« Nous logions, père et moi, au plus épais de la forêt, dans une cabane de billes érigée ci-devant le grand hêtre. Père avait formé de ses mains cette résidence rustique et tous ses accompagnements. Rien n’y manquait: depuis l’eau de pluie amassée dans la barrique pour nos bouillades et mes plongements, jusqu’à l’âtre pour la rissole du cuissot et l’échauffage de nos membres aux rudes temps des frimasseries. Il y avait encore nos paillasses, la table, une paire de taboureaux, et puis l’alambic de l’officine, où père s’affairait à extraire, des branchottes et fruits du genièvre avoisinant, une eau-de-vie costaude et grandement combustible. »
Voici un des premiers romans de cet auteur, dont j’ai chroniqué « le roitelet », court roman bouleversant sur les troubles psychiatriques, particulièrement la schizophrénie, et l’amour entre deux frères, histoire tendre et tragique.
Donc, on m’a offert il y a déjà quelques années celui-ci, écrit en 2004, qui reçut le prix France-Québec et a été adapté au cinéma en 2012 par Jean-Christophe Dessaint, un film que j’ai raté à sa sortie au cinéma. Et je pense qu’il attendait son heure, un creux dans mes lectures, envie de quelque chose de différent.

Je pense que Jean -François Beauchemin porte un intérêt tout particulier aux troubles mentaux, il en parle avec compassion, intelligence, finesse, mais sans filtre. Ainsi du manque d’amour:
» Mais père m’aime-t-il, m’aime-t-il seulement ? » Ainsi parlais-je. Dès lors, je décidai de ceci : il me faudrait savoir, savoir absolument, désormais, si père me chérissait. Plus encore : il me faudrait voir son sentiment, le toiser comme on toise toutes choses en domaine de la Terre. […] De toute manière, pouvait-on concevoir de vivre, de circuler d’un bout à l’autre de l’existence sans que le regard encontre le sentiment ? Peste soit de cette introuvableté ! On voit bien l’arbre, la pluie, le poisson-chat, et ce n’est que juste phénomène : ces choses-là nous sont indispensables au vivre. Ainsi de l’amour. »
Il faut s’accrocher pour avancer ici avec ce père et ce garçon qui vivent en forêt, retirés du monde extérieur. On a d’ailleurs du mal à situer l’époque. On se pense en un obscur Moyen-Âge en la présence de ces deux êtres. mais sans doute pas comme on le perçoit en avançant dans le récit. Le fils, en besoin de vocabulaire :
« C’est à ce moment-là qu’amour établit sa paillasse en ma personne. C’est là aussi que je pressentis que parole donne vie à toutes choses en les baptisant d’un nom. J’appris le nom de père, puis celui de Manon, et ce fut pour moi comme si ces personnes commençaient à vivre véritablement : je les vis pour la première fois. Je toisai en ces noms-là comme je toisai en miroir ma face délivrée de ses crasses : ce fut révélation, et saisissement. »
Car c’est le fils qui raconte son existence, devant un tribunal qui le juge pour meurtre. Son récit, son plaidoyer pour qu’on le comprenne est donc ce roman, tout aussi bouleversant que « Le roitelet ». Car il est une fois encore question de troubles mentaux qui ont isolé le père. Le fils commence en racontant sa venue au monde, la mère morte, et lui…
« Car s’il me faut aujourd’hui tourner pour vous les pages de mon existence, il me faudra aussi, par même occasion et pour mieux traduire mon récit, ouvrir le livre de la vie de père, si étroitement emmaillotée à la mienne. Cela afin de vous instruire meilleurement des circonstances où je fus conduit à achever mon prochain, puis enseigné de vocabulaire et, enfin, mené ci-devant vous et les membres de ce tribuneau pour trancher mon cas. »
Une des difficultés du roman est la langue qu’utilise le narrateur, le fils. Il répète sans cesse qu’il n’a pas le langage. C’est donc une langue faite de mots improbables, bricolés, mais qu’on arrive finalement très bien à comprendre. C’est insoutenable la vie que va mener cet enfant, puis ce jeune homme au côté d’un père dément. Il n’y a pas d’autre mot. C’est la mort de son épouse bien-aimée qui a causé cette folie, mais on comprend à la fin qu’il n’y a pas que ça.

Je ne vais rien raconter, mais les quelques extraits vous permettront de vous faire une idée ce qu’est ce livre, pas aisé, pas confortable, parfois à donner la nausée. Ce qui dit à quel point l’écriture est puissante, elle va creuser loin et en fait accroche. J’ai voulu très vite lire jusqu’à la fin, pour comprendre l’indicible de cette histoire.
Si vous aimez sortir des clous et des sentiers battus, ce texte forcément va vous égarer loin sur les chemins de traverse. Il m’a fallu du temps pour sortir de cet univers. L’adaptation cinématographique est un film d’animation, pour les enfants, et ça me laisse perplexe, car il a dû falloir retirer ce qui fait la force et le côté insoutenable de cette histoire. Bref. Ce livre est un coup de cœur, pour le sujet difficile, pour l’écriture incroyable, pour l’inventivité qu’il a fallu à l’auteur pour cette histoire; et je finis par cette phrase:
« Beauté est seule grammaire qui vaille. »



« Son frère ne serait plus jamais le même. Cette douleur et ce chagrin ne l’abandonneraient plus. Il passerait toute sa vie à la frontière de la folie, en quête perpétuelle de quelque chose auquel se raccrocher, une justification, une excuse, un but. Pendant des années elle avait elle-même été cette justification, cette excuse, ce but. elle en était consciente. C’est pourquoi il était si intrusif, si autoritaire, si écrasant, c’est pourquoi il essayait de contrôler sa vie intérieure: il était convaincu de la protéger d’un ennemi qu’il avait lui-même invoqué, du fantôme de cette nuit sur la route 1, impossible à exorciser. »



« Dottie lui tend l’édition de l’après-midi du Herald American, et Mary Pat le lit par-dessus la table. UN HOMME HEURTÉ PAR UNE RAME DE MÉTRO. L’article raconte qu’un certain Augustus Williamson, âgé de vingt ans, a été retrouvé mort en contrebas du quai de la ligne intérieure à Columbia Station tôt ce matin et que la police a confirmé qu’il présentait plusieurs traumatismes crâniens. »





On commence avec la colline et les dealers, Tonio, Ahmed, et Le Manouche, Lounès et Mokhtar et Salim. Puis arrive Laura. Sans aucun doute et en ce qui me concerne le personnage le plus émouvant. Laura est infirmière et ce soir-là, c’est une autre Laura qui arrive sur une civière. Ambiance Urgences, lumières blafardes, odeurs, stress, bruit des roues des brancards, voix sous les masques qui tentent de rassurer, où qui disent l’urgence, hâte organisée que seul un hôpital peut contenir. Laura qui garde la tête froide autant que possible, devant cette situation où elle avance à tâtons, dans l’inconnu, comme ses collègues.
« On discute avec lui, on rigole et puis, une heure plus tard, on le fout dans un sac. J’ai dit tout ça, dans la chambre, devant tout le monde. Je pleurais au bord du lit comme une gamine, c’est pas vrai, Sonia? Je voyais rien du tout. Je savais pas quelle tête vous faisiez. J’ai juste entendu sa voix. La docteure Hanh, elle a dit « OK ». Elle a dit « OK, on bouge pas d’ici. Vous lui faites la toilette mortuaire et, seulement après, je prononcerai le décès et on l’isolera. » C’est son mot pour dire qu’on la fout dans un sac. Mais elle a été cool. Nous, on a fait la toilette. Il y avait plus un bruit. C’était pas des belles funérailles. Il en aura pas, des belles funérailles, ce monsieur. Mais c’était déjà ça. »
Les paragraphes se fondent les uns aux autres, s’interpellent, en une construction qui rend si bien les mouvements, déplacements, et les pensées parfois floues, confuses, ou prosaïques: c’est remarquable ! Toute la vie de cette cité bruisse, vibre, se déplace, ça rebondit comme une balle contre un mur, sans prendre jamais la même trajectoire. J’ai trouvé ça absolument réussi et très puissant, en tous cas, l’effet que ça a produit sur moi est très fort. Le cinéma tient une place importante, comme Laura dans le livre. L’amour de Laura pour Marion aussi, fend le cœur. Reparler de ce livre me bouleverse. La vie de l’hôpital, très présente sur la seconde partie du livre, est décrite avec une grande humanité, et un réalisme frappant.
Au cinéma…