On reste en Afrique

Avec Miriam Makeba, surnommée Mama Africa. Née en Afrique du Sud, militante politique, naturalisée guinéenne, puis algérienne en 1972, elle devient citoyenne d’honneur française en 1990. Décédée en 2008, elle reste une incarnation de la lutte anti-apartheid.

Ici en concert avec Bongi sa fille unique, en 1980

 

Petits voyages musicaux

C’est l’été et  vous êtes nombreux à être en vacances, partis, au repos…J’ai ralenti mon rythme de lecture, et suis entre deux livres, dont un difficile, sur lequel je prends mon temps. Je relâche un peu la pression, bien qu’encore chez moi. S’occuper du jardin, partir en promenade avec le pique-nique, aller peut-être écouter un des concerts qui fleurissent à droite à gauche un peu partout à cette saison…Et ce matin, je me rappelle de ce beau concert de Rokia Traoré, en plein air et il y a déjà quelques années, un pur moment de bonheur. Alors ce matin, c’est l’Afrique, et une pensée pour le Mali

« Un été sans les hommes », Siri Hustvedt – Actes Sud/Babel, traduit par Christine Le Boeuf

Il y a quelques temps déjà que CultURieuse me conseillait cette auteure, dernièrement encore elle a publié cet article sur le dernier roman de Siri Hustvedt, et avant de partir en vacances j’ai acheté et mis celui-ci dans ma valise, « Un été sans les hommes »…Un titre parlant, non ? Il y est question de femmes, à tous les âges, dans toutes les situations de la vie, les hommes sont dits en filigrane, et c’est un très joli livre. Faisons abstraction de la couverture un tantinet clinquante de cette édition de poche dont la seule qualité est le jaune solaire qui donne un peu le ton, pour le reste, ça ne dit rien de la profondeur de ce texte, dont je sais déjà que je ne saurai pas parfaitement extraire l’essence pour vous. C’est pourquoi plus modestement je vais vous donner mon ressenti – pas facile non plus, mais bon, je vais essayer ! -.

file0001200684722 C’est l’histoire de Mia, poétesse, qui perd véritablement la raison suite à la souffrance que lui cause l’abandon par son mari; il fait « une Pause » avec une jeune française. Pause un peu trop longue. Brusquement, et après un passage douloureux en psychiatrie, Mia quitte New-York pour retrouver sa mère âgée dans le Minnesota. Elle y rejoint aussi sa sœur Bea, les amies de sa mère,dont Abigail la brodeuse fantasque, les dames du club de lecture  et une poignée d’adolescentes en ébullition pour un cours de poésie. Tout ça semble anodin peut-être, dit comme ça, mais ce n’est PAS écrit ainsi, loin de là. C’est une narration complexe, pleine de va-et-vient temporels, mais c’est si bien écrit qu’on s’y retrouve. L’auteure traduit le dialogue intérieur, la pensée non linéaire qui se déroule dans le cerveau de Mia, avec des focus parfois sur un moment, une image, des flash – backs, tous phénomènes de pensée et de réflexion qui n’ont que faire de la chronologie. Par contre j’ai un peu faibli sur les passages un peu érudits – pas trop nombreux non plus – , pleins de références que je ne maîtrise pas ( mais je m’informe !) , et j’avoue que j’ai survolé ça, pour vite retrouver Mia, son cortège de sentiments et de débats profonds avec elle-même et Personne, correspondant virtuel. L’amour, l’amitié, la tendresse, la solidarité entre ces femmes est un vrai bonheur, mères et filles ( Mia a une fille, Daisy, comédienne) , sœurs, nièces, amies…Mia parle des hommes, de son père, et surtout de son époux volage Boris, qui malgré tout est le pivot de sa peine et de son questionnement, l’axe de sa vie, mais c’est grâce aux femmes que Mia se répare.

« Je revois ma mère, debout sur le seuil de notre chambre, le premier jour. Elle était tellement jeune, et je n’arrive pas à retrouver les traits exacts de son visage d’alors. Je me rappelle l’expression soucieuse mais pleine d’espoir de son regard juste avant de me quitter, et qu’au moment de l’embrasser, j’ai écrasé mon visage contre son épaule en me disant « Inspire ». Je voulais conserver en moi son odeur – cette odeur mêlée de poudre, de Shalimar et de laine. »

Mia, comme une pile qui se recharge après avoir été vidée, trouve parmi ce groupe la capacité de revenir au monde, à elle et aux autres, trouve la force de réfléchir à ce qu’est son couple ( avant, maintenant, et une idée vague de l’après ), elle trouve dans les bras de sa mère, dans la main et la voix d’Abigail la douceur et la force. Quant aux élèves adolescentes, qui vont tester cet été-là leur degré de cruauté et de perversité sur une camarade, elles enclencheront grâce à Mia et à la poésie l’amorce d’un éclaircissement sur elles-mêmes. Mia, dans ce roman qu’elle nous lit en l’écrivant, raconte cet été sans les hommes et le travail accompli pour sortir du chagrin et de la folie, entourée de toutes ces personnes chères à son cœur.

Jane_Austen_Semper

Photo par : Eymery

J’ai aimé ces femmes, j’ai aimé le ton qui loin d’être sombre est plein de sourire, de tendresse, de douce ironie, mais grave aussi dans l’exercice qu’est l’analyse de Mia sur sa vie. Elle sort de sa rémission pour être à nouveau au cœur de son existence, lucide et tournée vers la suite de sa vie, et pour moi rayonnante. Je suis passée de la compassion au sourire, de multiples pistes de réflexion sont ouvertes, et quelle belle écriture! Siri Hustvedt parle du temps, de notre perception des âges de la vie, de nos vies et de nos attachements avec une justesse et une intelligence qui font du bien. Le texte est émaillé de quelques petits dessins au crayon au trait léger, et allègrement alternent et se mêlent réflexion philosophique, poésie, histoire des sciences et vie quotidienne, le tout à sauts de puces ou à pas de géant dans le temps et la géographie. Les pages consacrées au club de lecture sont absolument savoureuses et m’ont beaucoup amusée ( la page 176 et sa suite, formidables! ). Le tableau de ces femmes en fin de vie, qui s’en vont peu à peu, est d’une délicatesse émouvante, sans dramaturgie. Des pages pleine d’humanité vigoureuse. Et puis, la réflexion sur l’art, ici l’écriture en particulier :

« En quelques minutes, le club de lecture avait levé la séance. Et cela sans me laisser le temps de dire qu’il n’existe aucun sujet humain étranger au domaine de la littérature. Nulle immersion dans l’histoire de la philosophie ne m’est nécessaire pour affirmer que l’art ne connait PAS DE RÈGLES, et que le sol se dérobe sous les pieds des Sots et des Bouffons qui croient à l’existence de règles, de lois et de territoires interdits, et que rien ne justifie une hiérarchie qui déclare « large » supérieur à « étroit » ou « masculin » plus désirable que « féminin ». Pour qui est sans préjugés, il n’est en art nul sentiment exclu de l’expression et nulle histoire qu’on ne puisse raconter. L’enchantement réside dans le sentiment et dans la façon de raconter, voilà tout. »

J’ai marqué de nombreuses pages, je m’en aperçois maintenant en vous écrivant cet article, je ne peux décemment pas tout mettre, alors lisez ce très joli roman, qui je pense me restera longtemps en tête .

« Mudwoman » de Joyce Carol Oates – Points éditions , traduit par Claude Seban

mudwomanUn très grand J.C.Oates, qui m’a souvent rappelé « Les chutes » et encore plus « Blonde » dont je n’étais sortie qu’avec peine, et pas indemne. Cette dame a réellement un extraordinaire talent, et sait, plus que tout autre, vous emmener, vous enfoncer dans les tréfonds des esprits torturés. Virtuose quand il s’agit de dépeindre les rouages des cerveaux traumatisés, la chute lente et terrifiante jusqu’au fond du désespoir.

Mudwoman, alias Merry, M.(Meredith) R. (Ruth ) Neukirchen (New – kitchen, disent les gens… ), M.R., enfant sauvée grâce au serviteur élu du Roi des Corbeaux (merveilleux passage, début page 88 ), Mudgirl, Mudwoman, la fille / femme de boue…

M.R., adoptée par le couple Neukirchen, va devenir la première femme présidente d’université, brillante, diplômée de philosophie, toujours affable, humaniste, souriante mais ferme, nous allons l’accompagner, la suivre / nous identifier ? et assister à la lente descente aux enfers de Meredith, manipulée par ses vagues souvenirs, par ses cauchemars, par son cerveau épuisé, et le lecteur va vivre peu à peu les mêmes angoisses, se poser les mêmes questions. La narration oscille entre le vécu et le fantasme, le réel et l’hallucination.

Cornell_Balch_Halls_Exterior_mGrande dame toujours, Oates parvient sans mal à mêler une description du monde clos et des codes de l’université américaine, une analyse extrêmement fine de cette femme en quête désespérée d’amour, de compassion et d’origines, une évocation sans concession du conservatisme et une histoire comme je les aime de l’enfance bafouée, torturée, toute la souffrance que ça laisse sur les épaules de l’enfant devenu adulte. C’est ici l’incroyable talent de l’auteure: tracer le portrait de cette femme arrivée en gloire à un poste éminent, femme qui parait accomplie professionnellement, socialement, mais dont la vie personnelle, affective /amoureuse, n’est qu’une longue attente, un état de solitude si profond , bouleversant.

schlick-246944_1280J’ai aimé Meredith comme une sœur; on lit, impuissant, son chagrin et sa lutte pour vivre encore, on voudrait l’aider, mais on ne peut qu’avancer notre lecture et aimer M.R., jusqu’au bout. La relation avec Konrad, le père adoptif, est absolument merveilleuse, et lumineuse dans la vie noire de Meredith, immergée dans la boue des marais des Adirondacks.

Pour moi un livre renversant, brillant et fort, un portrait de femme comme on en lit peu, si ce n’est sous cette plume toujours vive et virulente qu’est celle de Joyce Carol Oates.

Un vrai coup de cœur, très personnel, une lecture pas facile émotionnellement.

Ici, quelques unes des phrases qui m’ont marquée.

« Seule dans la maison d’Echo Park, propriété de l’université, M.R. vivait plus intensément que ses collègues mariés. Seule, M.R. vivait plus intensément que si elle avait vécu avec quelqu’un. Car la solitude est la grande fécondité de l’esprit, quand elle ne signe pas sa destruction. »

« Quel silence dans la maison! Ce mausolée – ce musée. C’est une erreur de vivre seul. Et de voyager seul à travers les nébuleuses. 

Car le cœur durcit, comme une roche volcanique. Si dur, si cassant et si sec que le moindre souffle peut le réduire en poussière. »

« On la présentait toujours comme quelqu’un de fort et de capable! Vous n’êtes pas aimée parce que vous êtes forte et capable quand vous êtes une femme mais si vous êtes une femme et si vous êtes forte et capable vous vous en sortirez sans amour. »

« Le terme officiel était en voyage.

La description officielle était en instance d’emménagement.

Officieusement on disait Pauvre femme. Elle est allée se cacher quelque part.

Mais personne ne savait vraiment que M.R. était sans foyer. »

« Être toujours seul, c’est penser sans interruption – votre cerveau ne débranche jamais.

Il n’est pas possible de vivre en pensant continuellement. »

« C’était cela, la condition humaine, peut-être? – l’effort de demeurer humain. »

« C’était une erreur d’être aussi souvent seule. Tellement plus facile d’être effacée de la surface de la terre, éliminée, quand on est seule. »

Et enfin, toute l’histoire du livre :

« Nous chérissons plus que tout ces lieux où nous avons été conduits pour mourir mais où nous ne sommes pas morts. »

Un grand livre, vous dis-je…Écoutez la dame, ici.

Journées noires à Hollywood

Lauren Bacall, une femme magnifique, intelligente, et extraordinaire actrice. Ses beaux yeux qui la firent surnommer « The Look », se sont fermés. « Si vous avez besoin de moi, vous n’avez qu’à siffler. Vous savez siffler, Steve? Vous rapprochez vos lèvres comme ça et vous soufflez. »