« Dans la maison de mon père » – Joseph O’Connor, Rivages – traduit par Carine Chichereau (Anglais/Irlande)

« Septembre 1943: les forces allemandes occupent Rome. Le chef de la Gestapo, l’Obersturmbannführer Paul Hauptmann, règne par la terreur.

La faim est partout présente . Les rumeurs suppurent. L’issue de la guerre est loin d’être sûre.

Les diplomates, réfugiés et prisonniers alliés évadés risquent leur vie en tentant de trouver asile au Vatican, le plus petit État du monde, pays neutre et indépendant situé au cœur de Rome.

Un groupe d’amis improbable menés par un prêtre courageux se retrouve soudain au cœur du danger.

À Noël, il n’est plus possible de faire marche arrière. »

Personnellement, ce sont les livres que j’ai le plus aimé qui me sont difficiles à chroniquer. Celui-ci, lu en peu de temps, impossible à lâcher, est de ceux-là. Ces premiers mots pour dire que j’ai été totalement happée par l’histoire ( inspirée de faits authentiques dont je ne savais rien ) de ce prêtre irlandais hors normes, captivée par tous les personnages qui gravitent autour de lui, par l’atmosphère de Rome occupée, par la foule italienne qui malgré la guerre est encore riche en verve, en couleurs, en saveurs, par l’écriture absolument exceptionnelle, qui ne renonce ni à l’humour, ni à la familiarité, ni à la poésie, une écriture extrêmement vivante.

Il y a là de nombreuses scènes descriptives du Vatican et de ses zones souterraines,  d’autres d’une Rome telle un dédale d’où, si on la connaît, on peut échapper à une poursuite, se cacher, feinter, tromper l’ennemi. Rome sous les bombes, aussi.

Et cet ennemi est partout, aboyant, maltraitant, grossier. Mêlés à la foule italienne, les soldats allemands dénotent terriblement. Car Rome et les Romains ne renoncent pas à continuer de vivre et à lutter. Bien malin qui pourra deviner lesquels vont se joindre au réseau initié par le prêtre Hugh O’Flaherty , attaché au Vatican, afin de permettre le sauvetage de près de 5000 juifs et soldats alliés. Passage qui décrit lors d’un concert le comportement des nazis:

« Un conventicule de brutes fascistes est arrivé dans la loge royale, fumant avec ostentation, ils ont bruyamment ouvert un jéroboam de prosecco, dérangeant tout le monde afin de montrer leur importance, mais le public a feint de ne rien remarquer. Les lumières se sont éteintes, Proietti a fait son entrée d’un air hautain. Il est monté sur l’estrade tel un roi romain des temps anciens, saluant le public d’un léger mouvement de tête avec ce curieux mélange de reconnaissance et de dédain que manifestent les plus grands.

L’ouverture a commencé, puis le premier acte de I Capuletti e i Montecchi de Bellini. Pendant un quart d’heure, tout s’est passé somptueusement, jusqu’à ce que ces ânes se mettent à braire dans la loge royale; les fascistes étaient ivres. Ils avaient amené avec eux des dames de petite vertu; les infortunées créatures, embarrassées par les sifflets ébrieux de leurs compagnons, ont tenté de les faire cesser, mais leurs supplications n’ont eu pour effet que d’enhardir ces rustres. »

Ce roman époustouflant se lit comme un thriller. Le rythme est soutenu, alternant les voix, et si les faits sont historiques, ils sont romancés d’une façon merveilleuse. Je n’ai pas ressenti une seconde d’ennui. Marianna de Vries, Delia Murphy Kiernan ( chanteuse Irlandaise), Sir d’Arcy Osborne ( ambassadeur britannique auprès du Saint Siège ), John May, Sam Derry – (https://www.hughoflaherty.com/index.cfm/page/samderry  )  – Enzo Angelucci, Contessa Giovanna Landini, vont se succéder en témoignages au fil du roman. Le groupe formera même un orchestre de chambre, histoire de se souder pour le grand jour, le Rendimento. Le livre est construit comme un compte à rebours, et en 3 actes: Acte I: Le Chœur, Acte II: Le solo, Acte III: Le Chasseur et enfin Le Coda  final. Tout ici évoque le théâtre, que ce soient les décors, les dialogues…Sauf que le fond n’a rien d’imaginaire.

La contessa Giovanna Landini va se confesser auprès de Hugh, réflexion sur le désespoir ( pour vous donner une idée de la splendeur de l’écriture ):

« Et à l’époque, un grand fantôme me tenait dans ses griffes. Le prince suprême des fantômes. Le désespoir.

Le désespoir paré de ses diamants de glace et de chagrin, de ses robes de brume scintillante. Dans ses yeux, l’étrange lumière qui attire les navires vers les brisants; dans son deuil, dix mille chœurs. Vous pouvez tenter de jouer avec lui, mais les cartes sont truquées; il sait qu’il finira par gagner. Ce qu’il vous offre, c’est de l’opium, mais cent fois plus fort. Il n’est rien d’aussi enivrant, d’aussi étourdissant qu’un parfait désespoir.

On ne comprend jamais que l’espoir, si tant est qu’on le rencontre, apparaît dans les petites choses du quotidien, pas à la manière d’une annonce venue d’en haut. Dans l’arôme d’un plat qu’on cuisine, une phrase de Vivaldi. Une poignée de main. Une conversation.

Voilà ce qui s’est passé ce jour-là dans les jardins de la villa Umberto. L’espoir m’attendait dans la sala Bernini. »

C’est là l’immense talent de l’auteur, de construire  une œuvre romanesque aussi vive, nerveuse, crédible, avec des faits historiques. On s’attache fort à Hugh, si peu ordinaire, on aime ses acolytes, permanents ou ponctuels. Et la visite de Rome, du Vatican, et surtout de leurs dessous est absolument incroyable et éblouissante.

À un rythme haletant, sans temps morts, Joseph O’Connor nous raconte un pan d’histoire héroïque, avec humanité, humour, grâce et générosité. Je crois que ce livre d’une grande richesse peut atteindre un très large public. En tous cas moi, je suis absolument conquise, je vous conseille vivement cette lecture. Histoire, amitié, courage et plein d’autres choses, par une écriture splendide s’assemblent pour un roman parfait. Dans un flux plein de vie et d’énergie, le courage, la fidélité à des idéaux, l’amitié et la résistance nourrissent un texte brillantissime.

« Misogynie » – Claire Keegan – éditions Sabine Wespieser, traduit par Jacqueline Odin ( Irlande )

Misogynie-1-760x993Une brève note sur cette nouvelle de Claire Keegan, forcément une brève pour ce texte qui en 64 pages dépeint la genèse, la courte existence et la fin d’un couple. Et sans que ça ne le paraisse, c’est un joli tour de force. Assez navrante histoire, surtout en ce qui concerne Cathal. Car Sabine, elle, saura s’affirmer face à cet homme si convaincu de son importance et de son bon droit d’être supérieur. Avec une idée si réactionnaire des femmes, même celles des tableaux de Vermeer !

« […]  il trouvait les femmes de Vermeer, pour la plupart, oisives: restant assises là, comme si elles attendaient quelqu’un ou quelque chose qui ne viendrait peut-être jamais – ou se contemplant dans un miroir. Même la robuste laitière semblait verser le lait tout à 405px-Vermeer_-_Girl_Asleeploisir, comme si elle n’avait rien d’autre ou de mieux à faire. »

La finesse du récit consiste à montrer Cathal, l’homme du couple après la fin désastreuse de cette histoire . Un Cathal un peu avachi qui regarde de son canapé le mariage de Lady Di et du prince Charles. Cathal, qui n’a que mépris des femmes, et s’est pris une belle claque dont il peine à se remettre, ce qui ne fait en aucun cas varier ses certitudes. Le ton percutant de Sabine m’a réjouie, dans un dialogue épatant où Cathal n’aura pas le dernier mot. 

« -Le soir où tu m’as demandée en mariage, tu as acheté des cerises à Lidl et tu m’as dit qu’elles coûtaient six euros.

-Et alors?

-Tu sais ce qui est au cœur de la misogynie? Dans le fond?

Parce que je suis misogyne, à présent?

-Ça consiste simplement à ne pas donner, avait-elle dit. Que ce soit croire que vous ne devriez pas nous accorder le droit de vote ou ne pas nous donner un coup de main pour la vaisselle – c’est tout crocheté au même wagon. » 

fruit-ge7b58d898_640J’avais beaucoup aimé « À travers les champs bleus », un beau recueil de nouvelles et je n’ai hélas rien lu d’elle depuis, mais j’ai retrouvé l’écriture subtile, l’ironie et le regard perspicace sur les êtres. J’aurais aimé vous mettre les dernières phrases de ce texte qui me remplit d’aise, mais ce serait gâcher le plaisir. Je rajoute seulement que cette nouvelle a été offerte à Sabine Wespieser par Claire Keegan pour les 20 ans de sa belle maison d’édition.

« Par une mer basse et tranquille » – Donal Ryan -Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet ( Irlande )

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« Farouk
Je voudrais te confier quelque chose au sujet des arbres. Ils se parlent, vois-tu. Imagine ce qu’ils peuvent se dire. Qu’est ce qu’un arbre peut bien avoir à raconter à un autre arbre? Des tas de choses. Je parie qu’ils peuvent bavarder indéfiniment. Certains vivent des siècles. Les choses qu’ils voient, ce qui se passe autour d’eux, ce qu’ils entendent sans le vouloir. Ils communiquent par le biais de réseaux souterrains qui s’étendent à partir de leurs racines, des réseaux tissés sous la terre par des champignons, et ils s’envoient des messages cellule par cellule, avec une patience qui n’appartient qu’aux choses vivantes privées de mouvement. C’est comme si moi, je te racontais une histoire en te disant un mot par jour. »

Quand l’Irlande, ce pays qui a vu au fil des siècles partir sa population au cours des famines et des guerres, quand ce pays marqué par l’histoire devient à son tour « terre d’accueil ».

Le personnage qui ouvre ce livre, Farouk, a fui la Syrie en guerre. Il est la première voix du roman, qui nous en livre 3 majeures. Farouk est médecin et a donc fui son pays avec son épouse et sa petite fille à laquelle il parle des arbres, là, au début de ce livre. La seconde est celle de Lampy, une jeunesse un peu pénible à se faire traiter de bâtard, un père absent et une gentille mère qui travaille beaucoup, une petite amie qui le lâche et une autre qui soupire après lui; il rêve de tout plaquer et de partir alors qu’il conduit les personnes d’une maison de retraite à leurs rendez-vous, gagne-pain

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comme un autre.

Cette vie est tout de même agrémentée du super grand-père Pop, drôle et pertinent quand il s’agit de désamorcer certaines crises familiales et surtout il est aimant. On voit dans l’extrait qui suit la plume de l’auteur peindre la pudeur, la douceur, et plein de nuances dans ses personnages

« Il n’avait jamais su convertir son amour en paroles. […] Le jour où sa fille lui avait annoncé la nouvelle, il s’était surpris lui-même. Dieu, merci, ta mère n’est pas là pour voir ça, avait-il dit, puis il avait regardé les yeux bleus de sa fille se remplir de larmes, il avait traversé la pièce pour aller vers elle, et il n’avait pas su avant d’être arrivé presque devant elle, qui était postée près de la fenêtre, s’il la frapperait ou la prendrait dans ses bras, ou bien s’il allait rester là les bras ballants, à regarder son visage éclairé par le soleil blafard et où roulait une seule larme, à la lisière de sa pommette, et alors il avait posé une main sur sa joue pour essuyer la larme, et elle avait saisi sa main pour la garder serrée contre elle et l’avait embrassé en disant: « Oh, papa, dans quel monde horrible nous vivons. »

Le troisième personnage est pour moi exécrable mais néanmoins très intéressant et ce pour les mêmes raisons. La première est qu’il s’est comporté en sale type presque toute sa vie, de multiples façons; dans sa vie personnelle et dans sa vie professionnelle puisqu’il est trader aux dents longues et aux crocs affûtés, sans scrupules. La seconde est qu’on l’observe en pauvre type repentant cette fois; pas loin de mourir il implore Dieu et tous ses saints pour expier ses fautes…(eh mon gars, tu aurais du y penser avant – répondrais-je si j’étais Dieu ), il cherche la rédemption et plus que pathétique, je le trouve écœurant. Il a eu certes une sœur assez féroce, Connie, mais est-ce une excuse? Il trouve toujours un souffre-douleur et il prend plaisir à faire mal. Son attitude repentante pourrait faire fléchir le dégoût qu’il inspire…chez moi, pas. L’énumération de ses méfaits m’en empêche et sa veulerie

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devant la confession…ah! me révulse.

La présence de Dieu et la religion sont omniprésentes dans les propos de ce livre, et pourtant cette religion plus qu’un soutien est un alibi, une excuse, un pis-aller à des vies insatisfaites ou comme dans le cas de John, une sorte de laisser-passer pour ne pas brûler en enfer, après une vie de purgatoire infligée aux autres. Encore faut-il y croire, à l’enfer, au purgatoire comme au paradis. L’écriture est sensible et percutante, assez ouverte quant à la notion de foi. Ainsi Farouk, il n’a pas la même religion, ni la même approche de la foi que les Irlandais et c’est ça que j’ai trouvé intéressant, il est à mon point de vue le plus beau personnage . Enfin quand vous lirez vous comprendrez ce que je veux dire. Ma conclusion, mon avis est que ce n’est pas « Dieu » qui unit les hommes, mais c’est ce qu’ils sont intrinsèquement, leurs valeurs, leurs caractères, leur indifférence ou leur attention. Comme ce grand père qui ne sait pas dire avec des mots, mais avec une main posée sur une joue. Et je n’oublie pas d’autres personnages, comme Mrs Coyne et Florence. La plupart de ces personnes a connu l’humiliation, comme elle a pu la faire subir. Nul n’est parfait.

Petit exemple de qui est John, ici parlant d’un homme devenu SDF:

« Encore tout petit, son fils avait franchi une porte mal fermée qui donnait sur la rue. On ne l’avait jamais retrouvé. Pendant un an, l’homme avait cherché et cherché encore, et puis il avait perdu la tête. Un jour, il avait enlevé dans une rue de Londres un enfant qui ressemblait à son fils. Il avait fallu sept ou huit policiers pour lui arracher le garçon des bras. Les parents avaient fait pression pour que des poursuites soient engagées. Il avait été interné dans un hôpital psychiatrique, enfermé pendant des années, puis rapatrié en Irlande une fois sa décharge signée. Vacant, démuni, renvoyé chez lui en bateau, au plaisir et aux frais de Sa Majesté. Je n’ai jamais mis d’argent dans son gobelet. Il n’a jamais croisé mon regard dans la rue. Je ne pensais jamais à lui à l’époque, mais je pense souvent à lui aujourd’hui. »

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Construction habile qui fera converger ces personnes si dissemblables, et si j’ai été un peu frustrée de ne pas suivre plus Farouk, j’ai aimé l’intelligence du propos, amené de manière subtile et pas moraliste pour deux sous. Farouk est le cœur du livre et c’est beau. J’ai beaucoup aimé « Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe », cet autre roman est encore un très beau livre, avec un sujet différent, important et très humainement traité. Une construction très adaptée au sujet. Sacré bon livre dont je vous livre les derniers mots alors qu’un homme est mort.

[…] , alors il sait que l’homme est mort, et il voit que le corps est recouvert d’un drap, et que l’air glacé n’est plus troublé que par le souffle des gens qui sont là, et Lampy ressent soudain le froid jusque dans la moelle de ses os, et une faiblesse dans ses jambes au point de ne plus pouvoir tenir debout, et au moment où il va tomber les bras de son grand-père l’entourent, et ses bras sont encore forts, et Pop serre son petit- fils contre lui et répète: Mon petit. Mon petit. Mon petit. »

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« Ne me cherche pas demain » – Adrian McKinty- Actes sud/actes noirs, traduit par Laure Manceau

9782330148607« Le bipeur se met à couiner à seize heures vingt-sept le dimanche 25 septembre 1983. Un do dièse strident toutes les quatre secondes, annonçant – en tous cas pour ceux d’entre nous qui ont pris la peine de lire le manuel – une urgence de niveau 1 – . Il s’agit d’une alerte générale envoyée à tous les policiers, réservistes et soldats d’Irlande du Nord, même en repos. Il n’existe que  cinq alertes de niveau 1, parmi lesquelles: attaque nucléaire soviétique, invasion soviétique, et ce que les fonctionnaires qui ont rédigé le manuel ont nonchalamment nommé « intrusion extraterrestre ».

Ça faisait un bail que je n’avais pas lu cet auteur. Se replonger dans la littérature irlandaise, noire ou pas, est toujours un grand plaisir. Ici, un roman noir évidemment, et un personnage utilisé comme vecteur pour balancer pas mal de choses sur les Irlandais, un œil très critique, et même virulent et rageur sur ces gens empêtrés depuis si longtemps dans des conflits – on disait les « troubles », pour décrire des attentats à la bombe réguliers, des crimes de chaque côté et le goupillon entre les deux – . Lisant ce roman, il semblerait que les braises se réveillent par là-haut, et il y a peu j’ai revu Bloody Sunday avec toujours ce sentiment de gâchis affreux et la stupidité des guerres.

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Préambule un peu long pour parler maintenant en quelques mots de ce livre. Ce sera court car comme souvent pour les romans contenant une enquête, mieux vaut ne pas développer. Mais je parlerai de l’écriture très vivante de McKinty. J’ai beaucoup ri, sur de nombreux passages, jusqu’à la fin très noire et un flic désabusé, dégoûté par son propre pays. 

« On pourrait donc s’attendre à ce que je me sois rué sur le bipeur à l’autre bout de la pièce avant de courir, en proie à une panique grandissante, vers le téléphone le plus proche. Mais ce serait se fourrer le doigt dans l’œil. »

L’histoire se déroule donc en 1983, près de Belfast – Carrickfergus pour être précise -, en plein conflit. L’inspecteur Sean Duffy, catholique, chose rare dans la police d’Ulster, a été radié à cause d’accusations douteuses. Je ne reprends pas la 4ème de couverture, qui dit trop, mais il est un jour contacté par le MI5, service des renseignements responsable de la sécurité intérieure du Royaume-Uni. Mais entre temps, Sean traîne, écoute toutes sortes de musiques allant de Ligeti à Lou Reed. Dans le temps mort entre son éjection de la police et sa nouvelle fonction, Sean Duffy traîne et maugrée intérieurement:

« LA LETTRE

belfast-383172_640Nouvel An 1984. Mais pas de Big Brother qui nous observe. Tout le monde s’en contrefout. L’Irlande est une île perdue quelque part dans l’Atlantique que tous les gens raisonnables voudraient voir dériver au large, loin de leurs côtes, au-delà de leur imagination…

L’année avance tant bien que mal. Les journées se confondent. Un matin du grésil, le lendemain de la pluie.

Je sillonne la ville et en arrivant chez moi je regarde au courrier au cas où ma lettre de licenciement serait arrivée pour signature. Carrickfergus est un vaste chantier: des pans de ville entiers délimités pour démolition et reconstruction. De l’argent de la CEE, alors les gens du coin voient ça d’un bon œil, mais ils se le fourrent dedans, parce que ça veut juste dire qu’on est en haut de la liste européenne des Villes du Fond Du Trou. »

En effet, Dermott McCann, artificier de l’IRA et ancien camarade de classe de Sean, vient de s’évader et le MI5 veut le retrouver.

Sean Duffy se retrouve ainsi réintégré dans ces services, chargé de retrouver le fuyard, épaulé par Kate. Kate est un très beau personnage, ambigu à souhait, sympathique et on perçoit bien la relation de complicité qui se crée avec Sean.

Va ainsi commencer une enquête que Sean mènera à sa façon, retrouvant finalement la famille de Dermot parmi lesquelles Annie que Sean aime particulièrement, sans pourtant perdre de vue le double jeu qu’il doit mener finement. Mais très vite intervient une seconde enquête, irrésolue: le meurtre de Lizzie, autre membre de la famille McCann. Affaire classée comme accident, Sean n’est pas satisfait et c’est ce qu’on appelle une enquête en chambre close qui s’infiltre dans l’histoire. Pas par hasard, évidemment. Sean sera parfois « gêné aux entournures » par les liens qu’il a encore avec cette famille et ce sera aussi un atout. Avec en premier Annie, l’ex épouse de Dermot McCann, et c’est donc ainsi qu’il va entamer son enquête, envahi de souvenirs d’enfance et d’adolescence, bons et mauvais. Le palpitant toujours réactif au souvenir d’Annie.

394px-O'neill_clanaboy« Elle n’a rien perdu de sa beauté. Elle a les cheveux roux de sa mère, mais avec des boucles qui partent dans tous les sens – ce que certains trouvent charmant dans le genre bohême mais que d’autres jugent un peu excessif pour une femme de plus de trente-cinq ans. Sa peau est pâle, bien sûr, et ses yeux d’un bleu perçant brillent toujours aussi intensément. L’arête anguleuse de son nez a quelque chose d’aristocratique ( une ascendance O’Neill peut-être ) et ses lèvres sont charnues. Elle a toujours eu le sourire facile et, encore maintenant, malgré la mort de sa sœur et son divorce avec Dermot, son expression est pleine de chaleur. »

Voilà pour les grandes lignes du roman. Ce qui en fait le charme, la drôlerie et la pertinence c’est bien sûr le ton choisi par Adrian McKinty, grinçant à souhait, des dialogues à diverses interprétations, il glisse même Maggie, La Dame de Fer, lors de l’attentat de Brighton. La scène chez le coiffeur Sammy McGuinn, communiste ( le seul du coin dit Sean ) est vraiment réussie, avec une acidité colérique sous jacente tournée à l’humour.

« -Sean, je sais que tu ne le vois pas pour le moment, mais c’est une très bonne chose. En tant que membre de la police, tu n’étais que le laquais d’un gouvernement tyrannique qui opprime la volonté du peuple. Catholique, en plus ! Un mec futé comme toi !

-C’était un boulot, Sammy. Et j’étais pas si mauvais.

-Le pouvoir est un poison pour l’âme ! il fait, et il enchaîne sur Lord Acton, Jurgen Habermas et l’expérience de Stanford.

-Ouais, tu voudrais bien me le certifier conforme, Sammy?

-Bien sûr, dit-il et il ajoute sa signature et son cachet en marmonnant quelque chose à propos de Thatcher et Pinochet. 

-Je vois bien que t’as pas le moral. Pour le même prix, je te rafraîchis ta coupe, il propose, et il met la musique la plus joyeuse qu’il ait trouvée, à savoir la Symphonie n° 40 de Mozart. »

C’est ça qui fait réellement l’intérêt du livre, le sujet n’étant pas nouveau, c’est la façon vraiment rageuse de dire ce qu’il pense de son pays. Il ne donne pas vraiment envie d’y aller faire un tour. La voix de Sean est sans pitié pour les protagonistes de ces attentats, guerres, troubles, quel que soit le nom qu’on leur donne, c’est un homme fatigué de tout ça. Enfin il termine avec amertume – la fin est plus grave – sur son hésitation à partir ou rester.

zippo-2096918_640« Les mains en coupe autour de mon Zippo, je donne vie à une cigarette.

J’emprunte à mon tour la planche en bois qui tangue sous mes pas et trouve refuge sous l’auvent de la capitainerie.

Terre ferme.

Terre d’Irlande.

Terre de mes ancêtres, de ma naissance. Pour laquelle je n’ai aucun amour. Tout juste bonne à récolter la cendre de ma cigarette et la boue de mes semelles. […] »

J’ai donc beaucoup aimé cette histoire, grâce à Sean surtout, grâce au ton acide, voire corrosif de l’auteur. Une lecture accrocheuse et une fin sur les chapeaux de roue, alors, en Toyota Celica Supra…

« De zéro à cent en quinze secondes.

Seulement à 160 chevaux, 216Nm de couple, mais cette caisse avance comme une voiture de formule un. Radio Luxembourg se met en marche et je monte le volume.

Hendrix et le Velvet envoient du son rien que pour moi.[…].  Je baisse ma vitre et allume une cigarette.

Nuii. Vitesse. Tabac de Virginie. Angleterre.

Inutile de regarder ma tronche dans le rétro pour savoir que je souris.

Si la maladie des temps modernes est l’angoisse et l’ennui, en Irlande du Nord on a trouvé le remède. L’omniprésence de la mort réduit l’ambition, l’inquiétude, l’ironie et la monotonie à un seul et unique mot. Vivre ! »

Seul le titre ne me plait pas . Titre original « In the morning I’ll be gone ». 

« Le mouchard » – Liam O’Flaherty – Belfond Vintage, traduit par Louis Postif

 » 15 mai 192*; six heures moins trois du soir.

Francis-Joseph Mac Philipp enjamba précipitamment les quatre marches conduisant à la porte vitrée de la pension Dunboy. La « Maison », comme on l’appelle dans les quartiers pauvres et crapuleux de Dublin, est une bâtisse en ciment armé, haute de quatre étages, située à gauche d’une ruelle recouverte d’asphalte et balayée par le vent, dans la rue B…, au sud de la ville. Une odeur indéfinissable d’humanité entassée emplit l’air ambiant. De l’immeuble même émane un relent de nourriture et de parquets récurés à l’eau chaude et au savon.

Une bruine tombait d’un ciel de plomb ballonné. De temps à autre, une volée de grêlons, chassée par une rafale, venait s’abattre avec fracas dans la rue et rejaillissait en sarabande sur l’asphalte fumant. »

Cela faisait un bon moment que je n’avais rien lu de cette collection que j’affectionne. J’ai donc tenté ce roman qui date de 1925, parce que c’est un roman irlandais, qu’il a été adapté au cinéma par John Ford et les éditions Belfond nous le proposent dans la traduction d’origine de Louis Postif.

Dans le Dublin des années vingt où les conflits s’enchaînent et où la misère prolifère, François-Joseph Mac Phillip, membre de l’Organisation Révolutionnaire, meurt sous la balle perdue de sa propre arme en voulant échapper au policier qui était à ses trousses. Mac Phillip a été dénoncé aux autorités.

« La maison avait été cernée par dix hommes sous le commandement de l’inspecteur Mac Cartney. Suspendu par la main gauche au rebord de la fenêtre de la chambre à coucher, située au premier étage, sur l’arrière, il logea deux balles dans l’épaule gauche de Mac Cartney. Comme il tirait à nouveau, sa main glissa et lâcha prise. Le bout du canon ayant frappé le rebord de la fenêtre, la balle partit en l’air et pénétra par la tempe droite dans la cervelle de Mac Phillip.

Quand on le retira de la caisse à oranges, dans le jardin où il était tombé, il avait cessé de vivre. »

Mac Phillip est recherché parce qu’il est « un assassin »:

« […] au mois d’octobre précédent, il avait tué le secrétaire de la section locale du Syndicat des fermiers pendant la grève des ouvriers agricoles à M… Depuis, il s’était caché dans les montagnes en compagnie d’individus recherchés par la police, brigands, criminels et réfugiés politiques. Une heure auparavant, il était arrivé à Dublin dans un train de marchandises dont le conducteur faisait partie de l’Organisation révolutionnaire à laquelle Mac Phillip appartenait lorsqu’il commit son crime. »

Gypo est son ami qu’il a chargé de transmettre des lettres à son père et sa mère et au Comité exécutif dirigé par le glacial Gallagher. Celui-ci a rejeté Mac Phillip du comité pour désaccord et il vient d’éjecter Gypo aussi. Mais Gypo va trahir son Frankie car une récompense de 20 livres est proposée à quiconque donnera de bonnes informations sur la cachette du fuyard. Gypo va trahir parce qu’il a faim, parce qu’il dort où il peut, souvent à la rue dans cette ville où semble tomber une pluie sans fin; Gypo va trahir aussi parce qu’il nourrit quelque rancœur contre son ami et parce que sa manière de réfléchir est celle d’un gros géant arrivé de sa ferme natale, portant encore en son cœur son père, sa mère, sa campagne…Gypo se rend à la police:

« Je viens réclamer la prime de vingt livres offerte par le Syndicat des fermiers pour des renseignements concernant le nommé Francis-Joseph Mac Phillip », dit-il d’une voix basse et profonde. »

Et va alors commencer la descente aux enfers du colosse au tout petit chapeau, si content de pouvoir faire le grand seigneur avec ses 20 livres en poche, si content de pouvoir manger, boire, et fanfaronner devant son amie Katie qui si souvent l’a aidé. Même si la mort de son ami le chagrine, acculé comme il l’était il n’a pensé qu’à sa survie. Il va même se rendre à la veillée funèbre où la douleur de Madame Mac Phillip qui l’a souvent nourri lui fend le cœur. Et balourd, le cœur tendre et dur en alternance, Gypo se trahira lui-même. Il va se trahir aux yeux de l’Organisation. Gallagher veut savoir qui a dénoncé Mac Phillip. Il veut savoir car cet homme autoritaire ne supporte aucun écart. La trahison n’est pas admise, quelle qu’en soit la raison.

Gypo sera donc le personnage emblématique de la complexité des hommes face à certains choix dans ce roman remarquable avant tout pour la qualité des descriptions des lieux, des ambiances et des portraits humains tant physiques que psychologiques.

C’est là qu’excelle Liam O’Flaherty, dont la plume peut sembler un peu désuète, mais pourtant par le sens de l’image il arrive à capter l’attention. Peut-être aurait-il fallu tenter une nouvelle traduction ? Je n’en sais rien, Louis Postif était un grand traducteur. C’est juste la langue qui n’est plus la même. En tous cas, décor plein de vérité, comme cet hospice de nuit pour les sans abris:

« Cette salle était pleine de monde. Elle était meublée de longues tables et de bancs en bois blanc, comme un café populaire. Certaines tables étaient garnies de journaux, d’autres, de jeux de cartes, de dames ou de dominos. À toutes, des hommes étaient assis. Quelques-uns lisaient; d’autres jouaient. Cependant, la plupart restaient silencieux, les yeux perdus dans le vague, envisageant l’horreur de leur existence. ceux qui n’avaient pas pu trouver un siège se tenaient debout autour des tables et suivaient les péripéties des jeux, les mains dans les poches, le visage figé dans une indifférence stupide. […] Travailleurs irréguliers, criminels à l’occasion, vieillards déchus, ils possédaient une si faible notion du plan ordonné de la vie civilisée, de ses lois morales et de son horreur du crime qu’ils étaient incapables de sentir l’émotion que le meurtre soulève dans le cœur tendre de nos épouses et de nos sœurs. »

On a beau être révolutionnaire, ça ne fait pas de vous un homme meilleur, que vous soyez pauvre ou riche ne vous donne pas des qualités et des défauts différents, et rien ici ne laisse supposer que les uns soient meilleurs que les autres. Qu’ils aient des convictions ou pas, qu’ils combattent pour améliorer le monde ou juste pour ne pas crever de faim, tous sont animés par les mêmes choses, et chacun rêve de pouvoir, c’est la seule chose peut-être qui soit unanime. Sans doute un petit peu trop long à mon goût, mais une vraie atmosphère assez déprimante tant rien n’y est vraiment beau. Chaque fois qu’on pense avoir rencontré une personne un peu plus charitable envers autrui, un grain de sable vient s’en mêler et au bout du compte c’est une vision très noire de la condition humaine qui est donnée là. L’écriture est sans affect, sans fioritures alambiquées; c’est direct et frappant. Gypo  ( extrait du long et remarquable portrait de la page 19:

« Le dîneur portait une combinaison de coutil bleu et un foulard blanc enroulé plusieurs fois autour du cou. il avait une tête oblongue, des cheveux blonds coupés court et des sourcils noirs réduits à de simples touffes posées droit au-dessus de chaque œil, mais longues et pointues comme les bouts d’une moustache cosmétiquée. À eux seuls, ces deux dards avaient plus d’expression que les petits yeux d’un bleu terne dissimulés sous leur ombre farouche. […] Sur son corps immense et ses membres saillaient des muscles bombés pareils à des soulèvements inattendus brisant la régularité d’une plaine. Il se tenait raide sur son siège, sa grosse tête carrée vissée à son cou comme une épontille de fer rivée au pont d’un navire.

Tout en mangeant, il regardait devant lui. Il serrait sa fourchette dressée dans sa main gauche et frappait la table avec le bout du manche, comme s’il eût voulu battre la mesure à ses rapides coups de mâchoires. »

Tout est dit dans des scènes pleines d’odeurs, de bruits, de trognes, tout s’y passe sous la pluie et la bruine incessantes, tout semble se dérouler dans une demie obscurité, dans la lueur blafarde des réverbères. En écrivant ceci, je n’ai pas encore regardé ce que donne le film, que le préfacier Stève Passeur ne tient pas en haute estime, mais en lisant, oui, on imagine très bien un noir et blanc inquiétant et glacé.

Voilà, je ne juge pas nécessaire d’en dire plus, il faut entrer dans cet univers sombre, dans l’esprit de Gypo pas si bête, mais pas très stable, qui parvient à pleurer en repensant à sa jeunesse et à sa montagne, dans une page touchante (p.51 ) On finit par s’y attacher à ce pauvre gars avec son galure, partie de lui-même.

« Puis un immense désespoir s’empara de lui. Il aurait voulu garder pures les visions de son enfance : le paysage rustique d’un hameau de Tipperary, la petite ferme, le gros paysan à bonne face rouge, débordant de santé, qui était son père, sa mère au visage allongé, au cœur d’or, qui avait espéré le voir un jour devenir prêtre.

Plissant le front, il contempla longuement sa jeunesse disparue. Il se raidissait sur lui-même, comme si, par un simple effort musculaire, il fallait rebondir dans le passé à travers ces années de péché, de chagrin, de misère, jusqu’au petit hameau au pied des Galtees, où la vie s’écoulait, monotone, douce et paisible.[…]

Soudain il sentit sur chaque joue glisser quelque chose d’humide. Il tressaillit. Il versait des larmes. Il jura tout haut, troussa ses lèvres épaisses et grinça des dents. Sa jeunesse s’éteignit comme une chandelle soufflée par un courant d’air dans un long corridor. Le spectre grimaçant du présent redevint une réalité. Les mains de nouveau dans les poches, la tête légèrement inclinée en avant, et suspendue sur le pivot de son cou comme un ballon d’entraînement pour la boxe. »

Une lecture intéressante par son côté historico- politique, intéressante si on connait Dublin – ce qui n’est pas mon cas hélas – mais je le répète surtout par la très grande qualité des portraits et de toutes les descriptions sans concessions, comme les trois articles de presse, trois visions de Gallagher, comme le personnage de Biddy Burke et sa tirade formidable ( page 160 ), le très intéressant Dart Flynn ( page 219 ). Un vrai roman irlandais. Une vieille femme entonne « Kelly the boy from Killane »

Bonne lecture !