« Garçon au coq noir » – Stefanie vor Schulte- éditions Héloïse d’Ormesson, traduit par Nicolas Véron ( allemand )

CVT_Le-garcon-au-coq-noir_3425« Quand vient le peintre qui doit faire le retable de l’église, Martin sait qu’à la fin de l’hiver, il s’en ira avec lui. Il partira sans même se retourner.

Le peintre, il y a longtemps qu’on en parle au village. Et maintenant qu’il est là et qu’il veut entrer dans l’église, la clé a disparu. Henning, Seidel et Sattler, les trois hommes qui font ici la pluie et le beau temps, la cherchent à quatre pattes dans les églantiers devant la porte de l’église. Le vent fait bouffer leurs chemises et leurs pantalons. leurs cheveux volent dans tous les sens. De temps à autre, ils secouent la porte. À tour de rôle. Au cas où les deux autres n’auraient pas bien secoué. Et ils sont tout étonnés, chaque fois, qu’elle soit toujours fermée à clé. »

C’est merveilleux de pouvoir entrer en contact avec ce genre de livre. Des hasards de rencontres. Et voici un univers fantastique de conte gothique, quoi que cette définition soit insuffisante ou imparfaite. C’est là un livre très original, violent parfois mais facétieux aussi,  tour à tour drôle – comme cette entrée en matière avec trois crétins glorieux – , puis sombre, puis doux, tendre, et flamboyant, puis soufflant le chaud et le froid, Stefanie vor Schulte nous entraîne avec ces deux formidables personnages – trois, pardon -, Martin, son coq noir, et le peintre. Martin et le coq, première rencontre:

505px-Black_cock_(45496764122)« L’animal se pavane autour de l’enfant, ils se considèrent l’un l’autre, à partir de ce jour les cris cessent et jamais plus Martin ne criera ni ne pleurera. Il a de grands yeux, beaux et curieux. Où tout peut maintenant trouver le repos. À jamais tournés vers l’animal noir. Qui, lui non plus, ne regarde plus que l’enfant et ne s’apaise qu’auprès de lui. Ils sont dès lors inséparables, et paisibles l’un envers l’autre. […] Martin pose la main sur le cou du coq. Son fidèle ami. »

C’est une quête qui va démarrer dans ce village. Situer le lieu, c’est probablement un village allemand sans plus d’informations – et on se suppose un peu plus tard qu’au Moyen-Age, à cause des cavaliers et chevaliers, et puis de la princesse. On peut aussi se dire que lieu et temps sont imaginaires et n’existent que sous la plume de cette écrivaine…Mais au fond, peu importe, je me suis sentie par moments comme une enfant qui lit un conte qui fait un peu peur, qui fait pleurer puis sourire puis qui se tend à nouveau…Il s’agit là en fait d’une allégorie, qui met en scène la mort, l’amour, mais aussi la solidarité et le pouvoir. Il y a ce cavalier noir qui enlève les petites filles.

347px-Jacob_wrestling_the_angel_2 Martin est le survivant d’une famille très pauvre que le père a décimée à la hache. L’enfant est très intelligent, réfléchit beaucoup et va trouver enfin un ami à qui poser ses questions et qui saura lui répondre, l’aimer, le réconforter et l’accompagner. Conversation avec le peintre à propos des anges:

« -Ils sont l’image de l’amour. N »as-tu donc pas d’images de l’amour? »

Martin ne comprend pas;

« Une mère? », demande le peintre. Le garçon reste sans réaction.

« Des frères? Des sœurs? »

Ses frères et sœurs sont un souvenir qu’il garde enfoui au plus profond de lui, pour ne pas avoir à se rappeler aussi la hache que leur père a abattue sur eux.

Le peintre mastique un morceau de pain tandis que Martin cherche en lui-même une image d’ange.

« Franzi », finit-il par dire à voix basse.

Le peintre sourit et esquisse en quelques traits le visage grave de Martin sur un vieux bout de toile. Un bout de toile que l’artiste gardera longtemps sur lui. Longtemps après la fin de leur errance commune. Et chaque fois qu’il le regardera, ce sera avec la certitude que c’est le meilleur dessin qu’il ait jamais fait, et que jamais il n’a été en présence d’un enfant aussi pur, aussi indemne des vices propres à l’espèce humaine. »

Court extrait d’une page merveilleuse où l’amour et l’amitié, la solidarité, la compassion saisissent avec force. Et dans cet extrait, est le titre: « Garçon au coq noir », dans ce dessin tient tout ce qui lie les deux personnages. Une compréhension intuitive, immédiate, et une amitié, une affection profondes.

La quête que vont mener Martin et ses amis, peintre et coq, c’est celle de la petite fille de Godel, enlevée par le Cavalier:

366px-_Come,__and_she_still_held_out_her_arms.« En un éclair, le cavalier a dépassé Martin, l’instant d’après, il est à la hauteur de Godel, il abaisse le bras vers la fille, la soulève comme un fétu de paille et la fourre sous sa cape, pan d’obscurité dans le jour laiteux. L’enfant est maintenant au cœur des ténèbres, il n’a pas laissé échapper le moindre cri. Tout est allé si vite. La main de la mère est encore suspendue en l’air, toute pleine de la chaleur du corps de sa fille. Sa fille qui n’est plus là. »

Mais Martin lui, est là. Toujours en vie, protégé par le coq noir qui se perche sur son épaule,  qui lui parle seulement quand c’est nécessaire, et qui le défend tout le temps. Il fait peur, ce coq, c’est en cela qu’il protège Martin, les gens le craignent, ce coq noir comme l’enfer. Le coq est un animal empli de symboles et de croyances selon le lieu et les époques. Et il n’est sans doute pas ici par hasard, comme on le comprend à la lecture. Notre coq noir est en cela très bien choisi.

Les temps sombres sont arrivés, annoncés par le cavalier qui enlève les fillettes. Le mal rôde, la misère, la violence est tapie partout. 

Nous partirons et suivrons ces deux êtres de lumière, je ne dis pas la suite, c’est terrible et enchanteur à la fois. C’est d’une finesse d’esprit rare, c’est beau, émouvant, et ça se boucle en un texte parfait sur la forme, sur le fond : une vraie belle réussite. Je ne sais pas comment dire le « voyage » qu’on fait avec ce genre de livre. Je ne saurais trop vous inviter à partir avec Martin, son coq et son ami le peintre. Une belle fin, un choix juste pour ce Martin si attachant, la rédemption.

« Mais maintenant, ils rêvent de la vie qui pourrait être. L’herbe est une eau verte jusqu’à l’horizon, au-dessus duquel le soleil du soir enflamme une ceinture étincelante. Martin et Franzi peuvent désormais rêver ensemble une vie faite d’amour et de respect. Où il y aura une place pour le peintre. Et pour le coq. »

Premier roman abouti, fable merveilleuse et pleine de philosophie, émouvant de bout en bout, roman d’aventures aussi, vous verrez ! Et pour moi, coup de cœur et bonheur de savoir que naissent de nouveaux aussi beaux talents.

« Les groseilles de Novembre » de Andrus Kivirähk – Le Tripode, traduit de l’estonien par Antoine Chalvin

Les_Groseilles_de_novembreLe sous-titre  : « Chronique de quelques détraquements dans la contrée des kratts »

Fin d’une parenthèse absolument loufoque et savoureuse, pour une histoire estonienne, un conte où tout se détraque très vite, pour notre plus grande jubilation. Chronique d’un village où de tous temps l’estonien est chez lui, où tout est à lui, où la propriété est celle de chacun et de tous ( ou plutôt à celui qui saura s’en emparer ) : ça vole, ça chaparde, ça dérobe, en particulier dans le manoir, chez le vieux baron et sa famille : les robes de deuil pour en faire des robes de mariées, la cave et ses réserves, le bois, le blé…Car nous le savons tous, n’est-ce pas, il faut prendre les choses dont on a besoin là où elles se trouvent !

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Tout ça pour vous dire que sous des aspects cocasses, burlesques à souhait, voici un conte cruel et délicieusement immoral , enfin apparemment, car il y a une belle idée dans cette immoralité !

Le voleur peut se faire attraper, mais seulement par le Diable, qui pour punition le fera travailler en son enfer qui s’avère être un paradis:

« Comme j’étais aux commandes, je pouvais décider qui je faisais cuire à gros bouillons ou seulement chauffer à l’eau tiède. Les plus gentils et les plus généreux avec moi pouvaient se prélasser comme dans une baignoire. Mais les radins et ceux dont la tête ne me revenait pas, je les changeais aussitôt en soupe de pois, à leur en faire éclater les orteils! »

Ce qui m’est apparu pendant cette lecture, c’est que j’avais envie de lire à voix haute…Toute cette histoire est à conter, et ferait à mon avis une extraordinaire pièce de théâtre. Le langage y est truculent, d’une grossièreté de bon aloi ! Et très irrévérencieux, bien entendu.

estonia-96312_1280« Tous ces gens d’église sont arrivés chez nous à l’époque du roi Lembitu. Ils nous ont enlevé nos dieux et les ont remplacés par le leur. Ce n’est que justice s’ils souffrent maintenant! Ils n’avaient qu’à pas venir nous embêter !

-Mais qui étaient nos dieux? demanda Muna Ott. Et où ont-ils disparu ?

-Eh bien, par exemple, Kalevipoeg était un dieu, estima Ints. Un dieu grand et fort. C’est Jésus- Christ qui l’a tué. Dans le dos, évidemment. Sinon il n’aurait pas pu. »

Maîtres et valets rivalisent de roublardise et les amoureux n’ont pas la vie facile.

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Ici, vous ferez connaissance avec les kraats ( beau spécimen sur l’image ci-dessus, avec le kraat du granger), les pelunoirs, les suce-lait, les quauquemaires, le Vieux -Païen ( ou Vieux -Garçon ), les croque-mitaines, loups-garous, sorcières et démons de toutes formes et espèces, dont certaines qui miaulent, des vaches de mer, des bêtes cornues qui crachent du feu…Et les Estoniens . Un humour ravageur, en fait très noir. Cette fable ne plaira sans doute pas à tout le monde…Il faut avoir l’esprit un peu tordu pour goûter à la farce ( euh…je l’ai, je crois et j’aime bien ça ), un bon moment d’éclats de rire pour moi, et ça ne se refuse pas !

Enfin, saluons cette maison d’édition, Le Tripode, pour le choix des œuvres éditées, pour la beauté des livres eux-mêmes ( un peu comme chez Monsieur Toussaint Louverture, des livres qu’on caresse…) .

Bonus vidéo, interview de Andrus Kivirähk, pour les éditions Le Tripode.

Et du traducteur Antoine Chalvin