« Quand vient le peintre qui doit faire le retable de l’église, Martin sait qu’à la fin de l’hiver, il s’en ira avec lui. Il partira sans même se retourner.
Le peintre, il y a longtemps qu’on en parle au village. Et maintenant qu’il est là et qu’il veut entrer dans l’église, la clé a disparu. Henning, Seidel et Sattler, les trois hommes qui font ici la pluie et le beau temps, la cherchent à quatre pattes dans les églantiers devant la porte de l’église. Le vent fait bouffer leurs chemises et leurs pantalons. leurs cheveux volent dans tous les sens. De temps à autre, ils secouent la porte. À tour de rôle. Au cas où les deux autres n’auraient pas bien secoué. Et ils sont tout étonnés, chaque fois, qu’elle soit toujours fermée à clé. »
C’est merveilleux de pouvoir entrer en contact avec ce genre de livre. Des hasards de rencontres. Et voici un univers fantastique de conte gothique, quoi que cette définition soit insuffisante ou imparfaite. C’est là un livre très original, violent parfois mais facétieux aussi, tour à tour drôle – comme cette entrée en matière avec trois crétins glorieux – , puis sombre, puis doux, tendre, et flamboyant, puis soufflant le chaud et le froid, Stefanie vor Schulte nous entraîne avec ces deux formidables personnages – trois, pardon -, Martin, son coq noir, et le peintre. Martin et le coq, première rencontre:
« L’animal se pavane autour de l’enfant, ils se considèrent l’un l’autre, à partir de ce jour les cris cessent et jamais plus Martin ne criera ni ne pleurera. Il a de grands yeux, beaux et curieux. Où tout peut maintenant trouver le repos. À jamais tournés vers l’animal noir. Qui, lui non plus, ne regarde plus que l’enfant et ne s’apaise qu’auprès de lui. Ils sont dès lors inséparables, et paisibles l’un envers l’autre. […] Martin pose la main sur le cou du coq. Son fidèle ami. »
C’est une quête qui va démarrer dans ce village. Situer le lieu, c’est probablement un village allemand sans plus d’informations – et on se suppose un peu plus tard qu’au Moyen-Age, à cause des cavaliers et chevaliers, et puis de la princesse. On peut aussi se dire que lieu et temps sont imaginaires et n’existent que sous la plume de cette écrivaine…Mais au fond, peu importe, je me suis sentie par moments comme une enfant qui lit un conte qui fait un peu peur, qui fait pleurer puis sourire puis qui se tend à nouveau…Il s’agit là en fait d’une allégorie, qui met en scène la mort, l’amour, mais aussi la solidarité et le pouvoir. Il y a ce cavalier noir qui enlève les petites filles.
Martin est le survivant d’une famille très pauvre que le père a décimée à la hache. L’enfant est très intelligent, réfléchit beaucoup et va trouver enfin un ami à qui poser ses questions et qui saura lui répondre, l’aimer, le réconforter et l’accompagner. Conversation avec le peintre à propos des anges:
« -Ils sont l’image de l’amour. N »as-tu donc pas d’images de l’amour? »
Martin ne comprend pas;
« Une mère? », demande le peintre. Le garçon reste sans réaction.
« Des frères? Des sœurs? »
Ses frères et sœurs sont un souvenir qu’il garde enfoui au plus profond de lui, pour ne pas avoir à se rappeler aussi la hache que leur père a abattue sur eux.
Le peintre mastique un morceau de pain tandis que Martin cherche en lui-même une image d’ange.
« Franzi », finit-il par dire à voix basse.
Le peintre sourit et esquisse en quelques traits le visage grave de Martin sur un vieux bout de toile. Un bout de toile que l’artiste gardera longtemps sur lui. Longtemps après la fin de leur errance commune. Et chaque fois qu’il le regardera, ce sera avec la certitude que c’est le meilleur dessin qu’il ait jamais fait, et que jamais il n’a été en présence d’un enfant aussi pur, aussi indemne des vices propres à l’espèce humaine. »
Court extrait d’une page merveilleuse où l’amour et l’amitié, la solidarité, la compassion saisissent avec force. Et dans cet extrait, est le titre: « Garçon au coq noir », dans ce dessin tient tout ce qui lie les deux personnages. Une compréhension intuitive, immédiate, et une amitié, une affection profondes.
La quête que vont mener Martin et ses amis, peintre et coq, c’est celle de la petite fille de Godel, enlevée par le Cavalier:
« En un éclair, le cavalier a dépassé Martin, l’instant d’après, il est à la hauteur de Godel, il abaisse le bras vers la fille, la soulève comme un fétu de paille et la fourre sous sa cape, pan d’obscurité dans le jour laiteux. L’enfant est maintenant au cœur des ténèbres, il n’a pas laissé échapper le moindre cri. Tout est allé si vite. La main de la mère est encore suspendue en l’air, toute pleine de la chaleur du corps de sa fille. Sa fille qui n’est plus là. »
Mais Martin lui, est là. Toujours en vie, protégé par le coq noir qui se perche sur son épaule, qui lui parle seulement quand c’est nécessaire, et qui le défend tout le temps. Il fait peur, ce coq, c’est en cela qu’il protège Martin, les gens le craignent, ce coq noir comme l’enfer. Le coq est un animal empli de symboles et de croyances selon le lieu et les époques. Et il n’est sans doute pas ici par hasard, comme on le comprend à la lecture. Notre coq noir est en cela très bien choisi.
Les temps sombres sont arrivés, annoncés par le cavalier qui enlève les fillettes. Le mal rôde, la misère, la violence est tapie partout.
Nous partirons et suivrons ces deux êtres de lumière, je ne dis pas la suite, c’est terrible et enchanteur à la fois. C’est d’une finesse d’esprit rare, c’est beau, émouvant, et ça se boucle en un texte parfait sur la forme, sur le fond : une vraie belle réussite. Je ne sais pas comment dire le « voyage » qu’on fait avec ce genre de livre. Je ne saurais trop vous inviter à partir avec Martin, son coq et son ami le peintre. Une belle fin, un choix juste pour ce Martin si attachant, la rédemption.
« Mais maintenant, ils rêvent de la vie qui pourrait être. L’herbe est une eau verte jusqu’à l’horizon, au-dessus duquel le soleil du soir enflamme une ceinture étincelante. Martin et Franzi peuvent désormais rêver ensemble une vie faite d’amour et de respect. Où il y aura une place pour le peintre. Et pour le coq. »
Premier roman abouti, fable merveilleuse et pleine de philosophie, émouvant de bout en bout, roman d’aventures aussi, vous verrez ! Et pour moi, coup de cœur et bonheur de savoir que naissent de nouveaux aussi beaux talents.

« L’animal se pavane autour de l’enfant, ils se considèrent l’un l’autre, à partir de ce jour les cris cessent et jamais plus Martin ne criera ni ne pleurera. Il a de grands yeux, beaux et curieux. Où tout peut maintenant trouver le repos.
« En un éclair, le cavalier a dépassé Martin, l’instant d’après, il est à la hauteur de Godel, il abaisse le bras vers la fille, la soulève comme un fétu de paille et la fourre sous sa cape, pan d’obscurité dans le jour laiteux. L’enfant est maintenant au cœur des ténèbres, il n’a pas laissé échapper le moindre cri. Tout est allé si vite. La main de la mère est encore suspendue en l’air, toute pleine de la chaleur du corps de sa fille. Sa fille qui n’est plus là. »
Dési (Désirée) et Yési (Jessica qui a préféré le Y) ont le même âge, leurs parents sont proches et vivent dans le même quartier de Barcelone, la mère de Dési tient une mercerie. Les deux filles ont fréquenté la même école. Yési est brillante quand Dési ne dépasse pas la norme et il y a une sorte de rivalité muette entre elles. Yési est musicienne, lit beaucoup, est bonne en tout, est donc souvent agaçante en tout. Voici un extrait assez long, mais qui est au cœur du sujet. La jalousie.
L’éditrice de cette belle maison, Caroline Coutau, explique qu’elle aime les œuvres qui suggèrent, qui génèrent de l’émotion plutôt que celles qui énoncent ou expliquent. Ce roman-ci est caractéristique de cette ligne. Construction complexe, qu’on comprend au fil de son élaboration, sujet « à tiroirs », dans lequel plusieurs vies sont en scène. Il y a certes le personnage principal, cet homme qui revient au village natal avec sa femme et sa fille. Il quitta cet endroit et y revient, retrouvant alors son passé, une maison quasi inchangée, un décor qui semble avoir traversé le temps sans accrocs – les pommiers, le ciel et les falaises. Et le fascisme, sous une autre forme, mais bel et bien là car dans ce village retrouvé traînent des néo-nazis, une menace sourde.
« Nous étions assis l’un en face de l’autre. Une fois le lait versé et le sucre mélangé, nous sommes restés silencieux. Nous nous jaugions comme des boxeurs avant le premier coup. J’avais compris qu’il n’y avait pas d’enfants pour lesquels Vito aurait fabriqué des jouets.
L’auteur nous plonge dans une ambiance vraiment particulière, jamais totalement sereine, jamais vraiment apaisée, comme sous une sourde menace. Et c’est extrêmement bien écrit et bien construit. Au début, je reconnais que je n’étais pas certaine de terminer cette lecture. Et puis. Et puis on se met à observer le narrateur, sa femme et sa petite fille. Les pommiers et l’amitié fracassée, même s’il n’y parait pas. La couverture est extrêmement bien choisie, évocatrice, lumineuse. Cette main tendue, pourrait être celle de Jan, le nouvel ami, qui joue avec la Petite, il construit avec elle un lieu nouveau
« Jan remplit d’arbres une dalle entière, ajoute quelques rochers. Une ferme comme celle-là, voilà ce que je voudrais, où l’on peut construire des moulins à eau ou cueillir des myrtilles, où l’on peut laisser les gens venir à soi comme on veut, et sinon, vite on s’éloigne, il suffit de traverser un mur en pierres sèches, de se faufiler à travers un bosquet et l’on retrouve son propre monde, là où faire un vœu aide encore. Jan caresse les cheveux de la Petite. Tu me dis où sont les assiettes? Il prend la Petite dan ses bras. C’est elle qui le guide à travers la cuisine.
« Nous laissons la maison ouverte: vienne qui voudra. La plage arrière est couverte de sacs et d’affaires. Jan, devant nous, allume un petit coup les feux de détresse, comme pour dire: À nous, maintenant, ou Quoi encore. Christina est au volant. Je suis assis près d’elle. La Petite derrière dans son siège que nous avons reconstitué à l’aide de couvertures et de coussins. À côté d’elle, Vito, avec ses deux jambes, la vieille et la nouvelle. »
« Vous savez comment c’est quand on a bourlingué trop longtemps et qu’on s’est trop souvent donné du cran à l’aide de quatre doigts de Jack accompagnés d’une bière pour faire passer, ou avec n’importe quelle sorte de cachetons à portée de main. Et si ça ne suffisait pas, peut-être en doublant la mise le matin venu avec une demi-douzaine de grands verres de vodka agrémentée de glace pilée, de cerises et de tranches d’orange, pour bien renvoyer à la cave araignées et serpents.
Plus que jamais, James Lee Burke infiltre les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus laid comme dans ce qu’elle a de plus beau, les deux se confondant, se heurtant dans un combat constant. Un des personnages importants, Marcel LaForchette détenu à la prison de Huntsville:
« Il y a des années, il avait arraché une photo en noir et blanc d’une histoire illustrée de la Deuxième Guerre Mondiale, et il la gardait dans son portefeuille, protégée par une pochette en celluloïd. La photo montrait une femme voûtée montant un chemin de terre avec ses trois petites filles. La femme et les enfants portaient des chiffons sur la tête, et avaient le dos couvert de manteaux bon marché. La plus jeune des fillettes était tout juste en âge de marcher. On ne pouvait voir ce qu’il y avait au bout du chemin. À l’arrière-plan, il n’y avait ni arbres, ni herbe.
« Nous roulâmes jusqu’au Vieux Carré, Clete gara sa Caddy à son bureau, puis nous prîmes un dîner tardif au Acme Oyster House, sur Iberville. Après avoir quitté le domaine des Balangie, nous avions peu parlé, en partie parce que nous étions en colère et honteux, que nous soyons ou non prêts à l’admettre. Des gens dont la fortune provenait des narcotiques, de la prostitution, de la pornographie, de prêts avec usure, du racket et du meurtre nous avaient virés comme si nous avions été de modestes flics en patrouille ignorants et indignes de se trouver dans leur maison. »
Tout ceci donne lieu à des pages sublimes, et je pèse le qualificatif. Tant dans les scènes d’action que dans les contemplations mélancoliques, aussi bien dans les dialogues, en particulier les conversations des deux amis rehaussées d’humour, que dans les moments songeurs de Robo – joli surnom – , on atteint là un niveau impressionnant de talent pour parler de ce que sont les hommes et de la consolation que peut apporter la nature. Comme cette introspection de Dave, un soir.
Histoire, poésie, la grande culture de l’auteur qui pour autant ne renonce pas à l’humour… un roman impressionnant.





