« L’île des âmes » – Piergiorgio PULIXI – éditions Gallmeister, Totem, traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux

L'île des âmes« Prologue

Des cinq policiers affectés à l’enquête sur le meurtre de Dolores Murgia, je suis la seule encore en vie. J’ai perdu quatre collègues, quatre amis. Certains disaient que cette affaire était maudite. Qu’on aurait tous mieux fait de l’oublier, de la classer. À force de creuser, nous avions réveillé sas animas malas, les esprits malfaisants, et la noirceur s’était emparée de nous, l’un après l’autre. Comme une malédiction. »

Voici la Sardaigne. Rude, sauvage, belle aussi…sans compter ses habitants, ceux du cœur de l’île. Voici  Mara Rais, inspectrice en chef et Eva Croce nouvellement arrivée, mutées aux crimes non élucidés à Cagliari. Voici deux  femmes qui vont parvenir, au prix de beaucoup d’efforts, à travailler de concert. Ici, l’auteur je crois , se fait plaisir en vacheries, exemples  :

« À la mer? C’est bien, tu es allée prendre le soleil. Tu as bien fait, parce que sans vouloir te vexer, ton teint cadavérique me soulève le cœur. D’accord, tu viens de la section homicides, mais j’ai l’impression que tu t’es un peu trop identifié au rôle. Déjà que tu as le handicap d’être milanaise, si en plus… »

ou encore:

« – Tu es aussi sympa que l’arrivée des règles un premier jour de vacances à la mer (Rais à Eva) »

Et il leur faudra compter avec toute la rudesse du pays et de ses gens, de ses traditions, de sa mythologie. Le premier chapitre retourne en 1961

« Vallée d’Aratu, montagnes de la Barbagia, Sardaigne, 1961

Le chien flaira l’odeur du sang à des centaines de mètres de distance. L’humidité de la nuit exaltait les parfums du maquis méditerranéen, créant une explosion de fragrances: myrte, ciste, arbousier, genêt, serpolet… Et pourtant, sous le mélanges d’essences typiques des montagnes, charrié par le vent à travers un carreau brisé, la bête décela un effluve âcre sans équivoque, acidulé et ferreux: du sang humain. Elle dressa les oreilles et se campa sur ses pattes à quelques centimètres du lit de l’enfant, émettant un grondement sourd . […] « L’eau pour naître doit se repaître de sang. »

Voici l’ambiance de l’île, hier, et sans tant de changement en 2016, où commence l’enquête, avec nos deux femmes et Moreno Barrali, inspecteur en chef de la Police d’Etat, chez son oncologue. L’homme est malade et n’en a pas pour des années. Avant cela, il accompagnera les deux inspectrices, qui parviendront à s’entendre et à travailler sans trop de heurts.

« Le policier lui tendit une vieille photo en noir et blanc. Prise dans un environnement rural, elle représentait un enfant d’à peine dix ans et un chien.
– Il s’est passé un bon bout de temps, mais c’est moi, là…Le chien s’appelait Angheleddu, un jeune bâtard intelligent et très protecteur avec moi. Le pauvre… C’est un peu difficile, parce que cette histoire-là, à part ma femme, je ne l’ai raconté à personne. J’ai gardé ce secret pour moi pendant trop longtemps, mais c’est bien que tu saches avant que la mémoire m’abandonne…
– Que je sache quoi ? demanda Eva, perplexe.
– Le genre de malédiction que je trimballe.
– Je ne comprends pas…
– Je voulais que tu saches que la nuit du 2 novembre 1961, dans la vallée d’Aratu, en Barbagia, j’ai été le témoin oculaire d’un meurtre rituel, quasi identique à ceux de 1975 et 1986… Et j’ai même vu l’assassin. »

Cette présentation faite : quelle histoire ! L’écriture de cet auteur donne dès le début la sensation qu’un danger imminent est là, tapi dans la montagne rude, sauvage, où règnent encore les mythologies du lieu. Et c’est en effet presque archaïque ( je pourrais enlever le « presque »…), on a du mal à croire que des gens avec ces croyances, traditions, appelez ça comme vous voulez ( civilisation?) puissent encore vivre dans cette île européenne. Mais oui. Je crois à ce que nous décrit ici Piergiorgio Pulixi. Il connait son sujet. Et c’est bien là un formidable décor, cadre, pour une enquête aussi tordue que les protagonistes du meurtre.

« La Barbagia est une île dans l’île. Un royaume à part entière, avec ses lois ataviques, ses codes, ses usages et ses comportements qu’on ne retrouve dans aucune autre région de Sardaigne. Des gens qui n’aiment pas s’immiscer dans les affaires des autres. »

Bref, des meurtres sauvages sont connus sur l’île depuis fort longtemps, et Rais et Croce sont envoyées aux « crimes non élucidés », une sacrée tâche donc, d’autant que travailler ensemble ne leur sera pas facile – caractères bien trempés -, mais cette enquête va les tenir jour et nuit, occupant tout leur esprit. 

Mon post est court, quelques extraits, mais l’auteur nous décrit ici maintenant, une île, des cultes, des traditions, et une famille de paysans qui m’a parue hors du temps, et surtout hors des lois. Des gens chez eux, avec leurs croyances, leur caractère sauvage. On peine à croire que subsistent encore de tels croyances, rites.

Un des personnages des plus attachants, pour moi, est le commissaire Barrali. Je n’ai pas envie d’en dire plus que ça, mais croyez qu’on n’a pas une minute de répit, que la beauté sauvage de l’île est envoûtante, que l’enquête et la vie du commissariat, comme celle des gens de la montagne sont bien complexes, souvent ambigües, parfois conflictuelles. La page du premier chapitre met en exergue un poème de Marcello Fois ( auteur sarde également romancier que j’ai adoré lire , « Les hordes du vent  » par exemple ) .

« A furia di scavare avevamo ris vegliato sas animas malas, gli spiriti malvagi, e il buio ci aveva investiti tutti, uno dopo l’altro. Come una maledizione. »

Je reconnais volontiers que je m’y suis prise à deux fois avant d’arriver à m’immerger dans cette histoire, une vraie enquête de police mais aussi une approche culturelle de cette mythologie sarde, de cette civilisation, une analyse aussi très fine de la psychologie des personnages. Une très belle traduction, qui rend le mystère, la violence qu’elle soit souterraine ou directe, la complexité humaine – car même chez les policiers, les caractères sont ambigus -. Bref, je pense bien relire Piergiorgio Pulixi, rencontré l’an dernier aux Quais du Polar, pour une soirée proposée par les éditions Gallmeister à son lectorat assidu et ce fut un moment passionnant et très agréable.

Ecoutez Piergiorgio vous proposer son roman

« Les doigts coupés » – Hannelore Cayre, Métailié Noir

« …Un permis de construire?…Avec le maire écolo qui fait une fixette sur les piscines, je te dis pas l’usine à gaz! Non, j’ai fait descendre Winiarczyk et ses gars pour creuser ni vu ni connu. On ne peut pas voir le chantier de la route de toutes les façons, même si on fait bien attention.

En prononçant le mot « piscine », Laurence jette machinalement un regard sur ses trois ouvriers polonais en train de manier la mini-pelleteuse.

-…Je viens de t’envoyer le lien de l’annonce. Tu vois la troisième vignette? Voilà, celle avec les arbres…On croirait que la maison est juste à flanc  de colline, mais en fait, entre les deux, il y a comme un éboulis de pierraille. Si on déblaye tous ces rochers, on aura juste la place pour le bassin dont une partie sera à l’ombre, ce qui est génial vu qu’en Dordogne, l’été, ça cogne. Attends, ne quitte pas…Y a mon Polack en chef qui s’agite…

Elle ouvre la fenêtre du salon:

-Oui, Slawek?

-Venir voir…

-Je peux te rappeler? Je crois qu’il  y a un blème. »

Un immense bonheur de retrouver Hannelore Cayre dans ce roman noir, qui débute avec ce cynisme de la bourgeoise qui enfreint toutes les règles, sûre de son impunité. Le « blème « , c’est un squelette surgi sous les charges de la pelleteuse. En Dordogne, dans la vallée de la Vézère, je crois bien qu’il ne faut pas trop creuser, il y a sans doute des os très âgés, des peintures, des trucs vraiment pas de la veille qui surgissent sous les pelleteuses.

Ce petit dialogue à l’acidité charmante ouvre un roman réellement original, qui m’a souvent fait rire, mais aussi captivée dans les passages documentés.

Nous rencontrons Oli, jeune femme pleine de vie et d’intelligence, et sa communauté, 35 000 ans avant notre ère. Le roman alterne sans gêne de lecture la vie d’Oli et des siens et les rapports des anthropologues sur les découvertes surgies au fil des fouilles et des chantiers de construction illégaux . Oli, les siens et les autres:

« La dernière fois que les siens étaient tombés sur d’autres gens, elle était encore toute jeune, mais elle s’en souvenait comme d’un bouleversement de leur vie à tous. Comme si le fait, pour les membres de sa famille, d’être sortis pendant un  temps de l’étroitesse de la hutte avait suffi à changer en profondeur le caractère de chacun et les relations qu’ils avaient entre eux. […]. Ils avaient rencontré une autre tribu. Elle ne se rappelait plus combien ils étaient; au moins le double d’eux. Tout ce dont elle se souvenait, c’était d’avoir joué avec d’autres enfants qui n’étaient pas de sa famille pendant que les adultes se grimpaient dessus à longueur de journée. Les hommes avaient également profité de leur nombre pour aller chasser ensemble de grosses proies, jusqu’au jour où l’un d’eux avait été embroché par un rhinocéros laineux. »

Cette histoire est passionnante, en plus d’être drôle. Si Hannelore Cayre met en scène nos ancêtres avec un humour ravageur et beaucoup d’ironie – en particulier quand il s’agit des hommes – on apprend pas mal de choses sur ces personnes qui vivaient alors dans des abris sous roche ou des grottes. « Personnes », oui, pas des humanoïdes grognant comme des animaux. L’autrice a mis un vrai langage dans la bouche de ses personnages.

Oli est l’héroïne du livre, plus maline, plus intelligente, plus vive d’esprit, c’est elle qui fera avancer l’art de la chasse et l’amélioration des cerveaux.

« Comme ce jour où, après avoir observé immobile des glaçons en train de goutter du haut de l’abri sous roche, elle s’était écriée: « La glace, l’eau: c’est la même chose dans un état différent; seulement la température change! Pareil pour la graisse: dure lorsqu’elle est froide, liquide si on la chauffe. Ça doit donc être le cas pour tout, y compris pour la pierre. »

« T’as rien de plus utile à faire qu’à regarder fondre les glaçons? » lui avait rétorqué sa mère. »

Prenant des risques, maltraitée – on lui coupera le pouce, à d’autres d’autres doigts – c’est elle la meneuse et c’est elle qui est le pilier de ce livre remarquable . C’est un roman féministe au sens le plus beau du terme – oui, ça fait grincer en ce moment, ce mot – qui démontre via les recherches d’anthropologues, paléontologues, philosophes, sociologues et autres scientifiques citées ( oui, ce sont majoritairement des femmes ) à  la fin du roman, qui démontre donc que la femme a grandement contribué à l’évolution de l’espèce humaine, et ce malgré tous les barrages posés et malgré la domination masculine, expliquée en note de fin par Paola Tabet, anthropologue:

« À part de très rares exceptions, dans la totalité des tribus observées par les ethnologues du XXe siècle, les femmes ne peuvent fabriquer les armes ou l’outillage, même celui qui leur sert dans leur travail. Elles dépendent pour cela entièrement des hommes qui contrôlent les matières premières. C’est là, exactement, que se trouve le socle de la domination masculine. Sans ce sous-équipement et cette possibilité d’exercer violence et mutilation, les  hommes n’auraient jamais pu atteindre une appropriation aussi totale des femmes, une telle utilisation de leur travail et de leur corps. »

La procréation et l’enfantement sont aussi des sujets qui donnent des pages d’anthologie, des pages vraiment drôles, mais sur un sujet grave, qui ne finit pas d’exister encore de nos jours en ce bas monde.

Mais Oli , toute téméraire qu’elle soit, est avant tout une femme. Et au grand dam du vieil oncle, l’oncle aîné, le chef de la communauté, Oli est intelligente, astucieuse, bricoleuse et surtout chasseuse…Tout ce qu’une femme ne doit pas être. La chasse en particulier est réservée aux hommes et pour ça on coupe des doigts aux femmes, témoignage de ce fait avec les empreintes vues dans les cavernes. La femme est celle sur qui les hommes sautent à tout bout de champ, celle qui de fait met au monde des enfants ( plein ), et qui nettoie la grotte, et prépare les bêtes ramenées par les hommes. Mmmm ça nous rappelle quelque chose, non? Merci Oli ! Une éclaireuse en quelque sorte pour l’humanité.

« Elle pencha la tête sur le côté tout en l’observant sans dire mot, puis interrogea l’obscurité du fond de la grotte:

-Jusque là j’ai fermé les yeux en espérant qu’un jour les choses s’arrangent et qu’on arrête de me couper les doigts, de me frapper ou de me pénétrer de force…J’ai espéré comme toutes celles qui ont appliqué leur main sur les parois de cette grotte que quelque chose change. Tu as dû les voir, les pochoirs, non? Tu as vu comme elles sont nombreuses, ces femmes? Elles lui ont toujours parlé à elle, mais jamais à moi. Pas un mot. Jusqu’à aujourd’hui. Là, enfin, je les entends! Et tu sais ce qu’elles me disent? Qu’elles sont contentes de te savoir ici, auprès d’elles, toi qui es en bout de lignée des Oncles -aînés… »

Je n’ai qu’un conseil à vous donner, c’est de lire ce roman ô combien passionnant, documenté sans lourdeur, émouvant et réjouissant.

Les références données à la fin, je les ai toutes notées, parce que ça donne réellement envie de les lire.

Bref, vous aurez compris que voici un roman peu ordinaire, ça se lit d’une traite, ça se savoure, c’est brillant.

J’ai adoré cette lecture jubilatoire et instructive.

« Sous prétexte que les mots des habitants de la préhistoire ne se sont pas fossilisés au même titre que leurs os, il a été décidé de les représenter comme des êtres frustes ou grotesques communiquant entre eux par des grognements d’animaux. Or, nos ancêtres sapiens sont de  » vrais gens »; seuls les progrès techniques, le développement culturel et surtout leur intime connexion avec la nature expliquent nos différences.

Médire, raconter des histoires le jour, la nuit, à la chasse, autour du feu ou en taillant des pierres…Façonner le réel, transmettre des informations pour se faire des amis, pratiquer l’ironie, inventer sans cesse de nouveaux mots, créer des mythes pour expliquer l’inexplicable, sont les marques de fabrique de l’humanité. »

Un des livres les plus intelligents et drôles de ceux que j’ai lus depuis le début de cette année.