Signés de son nom ou de l’un des quatre pseudonymes ( Ignaz Wrobel, Theobald Tiger, Kaspar Hauser, Peter Panter) sous lesquels Kurt Tucholsky était tout aussi célèbre, les textes courts et rogatons qui composent ce livre ont été sélectionnés par l’éditeur parmi les très nombreux écrits que l’auteur a publiés dans des recueils, journaux et revues entre 1913 et 1932*.
L’édition allemande des œuvres complètes de Kurt Tucholsky compte vingt et un volumes. »
Chroniquer un tel ouvrage n’est pas simple pour moi en tous cas. De par sa forme, textes courts et rogatons* ( *babioles, bricoles, objets de rebut…) en particulier. Cet article sera donc court, mais…mais je vous invite à découvrir cet ouvrage, aussi percutant et intéressant par sa forme que par son fond. Si vous notez les dates auxquelles ces textes ont été écrits, en Allemagne, vous comprendrez vite aussi la pertinence de ces textes. Si l’humour est bien présent, on sent aussi une inquiétude profonde, un poil désespérée face au monde de l’époque – une guerre qui finit et une autre qui pointe sa face moche. Alors l’auteur choisit l’humour, la dérision, une tentative de légèreté qui cache un profond désarroi, mais il affirme avec force sa réaction à la stupidité du monde qui l’entoure, monde qui semble toujours refaire les mêmes erreurs, errements. Comme dit en 4ème de couverture:
« Désespérément engagé, il ne peut que constater, impuissant, que les hommes ne cessent de faire les mauvais choix, ce qui inspira à Erich Kästner cette belle formule pour le décrire: « Un petit Berlinois grassouillet qui, muni d’une machine à écrire, voulait arrêter une catastrophe. »
Toutes les institutions en prennent pour leur grade, église, état ( je ne mets pas de majuscule ), les institutions, quoi. Et franchement j’ai ri souvent, et j’ai été émue aussi souvent. Quel courage d’écrire un tel ouvrage en des temps aussi incertains. Que de talent à écrire au fond un désespoir avec tant d’esprit et de sensibilité. Car ce livre est sensible sous ses airs bravaches. Il dit la peine à vivre dans un pays qui bascule vers le pire, il dit la force à préserver en soi pour ne pas couler. J’ai tellement aimé cette lecture, je ne suis pas certaine d’en dire ce qu’l faut, mais en tous cas, j’en dis ce que j’y ai trouvé: du talent pour mettre de la dérision dans des situations souvent foncièrement tristes, de mettre un sourire là où il ne va pas de soi.
« Il n’existe aucune possibilité d’échapper à sa famille. Mon vieil ami Theobald Tiger a beau chanter:
« T’embarque jamais au grand jamais
Avec les tiens à l’aventure-
Tu le regrett’rais, tu le regrettr’rais,
Ce serait la déconfiture!
Ce petit couplet ne fait que révéler une extrême méconnaissance de la vie. Il est en effet bien inutile de faire le moindre effort pour partir à l’aventure avec sa famille-vous avez d’emblée votre place attitrée à bord de la galère.
Et si le monde entier venait à disparaître, vous pourriez encore craindre qu’un ange plein de grâce vienne vous accueillir dans l’au-delà et, agitant un rameau céleste, vous demande: « Dites-moi, ne serions-nous pas parents? » À cet instant, horrifié, anéanti, vous décampez à toute vitesse. En enfer.
Peine perdue. Tous les autres y sont déjà. »
Un objet livre qu’on ouvre avec curiosité et dont on sort plus riche, par la vision d’une époque sous un angle original, par la voix d’un homme sombre sous ses airs légers, par la mise en page alternant les textes, les rogatons, les montages photos.
Je ne sais vraiment pas si j’ai dit ce qu’on doit dire de ce livre. J’ai dit avec mes mots ce que je résumerais ainsi: un livre extrêmement intelligent, percutant, impertinent, drôle et profondément sensible. D’autres feront mieux que moi, plus « pointu », plus creusé, plus précis et détaillé…en gros plus professionnel – je ne le suis pas. Tenez, ce rogaton-ci illustre bien ce que je dis, un conseil sur mesure pour moi:
« Ne vous laissez jamais impressionner par un professionnel qui vous dit: « Cher ami, voilà maintenant vingt ans que je procède ainsi! » . On peut en effet mal faire quelque chose pendant vingt ans. »
Merci à « La dernière goutte » de m’avoir permis cette lecture peu commune et si marquante. MERCI !!!






L’éditrice de cette belle maison, Caroline Coutau, explique qu’elle aime les œuvres qui suggèrent, qui génèrent de l’émotion plutôt que celles qui énoncent ou expliquent. Ce roman-ci est caractéristique de cette ligne. Construction complexe, qu’on comprend au fil de son élaboration, sujet « à tiroirs », dans lequel plusieurs vies sont en scène. Il y a certes le personnage principal, cet homme qui revient au village natal avec sa femme et sa fille. Il quitta cet endroit et y revient, retrouvant alors son passé, une maison quasi inchangée, un décor qui semble avoir traversé le temps sans accrocs – les pommiers, le ciel et les falaises. Et le fascisme, sous une autre forme, mais bel et bien là car dans ce village retrouvé traînent des néo-nazis, une menace sourde.
« Nous étions assis l’un en face de l’autre. Une fois le lait versé et le sucre mélangé, nous sommes restés silencieux. Nous nous jaugions comme des boxeurs avant le premier coup. J’avais compris qu’il n’y avait pas d’enfants pour lesquels Vito aurait fabriqué des jouets.
L’auteur nous plonge dans une ambiance vraiment particulière, jamais totalement sereine, jamais vraiment apaisée, comme sous une sourde menace. Et c’est extrêmement bien écrit et bien construit. Au début, je reconnais que je n’étais pas certaine de terminer cette lecture. Et puis. Et puis on se met à observer le narrateur, sa femme et sa petite fille. Les pommiers et l’amitié fracassée, même s’il n’y parait pas. La couverture est extrêmement bien choisie, évocatrice, lumineuse. Cette main tendue, pourrait être celle de Jan, le nouvel ami, qui joue avec la Petite, il construit avec elle un lieu nouveau
« Jan remplit d’arbres une dalle entière, ajoute quelques rochers. Une ferme comme celle-là, voilà ce que je voudrais, où l’on peut construire des moulins à eau ou cueillir des myrtilles, où l’on peut laisser les gens venir à soi comme on veut, et sinon, vite on s’éloigne, il suffit de traverser un mur en pierres sèches, de se faufiler à travers un bosquet et l’on retrouve son propre monde, là où faire un vœu aide encore. Jan caresse les cheveux de la Petite. Tu me dis où sont les assiettes? Il prend la Petite dan ses bras. C’est elle qui le guide à travers la cuisine.
« Nous laissons la maison ouverte: vienne qui voudra. La plage arrière est couverte de sacs et d’affaires. Jan, devant nous, allume un petit coup les feux de détresse, comme pour dire: À nous, maintenant, ou Quoi encore. Christina est au volant. Je suis assis près d’elle. La Petite derrière dans son siège que nous avons reconstitué à l’aide de couvertures et de coussins. À côté d’elle, Vito, avec ses deux jambes, la vieille et la nouvelle. »
Et sa vie personnelle, dans tout ça ? Anita a été l’épouse d’Adrian et a un fils de ce mariage, Lukas, adolescent qui soigne ses coupes de cheveux et commence à être réfractaire aux câlins de sa mère. Le couple s’est séparé et si Anita est seule, Adrian vit avec Heidi. Quant à Lukas, pour des raisons pratiques, il vit chez son père, mais visite sa mère souvent. Anita a fait cette concession à cause de son travail et de ses horaires de nuit souvent. Tout semble se passer en bonne intelligence. Mais un jour Anita va secourir Adrian dans des circonstances qui pourraient faire tort au médecin et elle choisit de ne rien dire, au grand regret de son compagnon de travail, Maik qui pour la première fois voit dans le choix d’Anita une faute d’éthique.
Pourtant, le petit secret d’Adrian qu’elle découvre, puis une conversation chez son ex avec Lukas et la très chic Heidi se mettront dans les rouages de ce qu’elle croyait une solitude assumée, une vie dédiée au travail et au secours…Anita va sentir monter en elle une colère froide face aux propos tenus par son fils surenchérissant sur Heidi, tandis qu’Adrian se tait. Car c’est sa mission qui est remise en cause, des propos qui heurtent tout ce qui fonde sa vie quand son propre fils parle de « taxi à clodo » ( l’ambulance ) et de ce que nous entendons ici aussi très souvent, « les assistés », les fainéants « , etc etc, ainsi Anita abasourdie participe à ce genre de dialogue: