« Highlands » – Jérôme Magnier-Moreno, collection Le sentiment géographique, Gallimard – Préface de Grégoire Bouillier

Highlands par Magnier-Moreno« Bleu pétrole

Londres, Euston Station, vendredi 24 mai 2013

21 heures

Sans m’arrêter de marcher sur le quai du Caledonian Sleeper, le train bleu pétrole qui m’emportera cette nuit vers le nord de l’Écosse, je fouille la poche arrière de mon jean et constate avec un léger affolement qu’il ne me reste plus qu’un seul et dernier Xanax. Je le manipule donc aussi précautionneusement que si c’était un œuf Fabergé, ce précieux comprimé ovoïde, puis le porte à mes lèvres et l’avale sans eau, de l’expert et affreux mouvement de déglutition du héron happant tout rond un poissonnet. »

C’est peu dire que je suis heureuse de retrouver Jérôme Magnier-Moreno dans un second voyage, ici vers le vert paradis des pêcheurs à la truite, l’Écosse. Et quel voyage. Je viens de relire la chronique que j’avais commise pour « Le saut oblique de la truite » et ma foi, je ne regrette rien de ce que j’y ai écrit. C’est avec un intense plaisir et  beaucoup d’émotion que j’ai reçu ce deuxième roman, qui comme l’auteur-  excusez-moi Jérôme, mais personne n’y échappe – a mûri, a pris du relief et de l’intensité.

Notre pêcheur vit un très mauvais moment, et file vers l’Écosse après un conflit dans son couple. Il s’en va vers les Highlands, tout empreint du souvenir de ses vacances là-bas avec ses parents; triste, chagrin, il gobe du Xanax comme les truites gobent les mouches. J’ai l’air de plaisanter, mais pour dire vrai, ce livre m’a vraiment beaucoup touchée.

« Bruits de pistons, orchestre de sommiers à ressorts, symphonie mécanique qui va m’accompagner jusqu’à demain matin 8 heures et demie, heure à laquelle j’arriverai dans le nord de l’Écosse, à Inverness.

L’effet tranquillisant de l’ultime Xanax se diffuse peu à peu à mes bras et mon ventre tandis que mes jambes se mettent à flotter tels de flaccides tentacules de poulpe. Je sens le fluide cotonneux panser les écorchures, calmer la souffrance, et ce n’est pas sans gourmandise que je m’apprête à passer une nuit régressive dans le ventre du train, loin de Paris et de l’Himalaya d’emmerdes que j’y laisse. »

Cet écrivain, peintre connu sous le nom de Rorcha, a une façon très personnelle d’écrire. C’est en particulier son ton, si changeant, qui va de l’ironie frondeuse au plus sombre désespoir, qui oscille entre humour décalé et profonde angoisse, et son écriture qui ressemble pas mal à ses tableaux faits d’ombres et de lumières, éclatants dans les turquoises, les jaunes, les oranges mais pleins d’aspérités et d’ombres dans les bruns, les bleus nuit, ou les bleus pétrole, ce sont ces éléments qui font de lui une voix originale et très attachante. Je dirais qu’il écrit comme il peint, avec ce qu’il est, qui il est, et ce qu’il vit. Tant dans sa vie concrète que dans sa vie secrète. Dans ce livre-ci, j’ai ressenti beaucoup d’angoisse, jointe à une sourde colère, mais pourtant sans jamais tomber dans le pathos, l’ironie et l’autodérision désamorçant toute tentative d’apitoiement. C’est ce qui fait de ce texte sa qualité, une belle manière de « calquer » le mental du narrateur avec le décor.

Donc, voici notre homme en route vers l’Écosse. Le train. Défilent peu à peu les paysages, tandis que les souvenirs remontent. La première partie, c’est à dire le voyage en train est très empreint de mélancolie, de chagrin même, tout autant que de colère arrosée de whisky. Notre homme rumine sur la dispute, sur la potentielle rupture, il pense à son fils aussi. Mais le second personnage de ce livre est pour moi sa mère, cette mère tant aimée et si aimante, si délicate – on le sait, on le sent à la façon dont son fils parle d’elle – et tout ça m’a vraiment émue. En cela, ce livre est plus mûr que le premier, comme l’âge du narrateur. Les couleurs en tête de chapitre n’évoquent pas, à mon sens, seulement les paysages, mais aussi l’humeur de la plume. Un superbe passage sur la mère, si bonne et bienveillante.

« Bien sûr on ne t’a jamais assez remerciée pour cela – nous autres petits salopards – , pas du tout assez, et j’ai mal chaque fois que j’y repense. Certes, ce n’était pas ton style de courir après les remerciements, mais quand même, ça t’aurait fait plaisir qu’il y en ait eu un peu plus, c’est certain.

Un jour, un soir plutôt, où nous étions comme d’habitude posés les pieds sous la table, tu t’étais mise à pleurer. Pourquoi? C’était la fête des Mères, et personne n’avait pensé à te la souhaiter, sans même parler d’un cadeau…Rien n’effacera jamais l’invisible raclée de tes pleurs silencieux ce soir-là. »

Notre  potentiel pêcheur cherche donc une forme d’oubli plus que la résolution d’un conflit. Viennent les descriptions des paysages, et c’est un enchantement, malgré la pluie, malgré le froid, malgré le fait que notre héros se perd et va se trouver dans une posture inquiétante voire dangereuse. . On ressent chaque particule de la nature, le végétal, l’atmosphère et chaque goutte de brume et de pluie, la tourbe où les pieds s’enfoncent. La pêche n’aura pas lieu parce que le potentiel pêcheur, suivant une rivière comme il suit ses souvenirs d’enfance, se perd, se casse la figure, glisse, tombe… bref. La suite, vous la lirez. 

« L’horizon, renversé comme un jouet cassé, barre le ciel d’une diagonale sombre.

Étendu face contre terre, dos vrillé, bras et jambes tremblants, je me dis que j’ai dû m’évanouir après être tombé de la falaise. Avec précaution je déplace mes membres ankylosés. Mal partout, crampes, os glacés jusqu’à la moelle, mais pas de douleur aigüe qui pourrait laisser craindre une blessure grave. Lentement je me retourne sur le dos.

Voilà, j’y suis.[…]

Puis mes yeux se rouvrent et mon regard s’élève le long des escarpements rocheux, là-haut dans le ciel à nouveau bleu des Highlands. Un aigle royal y plane en son tour de ronde, et, passant devant le soleil, me soustrait un instant à l’éblouissement. »

J’ai été touchée, amusée, et enfin captivée par cette histoire qui échappe à mon sens à tous les clichés. Un texte très personnel, unique, drôle et émouvant. 

Je remercie Jérôme Magnier Moreno pour la confiance qu’il m’a accordée . C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert ce second livre qui est aussi un très bel objet . Un très beau livre mêlant avec finesse les angoisses, la colère et le chagrin de cet homme qui vit ici une expérience qui n’était pas celle qu’il avait prévue. J’ai beaucoup aimé, le mélange d’humour acidulé et une sorte de mélancolie tendre. En tous cas, l’auteur a mûri et sans flagornerie, je trouve que c’est vraiment une écriture, un ton, très originaux.

Bref, je conseille ! Et comme j’aime bien un peu de musique, ces Ecossais là, à Glasgow, m’ont bien plu…

« La sainte paix » – André Marois, Héliotrope NOIR

La sainte paix par Marois« Et au milieu coule une rivière

Jacqueline observe la petite prairie déboisée de l’autre côté de la rivière. Neuf heures, c’est l’heure où la marmotte pointe son museau hors de son trou pour courir se réfugier dans son terrier numéro 2, sa résidence secondaire, comme elle l’appelle. Le siffleux est drôle avec son gros ventre qui traîne à terre. Sait-il que la vieille dame l’attend ainsi chaque matin? Et qu’elle ne rêve que d’une chose: le retrouver ainsi chaque matin? À soixante-quatorze ans, elle est plutôt en forme et espère bien suivre l’exemple de ses cousines, qui ont dépassé quatre-vingt printemps sans canne ni marchette. Elle a mal partout mais il paraît que c’est normal à son âge. En attendant elle se gave de Tylenol et d’Advil, même si ça fait de moins en moins d’effet. »

Voici le début de ce petit polar qui m’a bien amusée –  et ça fait du bien de temps en temps – avec Jacqueline Latourette (retraitée de Radio Canada ) et sa voisine Madeleine, atteinte de la maladie de Parkinson. Toutes deux vivent l’une en face de l’autre, séparées par la rivière Mastigouche tout de même. L’endroit est très beau, en pleine nature. Le troisième personnage de l’intrigue est Albin, une sorte d’homme à tout faire, qui aide surtout Jacqueline dans l’entretien de sa maison et de son terrain. Jacqueline, ses plaisirs quotidiens dans cet environnement:

« Ça sent l’hiver, même s’il n’a pas encore neigé. Les feuilles sont tombées et Jacqueline fait chauffer son poêle à bois depuis une semaine. L’herbe dans la petite prairie en face a jauni. Les asclépiades ont lâché leurs soies au gré du vent. Les colibris sont repartis vers le sud avec les monarques et les oies sauvages. Les bêtes qui restent ont la peau dure et le gras épais. La marmotte galope encore d’un terrier à l’autre, mais plus pour très longtemps. Une ourse est passée aussi, suivie de ses deux petits. »

Quand ces femmes avaient leur mari, tout se passait correctement, mais depuis leur veuvage elles ne s’adressent la parole que par politesse. Un jour funeste, Jacqueline apprend que Madeleine va vendre sa maison; sa maladie s’aggravant elle veut s’installer ailleurs dans un lieu moins reculé et plus sécurisant pour elle. Jacqueline, à l’idée de voir arriver peut-être une famille, des marmots, d’autres personnes, est très fâchée, même si Madeleine l’agaçait: adieu sa tranquillité et sa routine.

« Faut-il être sûr de son plan à cent pour cent avant de le mettre à exécution?

Ça dépend. Si tu as décidé d’envoyer des humains sur Mars, assure-toi que tes calculs sont fiables et que tes réserves d’oxygène et de papier toilette seront suffisantes. Mais si une part de ton plan repose sur une tempête de neige que tu dois affronter à pied alors que tu es septuagénaire, tu peux t’accorder une marge de manœuvre déraisonnable. Voilà ce que Jacqueline se répète en observant les premiers flocons qui descendent du ciel. »

Quant à Madeleine elle aura un destin funeste…Je ne vous dis rien de la suite, ce livre est très court, ce serait dommage de vous gâcher le plaisir. Un policier, Steve, et une jeune femme chargée de surveiller le respect écologique des lieux, Milène, vont avoir une enquête à mener enquête dans laquelle on les accompagne. Parce que tout de même, la mort de Madeleine sous plusieurs aspects leur semble vraiment bien suspecte.

Je vous conseille de ne pas lire la 4ème de couverture – comme souvent – mais en tous cas, ça ne va pas aller tout seul pour Jacqueline, qui veut conserver sa « sainte paix ».

Je me suis bien amusée avec ce livre qui se lit d’un coup d’un seul. Il y a là bien sûr le pittoresque que nous autres français trouvons au « parler » québécois, mais aussi l’universalité des travers humains divers et variés et puis la belle idée de l’auteur malicieux qui choisit deux vieilles dames pas toujours trop respectables pour cette enquête. 

« Jacqueline allume un petit joint avec son Zippo, tire quelques bouffées. Le CBD ne lui faisait plus grand effet, alors elle est passée au THC depuis un mois et elle trouve ça bien plus amusant. Une idée loufoque s’empare alors d’elle: Steve Mazenc pourrait racheter la maison de Madeleine pour s’y installer avec sa Schwarzkopf chérie. […]

C’est là qu’elle voit un gros SUV apparaître en face, près des deux épinettes. […]. D’un geste ample, tel le propriétaire des lieux, le père indique le paysage à sa femme, qui l’enlace et l’embrasse.

-C’est quoi ce bazar? »

Un bon moment de détente, j’ai bien aimé !

« Les doigts coupés » – Hannelore Cayre, Métailié Noir

« …Un permis de construire?…Avec le maire écolo qui fait une fixette sur les piscines, je te dis pas l’usine à gaz! Non, j’ai fait descendre Winiarczyk et ses gars pour creuser ni vu ni connu. On ne peut pas voir le chantier de la route de toutes les façons, même si on fait bien attention.

En prononçant le mot « piscine », Laurence jette machinalement un regard sur ses trois ouvriers polonais en train de manier la mini-pelleteuse.

-…Je viens de t’envoyer le lien de l’annonce. Tu vois la troisième vignette? Voilà, celle avec les arbres…On croirait que la maison est juste à flanc  de colline, mais en fait, entre les deux, il y a comme un éboulis de pierraille. Si on déblaye tous ces rochers, on aura juste la place pour le bassin dont une partie sera à l’ombre, ce qui est génial vu qu’en Dordogne, l’été, ça cogne. Attends, ne quitte pas…Y a mon Polack en chef qui s’agite…

Elle ouvre la fenêtre du salon:

-Oui, Slawek?

-Venir voir…

-Je peux te rappeler? Je crois qu’il  y a un blème. »

Un immense bonheur de retrouver Hannelore Cayre dans ce roman noir, qui débute avec ce cynisme de la bourgeoise qui enfreint toutes les règles, sûre de son impunité. Le « blème « , c’est un squelette surgi sous les charges de la pelleteuse. En Dordogne, dans la vallée de la Vézère, je crois bien qu’il ne faut pas trop creuser, il y a sans doute des os très âgés, des peintures, des trucs vraiment pas de la veille qui surgissent sous les pelleteuses.

Ce petit dialogue à l’acidité charmante ouvre un roman réellement original, qui m’a souvent fait rire, mais aussi captivée dans les passages documentés.

Nous rencontrons Oli, jeune femme pleine de vie et d’intelligence, et sa communauté, 35 000 ans avant notre ère. Le roman alterne sans gêne de lecture la vie d’Oli et des siens et les rapports des anthropologues sur les découvertes surgies au fil des fouilles et des chantiers de construction illégaux . Oli, les siens et les autres:

« La dernière fois que les siens étaient tombés sur d’autres gens, elle était encore toute jeune, mais elle s’en souvenait comme d’un bouleversement de leur vie à tous. Comme si le fait, pour les membres de sa famille, d’être sortis pendant un  temps de l’étroitesse de la hutte avait suffi à changer en profondeur le caractère de chacun et les relations qu’ils avaient entre eux. […]. Ils avaient rencontré une autre tribu. Elle ne se rappelait plus combien ils étaient; au moins le double d’eux. Tout ce dont elle se souvenait, c’était d’avoir joué avec d’autres enfants qui n’étaient pas de sa famille pendant que les adultes se grimpaient dessus à longueur de journée. Les hommes avaient également profité de leur nombre pour aller chasser ensemble de grosses proies, jusqu’au jour où l’un d’eux avait été embroché par un rhinocéros laineux. »

Cette histoire est passionnante, en plus d’être drôle. Si Hannelore Cayre met en scène nos ancêtres avec un humour ravageur et beaucoup d’ironie – en particulier quand il s’agit des hommes – on apprend pas mal de choses sur ces personnes qui vivaient alors dans des abris sous roche ou des grottes. « Personnes », oui, pas des humanoïdes grognant comme des animaux. L’autrice a mis un vrai langage dans la bouche de ses personnages.

Oli est l’héroïne du livre, plus maline, plus intelligente, plus vive d’esprit, c’est elle qui fera avancer l’art de la chasse et l’amélioration des cerveaux.

« Comme ce jour où, après avoir observé immobile des glaçons en train de goutter du haut de l’abri sous roche, elle s’était écriée: « La glace, l’eau: c’est la même chose dans un état différent; seulement la température change! Pareil pour la graisse: dure lorsqu’elle est froide, liquide si on la chauffe. Ça doit donc être le cas pour tout, y compris pour la pierre. »

« T’as rien de plus utile à faire qu’à regarder fondre les glaçons? » lui avait rétorqué sa mère. »

Prenant des risques, maltraitée – on lui coupera le pouce, à d’autres d’autres doigts – c’est elle la meneuse et c’est elle qui est le pilier de ce livre remarquable . C’est un roman féministe au sens le plus beau du terme – oui, ça fait grincer en ce moment, ce mot – qui démontre via les recherches d’anthropologues, paléontologues, philosophes, sociologues et autres scientifiques citées ( oui, ce sont majoritairement des femmes ) à  la fin du roman, qui démontre donc que la femme a grandement contribué à l’évolution de l’espèce humaine, et ce malgré tous les barrages posés et malgré la domination masculine, expliquée en note de fin par Paola Tabet, anthropologue:

« À part de très rares exceptions, dans la totalité des tribus observées par les ethnologues du XXe siècle, les femmes ne peuvent fabriquer les armes ou l’outillage, même celui qui leur sert dans leur travail. Elles dépendent pour cela entièrement des hommes qui contrôlent les matières premières. C’est là, exactement, que se trouve le socle de la domination masculine. Sans ce sous-équipement et cette possibilité d’exercer violence et mutilation, les  hommes n’auraient jamais pu atteindre une appropriation aussi totale des femmes, une telle utilisation de leur travail et de leur corps. »

La procréation et l’enfantement sont aussi des sujets qui donnent des pages d’anthologie, des pages vraiment drôles, mais sur un sujet grave, qui ne finit pas d’exister encore de nos jours en ce bas monde.

Mais Oli , toute téméraire qu’elle soit, est avant tout une femme. Et au grand dam du vieil oncle, l’oncle aîné, le chef de la communauté, Oli est intelligente, astucieuse, bricoleuse et surtout chasseuse…Tout ce qu’une femme ne doit pas être. La chasse en particulier est réservée aux hommes et pour ça on coupe des doigts aux femmes, témoignage de ce fait avec les empreintes vues dans les cavernes. La femme est celle sur qui les hommes sautent à tout bout de champ, celle qui de fait met au monde des enfants ( plein ), et qui nettoie la grotte, et prépare les bêtes ramenées par les hommes. Mmmm ça nous rappelle quelque chose, non? Merci Oli ! Une éclaireuse en quelque sorte pour l’humanité.

« Elle pencha la tête sur le côté tout en l’observant sans dire mot, puis interrogea l’obscurité du fond de la grotte:

-Jusque là j’ai fermé les yeux en espérant qu’un jour les choses s’arrangent et qu’on arrête de me couper les doigts, de me frapper ou de me pénétrer de force…J’ai espéré comme toutes celles qui ont appliqué leur main sur les parois de cette grotte que quelque chose change. Tu as dû les voir, les pochoirs, non? Tu as vu comme elles sont nombreuses, ces femmes? Elles lui ont toujours parlé à elle, mais jamais à moi. Pas un mot. Jusqu’à aujourd’hui. Là, enfin, je les entends! Et tu sais ce qu’elles me disent? Qu’elles sont contentes de te savoir ici, auprès d’elles, toi qui es en bout de lignée des Oncles -aînés… »

Je n’ai qu’un conseil à vous donner, c’est de lire ce roman ô combien passionnant, documenté sans lourdeur, émouvant et réjouissant.

Les références données à la fin, je les ai toutes notées, parce que ça donne réellement envie de les lire.

Bref, vous aurez compris que voici un roman peu ordinaire, ça se lit d’une traite, ça se savoure, c’est brillant.

J’ai adoré cette lecture jubilatoire et instructive.

« Sous prétexte que les mots des habitants de la préhistoire ne se sont pas fossilisés au même titre que leurs os, il a été décidé de les représenter comme des êtres frustes ou grotesques communiquant entre eux par des grognements d’animaux. Or, nos ancêtres sapiens sont de  » vrais gens »; seuls les progrès techniques, le développement culturel et surtout leur intime connexion avec la nature expliquent nos différences.

Médire, raconter des histoires le jour, la nuit, à la chasse, autour du feu ou en taillant des pierres…Façonner le réel, transmettre des informations pour se faire des amis, pratiquer l’ironie, inventer sans cesse de nouveaux mots, créer des mythes pour expliquer l’inexplicable, sont les marques de fabrique de l’humanité. »

Un des livres les plus intelligents et drôles de ceux que j’ai lus depuis le début de cette année.

« Dans la maison de mon père » – Joseph O’Connor, Rivages – traduit par Carine Chichereau (Anglais/Irlande)

« Septembre 1943: les forces allemandes occupent Rome. Le chef de la Gestapo, l’Obersturmbannführer Paul Hauptmann, règne par la terreur.

La faim est partout présente . Les rumeurs suppurent. L’issue de la guerre est loin d’être sûre.

Les diplomates, réfugiés et prisonniers alliés évadés risquent leur vie en tentant de trouver asile au Vatican, le plus petit État du monde, pays neutre et indépendant situé au cœur de Rome.

Un groupe d’amis improbable menés par un prêtre courageux se retrouve soudain au cœur du danger.

À Noël, il n’est plus possible de faire marche arrière. »

Personnellement, ce sont les livres que j’ai le plus aimé qui me sont difficiles à chroniquer. Celui-ci, lu en peu de temps, impossible à lâcher, est de ceux-là. Ces premiers mots pour dire que j’ai été totalement happée par l’histoire ( inspirée de faits authentiques dont je ne savais rien ) de ce prêtre irlandais hors normes, captivée par tous les personnages qui gravitent autour de lui, par l’atmosphère de Rome occupée, par la foule italienne qui malgré la guerre est encore riche en verve, en couleurs, en saveurs, par l’écriture absolument exceptionnelle, qui ne renonce ni à l’humour, ni à la familiarité, ni à la poésie, une écriture extrêmement vivante.

Il y a là de nombreuses scènes descriptives du Vatican et de ses zones souterraines,  d’autres d’une Rome telle un dédale d’où, si on la connaît, on peut échapper à une poursuite, se cacher, feinter, tromper l’ennemi. Rome sous les bombes, aussi.

Et cet ennemi est partout, aboyant, maltraitant, grossier. Mêlés à la foule italienne, les soldats allemands dénotent terriblement. Car Rome et les Romains ne renoncent pas à continuer de vivre et à lutter. Bien malin qui pourra deviner lesquels vont se joindre au réseau initié par le prêtre Hugh O’Flaherty , attaché au Vatican, afin de permettre le sauvetage de près de 5000 juifs et soldats alliés. Passage qui décrit lors d’un concert le comportement des nazis:

« Un conventicule de brutes fascistes est arrivé dans la loge royale, fumant avec ostentation, ils ont bruyamment ouvert un jéroboam de prosecco, dérangeant tout le monde afin de montrer leur importance, mais le public a feint de ne rien remarquer. Les lumières se sont éteintes, Proietti a fait son entrée d’un air hautain. Il est monté sur l’estrade tel un roi romain des temps anciens, saluant le public d’un léger mouvement de tête avec ce curieux mélange de reconnaissance et de dédain que manifestent les plus grands.

L’ouverture a commencé, puis le premier acte de I Capuletti e i Montecchi de Bellini. Pendant un quart d’heure, tout s’est passé somptueusement, jusqu’à ce que ces ânes se mettent à braire dans la loge royale; les fascistes étaient ivres. Ils avaient amené avec eux des dames de petite vertu; les infortunées créatures, embarrassées par les sifflets ébrieux de leurs compagnons, ont tenté de les faire cesser, mais leurs supplications n’ont eu pour effet que d’enhardir ces rustres. »

Ce roman époustouflant se lit comme un thriller. Le rythme est soutenu, alternant les voix, et si les faits sont historiques, ils sont romancés d’une façon merveilleuse. Je n’ai pas ressenti une seconde d’ennui. Marianna de Vries, Delia Murphy Kiernan ( chanteuse Irlandaise), Sir d’Arcy Osborne ( ambassadeur britannique auprès du Saint Siège ), John May, Sam Derry – (https://www.hughoflaherty.com/index.cfm/page/samderry  )  – Enzo Angelucci, Contessa Giovanna Landini, vont se succéder en témoignages au fil du roman. Le groupe formera même un orchestre de chambre, histoire de se souder pour le grand jour, le Rendimento. Le livre est construit comme un compte à rebours, et en 3 actes: Acte I: Le Chœur, Acte II: Le solo, Acte III: Le Chasseur et enfin Le Coda  final. Tout ici évoque le théâtre, que ce soient les décors, les dialogues…Sauf que le fond n’a rien d’imaginaire.

La contessa Giovanna Landini va se confesser auprès de Hugh, réflexion sur le désespoir ( pour vous donner une idée de la splendeur de l’écriture ):

« Et à l’époque, un grand fantôme me tenait dans ses griffes. Le prince suprême des fantômes. Le désespoir.

Le désespoir paré de ses diamants de glace et de chagrin, de ses robes de brume scintillante. Dans ses yeux, l’étrange lumière qui attire les navires vers les brisants; dans son deuil, dix mille chœurs. Vous pouvez tenter de jouer avec lui, mais les cartes sont truquées; il sait qu’il finira par gagner. Ce qu’il vous offre, c’est de l’opium, mais cent fois plus fort. Il n’est rien d’aussi enivrant, d’aussi étourdissant qu’un parfait désespoir.

On ne comprend jamais que l’espoir, si tant est qu’on le rencontre, apparaît dans les petites choses du quotidien, pas à la manière d’une annonce venue d’en haut. Dans l’arôme d’un plat qu’on cuisine, une phrase de Vivaldi. Une poignée de main. Une conversation.

Voilà ce qui s’est passé ce jour-là dans les jardins de la villa Umberto. L’espoir m’attendait dans la sala Bernini. »

C’est là l’immense talent de l’auteur, de construire  une œuvre romanesque aussi vive, nerveuse, crédible, avec des faits historiques. On s’attache fort à Hugh, si peu ordinaire, on aime ses acolytes, permanents ou ponctuels. Et la visite de Rome, du Vatican, et surtout de leurs dessous est absolument incroyable et éblouissante.

À un rythme haletant, sans temps morts, Joseph O’Connor nous raconte un pan d’histoire héroïque, avec humanité, humour, grâce et générosité. Je crois que ce livre d’une grande richesse peut atteindre un très large public. En tous cas moi, je suis absolument conquise, je vous conseille vivement cette lecture. Histoire, amitié, courage et plein d’autres choses, par une écriture splendide s’assemblent pour un roman parfait. Dans un flux plein de vie et d’énergie, le courage, la fidélité à des idéaux, l’amitié et la résistance nourrissent un texte brillantissime.

« La vie en rose » – Laurent Seror, OUJOPO

006-couverture-006« Autant les premiers  jours de beau temps ont pris tout le monde de court, autant là, ça fait une semaine, on est déjà bien rodés. Ce soir c’est dimanche, le Tout-Villeurbanne est en terrasse ou s’apprête à sortir, les fenêtres sont entrouvertes, grandes ouvertes, toute la ville bruit de cette légèreté de circonstance: avant-dernier week-end de mai, l’été s’annonce caniculaire, terrible, ferait presque peur: et la peau a perdu d’avance toute patience. Le crochet par le petit centre-ville n’était pas une si bonne idée; on n’intègre pas son espèce en la fendant de part en part à grandes enjambées et en la regardant à la dérobée et par en dessous. Et en faisant des bruits de tuyauterie encore. »

Les bruits de tuyauterie, c’est le ventre de Gabrielle Laura Marie Kotska qui les produit. Elle est détective privée, elle a son agence et l’équipement de la fonction, sans compter le caractère ! Nous sommes en mai 2036, à Villeurbanne, Émilienne Boissin a disparu et c’est son « amoureux », Léopold Picon, qui va engager notre détective pas piquée des hannetons côté caractère et côté tout d’ailleurs. Léopold veut retrouver son amie, jugeant sa disparition inquiétante.

Bike_2« Et le voilà parti avec sa pétrolette et son œuf orange sur la tête. Et il a vraiment belle allure. Gaby se demande de quel temps d’avant cet homme vénérable peut parler. Dans le plus lointain dont elle se souvient quant à elle, il n’y avait déjà presque plus d’hommes comme lui. Et déjà pas de mobylette. On n’avait pas de coupons d’essence et de citoyenneté à points, mais ce n’était guère mieux, moins ouvertement déconnant. Aujourd’hui on ne peut plus qu’assumer l’état du monde et on n’est même pas obligé de feindre de s’en désespérer. « 

Avec l’évaporation d’Émilienne et la rencontre de Gaby Kotska s’enclenche un livre foldingue, dans une ville redistribuée, avec des quartiers obscurs, des personnages de même et une ambiance assez réjouissante, tant les portraits sont croqués avec précision. On a bien compris qu’il s’est passé un truc genre émeutes, révolution, réorganisation aléatoire dans Villeurbanne et probablement dans le reste du monde, ce qui ajoute à une ambiance tendue pour le moins, mais ce qui n’empêche pas Laurent Seror de nous faire bien rigoler avec un regard acidulé sur nos 5 dernières années, ici, en France:

gaby« Il y a un temps pas si lointain où des gens en bonne santé ont accepté de s’auto- signer des attestations ni plus ni moins que  » dérogatoires » pour avoir le droit de sortir à moins d’un kilomètre de chez eux. Là, on sort d’une période où on s’est pas mal entretués, on a des dingos qui parasitent encore le pays au prétexte de le diriger, mais on a retrouvé quelque chose de radical: il n’y a rien de vraiment torve qui peut prétendre durer sans serrer les fesses. »

(Ci-dessus, Gaby )

et de nous offrir une galerie de portraits de personnages hauts en couleurs et en verbe. Pas tant qu’on imagine les visages – oui, certains – , mais c’est plus par les dialogues et les répliques que s’affinent les figures. Le lieu le plus frappant et le plus présent aussi est le bar avec sa faune. Gaby, coriace, un superbe personnage, et puis les tagazous – vous lirez et vous saurez qui ils sont, ces tagazous – Gaby, donc, après une enquête pleine de photos et de questions, va finir par partir avec sa compagne Annabelle retrouver Émilienne, pour entre autres choses lui annoncer une funeste nouvelle.

L’écriture est très originale, personnelle – ne ressemble à personne d’autre de ma connaissance en tous cas -, avec un humour tendre, un côté pince-sans-rire, ça grince, ça ironise, et ça fait mouche. Tout autant que l’intrigue qui fait la part belle aux femmes, des vraies dures à cuire. Je les aime ! Je n’ai pas envie de détailler plus que ça l’enquête qui nous fait entrer dans la vie et la passion d’Émilienne, mais au final, voici un super petit bouquin, inspiré des stupéfiantes encres de Chine de Raphaëlle Gonin. J’ai découvert avec jubilation ce texte et ces deux personnes et artistes tout à fait hors du commun, Laurent Seror et Raphaëlle Gonin. C’est une chance! Ci-dessous , la chaîne Youtube de Laurent Seror:

https://www.youtube.com/@laurentseror8917

et une vidéo du même Laurent qui raconte qui est et ce que fait Raphaëlle Gonin.