipation…Reste la poésie, l’attachement. Beaucoup d’émotion à cette lecture. Plusieurs photos en noir et blanc en fin de recueil qui serrent le cœur. Je remercie l’autrice pour le prêt de ces trois si belles photographies d’Olivier Crouzel .

C’est un très beau récit, sur le sujet, sur la forme et le fond et à la presque fin:

« 1970, mon année de naissance et première date de livraison prévue pour les appartements de la résidence Le Signal. Cinquante ans entre les deux. Je grandis dans les antithèses: ce qui était bon est devenu dangereux, ce en quoi il fallait croire n’a pas eu lieu, ce qui a été conçu comme un confort moderne et inaltérable va disparaître un jour de marée haute.

Cela complique mon rapport au monde.

Cela induit de douter.

Cela induit l’humilité.

J’en reviens à la poésie: pour être heureux, regarder la mer tous les jours, ça pourrait suffire. »

Vous pouvez visiter le site de Sophie Poirier, autrice:

http://www.lexperiencedudesordre.com

Et celui d’Olivier Crouzel, artiste:

http://www.oliviercrouzel.fr

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