« La vie en rose » – Laurent Seror, OUJOPO

006-couverture-006« Autant les premiers  jours de beau temps ont pris tout le monde de court, autant là, ça fait une semaine, on est déjà bien rodés. Ce soir c’est dimanche, le Tout-Villeurbanne est en terrasse ou s’apprête à sortir, les fenêtres sont entrouvertes, grandes ouvertes, toute la ville bruit de cette légèreté de circonstance: avant-dernier week-end de mai, l’été s’annonce caniculaire, terrible, ferait presque peur: et la peau a perdu d’avance toute patience. Le crochet par le petit centre-ville n’était pas une si bonne idée; on n’intègre pas son espèce en la fendant de part en part à grandes enjambées et en la regardant à la dérobée et par en dessous. Et en faisant des bruits de tuyauterie encore. »

Les bruits de tuyauterie, c’est le ventre de Gabrielle Laura Marie Kotska qui les produit. Elle est détective privée, elle a son agence et l’équipement de la fonction, sans compter le caractère ! Nous sommes en mai 2036, à Villeurbanne, Émilienne Boissin a disparu et c’est son « amoureux », Léopold Picon, qui va engager notre détective pas piquée des hannetons côté caractère et côté tout d’ailleurs. Léopold veut retrouver son amie, jugeant sa disparition inquiétante.

Bike_2« Et le voilà parti avec sa pétrolette et son œuf orange sur la tête. Et il a vraiment belle allure. Gaby se demande de quel temps d’avant cet homme vénérable peut parler. Dans le plus lointain dont elle se souvient quant à elle, il n’y avait déjà presque plus d’hommes comme lui. Et déjà pas de mobylette. On n’avait pas de coupons d’essence et de citoyenneté à points, mais ce n’était guère mieux, moins ouvertement déconnant. Aujourd’hui on ne peut plus qu’assumer l’état du monde et on n’est même pas obligé de feindre de s’en désespérer. « 

Avec l’évaporation d’Émilienne et la rencontre de Gaby Kotska s’enclenche un livre foldingue, dans une ville redistribuée, avec des quartiers obscurs, des personnages de même et une ambiance assez réjouissante, tant les portraits sont croqués avec précision. On a bien compris qu’il s’est passé un truc genre émeutes, révolution, réorganisation aléatoire dans Villeurbanne et probablement dans le reste du monde, ce qui ajoute à une ambiance tendue pour le moins, mais ce qui n’empêche pas Laurent Seror de nous faire bien rigoler avec un regard acidulé sur nos 5 dernières années, ici, en France:

gaby« Il y a un temps pas si lointain où des gens en bonne santé ont accepté de s’auto- signer des attestations ni plus ni moins que  » dérogatoires » pour avoir le droit de sortir à moins d’un kilomètre de chez eux. Là, on sort d’une période où on s’est pas mal entretués, on a des dingos qui parasitent encore le pays au prétexte de le diriger, mais on a retrouvé quelque chose de radical: il n’y a rien de vraiment torve qui peut prétendre durer sans serrer les fesses. »

(Ci-dessus, Gaby )

et de nous offrir une galerie de portraits de personnages hauts en couleurs et en verbe. Pas tant qu’on imagine les visages – oui, certains – , mais c’est plus par les dialogues et les répliques que s’affinent les figures. Le lieu le plus frappant et le plus présent aussi est le bar avec sa faune. Gaby, coriace, un superbe personnage, et puis les tagazous – vous lirez et vous saurez qui ils sont, ces tagazous – Gaby, donc, après une enquête pleine de photos et de questions, va finir par partir avec sa compagne Annabelle retrouver Émilienne, pour entre autres choses lui annoncer une funeste nouvelle.

L’écriture est très originale, personnelle – ne ressemble à personne d’autre de ma connaissance en tous cas -, avec un humour tendre, un côté pince-sans-rire, ça grince, ça ironise, et ça fait mouche. Tout autant que l’intrigue qui fait la part belle aux femmes, des vraies dures à cuire. Je les aime ! Je n’ai pas envie de détailler plus que ça l’enquête qui nous fait entrer dans la vie et la passion d’Émilienne, mais au final, voici un super petit bouquin, inspiré des stupéfiantes encres de Chine de Raphaëlle Gonin. J’ai découvert avec jubilation ce texte et ces deux personnes et artistes tout à fait hors du commun, Laurent Seror et Raphaëlle Gonin. C’est une chance! Ci-dessous , la chaîne Youtube de Laurent Seror:

https://www.youtube.com/@laurentseror8917

et une vidéo du même Laurent qui raconte qui est et ce que fait Raphaëlle Gonin.