Entretien avec Hélène FOURNIER, traductrice

AVT_Helene-Fournier_5659C’est après avoir lu le roman de Willy Vlautin « Devenir quelqu’un » que j’ai voulu interroger Hélène Fournier, traductrice de l’anglais en particulier pour la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel, sous la direction de Francis Geffard. Je lis beaucoup de littérature étrangère, beaucoup de romans anglo-saxons, et le rôle de la traduction m’a toujours intéressée. Grâce aux traductrices et traducteurs, je peux accéder à une variété infinie de littératures, de cultures, et donc de bonheurs de découvertes formidables. J’ai choisi Hélène Fournier parce que j’ai beaucoup aimé les livres sur lesquels elle a travaillé ( comme Dan Chaon par exemple ) et je suis très heureuse de nos échanges dont voici le résultat pour vous. J’ajoute qu’Hélène s’est montrée très participative, impliquée dans nos conversations, ce fut un grand plaisir, vraiment, de parler avec elle.

S- Comment et pourquoi êtes-vous choisie quand vous l’êtes, qu’est-ce qui vous, vous fait accepter ou refuser une traduction ?

H- Concernant le fait d’être choisie, il faudrait poser la question à Francis Geffard. Quant à refuser une traduction, ça ne m’est arrivé que deux fois en plus de vingt ans de carrière. La première fois face à un texte que je me sentais incapable de traduire, la seconde davantage liée à l’auteur avec qui j’avais eu beaucoup de mal à travailler.

S- Je suppose que vous lisez d’abord le texte, une ou plusieurs fois ?  Ensuite, comment entrez-vous en contact avec l’auteur que vous allez traduire et de quel ordre sont vos échanges ?

H – Oui, je lis le texte une ou deux fois, tout dépend de la difficulté. Je le lis avec les yeux d’une traductrice et non pas d’une lectrice. Je repère les difficultés, je note quelques questions générales à poser à l’auteur. Il m’arrive aussi de prendre des notes – vocabulaire spécialisé, répétitions voulues par l’auteur à bien reprendre en français, tics de langage d’un personnage. Ensuite, si c’est un auteur dont je n’ai encore rien traduit, je prends contact avec lui par mail pour me présenter et lui demander s’il accepte de répondre à mes questions. Généralement, j’envoie mes questions à la fin de chaque chapitre. Elles portent essentiellement sur le vocabulaire, sur certaines spécificités américaines dont nous n’avons pas forcément l’équivalent, mais je peux aussi leur demander de m’envoyer une photo qui me permettra de mieux visualiser telle ou telle chose. Mes auteurs sont le plus souvent très réactifs, ce qui est vraiment agréable.

S- Y a-t-il des moments de doute, de flottement, des difficultés qui varient selon l’auteur traduit ?

__multimedia__Article__Image__2021__9782226401984-jH- Il y a toujours des moments de doute voire de découragement. Même si certains auteurs me semblent plus faciles à traduire que d’autres. J’ai des auteurs très littéraires, chacun a son écriture, son style, ses obsessions, il me faut à chaque fois m’adapter, et cet échange entre nous m’aide à mieux le traduire. Au fil des ans, de vraies relations s’établissent, nous nous rencontrons, nous restons en lien et connaître l’homme ou la femme derrière l’écrivain est vraiment un plus pour moi dans mon travail. Je n’imaginerais pas une seconde traduire un auteur mort. Ce que j’aime dans ce travail, c’est précisément ce contact.

S-Comment envisagez-vous votre fonction et votre rôle sur le résultat final ? Comme lectrice je me pose tout le temps la question de savoir ce que je lirais si je lisais couramment l’anglais ou l’espagnol. Finissant un livre écrit en français par un russe, je me suis même posé la question de ce qu’aurait été la traduction de ce texte superbe s’il avait été écrit en russe et traduit ensuite, vous voyez ce que je veux dire?

H- Chaque traduction est un défi. Je trouve que les auteurs sont très courageux de me confier un de leurs biens les plus précieux. Pour moi, c’est une lourde responsabilité car le pire serait de les trahir involontairement. Et je crois que c’est cette crainte qui me pousse à leur poser autant de questions. D’après ce qu’ils me disent, et malgré le temps et le travail que cela exige d’eux, ma démarche semble plutôt les rassurer et leur montrer mon désir d’approcher au plus près de ce qu’ils ont voulu écrire.

S- Dans notre échange téléphonique vous m’avez parlé de votre amour de la langue française et de votre volonté absolue d’être la plus fidèle possible à ce qu’à écrit l’auteur, le ton, le niveau de langage, ce qu’il a voulu qu’il se dégage de ses mots. Il vous faut aussi une connaissance parfaite de la langue que vous traduisez, l’anglais, et en connaître aussi les nuances, les niveaux de langage.  Y a -t-il des moments compliqués ? Où vous doutez ?

Ballade-pour-LeroyH- Oui, je suis amoureuse de la langue française, et j’ai compris très tard que ce métier me permettait d’écrire en français en utilisant l’anglais comme un outil (et sans craindre le syndrome de la page blanche). Il faut effectivement avoir une bonne connaissance de l’anglais et parfois mes questions tournent justement autour des « colloquialisms », des expressions apparemment intraduisibles, des jeux de mots. Je peux avoir du mal aussi à évaluer par exemple le degré de vulgarité d’un mot. Ce sont toutes ces nuances qui me passionnent.

S-Enfin comment vous sentez-vous une fois le travail bouclé ? Que ressentez-vous quand le livre est publié et que vous avez permis à plein de gens de lire un livre venu d’ailleurs ?

H- Quand j’ai fini de traduire un roman ou un recueil de nouvelles, j’éprouve un certain soulagement. Le résultat de mois de travail intense est là sous mes yeux et ça fait du bien. Mais pour être totalement sereine, je dois attendre que mon éditeur, Francis Geffard, ait lu ma traduction et se dise satisfait. Et puis lorsqu’elle sort en librairie, je n’ose pas trop parcourir les pages de crainte qu’il y ait ne serait-ce qu’une coquille. Mais j’ai hâte de voir ou revoir l’auteur qui est souvent invité en France à cette occasion ou pour le festival America. C’est une immense joie pour moi de le retrouver après ces mois d’échange autour de son livre. Et je suis bien évidemment très heureuse de permettre aux lecteurs d’avoir accès à ces livres « venus d’ailleurs ».

Chère Hélène, je vous remercie infiniment du temps que vous avez consacré à ces quelques questions. Je trouve votre travail absolument essentiel aux amoureux de littérature du monde entier, vos réponses permettent de mieux comprendre ce que nous lisons quand c’est traduit, le travail délicat en amont du livre qui mène à la beauté et à l’authenticité d’un texte. 

Merci encore !

ICI un lien vers Babelio et les livres traduits par Hélène Fournier

« Par une mer basse et tranquille » – Donal Ryan -Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet ( Irlande )

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« Farouk
Je voudrais te confier quelque chose au sujet des arbres. Ils se parlent, vois-tu. Imagine ce qu’ils peuvent se dire. Qu’est ce qu’un arbre peut bien avoir à raconter à un autre arbre? Des tas de choses. Je parie qu’ils peuvent bavarder indéfiniment. Certains vivent des siècles. Les choses qu’ils voient, ce qui se passe autour d’eux, ce qu’ils entendent sans le vouloir. Ils communiquent par le biais de réseaux souterrains qui s’étendent à partir de leurs racines, des réseaux tissés sous la terre par des champignons, et ils s’envoient des messages cellule par cellule, avec une patience qui n’appartient qu’aux choses vivantes privées de mouvement. C’est comme si moi, je te racontais une histoire en te disant un mot par jour. »

Quand l’Irlande, ce pays qui a vu au fil des siècles partir sa population au cours des famines et des guerres, quand ce pays marqué par l’histoire devient à son tour « terre d’accueil ».

Le personnage qui ouvre ce livre, Farouk, a fui la Syrie en guerre. Il est la première voix du roman, qui nous en livre 3 majeures. Farouk est médecin et a donc fui son pays avec son épouse et sa petite fille à laquelle il parle des arbres, là, au début de ce livre. La seconde est celle de Lampy, une jeunesse un peu pénible à se faire traiter de bâtard, un père absent et une gentille mère qui travaille beaucoup, une petite amie qui le lâche et une autre qui soupire après lui; il rêve de tout plaquer et de partir alors qu’il conduit les personnes d’une maison de retraite à leurs rendez-vous, gagne-pain

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comme un autre.

Cette vie est tout de même agrémentée du super grand-père Pop, drôle et pertinent quand il s’agit de désamorcer certaines crises familiales et surtout il est aimant. On voit dans l’extrait qui suit la plume de l’auteur peindre la pudeur, la douceur, et plein de nuances dans ses personnages

« Il n’avait jamais su convertir son amour en paroles. […] Le jour où sa fille lui avait annoncé la nouvelle, il s’était surpris lui-même. Dieu, merci, ta mère n’est pas là pour voir ça, avait-il dit, puis il avait regardé les yeux bleus de sa fille se remplir de larmes, il avait traversé la pièce pour aller vers elle, et il n’avait pas su avant d’être arrivé presque devant elle, qui était postée près de la fenêtre, s’il la frapperait ou la prendrait dans ses bras, ou bien s’il allait rester là les bras ballants, à regarder son visage éclairé par le soleil blafard et où roulait une seule larme, à la lisière de sa pommette, et alors il avait posé une main sur sa joue pour essuyer la larme, et elle avait saisi sa main pour la garder serrée contre elle et l’avait embrassé en disant: « Oh, papa, dans quel monde horrible nous vivons. »

Le troisième personnage est pour moi exécrable mais néanmoins très intéressant et ce pour les mêmes raisons. La première est qu’il s’est comporté en sale type presque toute sa vie, de multiples façons; dans sa vie personnelle et dans sa vie professionnelle puisqu’il est trader aux dents longues et aux crocs affûtés, sans scrupules. La seconde est qu’on l’observe en pauvre type repentant cette fois; pas loin de mourir il implore Dieu et tous ses saints pour expier ses fautes…(eh mon gars, tu aurais du y penser avant – répondrais-je si j’étais Dieu ), il cherche la rédemption et plus que pathétique, je le trouve écœurant. Il a eu certes une sœur assez féroce, Connie, mais est-ce une excuse? Il trouve toujours un souffre-douleur et il prend plaisir à faire mal. Son attitude repentante pourrait faire fléchir le dégoût qu’il inspire…chez moi, pas. L’énumération de ses méfaits m’en empêche et sa veulerie

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devant la confession…ah! me révulse.

La présence de Dieu et la religion sont omniprésentes dans les propos de ce livre, et pourtant cette religion plus qu’un soutien est un alibi, une excuse, un pis-aller à des vies insatisfaites ou comme dans le cas de John, une sorte de laisser-passer pour ne pas brûler en enfer, après une vie de purgatoire infligée aux autres. Encore faut-il y croire, à l’enfer, au purgatoire comme au paradis. L’écriture est sensible et percutante, assez ouverte quant à la notion de foi. Ainsi Farouk, il n’a pas la même religion, ni la même approche de la foi que les Irlandais et c’est ça que j’ai trouvé intéressant, il est à mon point de vue le plus beau personnage . Enfin quand vous lirez vous comprendrez ce que je veux dire. Ma conclusion, mon avis est que ce n’est pas « Dieu » qui unit les hommes, mais c’est ce qu’ils sont intrinsèquement, leurs valeurs, leurs caractères, leur indifférence ou leur attention. Comme ce grand père qui ne sait pas dire avec des mots, mais avec une main posée sur une joue. Et je n’oublie pas d’autres personnages, comme Mrs Coyne et Florence. La plupart de ces personnes a connu l’humiliation, comme elle a pu la faire subir. Nul n’est parfait.

Petit exemple de qui est John, ici parlant d’un homme devenu SDF:

« Encore tout petit, son fils avait franchi une porte mal fermée qui donnait sur la rue. On ne l’avait jamais retrouvé. Pendant un an, l’homme avait cherché et cherché encore, et puis il avait perdu la tête. Un jour, il avait enlevé dans une rue de Londres un enfant qui ressemblait à son fils. Il avait fallu sept ou huit policiers pour lui arracher le garçon des bras. Les parents avaient fait pression pour que des poursuites soient engagées. Il avait été interné dans un hôpital psychiatrique, enfermé pendant des années, puis rapatrié en Irlande une fois sa décharge signée. Vacant, démuni, renvoyé chez lui en bateau, au plaisir et aux frais de Sa Majesté. Je n’ai jamais mis d’argent dans son gobelet. Il n’a jamais croisé mon regard dans la rue. Je ne pensais jamais à lui à l’époque, mais je pense souvent à lui aujourd’hui. »

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Construction habile qui fera converger ces personnes si dissemblables, et si j’ai été un peu frustrée de ne pas suivre plus Farouk, j’ai aimé l’intelligence du propos, amené de manière subtile et pas moraliste pour deux sous. Farouk est le cœur du livre et c’est beau. J’ai beaucoup aimé « Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe », cet autre roman est encore un très beau livre, avec un sujet différent, important et très humainement traité. Une construction très adaptée au sujet. Sacré bon livre dont je vous livre les derniers mots alors qu’un homme est mort.

[…] , alors il sait que l’homme est mort, et il voit que le corps est recouvert d’un drap, et que l’air glacé n’est plus troublé que par le souffle des gens qui sont là, et Lampy ressent soudain le froid jusque dans la moelle de ses os, et une faiblesse dans ses jambes au point de ne plus pouvoir tenir debout, et au moment où il va tomber les bras de son grand-père l’entourent, et ses bras sont encore forts, et Pop serre son petit- fils contre lui et répète: Mon petit. Mon petit. Mon petit. »

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« Devenir quelqu’un » – Willy Vlautin – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

__multimedia__Article__Image__2021__9782226401984-j    « Horace Hopper ouvrit les yeux et regarda son réveil: cinq heures du matin. Il pensa aussitôt à sa mère,  qu’il  n’avait pas vue depuis près de trois ans. Puis il se rappela que, dans un peu plus d’une semaine, il serait seul dans un car qui le conduirait à Tucson. À peine réveillé et déjà la boule au ventre.

Le jeune homme se leva, enfila un jean et une chemise écossaise à manches longues, mit ses bottes et tenta d’émerger. Il se servit un verre d’eau puis examina les photos de boxeurs qu’il avait collées sur le mur de son camping-car. Il les avait découpées dans le magazine The Ring, et elles représentaient toutes des combattants mexicains. »

Willy Vlautin récidive avec à nouveau un personnage jeune, plus un adolescent, mais âgé de 21 ans seulement. Comme dans « La route sauvage », il nous met en contact proche d’un jeune garçon qui souffre d’une perte ou d’une absence d’identité, avec une mère qui l’a délaissé et un père dont il ne sait rien sinon qu’il est métissé blanc et indien. Horace ne connait à peu près que la vie au ranch du couple Reese. De braves gens qui l’aiment comme leur fils. Les pages qui décrivent Eldon allant chercher Horace chez Doreen, sa grand-mère sont d’une grande tristesse. Tout comme celles un peu plus loin sur le départ d’Horace pour aller à Tucson chez sa tante Briana afin de commencer sa vie de boxeur .

« – Sa chambre est derrière la cuisine. » La voix de Doreen avait faibli et les larmes lui étaient montées aux yeux. « Dites- lui qu’il passe me voir de temps en temps. Dites-lui que je vais me sentir seule sans lui et que je l’aime. »

Eldon avait traversé la cuisine, poussé une petite porte et découvert une espèce de garde-manger où il y avait à peine la place de mettre un lit une place. La hauteur sous plafond devait être d’un mètre cinquante. « 

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Horace s’imagine Hector Hidalgo, boxeur mexicain, sa chambre est tapissée de ses héros du ring, jusqu’au moment où il se décidera à chercher un entraîneur, à partir et à tenter de « devenir quelqu’un » par la force de ses poings.

« Âgé de vingt et un ans, Horace mesurait un mètre soixante-dix et pesait cinquante-sept kilos. Il était moitié blanc, moitié indien païute, il avait des cheveux noirs qui lui arrivaient sous les épaules, des yeux marron foncé, un long nez fin, et malgré son âge il ne se rasait que rarement. Il s’était fait tatouer le biceps gauche avec, de haut en bas, « Slayer » ( Tueur )  écrit à l’encre rouge, « Hell awaits » ( L’Enfer attend ) à l’encre noire, et un crâne cornu couleur charbon aux yeux écarlates. »

Si vous connaissez cet auteur, vous savez comme ce genre d’histoire sous sa plume devient émouvante, et bien plus que ça. J’ai souvent eu une boule dans la gorge en lisant ce très très beau roman. Et ce n’est pas du tout de la « pleurnicherie à deux sous », non, c’est une véritable émotion qui saisit au détour d’une phrase, d’un geste ou comme ici, avec cette discussion entre Eldon et Louise.

« -Pourquoi veut-il à tout prix être boxeur?

-Je ne sais pas trop, murmura Eldon. J’y ai beaucoup réfléchi et je n’ai pas de réponse. Mais n’oublie pas qu’il est jeune et que beaucoup de jeunes gens veulent faire leurs preuves.

-Est-ce qu’il va se faire mal? 

-C’est assez inévitable.

-Est-ce que tu crois qu’il reviendra ?

Louise se retourna et regarda son mari.

-« Oui.

-Tu en es convaincu ou tu dis ça pour me rassurer?

-Il reviendra, je te le promets.

Ils se turent et Eldon caressa la hanche de sa femme jusqu’à ce qu’elle se rendorme. »

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Une chose caractérise Willy Vlautin, c’est qu’il ne truffe pas son livre d’une grande violence, exception faite, mais c’est inévitable, celle des combats de boxe, ou de vrais salauds, non. Il y a ici de pauvres types, certes, qui bricolent de la piteuse arnaque à la petite semaine. Ici, on a un entraîneur alcoolique, qui vole Hector sur ses gains quand il combat. Le monde de la boxe n’est pas le plus loyal, le plus droit et les arrangements entre les organisateurs, les entraîneurs, sont douteux. Mais peut-on dire que ce sont de grands mauvais? Ruiz est un pauvre type, mais au fond, il aime quand même bien Hector et l’entraîne avec ce qui lui reste d’énergie. 

« Horace mit l’argent dans sa poche et s’éloigna. Il s’installa tout au fond de la salle pour assister au combat suivant et essaya, en vain, de chasser de son esprit l’image de Ruiz en train d’accepter l’enveloppe. Interprétait-il mal ce geste? Il ne le pensait pas. Ruiz avait touché de l’argent pour le match, sinon il ne lui aurait pas donné deux cents dollars aussi facilement. Son entraîneur l’avait arnaqué. Le combat commença mais plus Horace restait là, plus il déprimait, si bien qu’il décida de partir. »

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Dans ce livre domine la présence des Reese, et en particulier celle de Eldon. Magnifique personnage, intelligent, attentif, bon et compréhensif. Jamais il ne se mettra en travers des envies d’Horace, contre ses aspirations, mais il veillera toujours, silencieusement mais attentivement à ce que le gamin ne s’échoue pas dans la rue. Le couple Reese n’est plus jeune, Louise a des soucis avec sa mémoire et Eldon souffre du dos. J’ai aimé ces gens si fins, si tendres. Et bien sûr Horace/Hector, en quête de lui-même dans un monde impitoyable. Les scènes de ring sont dures, violentes, il y a même des enfants qui combattent, allant vers un rêve dont la plupart ne sortiront pas indemnes, voire fracassés. 

Mais l’impression que j’ai en sortant de cette lecture, c’est celle d’un amour inconditionnel des Reese pour ce garçon, et d’un jeune homme qui est allé au maximum de ses possibles pour trouver qui il est. Les paroles d’ Eldon restent en Horace dans les situations critiques, ils sont sa colonne vertébrale.

« Mr Reese lui avait expliqué que la vie, en elle-même, est un fardeau bien cruel car nous savons tous que nous venons au monde pour mourir. Nous naissons avec un regard innocent, mais ce regard finit inéluctablement par se poser sur la douleur, la mort, la fourberie, la violence, le chagrin. Avec un peu de chance, on vit suffisamment longtemps pour voir mourir tout ce que nous chérissons. Mais, avait ajouté le vieux rancher, on peut adoucir un peu les choses en faisant preuve de respectabilité et d’honnêteté, et la vie devient alors plus supportable. Pour lui, les menteurs et les lâches étaient de la pire espèce car ils vous brisent le cœur dans un monde qui est fait précisément pour cela. Ils jettent de l’huile sur un feu impitoyable qu’on a déjà bien du mal à maîtriser, tous autant que nous sommes. »

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Acte douloureux, cruel, sauf que Willy Vlautin, bienveillant, a créé les Reese, juste pour aimer Horace. Devenir quelqu’un, c’est ce à quoi chaque jeune personne aspire, ici c’est avec des lacunes familiales, affectives, avec cette lacune identitaire des enfants abandonnés. Et Eldon et Louise Reese sauront tout combler, combler d’amour.

J’ai eu les larmes aux yeux souvent et je sais grâce à cet écrivain de m’avoir touchée à ce point. Comme le dit la 4ème de couverture sous la plume de William Boyle : »Un magnifique western et un grand livre sur la boxe, mais par-dessus tout un immense roman américain sur l’empathie, l’identité et l’espoir. Etourdissant et poignant. »  J’ajoute « déchirant ».

A ne pas manquer.

Horace aime le metal et son baladeur ne le quitte pas. Il écoute entre autres « Show no mercy » de Slayer

 

« Fantômes » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

Fantomes« Ray Takahashi revint au mois d’août. À ce moment-là nous avions relégué cette histoire dans le passé – ou du moins avions-nous essayé de le faire -, et ce que l’on pouvait éprouver d’inquiétude ou même de culpabilité avait cédé la place à un mélange d’exultation et de désespoir, car nos garçons étaient maintenant de retour, transformés par la guerre. Chez certains, il ne subsistait plus qu’une absence là où s’était trouvé un bras ou une jambe; d’autres revenaient brisés par des expériences dont nous ne saurions jamais rien. Et puis il y avait ceux, bien sûr, qui ne rentreraient pas, et dont les familles recevaient via la Western Union un télégramme signé par un général inconnu de nous tous. Plus tard arriverait le cercueil drapé dans les plis de la bannière étoilée. »

Un intense plaisir à lire ce très beau livre, très touchant sur cette histoire de la déportation de la population japonaise des USA dans les années 40, après l’attaque de Pearl Harbor J’avais lu avec curiosité et une grande émotion le livre de Julie Otsuka « Quand l’empereur était un dieu », car je ne connaissais pas du tout ces faits. Christian Kiefer, tout en pudeur, avec une grande empathie intègre cette histoire dans une terrible histoire familiale.

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J’ai trouvé là à mon sens un écrivain abouti et cette lecture a été un intense moment, car malgré l’histoire si dure, entre les retours de la guerre du Viet-Nam de jeunes gens détruits, des familles détruites, entre l’histoire bouleversante de la famille Takahashi, les amours et les amitiés trahies, derrière ça et malgré ça, j’ai ressenti un sentiment de fraternité avec ces personnages. Christian Kiefer évite avec beaucoup de délicatesse tous les écueils et lieux communs qui auraient pu se trouver dans un tel récit.

« Je ne crois pas exagérer en disant que l’Amérique était devenue pour moi – comme peut-être, pour tous les soldats de retour d’Asie du Sud-Est – un lieu complètement étranger, où les passants aperçus semblaient interpréter un rôle qu’on leur aurait attribué, déambulant sur les avenues propres  et blanches d’une Amérique propre et blanche. J’étais incapable de me faire à l’idée que ce monde-là et celui dont je revenais pouvaient exister simultanément et sans contradiction apparente. »

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J’ai tellement aimé sa voix, celle de John qui rentré de la guerre, revenu de l’enfer, trouve abri chez sa grand-mère – merveilleux personnage – et après avoir repris pied dans la vie « ordinaire », John Frazier va  trouver la paix en écrivant un roman. Son personnage est Ray, le jour de la déportation, sous l’œil de Kimiko:

« Ce qui retenait son attention, c’était la silhouette claire et nettement découpée de son propre fils dans son jean et sa chemisette, tout près des enfants Wilson – qui, en réalité, n’étaient plus des enfants – , l’inséparable trio manifestant toujours cette complicité cultivée au fil des ans. À son retour de la guerre, une part obscure se serait mêlée à son caractère, quelque chose qui prendrait dans mon imagination l’aspect d’une floraison noire s’étendant sur lui au cours des nuits passées en pleine forêt vosgienne, alors que le sang de ses amis et compagnons coulait sur les pentes fangeuses tapissées d’épaisses broussailles. »

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C’est donc dans son entourage proche qu’il se plonge sans se douter qu’il va mener une  enquête autour de Ray qui lui révèlera des secrets affreux, douloureux. Sous sa plume, le drame de la famille Takahashi, de Ray leur fils, va apparaitre au grand jour. Et ce n’est pas glorieux.

Les personnages principaux, enfin les deux femmes au cœur de l’enquête de Ray sont  Evelyn Wilson, la tante de John, épouse de Homer, mère d’Helen et de Jimmy, et Kimiko Takahashi, épouse de Hiro, mère de Doris, Mary et de Ray pour Raymond. Evelyn :

« Tante Evelyn.

-Bonjour John. »

Elle n’est pas allée jusqu’à me sourire – je crois bien qu’elle ne souriait jamais -, mais le signe de tête qu’elle m’a adressé se voulait probablement aimable; son visage anguleux et ciselé était toujours bordé d’un foulard léger, dont les bords formaient une corolle autour de la masse bouffante de sa chevelure. »

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 Tule Lake

Alors que Hiro et Homer vont se lier d’une véritable amitié, alors que Ray, Jimmy et sa sœur  joueront ensemble, puis que Ray et Helen tomberont amoureux, on suit l’avancée des temps et cette brutale déportation des américano-japonais à Tule Lake, une déportation nommée « mise à l’abri », alors que Pearl Harbor génère une haine intense contre les Japonais aux USA. Après l’Europe, la guerre dans le Pacifique génère la haine, le rejet. C’est la désillusion pour la famille Takahashi, une colère sourde, et pour Hiro, la constante confiance en son ami Homer. Evelyn et Kimiko se tiendront toujours à distance l’une de l’autre. Et des années plus tard, le monde a changé:

« L’endroit où m’a emmené ma tante était un modeste café un peu vieillot dans la rue principale d’Auburn, dont la rangée de commerces à l’ancienne fleurait la nostalgie d’une période qui relevait probablement du fantasme. La mémoire s’entend si bien à filtrer les horreurs qu’il ne demeurait de ce temps-là qu’une vaporeuse lumière jaune et le sentiment qu’avait existé, dans un fabuleux autrefois, un monde où la vie était plus belle qu’elle ne le serait jamais, un monde où les enfants respectaient leurs aînés, où les branches étaient chargées de fruits et les règles justes et faciles à appliquer. »

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Tandis que John nous conte son retour de guerre, ravagé par la drogue, soigné par sa chère grand-mère, sa tante Evelyn le sollicite pour libérer sa conscience d’un secret très moche.

Toute la lecture est passionnante, tout est bien construit, tout est tempéré juste assez pour laisser affleurer ce qu’il faut de sentiments forts chez John, un peu de honte qu’il ne ressent pas à titre personnel mais en écoutant, observant sa tante en particulier.

Voilà ces deux personnages, Evelyn que je trouve insupportable, fausse, et Kimiko, la dignité blessée, le dédain pour Evelyn qui s’est laissée aller bien bas. Que dire de ces deux femmes qui semblant s’entretenir courtoisement en fait s’affrontent, Kimiko toute en dignité et colère sourde, Evelyn, avec ses airs éternellement supérieurs, jamais humble, jamais vraiment sincère. Je ne vous dis pas pourquoi cet affrontement, pourquoi  tant de colère entre elles. Mais le fond du livre, outre la guerre, c’est le racisme, évidemment, et la discrimination.  De ses années de guerre, John a gardé un ami, Chiggers, Hector. Un des moments les plus forts, même si c’est bref, c’est quand John appelle chez la mère de Chiggers et :

« -Je m’excuse d’appeler aussi tard.

-Oh, il n’est pas si tard que ça. »

J’ai cru un moment qu’elle allait me demander d’attendre une minute, ou me répondre qu’il était absent, mais elle est retombée dans le silence et c’est moi qui l’ai questionnée:

« Il est là? Je peux lui parler?

-Oh, non, il n’est pas là.

-Il doit rentrer bientôt?

-No. Se murio.

J’ai éprouvé alors une sensation de chute brutale, je m’abîmais dans un gouffre en battant des bras, précipité vers le sol lointain, au-dessus de moi un hélicoptère hachait l’air de ses pales et les roseaux de l’immense plaine se projetaient vers moi.

« Il est mort, c’est ça?

-Il a marché vers le large. »

Malgré l’émotion qui affleurait dans sa voix, elle ne s’est pas effondrée, elle n’a pas fondu en larmes.

-« Il s’est noyé?

-C’était un bon garçon. »

Il n’y a même pas eu un mot d’au revoir, je n’ai entendu qu’un léger déclic avant le silence complet.

Le son qui est monté de ma gorge tenait du cri et de l’aboiement, une sorte d’explosion qui s’échappait de mon cœur comme un flot de bile noire. Pas plus tard que ce matin, je m’étais installé à cette même table avec une tartine de confiture à la fraise, j’y avais bu un café Maxwell avec du lait sorti du réfrigérateur de ma grand-mère, et pendant tout ce temps, Chiggers était mort. »

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Ainsi Christian Kiefer apporte un nouveau témoignage de l’horreur et de la stupidité de la guerre, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit et ce avec un talent exceptionnel et une grande sensibilité. Cette histoire des Japonais en Amérique à cette époque vaut qu’on en parle, et je dois dire que ça fait ici un splendide et très puissant roman, on sent chez l’auteur une humanité noble, sans aucun effet de mode, sincère. Il dédie d’ailleurs ce livre « aux individus et aux familles qui ont été déportés à Tule Lake en mai 1942 ».

Un très beau, très bon livre qui m’a captivée d’un bout à l’autre, car il se lit comme une enquête, sur fond de combats plus meurtriers les uns que les autres, jusqu’au microcosme des familles. Touchée au cœur .

Histoire et écriture magnifiques et bouleversantes. 

Credence Revival, Fortunate son

« L’enfant de la prochaine aurore » – Louise Erdrich – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« Quand je te dirai que mon nom blanc est Cedar Hawk Songmaker, que je suis la fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, qu’après être partie à la recherche de mes parents indiens et avoir appris que je suis née Mary Potts j’ai caché à tous ma découverte, tu comprendras peut-être. Ou pas. Cette histoire, je vais tout de même l’écrire parce que depuis la semaine dernière les choses ont changé. Selon toute apparence – sauf que personne ne le sait -, notre monde régresse. Ou progresse. Ou peut-être marche en crabe, d’une façon qui nous échappe encore. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre quelqu’un finira par mettre un nom sur ce que nous vivons, mais je n’arrive pas à imaginer comment tout ce qui nous entoure et tout ce qui est en nous pourrait être réparé. L’invisible, les quanta à l’origine de notre création sont mêlés aux événements en cours. Quoi qu’il soit en train de se passer, nous sommes abreuvés de flashs infos sur la manière dont la situation sera gérée – de simples conjectures, en réalité, sur ce qui nous attend- et c’est pourquoi j’écris ce récit. »

Je ne pouvais pas couper cette introduction qui se doit intégrale pour comprendre ce qu’est ce roman. J’aime énormément Louise Erdrich, certains romans plus que d’autres et celui-ci n’est pas dans mes préférés, mais sincèrement, on ne peut confondre la voix, la plume de cette auteure avec aucune autre. Mêlant poésie et langage familier avec un talent fou, ici c’est la voix de Cedar, jeune femme ojibwe adoptée par un couple blanc qui raconte. Elle parle à son enfant à naître comme on écrit un journal. Elle lui parle pour le rassurer, le préparer, lui dire comme elle l’attend avec impatience, lui dire comme déjà elle l’aime infiniment. Très jolie forme donc pour ce roman assez effrayant, présentant un monde dans lequel la religion et le totalitarisme sont en train de prendre les rênes, en particulier sur les femmes enceintes et les enfants à naître.

C’est quand Cedar décide d’aller rencontrer sa mère biologique que tout commence. La famille Potts est décrite avec humour, car jamais d’angélisme chez Louise Erdrich. La mère biologique:

« Elle tend les bras et s’avance vers la voiture. Elle transpire un peu dans son débardeur noir moulant, qui laisse apparaître des bretelles de soutien-gorge roses, et son pantacourt noir et évasé. Son corps bien proportionné, aux allures d’ours, est tout en graisse musclée, et elle a un joli visage aux traits réguliers. Elle est jeune. Elle a d’étincelantes dents blanches et de petits yeux noirs rieurs et fuyants. Sa chevelure châtain, balayée de mèches rousses, est retenue au sommet de sa tête par une de ces pinces crabes en plastique, de couleur bleue, et elle porte des perles aux oreilles. de vraies perles, on dirait. Je descends de la voiture dans l’air chaud et suffocant. »

Elle a à maintes reprises décrit la vie dans les réserves et la tristesse de ces endroits (« Love medicine », par exemple, terrible ). Sur la route, premiers signes:

« 9 août

Le lendemain matin, je prends la route qui va vers le nord pour me rendre chez les Potts. J’ai de fulgurantes bouffées d’émotion. Tout ce que je vois en chemin – sapins, érables, centres commerciaux, compagnies d’assurance et boutiques de tatoueurs, herbes folles des fossés et gens dans les maisons – , tout est physiquement en équilibre sur ce point de transition entre le présent des choses et le grand, l’incompréhensible changement à venir. Et pourtant rien ne me semble franchement insolite. Un peu calme peut-être, et certains sermons annoncés sur les panneaux d’affichage des églises sont plus alarmants que d’habitude. La Fin des Temps est arrivée ! Êtes -vous prêts pour l’Enlèvement? Dans un champ immense et vide se dresse un panneau sur lequel on lit: La Future Maison du Dieu Vivant. »

La mise à l’abri de Cedar va prendre alors l’allure d’une course poursuite sans savoir vraiment qui la poursuit, avec une méfiance envers chaque personne rencontrée, y compris ses plus proches, comme Phil, le papa de l’enfant à naître. Ainsi elle va se retrouver à l’hôpital de Fairview Riverside, chambre 624, après un appel mystérieux de Mère. Ce sont clairement ces chapitres que j’ai préférés, la seconde partie du roman jusqu’à la fin et le dénouement dont je ne vous dirai rien si ce n’est que c’est à pleurer…Belle et froide et blanche de neige.

Remarquable écriture et ici un ton piquant, la voix de Cedar est acérée, teintée d’humour noir, désabusé, colérique et assez désespéré, et puis sans pleurnicherie. Les personnages sont très intéressants, on ne sait jamais qui est de quel côté, la suspicion est constante, la défiance même envers les plus proches, cet « état autoritaire » sème le trouble. C’est curieux, cet état de fait me semble familier. Quand la supercherie idéologique mène le monde à la baguette par des procédés douteux et à des fins douteuses. Jusqu’où ? Cedar et Phil s’aiment et se marient,

« Pendant la journée, le regard perdu dans la végétation touffue et bruyante qui s’étend derrière la maison, je pense au bonheur physique que nous partageons, Phil et moi. Je ferme ensuite les yeux et j’écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d’un jour. L’enveloppe d’une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l’aile d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d’être tellement mortels et d’éprouver tant de sentiments. C’est une blague cruelle, et magnifique. »

C’est beau, n’est-ce pas? On sent ici chez Louise Erdrich de la colère et du chagrin, un livre que je suppose écrit à l’ère trumpiste. Parfois un peu dur à suivre pour moi, j’ai tout de même éprouvé un grand plaisir grâce à l’écriture et dans le ton, dans la douceur, l’intelligence et l’humour de cette jeune mère qui écrit à son enfant à venir sans niaiserie, jamais, au contraire avec lucidité, humour, et tendresse…La filiation, l’identité et l’autochtonie sont présentes tout au long de l’histoire en un questionnement profond et assez désespéré. Le seul espoir, cet enfant que porte Cedar en une constante intimité. Naissance.

 » Tu étais bleu, très légèrement. Au fur et à mesure que tu respirais, tu as rosi, puis rougi, et le duvet soyeux qui couvrait ta peau s’est mis à miroiter comme du cuivre. Tes membres veloutés se sont dépliés, souples et forts. Tu as renversé la tête en arrière. Tes yeux étaient du bleu ardoise des yeux de nouveau-né, mais en plus foncé, brûlant déjà de vivre. Tu as soutenu mon regard et j’ai glissé mon doigt dans ta main. Tu m’as dévisagée en t’agrippant avec une force implacable, et j’ai scruté l’âme du monde.

C’est toi, ai-je dit. Cela a toujours été toi. »

Et puis des références à Hildegarde de Bingen, cette femme incroyablement poétique, romanesque, courageuse, tout comme Sainte Kateri.

« Hildegarde de Bingen passa sa jeunesse enfermée dans un abri de pierre. Ses parents décrétèrent qu’elle devrait vivre en recluse et, lors d’une cérémonie funéraire, elle fut claustrée, probablement à l’âge de sept ans. Au moins, elle avait Jutta, son guide spirituel. Il y avait une fenêtre par laquelle on lui donnait à manger. Et une ouverture par laquelle on lui glissait une poubelle. Pas surprenant qu’Hildegarde ait eu des visions bouleversantes.

Tout est pénétré de connexions, pénétré de relations. »

Louise Erdrich est sans aucun doute une des plus grandes plumes venues d’Amérique c’est pour moi incontestable.

Je sors finalement de cette lecture assez sidérée, parce que ce livre est terrifiant et beau. 

« Je reste tranquille, seule.

Et je me rappelle maintenant que j’y étais, la dernière fois qu’il a neigé au paradis. J’avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. […]Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l’enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l’air et il n’y a rien d’autre que de la blancheur. Je suis ici, et j’étais là-bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre? »