« On n’engueule pas un océan – Textes courts et rogatons. » – Kurt TUCHOLSKY, éditions La dernière goutte, traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz – photomontages de Philippe DELANGLE

« Note de l’éditeur:

Signés de son nom ou de l’un des quatre pseudonymes ( Ignaz Wrobel, Theobald Tiger, Kaspar Hauser, Peter Panter) sous lesquels Kurt Tucholsky était tout aussi célèbre, les textes courts et rogatons qui composent ce livre ont été sélectionnés par l’éditeur parmi les très nombreux écrits que l’auteur a publiés dans des recueils, journaux et revues entre 1913 et 1932*.

L’édition allemande des œuvres complètes de Kurt Tucholsky compte vingt et un volumes. »

Chroniquer un tel ouvrage n’est pas simple pour moi en tous cas. De par sa forme, textes courts et rogatons* ( *babioles, bricoles, objets de rebut…) en particulier. Cet article sera donc court, mais…mais je vous invite à découvrir cet ouvrage, aussi percutant et intéressant par sa forme que par son fond. Si vous notez les dates auxquelles ces textes ont été écrits, en Allemagne, vous comprendrez vite aussi la pertinence de ces textes. Si l’humour est bien présent, on sent aussi une inquiétude profonde, un poil désespérée face au monde de l’époque – une guerre qui finit et une autre qui pointe sa face moche. Alors l’auteur choisit l’humour, la dérision, une tentative de légèreté qui cache un profond désarroi, mais il affirme avec force sa réaction à la stupidité du monde qui l’entoure, monde qui semble toujours refaire les mêmes erreurs, errements. Comme dit en 4ème de couverture:

« Désespérément engagé, il ne peut que constater, impuissant, que les hommes ne cessent de faire les mauvais choix, ce qui inspira à Erich Kästner cette belle formule pour le décrire: « Un petit Berlinois grassouillet qui, muni d’une machine à écrire, voulait arrêter une catastrophe. »

Toutes les institutions en prennent pour leur grade, église, état ( je ne mets pas de majuscule ), les institutions, quoi. Et franchement j’ai ri souvent, et j’ai été émue aussi souvent. Quel courage d’écrire un tel ouvrage en des temps aussi incertains. Que de talent à écrire au fond un désespoir avec tant d’esprit et de sensibilité. Car ce livre est sensible sous ses airs bravaches. Il dit la peine à vivre dans un pays qui bascule vers le pire, il dit la force à préserver en soi pour ne pas couler. J’ai tellement aimé cette lecture, je ne suis pas certaine d’en dire ce qu’l faut, mais en tous cas, j’en dis ce que j’y ai trouvé: du talent pour mettre de la dérision dans des situations souvent foncièrement tristes, de mettre un sourire là où il ne va pas de soi.

« Il n’existe aucune possibilité d’échapper à sa famille. Mon vieil ami Theobald Tiger a beau chanter:

« T’embarque jamais au grand jamais

Avec les tiens à l’aventure-

Tu le regrett’rais, tu le regrettr’rais,

Ce serait la déconfiture!

Ce petit couplet ne fait que révéler une extrême méconnaissance de la vie. Il est en effet bien inutile de faire le moindre effort pour partir à l’aventure avec sa famille-vous avez d’emblée votre place attitrée à bord de la galère.

Et si le monde entier venait à disparaître, vous pourriez encore craindre qu’un ange plein de grâce vienne vous accueillir dans l’au-delà et, agitant un rameau céleste, vous demande: « Dites-moi, ne serions-nous pas parents? » À cet instant, horrifié, anéanti, vous décampez à toute vitesse. En enfer.

Peine perdue. Tous les autres y sont déjà. »

Un objet livre qu’on ouvre avec curiosité et dont on sort plus riche, par la vision d’une époque sous un angle original, par la voix d’un homme sombre sous ses airs légers, par la mise en page alternant les textes, les rogatons, les montages photos. 

Je ne sais vraiment pas si j’ai dit ce qu’on doit dire de ce livre. J’ai dit avec mes mots ce que je résumerais ainsi: un livre extrêmement intelligent, percutant, impertinent, drôle et profondément sensible. D’autres feront mieux que moi, plus « pointu », plus creusé, plus précis et détaillé…en gros plus professionnel – je ne le suis pas. Tenez, ce rogaton-ci illustre bien ce que je dis, un conseil sur mesure pour moi:

« Ne vous laissez jamais impressionner par un professionnel qui vous dit: « Cher ami, voilà maintenant vingt ans que je procède ainsi! » . On peut en effet mal faire quelque chose pendant vingt ans. »

Merci à « La dernière goutte » de m’avoir permis cette lecture peu commune et si marquante. MERCI !!!

« La famille Ruck » – Katja Schönherr, éditions ZOE, traduit par Barbara Fontaine ( allemand )

La famille Ruck par Schönherr« Bien qu’elle monte et descende l’escalier de sa maison plusieurs fois par jour depuis plus de quatre-vingts ans, bien qu’elle connaisse cet escalier par cœur, cette fois-ci, en descendant, Inge Ruck a commencé à réfléchir au nombre de marches restantes. Encore cinq ou six? s’est-elle demandé.

Et c’est à ce moment-là qu’elle est tombée. »

Je retrouve avec plaisir la plume affûtée de Katja Schönherr, acide et si proche de l’humanité dont elle parle. Vous souvenez-vous  de « Marta et Arthur »?  Eh bien, cette autrice sévit à nouveau, élargissant le couple à une famille, enfin ce qu’il en reste, ce qui en subsiste, ce qui persévère. Une vieille dame, Inge, veuve de Richard, ses deux fils dont un absent – Jens -, sa petite fille Lissa. La voisine Ulrike, une femme sympathique, serviable, intelligente, et puis il y aura plus tard Lilo l’infirmière.

« Chaque famille a son odeur propre. Même si cela fait des années que sa mère habite la maison toute seule, l’odeur que Carsten a perçue en ouvrant la porte hier, en fin d’après-midi, était encore la même. Celle de toujours. Ce mélange d’Inge, Richard, Jens et Carsten. Âcre, lourd, un peu renfermé et épaissi par la laque d’Inge. L’odeur colle aux tapis et aux murs, elle suinte des plinthes et des joints, de toutes les couvertures, serviettes et vêtements. Et des oreillers, surtout des oreillers. Carsten n’aurait pas été surpris de voir son père descendre soudain l’escalier. »

Avec le même humour assez noir que celui du précédent livre, l’autrice dépeint avec vivacité et ironie les tiraillements intergénérationnels de cette famille Ruck. La vieille mère chute dans les escaliers et c’est une sorte de réaction en chaîne qui se déclenche. Le fils a le devoir d’arriver au plus vite pour aider sa mère et ensuite de trouver des solutions pour qu’il puisse repartir, éventuellement. Il arrive donc avec son ado de fille, Lissa – pour moi, elle est l’œil qui observe, celle qui réfléchit, celle qui sans aucun doute apporte le plus d’affection à la grand-mère, celle qui a le plus de finesse dans l’analyse de sa famille. Elle repeint le banc de sa grand-mère et rêve d’une formation artisanale:

« Lissa est en train de songer à une formation artisanale. D’ébéniste ou de peintre. Ou encore plus fou: de plombière. L’inconvénient, c’est que Sabine serait tout le temps tentée de l’embrigader dans son stupide projet de maison. Mais l’avantage, c’est que ses parents seraient choqués. Certes, autrefois ils regardaient avec elle des albums sur les conducteurs de pelleteuses, les ouvriers du bâtiment, les éboueurs et les maçons – rien que des hommes; les seules femmes présentes dans ces albums étaient des mères et des infirmières. Mais, comme pour tous les parents qui se respectent, ce n’était bien sûr que du folklore enfantin. La dernière chose qu’ils espèrent pour leur fille, c’est qu’elle doive se salir les mains pour gagner sa vie. Pour Sabine et pour son père, c’est pratiquement une évidence que Lissa va faire des études. « 

Quant au second fils, c’est l’homme invisible, sans doute en rupture avec ceux qui furent « les siens ». D’ailleurs la relation d’enfance des frères est égrenée ici et là au fil des pages et on comprend bien que ça a toujours été conflictuel. Sans qu’on sache vraiment pourquoi d’ailleurs. Quelque chose de l’ordre du dominant et du dominé, du fils préféré aussi…

L’histoire est ainsi emplie de ruptures qui redistribuent les cartes de la vie quotidienne d’Inge, de Lissa, de Carsten. L’écriture, assez factuelle prend pourtant un ton un peu acide, un poil moqueur, un rien « méchant ». On n’atteint pas les sommets cruels de « Marta et Arthur », mais on les frise. Et c’est ce que j’aime, à nouveau, chez cette autrice. Cette distance avec ses personnages, et son rapprochement de ceux qui pourraient être ses amis, comme Lissa et Ulrike. 

C’est un peu une tragi-comédie, et comme dans le premier roman de Katja Schönherr, comme une marque de fabrique renouvelée, une capacité à parler des petits dessous pas nets des personnages, de leurs défauts et de leurs faiblesses. Lissa s’en tire haut la main à mon avis, avec son acuité affectueuse mais lucide envers sa famille. Ah! J’oubliais: le chat s’appelle Zorro, et il a le mot de la fin.

La porte d’entrée est à peine entrouverte. Inge prend sa canne et l’ouvre grand. À ce moment-là, Zorro se faufile entre ses jambes pour entrer dans la maison; sa douce fourrure contre son collant. Il n’a jamais fait ça. Zorro est un chat d’extérieur, il n’est encore jamais entré. Sans hésiter un instant, comme s’il s’y connaissait, il monte l’escalier à toute vitesse. Avec le bruit d’une petite balle en caoutchouc qui tombe vers le haut, comme si c’était possible. Marche après marche, douze marches étroites, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap.

Le chat s’arrête en haut de l’escalier. Il se retourne, regarde Inge et miaule. Il l’invite à le suivre. »

Bref, j’ai beaucoup aimé ! Je n’y connais absolument rien en musique allemande, mais j’aime bien cette chanson, et comme j’aime bien finir en musique…voilà ! 

« Presque étranger pourtant » – Thilo Krause, éditions ZOE, traduit par Marion Graf ( allemand )

krause« C’est mon roc. Un récif battu par le vent, quelques pins noueux. Le soir, je monte ici pour regarder d’en haut notre maison. Je m’assieds tout au bord du vide. derrière mes orteils, les couronnes des arbres se balancent si fort que pris de vertige, je relève les yeux. Route, champs, village. Et quand quelqu’un rentre en voiture, tourne entre les maisons, un nuage de poussière vibre au-dessus des champs. Notre maison est posée au soleil comme si elle était finie depuis longtemps. Je ne vois pas le crépi qui s’effrite sur le mur ouest. Je ne vois que le jardin plein de mauvaises herbes, ni les arbres fruitiers attaqués par le mildiou. C’est l’été. L’été que j’ai toujours voulu. Avec la Petite et avec Christina. »

Voici un roman très poétique, très dur à chroniquer, parce qu’en perpétuel mouvement, entre deux époques, entre plusieurs lieux, et je ne sais pas trop comment en parler, parler de la construction de ce livre. J’ai trouvé pour le faire mieux que moi cette interview de la traductrice, Marion Graf:

Il est bien question là de « composition », comme l’explique Marion Graf, à la façon d’une œuvre musicale.

apples-gf944d63da_640L’éditrice de cette belle maison, Caroline Coutau, explique qu’elle aime les œuvres qui suggèrent, qui génèrent de l’émotion plutôt que celles qui énoncent ou expliquent. Ce roman-ci est caractéristique de cette ligne. Construction complexe, qu’on comprend au fil de son élaboration, sujet « à tiroirs », dans lequel plusieurs vies sont en scène. Il y a certes le personnage principal, cet homme qui revient au village natal avec sa femme et sa fille. Il quitta cet endroit et y revient, retrouvant alors son passé, une maison quasi inchangée, un décor qui semble avoir traversé le temps sans accrocs – les pommiers, le ciel et les falaises. Et le fascisme, sous une autre forme, mais bel et bien là car dans ce village retrouvé traînent des néo-nazis, une menace sourde.

Les falaises sont une allégorie. C’est là qu’il grimpait avec son ami d’enfance et dominait, sous le ciel infini, le village et la vie. Jusqu’à l’accident. Des années plus tard, il revient donc, et à la simple vue des lieux retrouve tout, Vito, les pommiers, la culpabilité et la peur aussi je crois. Les non-dits sont encore tenaces.et Vito est rude. Cet extrait, caractéristique de la tension entre les deux hommes:

elbe-sandstone-mountains-g926b341c5_640« Nous étions assis l’un en face de l’autre. Une fois le lait versé et le sucre mélangé, nous sommes restés silencieux. Nous nous jaugions comme des boxeurs avant le premier coup. J’avais compris qu’il n’y avait pas d’enfants pour lesquels Vito aurait fabriqué des jouets.

J’ai dit: Tu te rappelles, quand on a roulé dans le fossé avec le vélomoteur et la remorque?

C’est toi qui as foncé dedans, a rétorqué Vito. Et puis tu t’es barré.

J’ai regardé Vito, le pensait-il vraiment? Il m’a rendu mon regard.

Pour se barrer, ce sont mes parents, pas moi. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre?

Revenir.

Je suis quand même ici maintenant, non?

Maintenant, oui, a dit Vito. Et ta femme et ta Petite. Là-haut, dans la maison de la vieille Kosel.

J’ai levé les yeux.

Là, je t’étonne, pas vrai? Tu veux que je t’en dise plus? Le voilà qui revient par ici et il croit que je n’en sais rien. Laissez-moi rire.

Vito prenait une gorgée de café en retenant un sourire.

Des mains habiles, ta Christina, ça oui.

J’ai senti mes mains se contracter pour faire le poing, ma cuisse se tendre sous la table, j’étais prêt à bondir. Il m’avait fallu un moment, mais à présent, une idée se faisait jour. »

575px-Carl_Gustav_Carus_-_Nebelwolken_in_der_Sächsischen_Schweiz_(ca.1828)L’auteur nous plonge dans une ambiance vraiment particulière, jamais totalement sereine, jamais vraiment apaisée, comme sous une sourde menace. Et c’est extrêmement bien écrit et bien construit. Au début, je reconnais que je n’étais pas certaine de terminer cette lecture. Et puis. Et puis on se met à observer le narrateur, sa femme et sa petite fille. Les pommiers et l’amitié fracassée, même s’il n’y parait pas. La couverture est extrêmement bien choisie, évocatrice, lumineuse. Cette main tendue, pourrait être celle de Jan, le nouvel ami, qui joue avec la Petite, il construit avec elle un lieu nouveau

saxon-switzerland-g971af8dd5_640« Jan remplit d’arbres une dalle entière, ajoute quelques rochers. Une ferme comme celle-là, voilà ce que je voudrais, où l’on peut construire des moulins à eau ou cueillir des myrtilles, où l’on peut laisser les gens venir à soi comme on veut, et sinon, vite on s’éloigne, il suffit de traverser un mur en pierres sèches, de se faufiler à travers un bosquet et l’on retrouve son propre monde, là où faire un vœu aide encore. Jan caresse les cheveux de la Petite. Tu me dis où sont les assiettes? Il prend la Petite dan ses bras. C’est elle qui le guide à travers la cuisine.

Ensemble, ils mettent la table, Jan remarque que je fixe les assiettes, les couteaux, les fourchettes. Trois de chaque exactement.

Il faut que je m’en aille, dit-il. »

On saisit là toute la finesse de cette écriture qui suggère plus qu’elle n’énonce, faisant de cette histoire qui au final est dure un récit plein de tendresse, d’éclats lumineux qui même brefs sont des respirations.

En fait, cette lecture finit par être envoûtante, on lit, on décolle avec la poésie bien présente, on ne sait pas trop où on va, ni ce qui va résulter de cette histoire qui agit un peu comme un charme; très intéressant de ne pas savoir ce qui va advenir des vies de ces personnages, ça s’appelle le suspense? Si oui alors il y en a pas mal ici. Assez loin de tout genre identifié ou identifiable, j’ai lu ce roman enfoncée dans mon fauteuil, hypnotisée. Et ça, j’ai aimé.

elbe-g4e3081672_640« Nous laissons la maison ouverte: vienne qui voudra. La plage arrière est couverte de sacs et d’affaires. Jan, devant nous, allume un petit coup les feux de détresse, comme pour dire: À nous, maintenant, ou Quoi encore. Christina est au volant. Je suis assis près d’elle. La Petite derrière dans son siège que nous avons reconstitué à l’aide de couvertures et de coussins. À côté d’elle, Vito, avec ses deux jambes, la vieille et la nouvelle. »

« Urgences et sentiments » – Kristof Magnusson – Métailié/Bibliothèque allemande, traduit par Gaëlle Guicheney

« Le bulletin météo succédant au journal de la nuit annonça qu’une énième journée prolongerait cette vague de chaleur dont Anita Cornelius pensait ne jamais voir la fin. Depuis des semaines, la canicule l’empêchait de trouver le sommeil, à l’instant encore elle avait essayé avant de se raviser pour allumer la télévision et regarder les informations en mangeant les derniers crackers laissés par son collègue de l’équipe de jour. »

Le titre de ce roman est peut-être bien son point faible car pour le reste j’ai beaucoup aimé côtoyer Anita Cornelius, urgentiste rattachée à l’hôpital Urban à Berlin, la suivre et comprendre sa vie. Une vie de femme mais aussi une vocation puissante de secourir autrui, qui que ce soit et quelles que soient les circonstances. J’ai aimé Anita parce que sa vie assez commune en apparence est pourtant une vie unique. Car il n’y a point de vie ordinaire, chacune est unique par ce que nous en faisons de bien ou pas ( deux notions variables). Anita a quelque chose d’universel – elle vit, travaille, aime, est mère, épouse, fille, elle dort, mange et boit, rit et pleure – mais Anita aide, écoute, pallie aux douleurs et aux manques, rend utiles et concrets sa compassion et son sens de l’humanité, elle veille la nuit, prête à partir pour rendre du souffle, relancer un cœur, réparer un membre avant d’emmener les gens vers l’hôpital et plus de soins.

Et sa vie personnelle, dans tout ça ? Anita a été l’épouse d’Adrian et a un fils de ce mariage, Lukas, adolescent qui soigne ses coupes de cheveux et commence à être réfractaire aux câlins de sa mère. Le couple s’est séparé et si Anita est seule, Adrian vit avec Heidi. Quant à Lukas, pour des raisons pratiques, il vit chez son père, mais visite sa mère souvent. Anita a fait cette concession à cause de son travail et de ses horaires de nuit souvent. Tout semble se passer en bonne intelligence. Mais un jour Anita va secourir Adrian dans des circonstances qui pourraient faire tort au médecin et elle choisit de ne rien dire, au grand regret de son compagnon de travail, Maik qui pour la première fois voit dans le choix d’Anita une faute d’éthique.

Anita sort un peu de sa léthargie sentimentale avec Rio, bel homme qui construit des bateaux en bois:

« Ses pensées la ramenèrent au Wannsee, Rio. Au cours des quinze années avec Adrian, pas une seule fois elle n’était tombée amoureuse de quelqu’un d’autre, pourtant elle se souvenait encore très bien de ce sentiment imprévisible de profonde légèreté, déferlant par vagues, sans prévenir, aux moments les plus incongrus, et qu’elle avait éprouvé lorsque Adrian et elle venaient de faire connaissance. Elle l’éprouvait à nouveau. Tomber amoureux, c’est visiblement comme faire du vélo ou jouer aux petits chevaux: ça ne s’oublie pas. »

Pourtant, le petit secret d’Adrian qu’elle découvre, puis une conversation chez son ex avec Lukas et la très chic Heidi se mettront dans les rouages de ce qu’elle croyait une solitude assumée, une vie dédiée au travail et au secours…Anita va sentir monter en elle une colère froide face aux propos tenus par son fils surenchérissant sur Heidi, tandis qu’Adrian se tait. Car c’est sa mission qui est remise en cause, des propos qui heurtent tout ce qui fonde sa vie quand son propre fils parle de « taxi à clodo » ( l’ambulance ) et de ce que nous entendons ici aussi très souvent, « les assistés », les fainéants « , etc etc, ainsi Anita abasourdie participe à ce genre de dialogue:

« -Il n’a qu’à se prendre une aide à domicile, remarqua Lukas.

-M.Schmidt?

-S’il n’arrive plus à se débrouiller.

-Mais il n’a pas d’argent. Il vit dans un cabanon.

-Sérieux? C’est un clodo? demanda Lukas.

-Qu’est-ce qui te fait dire ça? s’étonna Anita.

-C’est la caisse maladie qui paie l’unité de soins intensifs, glissa Heidi.

-Oui.

-Donc au final, tous ceux qui cotisent. Donc nous, dit Lukas en regardant Heidi qui avait déjà commencé à hocher la tête avant qu’il n’ait fini.

-C’est le principe, oui, dit Anita.

-Notre système de santé aussi a besoin de faire des économies, rétorqua Lukas. Anita se retint d’objecter. Il aurait été facile de remporter la joute verbale contre son fils, cependant elle ne voulait pas être méchante.[…] Néanmoins Anita était perturbée. »

Bien sûr, aussi maladroite que puisse être parfois Anita, c’est son intégrité qui la rend gauche avec ceux qui étaient sa famille. J’ai aimé cette femme, je me suis sentie en empathie avec elle et la voir chuter dans une sorte de dépression sourde, s’enfermer dans une solitude un peu morbide m’a touchée. Elle saura faire tomber les masques sans pour autant en faire une vengeance parce qu’Anita n’a pas de méchanceté en elle, mais du chagrin, elle saura retrouver son équilibre, et c’est son travail qui le lui rendra, et puis Rio et son indéfectible ami Maik.

Je n’ai rien à dire de plus sinon que j’ai beaucoup aimé ce livre, plus intelligent que le laisse supposer le titre, et puis cette Anita dont on se sent proche; l’auteur est un très bon portraitiste et présente ici un personnage profond, fin et attachant.