« Armer la rage – Pour une littérature de combat » – Marie-Pier Lafontaine, éditions Héliotrope

« L’agression de trop.

Un des conseils qui me mettait le plus hors de moi après qu’un homme m’a agrippé les fesses sur le quoi d’une station de métro à Montréal était de ne plus prendre les transports en commun. Jamais. Le petit ami de l’époque, qui avait refusé de m’accompagner au poste de police – il faut le comprendre, il aurait manqué sa partie de volley -, ne se gênait pas pour me le répéter. Des collègues et des amies y allaient toutes de leurs recommandations: me rendre à l’université en voiture, acheter du poivre de Cayenne, tenir mes clés entre mes doigts lors de mes déplacements, ou encore traîner un canif dans mon sac à dos. Ces « solutions » qu’on tentait de m’enfoncer dans la gorge se résumaient à fuir ou à porter une arme. En plus de sous-entendre qu’une autre attaque était inévitable, elles mettaient en lumière l’inégalité des forces: j’aurais besoin d’un couteau ou d’un objet contondant pour me défendre. »

Marie Pier Lafontaine, montréalaise, nous livre ici un essai plein de force et de profondeur sur un traumatisme et un chagrin qui m’ont bouleversée.

« En somme, les études sur le trauma nous apprennent que c’est par stupeur que nous nous figeons sous les doigts, la bouteille de bière ou l’érection de l’assaillant. La surcharge émotive abolirait nos méthodes individuées de réaction. La perte de contrôle serait totale. Comme je n’avais pas encore lu d’essais théoriques sur le trauma au moment de l’épisode du métro, le fait d’avoir été pétrifiée, de ne pas m’être défendue à l’instant où un petit brun transgressait les limites de mon intimité m’a paru terrifiant. J’étais née avec un défaut d’existence. »

Victime de violences familiales pour commencer sa vie de fille, de femme, puis victime de ces violences hélas ordinaires que sont le harcèlement de rue et autres approches indignes de la part des hommes, Marie Pier Lafontaine secoue les tabous, nous les jette à la figure: regardez, écoutez, agissez ! Elle a grandi dans la peur et cette agression va réveiller en elle les souvenirs de l’enfance, la violence du père:

« La brutalité de mon père ne faisait pas dans la dentelle. Elle intensifiait toutes les émotions. Le premier savoir que j’ai retiré d’une enfance passée sous le joug est le pouvoir explosif de la haine. Même les petits gestes en contenaient une charge immense. Toute mon enfance, je me suis préparée pour le moment ou le Roi se mettrait en colère. Il avait l’habitude, avant d’abattre sa fureur sur ses enfants, de s’envoler dans des bourrasques de rage. Les signes ne mentaient pas: sa poitrine se gonflait, il serrait et desserrait les poings, je pouvais voir un rictus contracter ses lèvres et deux lignes barrer son front. Ensuite, les objets volaient. Je sentais les murs se refermer sur nous, l’éclairage s’évanouir. Nous serions bientôt lancé-e-s à travers les pièces de la maison. « 

Ainsi l’autrice se livre, analyse, et dénonce avec force la culture du viol, et la société qui préconise de se mettre en garde plutôt qu’apprendre à se défendre. 

Quant à moi, je valide tout ce que dit ce livre; sans oublier de dire qu’il faut un sacré courage, un sérieux désir de se libérer et de se défendre – on en est là, encore – contre ces violences. Quand elles ont été vécues au sein de la famille, toutes celles qui surviennent ensuite sont insoutenables, elles sont bien évidemment inacceptables. Quand j’entends parfois certains propos de femmes sur le sujet, je suis perplexe. On ne doit rien tolérer de ce qui n’est ni voulu, ni accepté, ni choisi.

Je pense me procurer le premier livre de cette femme tellement courageuse et intelligente: « Chienne ». Elle livre ici une part de son intimité et en fait un manifeste courageux contre toutes les violences. En conclusion, je vous propose le texte qui entame l’essai.

J’imagine cet essai comme un combat. Je voudrais écrire un essai-colère, un essai-rage. Qu’il soit reçu comme une avalanche de coups. Entre chaque phrase, il faudra visualiser une énergie qui se déploie. Il faudra voir les muscles de mes cuisses se contracter, mon centre de gravité s’abaisser et mes poings en position de garde. Il faudra comprendre pourquoi je m’efforce de tenir mes épaules détendues et mes réflexes alertes, imaginer avec précision un coude qui se baisse légèrement, des hanches qui se tournent. Voyez leur rotation, voyez comme elles suivent l’élan du bras, le propulsent vers sa cible. Entre chaque mot de chacune des phrases qui composent ce texte, il faudra entendre le bruit d’un corps qui en cogne un autre. Les martèlements de ma colère ne suffiront peut-être pas à faire éclater l’histoire de ma famille. Alors, il vaudra mieux garder en tête l’image de bandages noirs autour de mes jointures. Ils enrubannent leur tranchant, empêchent la peau de se fendre, me protègent des fractures aux poignets. Ils me permettent surtout de frapper fort. »

Je sors KO de cette lecture – car oui, elle frappe fort – que j’espère faire lire en masse. Nécessaire voire indispensable. Et moi, totalement bouleversée.

« Les doigts coupés » – Hannelore Cayre, Métailié Noir

« …Un permis de construire?…Avec le maire écolo qui fait une fixette sur les piscines, je te dis pas l’usine à gaz! Non, j’ai fait descendre Winiarczyk et ses gars pour creuser ni vu ni connu. On ne peut pas voir le chantier de la route de toutes les façons, même si on fait bien attention.

En prononçant le mot « piscine », Laurence jette machinalement un regard sur ses trois ouvriers polonais en train de manier la mini-pelleteuse.

-…Je viens de t’envoyer le lien de l’annonce. Tu vois la troisième vignette? Voilà, celle avec les arbres…On croirait que la maison est juste à flanc  de colline, mais en fait, entre les deux, il y a comme un éboulis de pierraille. Si on déblaye tous ces rochers, on aura juste la place pour le bassin dont une partie sera à l’ombre, ce qui est génial vu qu’en Dordogne, l’été, ça cogne. Attends, ne quitte pas…Y a mon Polack en chef qui s’agite…

Elle ouvre la fenêtre du salon:

-Oui, Slawek?

-Venir voir…

-Je peux te rappeler? Je crois qu’il  y a un blème. »

Un immense bonheur de retrouver Hannelore Cayre dans ce roman noir, qui débute avec ce cynisme de la bourgeoise qui enfreint toutes les règles, sûre de son impunité. Le « blème « , c’est un squelette surgi sous les charges de la pelleteuse. En Dordogne, dans la vallée de la Vézère, je crois bien qu’il ne faut pas trop creuser, il y a sans doute des os très âgés, des peintures, des trucs vraiment pas de la veille qui surgissent sous les pelleteuses.

Ce petit dialogue à l’acidité charmante ouvre un roman réellement original, qui m’a souvent fait rire, mais aussi captivée dans les passages documentés.

Nous rencontrons Oli, jeune femme pleine de vie et d’intelligence, et sa communauté, 35 000 ans avant notre ère. Le roman alterne sans gêne de lecture la vie d’Oli et des siens et les rapports des anthropologues sur les découvertes surgies au fil des fouilles et des chantiers de construction illégaux . Oli, les siens et les autres:

« La dernière fois que les siens étaient tombés sur d’autres gens, elle était encore toute jeune, mais elle s’en souvenait comme d’un bouleversement de leur vie à tous. Comme si le fait, pour les membres de sa famille, d’être sortis pendant un  temps de l’étroitesse de la hutte avait suffi à changer en profondeur le caractère de chacun et les relations qu’ils avaient entre eux. […]. Ils avaient rencontré une autre tribu. Elle ne se rappelait plus combien ils étaient; au moins le double d’eux. Tout ce dont elle se souvenait, c’était d’avoir joué avec d’autres enfants qui n’étaient pas de sa famille pendant que les adultes se grimpaient dessus à longueur de journée. Les hommes avaient également profité de leur nombre pour aller chasser ensemble de grosses proies, jusqu’au jour où l’un d’eux avait été embroché par un rhinocéros laineux. »

Cette histoire est passionnante, en plus d’être drôle. Si Hannelore Cayre met en scène nos ancêtres avec un humour ravageur et beaucoup d’ironie – en particulier quand il s’agit des hommes – on apprend pas mal de choses sur ces personnes qui vivaient alors dans des abris sous roche ou des grottes. « Personnes », oui, pas des humanoïdes grognant comme des animaux. L’autrice a mis un vrai langage dans la bouche de ses personnages.

Oli est l’héroïne du livre, plus maline, plus intelligente, plus vive d’esprit, c’est elle qui fera avancer l’art de la chasse et l’amélioration des cerveaux.

« Comme ce jour où, après avoir observé immobile des glaçons en train de goutter du haut de l’abri sous roche, elle s’était écriée: « La glace, l’eau: c’est la même chose dans un état différent; seulement la température change! Pareil pour la graisse: dure lorsqu’elle est froide, liquide si on la chauffe. Ça doit donc être le cas pour tout, y compris pour la pierre. »

« T’as rien de plus utile à faire qu’à regarder fondre les glaçons? » lui avait rétorqué sa mère. »

Prenant des risques, maltraitée – on lui coupera le pouce, à d’autres d’autres doigts – c’est elle la meneuse et c’est elle qui est le pilier de ce livre remarquable . C’est un roman féministe au sens le plus beau du terme – oui, ça fait grincer en ce moment, ce mot – qui démontre via les recherches d’anthropologues, paléontologues, philosophes, sociologues et autres scientifiques citées ( oui, ce sont majoritairement des femmes ) à  la fin du roman, qui démontre donc que la femme a grandement contribué à l’évolution de l’espèce humaine, et ce malgré tous les barrages posés et malgré la domination masculine, expliquée en note de fin par Paola Tabet, anthropologue:

« À part de très rares exceptions, dans la totalité des tribus observées par les ethnologues du XXe siècle, les femmes ne peuvent fabriquer les armes ou l’outillage, même celui qui leur sert dans leur travail. Elles dépendent pour cela entièrement des hommes qui contrôlent les matières premières. C’est là, exactement, que se trouve le socle de la domination masculine. Sans ce sous-équipement et cette possibilité d’exercer violence et mutilation, les  hommes n’auraient jamais pu atteindre une appropriation aussi totale des femmes, une telle utilisation de leur travail et de leur corps. »

La procréation et l’enfantement sont aussi des sujets qui donnent des pages d’anthologie, des pages vraiment drôles, mais sur un sujet grave, qui ne finit pas d’exister encore de nos jours en ce bas monde.

Mais Oli , toute téméraire qu’elle soit, est avant tout une femme. Et au grand dam du vieil oncle, l’oncle aîné, le chef de la communauté, Oli est intelligente, astucieuse, bricoleuse et surtout chasseuse…Tout ce qu’une femme ne doit pas être. La chasse en particulier est réservée aux hommes et pour ça on coupe des doigts aux femmes, témoignage de ce fait avec les empreintes vues dans les cavernes. La femme est celle sur qui les hommes sautent à tout bout de champ, celle qui de fait met au monde des enfants ( plein ), et qui nettoie la grotte, et prépare les bêtes ramenées par les hommes. Mmmm ça nous rappelle quelque chose, non? Merci Oli ! Une éclaireuse en quelque sorte pour l’humanité.

« Elle pencha la tête sur le côté tout en l’observant sans dire mot, puis interrogea l’obscurité du fond de la grotte:

-Jusque là j’ai fermé les yeux en espérant qu’un jour les choses s’arrangent et qu’on arrête de me couper les doigts, de me frapper ou de me pénétrer de force…J’ai espéré comme toutes celles qui ont appliqué leur main sur les parois de cette grotte que quelque chose change. Tu as dû les voir, les pochoirs, non? Tu as vu comme elles sont nombreuses, ces femmes? Elles lui ont toujours parlé à elle, mais jamais à moi. Pas un mot. Jusqu’à aujourd’hui. Là, enfin, je les entends! Et tu sais ce qu’elles me disent? Qu’elles sont contentes de te savoir ici, auprès d’elles, toi qui es en bout de lignée des Oncles -aînés… »

Je n’ai qu’un conseil à vous donner, c’est de lire ce roman ô combien passionnant, documenté sans lourdeur, émouvant et réjouissant.

Les références données à la fin, je les ai toutes notées, parce que ça donne réellement envie de les lire.

Bref, vous aurez compris que voici un roman peu ordinaire, ça se lit d’une traite, ça se savoure, c’est brillant.

J’ai adoré cette lecture jubilatoire et instructive.

« Sous prétexte que les mots des habitants de la préhistoire ne se sont pas fossilisés au même titre que leurs os, il a été décidé de les représenter comme des êtres frustes ou grotesques communiquant entre eux par des grognements d’animaux. Or, nos ancêtres sapiens sont de  » vrais gens »; seuls les progrès techniques, le développement culturel et surtout leur intime connexion avec la nature expliquent nos différences.

Médire, raconter des histoires le jour, la nuit, à la chasse, autour du feu ou en taillant des pierres…Façonner le réel, transmettre des informations pour se faire des amis, pratiquer l’ironie, inventer sans cesse de nouveaux mots, créer des mythes pour expliquer l’inexplicable, sont les marques de fabrique de l’humanité. »

Un des livres les plus intelligents et drôles de ceux que j’ai lus depuis le début de cette année.

« Sa seule épouse » – Peace Adzo Medie, éditions de l’Aube, traduit pas Benoîte Dauvergne ( anglais, Ghana )

Sa seule épouse« Elikem m’épousa par procuration: il ne se présenta pas à notre mariage. La cérémonie eut lieu le troisième jeudi de janvier, dans la cour intérieure de la demeure de mon oncle Pious. Des logements de deux pièces encadraient cet espace rectangulaire, dont un côté était fermé par un portail en bois donnant sur un trottoir animé. Nos proches, tous aussi joyeux les uns que les autres – quoique pour des raisons différentes – , étaient assis face à face sur des chaises en plastique, louées pour l’occasion, qu’on avait soigneusement disposées en rangées d’un bout à l’autre de la cour. « 

Voici un roman plaisant mais aussi – surtout –  un peu amer, ou acide, c’est selon. Afi Tekple, qui vit seule avec sa mère est demandée en mariage par la riche famille d’Elikem Ganyo.

Comme on l’apprend dès le début, l’épousé n’est pas là pour la « cérémonie ». Je précise, car cette cérémonie ne donne pas lieu à un quelconque acte de mariage officiel, administratif. Il se valide par une fête, des accords plus ou moins clairs, quelques « marchandages ». Mais, se demande-t-on, pourquoi Eli épouse -t -elle  Afi ? Il est riche, sa mère n’approuve pas cette union, mais Eli épouse Afi quand même. Alors qu’il est de notoriété publique qu’il a une autre « épouse », dont il a aussi une petite fille.

« Depuis que ma mère m’avait appris qu’on allait me marier à Eli, j’avais l’impression de porter nos deux familles en équilibre sur la tête comme une bassine pleine à ras bord. Il est difficile d’être la clé du bonheur des autres, de leur victoire, l’instrument de légitimation de leurs actes. »

Afi est belle. Oui, mais elle est pauvre. Ce serait donc ici une histoire de Cendrillon. Et derrière le conte, il y a une femme qui va s’émanciper peu à peu, parfois avec peine, harcelée par sa famille qui y cherche des intérêts divers. De son rôle de « victime plus ou moins consentante », Afi va faire une arme, et même s’il faudra du temps, elle parviendra à être maîtresse de son existence.

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Un joli roman qui propose un regard critique mais non sans humour sur une culture différente de la nôtre, une de ces sociétés patriarcales dans lesquelles les femmes se chargent de tout ( les messieurs, eux, palabrent ) mais ne choisissent pas leur vie. Car ce qui est frappant, c’est bien ça dans ce roman. Les femmes remplissent toutes les fonctions, sauf souvent les plus plaisantes. Pourtant le jeune et riche Eli voudra soulager Afi des tâches de la maison; il est d’une nouvelle génération et d’un milieu très aisé. En fait ce sera souvent la famille d’Afi qui sera le grain de sable dans les rouages, quémandeurs et profiteurs.

On lira comment Afi va sortir de ce schéma archaïque et même si elle ne sera jamais  la seule épouse, elle y gagnera en indépendance, et grandement. Je ne raconte que la ligne de fond, les détails de cette mutation, je vous laisse les lire.

Pour résumer, Afi va surtout s’émanciper par son travail, bien plus que par ce mariage.  Afi a maintenant un fils, Selorm, et partage Eli avec Evelyn et moi je me dis qu’Afi peut-être va s’émanciper d’Eli …Enfin j’aimerais bien, même si comme le montrent ces dernières phrases, ce n’est pas tout à fait gagné ! 

 

« Tout ce qui compte, c’est Selorm.

Eli lui rend visite plusieurs fois par semaine. Je n’ai jamais essayé de l’empêcher de le voir. Selon l’accord que nous avons conclu, il

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peut passer aussi souvent qu’il le souhaite, tant que ce n’est pas à l’improviste. Je lui ai également demandé de tenir mon fils à distance de l’autre femme. Evelyn m’a appris qu’elle ne s’était pas réinstallée dans la maison. En effet, tantine aurait ordonné à Yaya d’y emménager afin de s’occuper d’Eli. Comme s’il n’avait pas assez de domestiques à son service! Elle le prend vraiment toujours pour un bébé. En général, ses visites ici sont brèves. Selorm et lui sortent à peine de la chambre ou du jardin. S’ils me prévient suffisamment tôt, j’essaie de trouver quelque chose à faire en ville. Il vaut mieux que je sorte car mon cœur s’emballe encore quand je le vois. Je continue à regretter qu’il ne soit pas venu à notre mariage, qu’il ne m’ait pas passé lui-même la bague au doigt et offert une bible, qu’il ne m’ait pas épousée à l’église, et qu’il n’ait pas voulu de moi comme épouse.

Comme seule épouse. »

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Ce roman aurait pu être triste, mais il ne l’est pas du tout, il est en tension. Sous ses airs tendres, doux et obéissants, Afi grandit, mûrit et trouve la liberté. Je dirais sans hésitation que c’est là un roman féministe, même si Afi a des regrets, elle a trouvé la force et le courage de rompre et j’ai aimé surtout cet aspect du livre !

« Mrs Caliban »- Rachel Ingalls – Belfond/Vintage, traduit par Céline Leroy

« Fred eut trois oublis successifs avant même d’avoir atteint la porte d’entrée pour partir au travail. Puis il se rappela qu’il avait voulu emporter le journal. Dorothy ne se donna pas la peine de dire qu’elle n’avait pas fini de le lire. Elle se contenta d’aller le lui chercher. Il tergiversa encore quelques minutes, palpant ses poches et se demandant s’il devrait prendre un parapluie. Elle fournit des réponses à toutes ses interrogations et y ajouta plusieurs questions de son cru: avait-il besoin d’un parapluie s’il prenait la voiture, pensait-il vraiment qu’il allait pleuvoir. Si sa voiture faisait ce drôle de bruit, pourquoi ne pas plutôt prendre le bus, et avait-il mis la main sur l’autre parapluie? Il devait être quelque part au bureau; comme c’était un beau modèle pliant, elle suggéra que quelqu’un était parti avec. »

Eh oui…Voici bien une scène de la vie passionnante et dévouée d’une femme au foyer, épouse d’un mari très très occupé…

John Updike a dit de ce livre et je partage ce point de vue:

« J’ai adoré Mrs Caliban…Une parabole impeccable, magnifiquement écrite, du premier paragraphe jusqu’au dernier. »

Les éditions Belfond ont décidé en ce mois de Mars de publier des ouvrages écrits par des femmes, journée de nous autres oblige le 8 du mois – quelle veine nous avons, non ? -. Et parmi ces livres ce court roman écrit en 1982 et traduit pour la première fois – par une femme, Céline Leroy – en français.

Il s’agit ici d’une fable moderne, qui sous des airs anodins est impitoyable. Car ce texte démolit consciencieusement l’idée du crapaud qui cache un prince charmant . Le crapaud EST charmant. Et le « prince » ne l’est pas. Mais ce n’est pas tout. 

« Elle avait à moitié traversé le lieu sûr qu’était sa belle cuisine dallée d’un lino à carreaux quand la porte vitrée coulissa et qu’une créature pareille à une grenouille géante de presque deux mètres joua des épaules pour entrer dans la maison, puis se planta devant elle, immobile, les jambes légèrement fléchies, et la regarda droit dans les yeux. »

( P.S. : oui, les illustrations ne montrent qu’un crapaud d’une taille de crapaud, mais ça ne change rien à son importance. )

Dorothy et Fred Caliban ont perdu leur bébé et évidemment un tel drame met à mal le couple. Mrs Caliban a une amie chère, Estelle, avec laquelle elle déblatère allègrement sur un couple d’amis, – un peu moins chers – dans des conversations un peu arrosées du côté d’Estelle. On entend vite que Dorothy est intelligente et déboussolée. Elle entend des voix Dorothy, qui lui parlent depuis la radio. Une créature mi-batracien mi-reptile, tueuse selon la radio, étrange, énorme, a échappé au laboratoire qui l’étudiait et sème la terreur dans les esprits et dans la région. Mais pas chez Dorothy qui va l’adopter, le cacher, l’aimer. 

Larry vient de la mer, d’un monde aquatique, il a été capturé dans le Golfe du Mexique:

« Elle lui caressa le visage. Elle essaya d’imaginer à quoi pouvait ressembler son monde. C’était peut-être comme pour un bébé flottant dans l’utérus de sa mère et qui entendait des voix tout autour de lui. »

Il a ensuite été emmené dans un institut de recherches où il a subi des injections, pense-t-il pour qu’il « s’intègre ». Il aime respirer la nature, les fleurs, sentir l’herbe sous ses pieds et écouter le ressac la nuit, la main de Dorothy dans la sienne, sa peau comme récepteur de la chaleur de cette femme pas comme les autres. Comme il aime discuter avec elle, de tout, de leur éventuelle reproduction – possible ? pas possible ? :

« À l’Institut, ils disaient que j’étais différent. Même le Pr Dexter l’a dit. Donc, sans doute qu’on ne devrait pas se mélanger.

-Je ne suis pas du tout étonnée. Ils ne t’aimaient pas et ils t’ont traité de manière honteuse. Ils cherchaient une excuse. Ce sont ces mêmes personnes qui pendant des siècles ont affirmé que les femmes n’avaient pas d’âme. Et presque tout le monde en est encore persuadé. C’est la même chose. »

On comprend ici déjà mieux la connivence forte entre Dorothy et Larry, leur marginalité, surtout celle de Dorothy, femme pensante bien que femme au foyer. Lisez-par vous-même ce conte tordu qui ne finit pas comme un conte de fée, cette parabole surprenante qui décrit l’envol d’une femme vers son identité et sa vérité. Non sans souffrances, mais ce qu’elle laisse ne lui appartient pas, n’est pas elle, ce n’est pas une perte, c’est une marche vers la liberté.

Infinie solitude de cette femme au foyer, cette Dorothy au fond rebelle, bien plus intelligente que son mari qui la trompe de manière éhontée…Mais bien sûr elle le sait, Dorothy, et finalement elle s’en fiche; l’amour, la complicité, le sexe sans tabous et aussi naturel que possible, tout ça va lui être offert par cette étrange créature, Larry pour les intimes… Que j’ai aimé Dorothy ! Cette épouse qui va se libérer, naître à sa propre vie par les mains vertes et palmées de Larry – chacun verra en Larry l’homme-grenouille ce qu’il voudra, c’est un personnage à la symbolique ouverte -. Il semble que ces mains-là aient un pouvoir particulier sur Dorothy, lui donnant confiance, chaleur, et le reste…Et les conversations entre elle et Larry sont assez intéressantes, décalant beaucoup de notions bienséantes, conversations dans lesquelles Dorothy trouve enfin un interlocuteur à la mesure de ses envies.

Un livre très très original, facile à lire, parfois très drôle – Fred passe assez bien pour un crétin, j’aime… – les conversations entre Dorothy et Estelle sont savoureuses – mais surtout juste et fin et plus profond qu’il n’y paraît sous des airs assez anodins. Rachel Ingalls fait confiance à l’intelligence de ses lectrices – et lecteurs –  bien sûr, pour saisir le propos et le fin mot de l’histoire. Une façon sans baratin de dire les choses, dans la mesure où on sait lire en profondeur au-delà des métaphores et des symboles, intuitivement.

128 pages, je ne vous le fais pas plus long, mais c’est une petite gourmandise pleine d’inventivité à ne pas se refuser ! Et la fin, belle et mélancolique est cependant un nouveau départ pour Dorothy.

Est-ce un hasard, une autre Dorothy de fiction fut capable de voir et regarder au-delà des apparences, de concevoir un autre monde. Je l’aime bien, un vieux reste d’enfance tenace sans doute…alors, « Somewhere Over the Rainbow » pour la magie, la fantaisie et le pouvoir de l’imagination qui peut transformer une vie.

 

« Le mur invisible » de Marlen Haushofer – Babel Actes Sud, traduit par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon

Bien étrange livre…Prêté par mon amie Chantal ( il est un peu son livre de chevet, et j’ai tout à fait compris pourquoi…), c’est un livre dont on pourrait dire qu’il est fait  » de rien », et pourtant non, évidemment. Je n’ai lu ni la 4ème de couverture, ni la postface, ni rien du tout avant de l’ouvrir. J’ai juste écouté Chantal me dire : « Tu me diras, tu vas voir, il ne se passe rien, mais… ». Vous voyez, ce silence qui en dit long sur le livre, long sur la personne qui vous le conseille…Cette si belle relation qui se noue entre les gens qui lisent et se parlent à travers leurs lectures, quand ils ne savent pas toujours le faire autrement.

Maintenant que je ferme le roman, je sais pourquoi c’est le livre de Chantal et je sais  pourquoi elle me l’a passé, à moi…

L’histoire peut se prêter à de nombreuses interprétations ( c’est ce que j’ai constaté ce matin en lisant les avis sur d’autres sites ) . Quant à ma perception de cette « étrange histoire », je vous la livre sur le champ, pour rester sur la sensation brute, avant trop d’analyse.

Tout d’abord, bref topo : une femme veuve et mère de deux filles adultes déjà, séjourne dans un chalet de montagne avec sa cousine et son époux Hugo.Ceux-ci partent faire des courses et ne reviendront jamais, laissant l’héroïne avec le chien Lynx, la vache Bella et une chatte. Un mur invisible l’enferme dans un large périmètre (  elle le balise avec des branches ) et commence alors le récit de son existence ici, avec  ses animaux et les moyens de subsistance qu’elle met en oeuvre, trimant parfois comme une bête de somme. Elle écrit au dos de tous les vieux papiers qu’elle trouve ce quotidien de labeur et de combat. Et ses réflexions…

Pour moi, c’est un livre magistral sur la solitude et l’enfermement, mais aussi sans doute –  et paradoxalement –  sur la libération de cette femme qui avait vécu jusque là une vie de conventions liée à sa condition de femme, à sa condition de mère et de veuve. C’est un livre qui parle de la réappropriation, toute douloureuse qu’elle soit, de soi-même. Ce mur invisible, c’est pour moi le symbole de la profonde dépression qui isole et exclut, c’est le miroir devant lequel on se retrouve parfois, un gouffre où l’on peut tomber…Enfin, c’est ainsi que je l’ai perçu en lisant, ce que j’ai ressenti…Sa solitude n’est pas le manque des autres, mais le manque d’elle-même auquel cette situation la confronte.

« J’ai l’impression que le temps s’est arrêté, et moi, j’évolue dedans. »

 En travaillant, en  s’intégrant au milieu naturel et rude qui l’entoure, elle combattra cette solitude et cette dépression qu’elle comprendra mieux, dont elle verra qu’elle était en latence en elle. Ici, cette femme ne ressentira que peu de regret des siens, des autres humains, même si au début du récit, son esprit oscille entre la terreur de rester ici enfermée et la lucidité qui la pousse à agir plutôt qu’à pleurer, c’est à dire à se mettre en marche vers sa survie. Alors commence le récit de ses jours et de ses nuits, et ce que j’ai beaucoup aimé, sa relation avec ses animaux. La vache Bella, qui par bonheur va mettre bas et assurera avec son lait une grande part de l’alimentation, cette vache douce et docile, précieuse, le chien Lynx, compagnon indéfectible, consolateur, aimant, et la chatte, indépendante mais d’une présence forte.

« Lorsque j’étrillais Bella, je lui disais parfois l’importance qu’elle avait pour nous tous. Elle me regardait tendrement de ses yeux humides et essayait de me lécher le visage. Elle ne pouvait pas savoir à quel point elle était précieuse et indispensable. Elle était là, chaude, luisante et tranquille, notre grande et douce mère nourricière. »

Jamais la femme ( elle n’a pas de prénom ) ne considère ces animaux comme  des humains, c’est une relation  que je dirais saine et raisonnable, mais très aimante. 

  « Je ne cherchais plus un sens capable de me rendre la vie plus supportable. Une telle exigence me paraissait démesurée . Les hommes avaient joué leurs propres jeux qui s’étaient presque toujours mal terminés. De quoi aurais-je pu me plaindre; j’étais l’une des leurs , je les comprenais trop bien . Mieux valait ne plus penser aux hommes . Le grand jeu du soleil, de la lune et des étoiles, lui, semblait avoir réussi; il est vrai qu’il n’avait pas été inventé par les hommes. Cependant il n’avait pas fini d’ être joué et pouvait bien porter en lui le germe de son échec. »

Et aussi :

« Je n’ai jamais perdu certaines habitudes. Je fais ma toilette tous les jours, me brosse les dents, lave mon lige et nettoie la maison.
Je ne sais pas pourquoi je le fais, j’obéis à une sorte d’exigence intérieure.Si j’agissais autrement, j’aurais sans doute peur de cesser peu à peu d’appartenir au genre humain….ce n’est pas que je redoute de devenir un animal,cela ne serait pas si terrible, ce qui est terrible c’est qu’un homme ne peut pas devenir un animal, il passe à coté de l’animalité pour sombrer dans l’abîme. Je ne veux pas que cela m’arrive. »

 Alors certains lecteurs ont vu dans cette histoire une forme féminine de Robinson, un exemple de survie après un cataclysme nucléaire ( il en est question en 4ème de couv’ , ce n’est à mon sens qu’un argument pour rendre réaliste ce mur, une métaphore de plus), le combat courageux d’une femme qui doit survivre et se met au boulot pour ça…( ce dernier point de vue m’irritant plutôt ! )…Quelle que soit la cause de l’apparition de ce mur de verre – intrusion fantastique dans un monde bien réel – elle n’est concrètement pas explicable, et ça ne sert à rien de chercher à l’expliquer. Je crois que ce mur et ce livre sont en leur entier une métaphore sur l’enfermement que j’ai trouvé d’une force incroyable dans ce peu de rebondissements, ce peu d’action, mais avec quel talent Marlen Haushofer avance dans le cerveau de l’héroïne qui peu à peu regarde ce qu’elle fait, et ne jette qu’un regard froid sur son passé. Elle ne pleure que peu sur sa vie, elle dit de ses filles :

« Ce dix mai en me réveillant, je pensai à mes enfants, comme à des petites filles qui trottinaient main dans la main sur le terrain de jeux. Les deux autres à peine adultes, plutôt désagréables, peu aimantes, querelleuses, que j’avais laissées en ville, étaient devenues tout à fait irréelles. Ce n’était pas leur mort que je pleurais, mais uniquement celle des enfants qu’elles avaient été de longues années auparavant. Il est probable que ça paraîtra cruel, mais je ne vois vraiment pas à qui je devrais encore mentir aujourd’hui. Je peux me permettre d’écrire la vérité, tous ceux à qui j’ai menti pendant ma vie sont morts. » 

 Au lieu de ressasser le passé, elle va entrer là dans la construction de ce qu’elle est vraiment, au contact de la montagne et de ses animaux, se passant sans trop de peine des hommes…Pour moi, ce roman est profondément féministe, lié à une époque où les femmes avaient encore un long chemin à faire pour échapper ne serait-ce qu’un peu aux carcans de leur condition. Il est indéniablement aussi un peu schizophrènique, forcément…L’histoire est servie par une très belle écriture, claire et limpide comme la transparence du mur ou le ruisseau à truites, sans mots de trop, des réflexions fortes sur le monde, les femmes, la solitude, la relation à la nature et au vivant…

 Un vrai coup de cœur, un livre profondément triste, mais parfois quelques éclairs de gaieté, grâce aux animaux et à la nature.

 Marlen Haushofer est morte à 50 ans d’un cancer, laissant une œuvre saluée et reconnue ( « Le mur invisible » a obtenu le prix Arthur Schnitzler en 1963 ).

 Un film a été tourné d’après ce roman ( je l’ai découvert ce matin ) et voici la bande-annonce :