« Sept jours avant la nuit » -Guy-Philippe Goldstein – Série Noire Gallimard

« Zéro.

Inde.

Quartier résidentiel Central New Dehli – Appartements privés

L’instant d’avant, le Swami égrenait encore lentement son chapelet de cent huit perles tout en récitant les yeux fermés les mantras du matin à même le sol, le corps encalminé dans son dhoti safran, les épaules, les bras et le buste recouverts des cendres sacrées, le front marqué à la craie blanche et au kumkum qui d’un trait rouge vif marque la présence de Lakshmi, l’âme sœur de Vishnou, au point du sixième chakra, à la base du cerveau, là d’où l’esprit du prêtre accède directement à la lumière de la connaissance divine. »

Si vous pensez qu’il s’agit là d’un roman mystique, erreur ! Quoi que tout bien considéré, le mystique, le sacré, l’au-delà et le « venu des étoiles », tout ça est devenu bien relatif, discutable et à prendre avec des pincettes car tant malmené, utilisé à toutes les sauces et galvaudé jusqu’à être vide de son sens d’origine – je précise illico que personnellement je ne crois en rien de tout ça -.

Voici le genre de roman que je n’ai pas vraiment l’habitude de lire; annoncé thriller, c’est certes un livre qui parfois atteint un suspense terrible et dont on avale les pages avec frénésie; mais c’est surtout pour moi un roman géopolitique et d’anticipation ( je rajoute: hélas… ), ce n’est pas ce que je préfère en règle générale; d’autant que là, ça vous fiche une peur bleue  – enfin vous je n’en sais rien, moi oui ! -. Mais ici, c’est passionnant bien que terrifiant, parce que si proche et si envisageable à très court terme . Pendant ma lecture, en faisant une pause je suis tombée par un total hasard sur une émission sur France Culture consacrée à la montée violente du nationalisme en Inde, pile dans le sujet, enfin dans un des sujets de ce roman effrayant.

« Ils recherchent la pureté originelle d’un « âge d’or » mythique, qui se traduit dans les faits par un retour aux valeurs précivilisationnelles, propres à nos origines primatologiques: rôle social inférieur de la femme, contrôle de la sexualité, valorisation de l’agression masculine, rejet des individus hors groupe – et donc de l’étranger – , recours à l’action violente allant jusqu’au meurtre. Quelles que soient les latitudes, l’expression est la même parce que ce n’est pas une idéologie mais un réflexe sociobiologique ancien. »

Je me suis engouffrée dans ce compte à rebours de ces sept jours en lisant les longs passages techniques, technologiques, militaires sans vraiment chercher à tout bien assimiler ( je m’en sens incapable et au fond ça ne change rien à ma lecture, ça me fait juste bien comprendre que c’est très compliqué, très élaboré et très dangereux ! ), j’ai trouvé par contre un grand intérêt à suivre les diverses manipulations entre les personnages, les mensonges, les trucages, les doubles jeux, mais surtout ce qui m’a passionnée, c’est la méthode des extrémistes qui consiste à appuyer sur ce qui fait mal chez ceux qu’ils veulent convaincre: le déshonneur, l’humiliation, l’asservissement ou l’avilissement d’un peuple, en utilisant pour ça les fondements de leur civilisation, les textes fondateurs, ce qui fait leur fierté, détachant et interprétant certains passages hors du contexte. Ce qui était leçon de vie devient arme de guerre.

« Le Satguru lui avait dit ces paroles de la Gita, qu’il a répétées jusqu’à les apprendre par cœur: »Car tout ce qui est né est assuré de mourir, et tout ce qui a connu la mort de renaître. Face à l’inéluctable, il n’y a pas de place pour la pitié. » Et par la suite: »Te refuser à cette lutte légitime, ce serait forfaire à ton devoir, à l’honneur, et tomber dans le péché? Et les gens iront colporter ta honte ineffable. Pour un homme d’honneur, l’infamie est pire que la mort. » C’est son rang à lui, et le statut de son sang, qui doit désormais accéder au plus haut? Cette élévation effacera à jamais toute honte passée ou présente. »

Les mots, nous qui les aimons quand nous lisons, nous le savons bien sont puissants, et ce sont eux la première arme de guerre de ce livre où à maintes reprises les textes sacrés de l’hindouisme ( qui n’est pas une religion, mais un ensemble de concepts philosophiques ) sont cités, détournés. Toutes les grandes sagas védiques sont ici citées je crois, ainsi la bhagavad gita * devient par la voix de chefs de groupuscules avides de gloire une suite de puissants appels au crime et à la vengeance. Alors que pour Samesh, ce jeune garçon perdu, ces textes étaient la voix douce et aimante de sa mère décédée, les chefs haineux en ont fait des mots vengeurs et pleins de rage.

C’est aussi avec les mots que la première héroïne de l’histoire, Julia, accomplit une grande part de son travail ( elle travaille pour les services de renseignement des États Unis, mais je préfère dire que c’est une espionne ! ). Faut-il que je vous dise ce qui est mis en perspective ici ? Un peu, juste un peu.

On confie à Julia une mission de la plus haute et plus vitale importance. Grâce à l’informatique et à ses possibilités infinies, des pirates extrémistes de droite hindous, parviennent à se procurer de l’uranium enrichi dans les stocks de l’état indien et menacent de jeter une bombe sur une grande ville. Mais laquelle ?

Ainsi va commencer ce compte à rebours angoissant qui va mettre sur les dents toutes les plus grandes puissances mondiales, qui bien que disposant des plus hautes technologies, des meilleurs agents, vont se retrouver acculées à des décisions plus que délicates, au résultat vertigineux.

« La nouvelle ambassade s’est réfugiée de l’autre côté de la Tamise. Ses murs de verre résistent aux souffles d’explosion; les buttes aux alentours et les douves de la citadelle stoppent manifestants et camionnettes. L’ère des cinq bons empereurs s’est achevée. La crise de l’Empire est venue dans les pas des  Commode et des Héliogabale. Les seigneurs se retranchent désormais derrière leurs villas fortifiées.

J’entre dans le château aux murailles invisibles. »

De Londres à Washington, du Cap à New Delhi, en passant par Riyad et au ciel où les avions présidentiels tournent en rond, des immeubles de verre ultra sécurisés aux temples de l’Inde, va se dérouler un périple tétanisant vers l’abîme imminent. Entre diplomatie subtile, suspicion et terreur, on verra ce qui va arriver à Ann Baker, très croyante et très obsessionnelle présidente des USA, les jeux de pouvoir en Arabie Saoudite, au Pakistan et en Inde. On suivra Rakesh et Samesh, jeunes pousses fragiles mais décidées et explosives implantées en Angleterre, élèves du professeur Sanil Pathak, bras droit de V.T. Kumar, ogre mâle avide de puissance et de pouvoir.

J’ai beaucoup aimé Julia, sa solitude, sa force et son esprit, dont on apprend pas mal de choses – étonnantes-  à la fin du roman.

« Je roule dans une petite bille d’acier, perdue au milieu d’un chapelet de dominos de briques, de béton et bitume, parfaitement alignés pour l’anéantissement nucléaire – et l’ignorant superbement. Nous nous balancions, insouciants, de branche en branche de fer, sous le feuillage de verre et le soleil sous cloche de carbone toujours plus brûlant, ignorants de notre fragilité.Et puis vint cet homme un peu plus nourri de violence que tous les autres -[…] »

Alors voilà, j’ai été très absorbée par cette lecture qui développe des sujets brûlants, j’ai frémi en écoutant cette série d’émissions sur l’Inde sur France Culture – qu’on ne peut pas accuser de faire de l’à peu près, je pense – tellement à propos et validant plutôt l’état des lieux du livre. Alors j’ai dit au tout début que pour moi ce livre était de l’anticipation, ce qui est pire que de la fiction, on est d’accord ? Voici donc une vision de l’apocalypse comme personne ne peut en souhaiter. MAIS je vais me convaincre que non, ce n’est pas comme ça que tourneront les choses, je vais utiliser le pouvoir des mots pour me dire que tout n’est pas foutu ! Je me suis dit que Julia était comme James Bond, histoire de dédramatiser…Bon, ça n’a pas trop marché. Je crains que ce livre d’anticipation soit lucide, très lucide.

Ce roman a le grand mérite de mettre le doigt sur des thèmes qu’il serait temps de prendre en considération –  je veux dire sérieusement – (la technologie nucléaire et les réseaux informatiques entre les mains de tous et donc de n’importe qui, y compris des  extrémistes) et ce par un auteur qui sait de quoi il parle (Il est analyste des questions de stratégie et de cyberdéfense ).

« Le moment est venu de reconnaître ce qu’a été, est et sera ma vie tout entière : rien d’autre que la mission. On avance et on continue. Le septième jour est arrivé avec sa révélation : Il n’y aura pas d’autre choix.

Tout commence maintenant. »

Mort de Ray Bradbury

« Fahrenheit 451 » est la température à laquelle un livre s’enflamme et se consume.

Ray Bradbury vient de mourir, à l’âge honorable de 91 ans. J’ai lu ses livres quand j’étais adolescente, et il faut dire que tout ce qu’il y a dit reste

hélas d’actualité. Je conseille à chacun, si ce n’est pas fait, de lire  » Fahrenheit 451 « , un roman plus d’anticipation que de science-fiction, qui

aujourd’hui étonne par son actualité.

Ce livre est un plaidoyer, je dirais, pour la sauvegarde de l’intelligence, de la réflexion et de l’humanité qui en résulte; contre le consumérisme et la superficialité.


                                           A lire aussi, entre autres :  » Chroniques martiennes » et « L’homme illustré ».

« Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes. »

Heinrich Heine

 Ce qu’il ne faut pas oublier

http://www.fndirp.asso.fr/autodafe.pdf

Quelques extraits de « Farhenheit 451 « :

« Les classes sont écourtées, la discipline négligée, la philosophie, l’histoire, les langues abandonnées, l’anglais et sa prononciation peu à peu délaissés, et finalement presque ignorés. On vit dans l’immédiat. Seul compte le boulot et après le travail, l’embarras du choix en fait de distractions. Pourquoi apprendre quoi que ce soit sinon à presser les boutons, brancher des commutateurs, serrer des vis et des écrous? » (capitaine Beatty)

« Un : Savez-vous pourquoi des livres […] ont une telle importance ? Parce qu’ils ont de la qualité. Et que signifie le mot « qualité » ? Pour moi, ça veut dire texture. Ce livre a des « pores ». Il a des traits. Vous pouvez le regarder au microscope. Sous le verre vous trouverez la vie en son infini foisonnement. Plus il y a de pores, plus il y a de détails directement empruntés à la vie par centimètre carré de papier, plus vous êtes dans la « littérature ». »

« Les livres sont faits pour nous rappeler quels ânes, quels imbéciles nous sommes. Ils sont comme la garde prétorienne de César murmurant dans le vacarme des défilés triomphants : « Souviens-toi, César, que tu es mortel. » »

« Les livres n’étaient qu’un des nombreux réceptacles destinés à conserver ce que nous avions peur d’oublier. Ils n’ont absolument rien de magique. Il n’y a de magie que dans ce qu’ils disent, dans la façon dont ils cousent les pièces et les morceaux de l’univers pour nous en faire un vêtement. »

 » […] – Qu’est-ce qui s’est passé ?

– On a brûlé un millier de livres. On a brûlé une femme.

– Et alors ?

– Tu n’étais pas là, tu ne l’as pas vue. Il doit y avoir quelque chose dans les livres, des choses que nous ne pouvons pas imaginer, pour amener une femme à rester dans une maison en flammes; oui, il doit y avoir quelque chose. On n’agit pas comme ça pour rien. »