« Zorrie » – Laird Hunt, éditions Globe, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut ( États-Unis )

Zorrie par Hunt » I

sortant de l’ombre pour entrer au soleil

Zorrie Underwood était connue dans tout le comté pour avoir travaillé dur depuis plus de cinquante ans, aussi fut-elle troublée quand enfin la houe se mit à lui glisser des mains, le couteau à éplucher à lui glisser des doigts, le souffle à s’échapper en bouffées courtes de ses poumons et, au beau milieu de la journée, il lui fallut s’allonger. »

Quel beau roman, quel superbe et émouvant portrait de femme . Je n’ai lu que « Neverhome » de Laird Hunt, et j’ai été ici encore été touchée par cette écriture délicate, qui souvent suggère plus qu’elle n’énonce, avec une douceur et une bienveillance pour les personnages qui font de cette lecture un moment tendre mais aussi plein d’un réalisme bien dosé. C’est ça, ce livre, c’est un équilibre. Et c’est merveilleux à lire.

Zorrie, période de la Grande Dépression, orpheline, en Indiana. Zorrie après avoir été jetée avec tant d’autres sur les routes de la grande Amérique va de petit boulot en petit boulot, puis travaille dans une usine de radium, dont la poussière fait d’elle « une fille qui brille ».

Mais une chose compte plus que tout pour elle, c’est l’Indiana. C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle a vécu avec ses parents, puis avec sa tante, c’est là, et seulement là qu’elle envisage sa vie.

Et c’est cette vie que nous conte Laird Hunt de sa belle écriture attentive et attentionnée, la vie de cette femme qu’on définirait de nos jours de « résiliente ».

Elle est selon moi simplement une âme entière, attachée à ce qu’elle connait, attachée à ses paysages, attachée à sa vie simple. Elle sera faite, cette vie, de travail, d’un quotidien auprès de gens comme elle. Elle cultivera son jardin, dans tous les sens du terme. J’ai aimé Zorrie, comment faire autrement? Mais à l’image de son siècle et de son pays, ce ne sera pas un chemin facile. Dans son village, elle sera en bonne compagnie, l’entraide est de mise, mais parfois, néanmoins, la solitude l’assaillira.

« Elle ferma les yeux et imagina les lumières s’éteignant quand elle était perdue par la pensée  dans sa propre « grotte ». Elle les garda fermés même quand elle commença, insensiblement, à paniquer. Au bout d’un moment, toutefois, il lui sembla que les salles et les couloirs obscurs de son esprit, qui ces derniers temps étaient toujours trop chauds et trop bruyants, commençaient à s’emplir d’une terre meuble et fraîche plongeant tout dans le silence. Il lui apparut alors que c’était le silence et non le chagrin qui les reliait, qui les maintiendrait à jamais reliés, les vivants et les morts: elle, Noah, Harold, Janie, Marie, ses parents, le monde entier peut-être, que ce n’était pas une si mauvaise chose, surtout si de temps à autres il y avait un petit Buddy Holly ou une June Carter Cash  poussant sa chanson avec cœur quelque part à l’arrière-plan. »

C’est le portrait d’une femme plus complexe que le laisse entendre le texte, tout en finesse, en délicatesse, proche du cœur humain loin d’être régulier dans ses battements et ses palpitations. Sous des airs doux un livre ardent. Ardent de ce qui brûle Zorrie et de ce que va changer le XXème siècle naissant.

Je n’écris rien de plus. Ce livre est un bijou sobre, finement et délicatement simple et pour cette raison même rare et  beau. Pour moi, très émouvant. Et très intelligent.

La fin, assez étrange, onirique, mais tout à fait dans la ton du roman. 

« Plus tard, dans l’été, quand le manque d’énergie se changea en souffle court et que le flou bordant son champ de vision se fut mis à gagner le centre, Zorrie se trouva songer à la lettre d’Ellie plus souvent qu’à quoi que ce soit d’autre. Elle s’allongeait sur la banquette, tournait le dos à la pièce, pensait au geste d’ouvrir toutes grandes les portes et regardait le mur blanc. Au bout d’un moment, elle fut stupéfaite de découvrir que les profondeurs qu’elle avait perçues sur les  rives du lac Michigan et attribuées aux eaux vertes de la mer à Scheveningen scintillaient, frémissantes, juste sous ses yeux. Parfois Harold ou Ruby ou Virgil ou Jamie venait s’asseoir au bord du lit, lui mettait une main dans le dos et prononçait son prénom. Mais la plupart du temps, elle restait juste allongée, parfaitement immobile, retournant tout dans sa tête. »

« Neverhome » – Laird Hunt – Actes Sud, traduit par Anne-Laure Tissut

Neverhome_4223Dès que j’en ai entendu parler, j’ai acheté ce livre et je viens de le terminer. Tout m’y paraissait faire partie de ce que j’aime en littérature, et je ne me suis pas trompée.

Un grand et beau moment de lecture, une voix unique et originale. Coup de foudre !

Le sujet d’abord: Ash Thompson est soldat dans l’armée confédérée, il a quitté sa ferme dans l’Indiana pour combattre. Sauf que Ash est Constance, qui prend la place de son époux Bartholomew, de santé fragile. Le premier paragraphe annonce les faits

J’étais forte, lui pas, ce fut donc moi qui partis au combat pour défendre la République.[…]La dixième ou onzième nuit passée sur la route, on but du whisky et on brailla sous les étoiles. Il y eut une course à pied. Du lancer de couteaux. Un concours à qui avalerait le plus de biscuits. À qui était le plus fort. L’un des gars essaya de me défier au bras de fer et eut la main écorchée quand je la plaquai contre la table. Aucun des autres ne tenta sa chance. »

jennie-hodgersEt voici en une page et demie notre héroïne campée solidement dans le début de ses aventures, avec assurance et un grand réalisme.

Premier atout de ce roman, la découverte d’une histoire peu connue, celle de ces femmes qui ont combattu, camouflées en hommes, durant cette guerre sanglante. Et puis surtout le bonheur de découvrir une écriture d’une grande poésie, onirique et pourtant capable de relater la violence et la dureté de cette période.

Cette guerre est le monstre qui dévore les hommes, qui leur fait perdre la raison et renoncer à leur humanité, comme toutes les guerres. L’incroyable personnage que dessine Laird Hunt est de chair et de sang. Pleine de vigueur, de courage et de rage, Constance/Ash est aussi un esprit fréquentant les fantômes, surtout celui de sa mère tant aimée et qui s’est pendue, qui depuis l’au-delà la guide de ses maximes.

« Vas-y.Vas-y et vois ce que tu as en toi. »

« Nous, on ne tend jamais l’autre joue. »

Sa mère l’accompagne, elles conversent n’importe où, n’importe quand, sa mère est celle qui montre le chemin:

« Ma mère avait fait un voyage en train une fois et je lui avais dit que je voulais voyager comme elle. Filer à travers la campagne, flotter le long de ses eaux infinies en bateau. Je voulais, lui disais-je, m’allonger sous les étoiles et humer l’odeur d’autres brises. Boire à d’autres sources, éprouver d’autres chaleurs. me tenir debout avec mes camarades sur les ruines des idées d’antan. Aller en avant avec des milliers d’autres. Planter le talon, durcir mon regard et ne pas m’enfuir. »

Federal_soldiers_in_Confederate_fort_on_heights_of_CentrevilleAu-delà de la guerre –  qu’on peut voir à travers les yeux de Constance comme une métaphore du monde, avec ses ambiguïtés, ses quêtes, ses incertitudes et ses absurdités, le flou des genres et des sentiments – , on assiste à une tragique libération. Tragique parce qu’elle passe par le feu et le sang, et on le découvre par la suite, par l’humiliation, la douleur, la folie et la punition. Mais libération d’une femme, qui les représente toutes non pas dans ses actes, mais dans sa pensée, sa façon de penser et d’envisager le monde.

On va suivre ainsi ce magnifique personnage qui, dépouillé de ses oripeaux soldatesques, rentrera par un long et difficile chemin, sur son lopin de l’Indiana retrouver les bras aimants de son Bartholomew. Et on croise alors des hommes et des femmes bons, comme le Colonel, ou Neva Thatcher, bons mais pris dans un conflit qui parfois les amène à des actes qui ne leur ressemblent pas. Et puis toute une lie cruelle, retorse contre laquelle Constance arrive pourtant à lutter, soutenue par l’idée de son retour auprès de son fragile mari et par le souvenir et la voix de sa mère. Impressionnante Constance, bouleversante héroïne.

hodgersAsh/Constance évolue entre rêve et réalité, par la grâce de l’écriture qui vagabonde entre langage grossier et lyrisme sophistiqué, écriture travaillée avec un talent étonnant. Même dans les instants chimériques, on est encore pourtant bien ici, sur ce sol troué par les canons et tapissé de corps déchiquetés, à entendre le souffle des soldats pouilleux et terrifiés. C’est ce jeu, cette collision entre rêve et réalité qui rend ce livre puissant, qui lui donne sa force et sa beauté, sans jamais baisser en intensité. En faisant de Constance la narratrice, avec un côté journal, très spontané, la force des mots se trouve encore décuplée; bref, cette écriture est parfaitement adaptée au sujet, la forme est idéale, un vrai coup de maître et un bonheur infini pour le lecteur.

À mon sens, c’est aussi un roman d’aventures, il n’est pas fait d’impasse sur les actions guerrières, les mauvaises ou bonnes rencontres, les courses – poursuites et les terreurs de notre soldate, tout ça avec intelligence et poésie, et le roman s’en trouve élevé au seul qualificatif de très grand roman, très grande littérature ; et notre cœur palpite pour cet être androgyne qu’on prend très vite en affection.

frances-claytonVoilà en quoi ce livre est tout ce que j’aime : écriture extraordinaire ( chapeau bas à la traductrice ), personnages tout autant, émotions, aventures, découverte d’un pan d’histoire que j’ignorais…Le genre de roman dont on se souvient, un personnage qui entre dans ma mythologie de lectrice.

Vous avez compris, gros gros coup de cœur.

 

Vous pouvez lire ici une interview de l’auteur pour la RTBF