« Une douce lueur de malveillance » – Dan Chaon -Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

« Novembre 2011-Avril 2012

Un jour, au début du mois de novembre, le corps du jeune homme qui avait disparu sombra au fond de la rivière. Face contre terre, butant légèrement contre le lit boueux, il fut sans doute charrié sur plusieurs kilomètres – sourcils froncés marquant une légère surprise, bras un peu écartés, jambes raides. Les plantes aquatiques promenèrent leurs frondes sur la coiffe de plumes que portait le garçon, sur son front, sur ses peintures de guerre et sur ses lèvres, sur la veste à franges en cuir de chevreuil et sur le collier d e dents de loup, sur le pagne et les jambières en daim, jusqu’aux pieds dans leurs mocassins. En général, les poissons et autres charognards hibernaient pendant cette période. »

Une lecture extrêmement perturbante à plus d’un titre, donc passionnante. On ne cherche pas forcément la tranquillité quand on lit, eh bien j’ai été servie avec ce roman trouble et troublant . On y retrouve comme souvent chez les auteurs contemporains des USA les addictions et les dérives, la drogue, l’alcool, mais ce n’est pas là le cœur du sujet. Et tant mieux parce que Dan Chaon avec un talent incroyable ( et j’imagine beaucoup de connaissances sur le thème ) explore les cerveaux de ses personnages, les traumas profonds liés au passé et leur impact sur toute une vie, écrivant là un livre très sombre, très dur et profond.

Dustin Tillman est psychologue. Père de deux fils, sa femme Jill est atteinte d’un cancer ( Jill est peut-être bien mon personnage préféré ) sans remède.

« Après la première chimiothérapie, nous avons attendu que ses cheveux tombent. Elle avait de jolis cheveux, sans prétention. Ils étaient blonds, naturellement ondulés, et lui arrivaient aux épaules.

Deux semaines s’écoulèrent et il ne se passa rien. »Ils ne vont peut-être pas tomber, dis-je. Ce n’est pas systématique. »

Elle me regarda, l’air sombre. La neige avait finalement commencé à fondre, les lilas étaient en fleur, elle venait d’en couper, et je la regardais les mettre dans un vase.

« Mon chéri. Je ne pense pas qu’il faille être optimiste. Ne nous laissons pas aller à ça. »

Son patient du moment, Aqil,  est un policier en arrêt maladie  ( lui aussi, je l’aime bien…) obsédé par des disparitions de jeunes hommes, inexpliquées, à peine relevées. Et puis il y a Rusty, son frère d’adoption, sortant de prison après 30 ans, enfin innocenté du meurtre des parents, d’un oncle et d’une tante. C’est le témoignage de Dustin qui l’a fait incarcérer. 

Ce roman se lit comme une grande enquête, c’est un authentique suspense qui tient en haleine durant toute la lecture. La trame est celle-ci: 30 ans après, Rusty sort de prison, remettant dans les mémoires confuses des témoins du drame toute l’histoire de cette tuerie, et toute l’histoire des protagonistes.  Et c’est là qu’intervient cette phrase citée en 4ème de couverture et qui dit tout.

« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

On peut dire que Dan Chaon balade le lecteur du début à la fin et même si vers le dernier tiers du livre on commence à se douter du fin mot de l’histoire, ce n’est pas forcément si évident. Texte tortueux, construction labyrinthique, c’est là un très grand auteur qui écrit, c’est sûr. On change d’époque, de point de vue, de mise en page, on est dérouté souvent.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même, alors que tu accomplis les actes du quotidien, l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

En lisant ce formidable roman bien tordu, j’ai repensé à quelques lectures d’articles sur la psychanalyse, sur les souvenirs induits, ou les faux souvenirs ( j’en ai que j’ai identifiés, et vous ? ). Mais ici, l’enjeu est terrible puisqu’il s’agit de meurtres pleins de sauvagerie et de 30 ans de prison. Nous allons donc accompagner tous les membres impliqués dans ce drame tout en suivant également l’enquête sur les disparus commencée par Aqil qui, très convaincant, y entraîne Dustin. On entre dans la vie d’Aaron et Dennis, les fils de Jill et Dustin, dans celle de Kate et Wave, les cousines jumelles de Dustin, on explore toute l’histoire familiale sans jamais être sûr de rien, car chacun propose son souvenir des événements…Et pour le coup, c’est très très compliqué de défaire tous les nœuds pour suivre la ligne.

« Dès que je me remémore cet épisode, j’ai l’impression d’observer la scène en étant hors de mon corps. De regarder un film dénué de sens. Il ne me semble guère plausible que je sois juste resté là à regarder ma mère.

Mais dans ce mauvais film, je la vois. Elle est allongée sur le côté. Étendue comme vous le seriez si vous aviez été abattu à bout portant, et elle baigne dans son sang.

Certains instantanés m’obsèdent. À un moment, quand j’étais étudiant, j’avais du mal à penser à autre chose. Les images sont posées devant moi, telles les cartes d’une partie de solitaire que j’aurais perdue, et j’essaie de comprendre comment j’aurais pu les placer différemment. »

Bien sûr c’est impossible à raconter, il faut lire pour être immergé dans cette affreuse histoire de vie et de mort, de mensonges volontaires ou pas, de vies gâchées.

Personnellement ça a été éprouvant mais très enrichissant, et puis littérairement c’est un coup de maître. Pourquoi j’ai aimé Jill ? Parce que j’ai trouvé qu’elle est la plus lucide, sans doute parce qu’elle sait qu’elle sera morte à court terme, parce qu’elle souffre, parce qu’elle est assez navrée en regardant vivre son entourage, et inquiète aussi pour ceux qu’elle aime. 

Tous se posent les mêmes questions, ainsi Wave:

« Ils étaient assis sous un pont et il tombait une bruine molle et froide, typique de Portland. »Pas du tout. Je ne pense pas que quiconque puisse vraiment se rappeler ce qui lui est véritablement arrivé. On se souvient juste des pièces qui s’emboîtent logiquement. Que nous est-il arrivé? Elle tira sur sa cigarette en réfléchissant à la question. Était-il possible que nous ne le sachions jamais vraiment? Et si nous n’étions pas les gardiens de notre propre existence? »

Que dire de Dustin ? Lui le psychologue va se trouver mis face à ses défaillances, lui qui s’occupe de celles des autres va se trouver confronté à ses propres et sévères perturbations. De 1978 à 2013, dans un réseau complexe dans le temps et dans ses personnages, Dan Chaon nous emmène jusqu’au vertige dans l’obscurité du cerveau humain dans les manipulations dont il est capable et dans celles qu’il subit.

« Certaines personnes passent leur vie entière à ne pas se souvenir. »

Coup de cœur, c’est certain.

« Malheureusement il n’est pas douteux que l’homme (entendre l’humain ) est, dans l’ensemble, moins bon qu’il ne s’imagine ou ne voudrait l’être. Chacun est suivi d’une ombre, et moins celle-ci est incorporée dans la vie consciente de l’individu plus elle est noire et dense. »

C.G.Jung, Psychologie et religion : Ouest et est

Durant les beaux soirs d’été au jardin, avant le drame..

« …Il y avait de la viande cuite au barbecue, des épis de maïs, des bols de chips et d’arachides rôties au miel, des tranches de fromage et de salami, des œufs et des piments au vinaigre. De la musique de Waylon Jennings, Willie Nelson, Crystal Gayle. Certains dansaient. »

Pour moi c’est Willie Nelson avec Ray Charles

 

« Dieu ne tue personne en Haïti » – Mischa Berlinski – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Renaud Morin

« La ville se résumait à bien peu de choses en réalité: c’était une petite langue de terre triangulaire, coincée entre fleuve et océan, qui formait comme un amphithéâtre naturel. Toutes ses rues plus ou moins escarpées rejoignaient tôt ou tard la scène bleu azur de la mer des Caraïbes ou bien se perdaient dans d’inextricables dédales de chemins de terre, les maisons dégénérant en cahutes,puis en taudis misérables. Dans le centre,de vieilles bâtisses en bois penchaient selon un angle improbable. »

Grand plaisir de lecture avec ce roman inspiré de l’expérience de l’auteur. De 2007 à 2011, il vécut en Haïti avec son épouse, alors membre civil de la Mission des Nations Unies en Haïti.

L’histoire se déroule à Jérémie, la « Cité des poètes », petite ville isolée parce qu’elle n’a pas de route digne de ce nom. Et c’est cet argument, la construction d’une vraie route, qui sera au cœur de la campagne électorale que l’on va suivre au cours du récit. Tout autour, en magistral conteur d’histoires, l’auteur nous offre de savoureux portraits, une merveilleuse histoire d’amour, des histoires d’amitié et de trahison, une peinture de la vie haïtienne avec ses misères, ses rires, ses catastrophes naturelles ou pas, sa magie vaudou, ses croyances, ses contes et un fatalisme à toute épreuve.

C’est là un roman brillamment politique. En cette île accablée de soleil et de vers dans ses beaux fruits, se présente à nous tout ce qu’on peut rêver d’opportunistes de tout crin, tout ce qu’on peut imaginer d’intentions louables et tout ce qui finalement vient inexorablement gripper la belle machine des utopies humanitaires. Les missions des Nations Unies omniprésentes et internationales à elles seules en font une brillante démonstration : on est toujours le pauvre de quelqu’un.

Trois personnages principaux: l’Américain Terry White – notez bien sûr le nom de cet homme…-, ancien shérif en Floride qui a accepté un poste aux Nations Unies.

« Terry White! Qui pourrait croire qu’un nom pareil existe si ce n’était pas le sien? Aucun romancier n’oserait choisir un tel patronyme dans le contexte d’Haïti. Si vous êtes blanc et que vous marchez là-bas dans la rue, quelqu’un vous lancera « Blan! », ou « Sale Blanc! », ou encore « Étranger! ». Ça veut dire « Eh toi, là-bas! » et parfois « Donne-moi de l’argent ». Parfois, ça signifie « Rentre chez toi » et parfois simplement « Bienvenue dans mon beau pays! ».

Il devient très vite ami avec le jeune juge Johel Célestin, respecté et brillant qui va s’opposer pour les élections au coriace sénateur Maxime Bayard, corrompu jusqu’au trognon, mais très charismatique et imposant.

Auxquels s’ajoutent l’épouse de Terry, Kay, et celle du juge, la fascinante et mystérieuse Nadia, convoitée par tous.

Pour mettre au paroxysme la tension, outre cette campagne électorale, l’action se déroule juste avant le séisme de 2010. Ajoutez à ça la parade d’amour constante autour de Nadia, ce qu’on apprendra sur cette femme qui contient de multiples destins, ajoutez aussi les amitiés difficiles, et vous avez là une œuvre extrêmement riche, brassée de couleurs, d’histoires et d’idées.

Avec la route comme axe et enjeu visible – bien d’autres sont souterrains – , la lutte va se livrer sous nos yeux souvent distraits par une scène de rue, par l’insertion d’un pan du passé de l’un ou de l’autre des personnages; faisant diversion pendant que se joue le combat des chefs, l’auteur se révèle éblouissant d’intelligence moqueuse et quelque peu désabusée.Tantôt dramatique, tantôt d’un humour féroce sans concessions, voici une fresque pleine de couleurs, pleine de voix qui crient, invectivent ou éclatent de rire, on sent le rhum et les fruits trop mûrs, on brûle sous le soleil et on regarde sans savoir que faire des enfants faméliques poursuivre Terry :« Blan! Blan! Blan !  » et on maudit les assoiffés de pouvoir.

Loin de tout compromis manichéen, loin des clichés faciles et des avis formatés, Mischa Berlinski, en connaissance de cause nous propose un roman très fort, en équilibre et en justesse. Pas une nanoseconde d’ennui.

Brillantissime.

« Le miel du lion » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard


« Le conflit engendre le commerce. Le leur fut la guerre de Sécession.

Kennison Mountain, telle une houle blanche sous la floraison des châtaigniers. Les pétales s’accrochaient à la vareuse des soldats. Il suffisait de toucher une branche pour les voir tomber comme des flocons de neige. Quarante ans plus tard, un fléau dévasterait la châtaigneraie, mettant définitivement un terme à l’été blanc. Eugene Helena serait alors chef de la minorité au Sénat, un homme coutumier des pressions qui, à une poignée près, faillit devenir vice-président. »

Voici un grand roman, grand par le pan d’histoire qu’il nous raconte, par les personnages qu’il nous fait rencontrer et grand par l’écriture, riche et puissante, qui semble couler toute seule et quel résultat enthousiasmant !

Voici une fois encore tout ce que j’aime dans la littérature américaine : on me raconte une histoire avec un lyrisme plein de fougue mais sans emphase; l’auteur fait confiance à ses lecteurs, il compte sur leur intelligence pour percevoir, sentir, comprendre de quoi il s’agit, tout ce dont il s’agit car il y a foison de sujets, foison de personnages aussi. Point ici de lourdeur et de pré-mâché, ni de prêt-à-penser.

Voici un livre profondément politique, un tableau frappant par sa vérité, sa réalité humaine et sa beauté violente.

« Ils avaient grandi dans la famine. L’enfance, c’était la lecture épisodique de la Bible, les sermons éculés, l’abécédaire moisi, une page arrachée dans un catalogue et lue juste avant de se torcher le cul avec. Cur trouvait réconfortant de savoir que, de l’autre côté des océans, des hommes pensaient eux aussi de la sorte. Ils les considéraient comme des amis, comme des prophètes.  » Les modes de commerce actuels sont un leurre pour les membres méritants et actifs de la société, alors qu’ils enrichissent continuellement les vauriens. », répétait Neversummer à Cur. Neversummer était capable de réciter des passages entiers avec une précision telle que beaucoup croyaient ses discours improvisés.  « La civilisation finira dans le chaos si les travailleurs continuent à être ignorés. Le pouvoir est entre les mains des forces productives. Allons-nous l’utiliser? Le vote n’est qu’une considération secondaire. » »

Voici un livre très noir aussi car le constat qu’on en tire, le visage qui apparaît de nos sociétés dites modernes n’est guère souriant.

À travers le destin de plusieurs et nombreux personnages, ce nouvel auteur extrêmement doué raconte un désastre écologique, raconte des révoltes ouvrières, raconte des amitiés et des amours, il met en scène de manière magistrale les restes en lambeaux d’une guerre, et c’est en grand artiste qu’il nous plonge au cœur de la vie dans ces camps de bûcherons, à l’aube du XXème siècle. En Virginie – Occidentale en 1904, c’est la Cheat River Paper & Pulp créée par trois ex-soldats new-yorkais qui règne sur la chaîne des Allegheny:

« Le pays ressemblait à un barbouillage d’enfant dans les tons de vert: épicéas et sapins sur les sommets, feuillus sur les contreforts et sur les flancs des montagnes. On rase, on remonte deux kilomètres et on répète mille fois. »

Nous nous installons parmi « Les Loups des bois », bûcherons venus de toutes parts y compris d’Irlande, d’Italie, d’Europe de l’Est, on rencontrera même – un de mes personnages préférés – un syrien colporteur pacifique qui aime les livres. Et puis quelques femmes en ville à Helena, quand il y a un peu d’argent à dépenser pour boire un verre et chercher un peu d’amour, il y a Zala la Slovène qui se révélera importante dans l’histoire.

« Zala s’appelait maintenant Sally Cove – le nom lui seyait, comme on dit qu’une robe sied à une femme. Zala l’avait adopté voilà des années lorsqu’elle avait été embauchée au bureau de l’administration, sachant que les autres écorcheraient son nom d’épouse en riant, et depuis elle n’en avait jamais changé ni éprouvé le besoin. Elle préférait Sally Cove, voulait être américaine, anglophone, estimait qu’abandonner sa patrie n’était pas une grande perte – ce petit pays faible qui n’avait ni frontières, ni armée, ni même le vernis de la respectabilité. »

Sally/Zala recherche son mari Victor et défend le mouvement encore souterrain des Woodworkers, syndicat mené par l’Italien Caspani. Neversummer, l’agent Green, Sarah, McBride, Blue Ruin, Seldomridge et le bon Gayab…et tous les ébrancheurs,  scieurs, les Loups de la forêt et leur quotidien en un panorama vertigineux.

Mais le personnage principal est Cur, qui a en lui toutes les facettes de cette humanité laborieuse, tous les appétits et toutes les craintes, toutes les révoltes et les espoirs, et c’est lui qu’on retrouvera à la fin du roman, alors que des années plus tard les autorités du lieu envisagent de reboiser les montagnes , et qu’il va retrouver Sarah, son amour de toujours.

Je pourrais vous écrire des pages descriptives de tout se qui se passe dans ce roman, j’ai préféré vous en dire sobrement tout le bien que j’en pense. Dire aussi que cette lecture m’en a remémoré deux autres, chroniquées sur ce blog. La première, c’est celle de « Serena » de Ron Rash qui à sa façon magistrale a lui aussi décrit ces camps de bûcherons, mais dans un autre scénario, plus resserré. La seconde, plus proche, est celle du livre de Franck Harris « La bombe » traduit en français pour la première fois par les éditions de La dernière goutte. Il raconte le massacre de Haymarket et les révoltes des travailleurs derrière leur chef Louis Lingg, auquel fait allusion ici un des grands patrons de la compagnie, Randolph, avec un cynisme si représentatif de sa classe:

« Randolph regrettait de ne pas avoir siégé à la cour le jour où Louis Lingg s’était écrié:  » Je hais votre État ! Tuez-moi pour ce crime! » Il aurait répliqué: »D’accord! ». Comme cela aurait été cocasse. »

Je pourrais tout vous dire, mais je préfère vous mettre sur le chemin de l’article de mon ami Wollanup chez Nyctalopes. Il exprime très bien tout ce qu’il y a à dire, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter.

Si, une petite musique peut-être

Et un dernier extrait, superbe:

« Lorsque la Compagnie se retirerait, les chemins de rondins des Loups pourriraient et sombreraient dans la boue; leurs villes disparaîtraient des cartes; même les Absentéistes, leurs dieux, seraient effacés des mémoires, sans parler de leur modeste lutte. Nulle statue ne leur serait dressée. Seuls demeureraient le climat et ses caprices lointains, implacables. Il considéra Asa, à l’autre bout de la scie. Être aspiré par le sillage d’un autre était une vie exécrable. Ces pensées laissaient Cur de marbre. Il ne regrettait rien, il regrettait tout. Il fallait bien remplir le temps qui passe d’une manière ou d’une autre et c’était ce qu’il avait fait. Il n’était qu’un travailleur, maintenant, deux bras reliés à la machine qu’était son corps. Il détestait les essaims anonymes qui grouillaient dans ces cités où il n’avait jamais mis les pieds. Ils prenaient tout. Ils prenaient sa terre, sa vie et ses années. »

Très belle et très riche lecture !

« La route sauvage » – Willy Vlautin – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Luc Baranger

« Ce matin-là, très tôt, quand j’ai ouvert l’œil, c’était déjà l’été. Sans quitter mon sac de couchage, j’ai regardé par la fenêtre. Le ciel était clair et bleu, presque sans nuages. Je me suis tourné vers le Polaroid scotché au mur, près de l’endroit où je dors. Je m’y suis vu, au bord d’une rivière, en compagnie de ma tante Margy en maillot de bain. »

Coup de cœur pour Charley et Lean on Pete !

Alors bien sûr, on peut dire que l’écriture n’est pas impressionnante, des phrases courtes, pas de fioritures, Charley nous raconte en direct son chemin cabossé. Et au final c’est tout à fait bouleversant et cette écriture simple, parfois maladroite, colle absolument à la voix de ce gosse de 15 ans, un gentil garçon qui aime courir, qui aime les chiens, qui aime le football.

« Je me suis réveillé à midi passé. J’ai jeté un œil dans la chambre de mon père mais il n’y était pas. Son pick-up n’était pas garé dans l’allée. J’ai bu un verre d’eau et fait une centaine d’abdos. J’ai enfilé mes baskets et je suis sorti. J’ai pris le même chemin que la veille. Après le pont de chemin de fer, au loin, j’ai aperçu le champ de courses de Portland Meadows. »

Charley, délaissé d’abord par sa mère il y a longtemps, puis par son père – pas méchant mais inconséquent – décide de trouver un petit boulot pour être « indépendant financièrement » et il se retrouve sur le champ de courses de Portland où sévit Del Montgomery. Découvrant cet univers et au contact de la cruauté de Del, Charley va se prendre d’affection pour Lean on Pete, cheval fourbu par des courses trop dures et trop nombreuses, beau cheval maltraité et surexploité et qui après une blessure est au départ pour l’abattoir.

« Je suis donc retourné à la grange, et quand Lean on Pete m’a reconnu, il s’est approché du portillon. Je l’ai gratté en lui parlant. Ses yeux noirs étaient perdus dans le vide et de temps en temps il bâillait ou hochait la tête. Je lui ai dit qu’aujourd’hui il était le plus rapide, même le plus rapide de tout l’État, et que s’il restait prudent, s’il ne se blessait pas, il devrait remporter la victoire, et alors tout le monde serait gentil avec lui et Del ne péterait pas les plombs sur le chemin du retour. »

Ainsi va commencer la longue route du garçon et de son cheval. Charley va voler le pick up avec la remorque où se trouve Lean on Pete et tenter de rejoindre sa tante Margy, la sœur de son père qui a pris soin de lui quand il était petit. Aux dernières nouvelles, elle vit dans le Wyoming à Rock Springs, c’est donc un chemin d’environ 900 kms qui attend les deux compagnons.

Et quel chemin…Je ne vous raconte pas bien sûr les gens qu’ils vont rencontrer, bons ou mauvais, souvent à la marge, bienveillants ou pas, Bonnie, Lonnie, Mike et Dallas, Guillermo, Ruby, Joe et Sue et puis Santiago, et puis les serveuses de bars. L’amitié devient très forte entre le garçon et le cheval, Charley lui raconte son histoire ( très belles pages 136 à 137 ) puis

« Lean on Pete, à moitié endormi, me regardait. De temps en temps il hochait simplement la tête. Je l’ai caressé encore un moment, puis je lui ai mis le licou et je l’ai emmené brouter au bord de la clôture du champ de courses. Je l’ai ramené à son box et j’ai arpenté les allées des bâtiments. « 

L’histoire est tragique, mais Charley va vivre ce qu’aucun gamin de son âge ne devrait vivre à mon sens ( pages 138/139, terribles ! ) Willy Vlautin sait parfaitement dire ce que ressent son personnage, à sa mesure, sans mettre dans sa bouche des mots qui ne seraient pas les siens, et c’est pourquoi ça sonne si juste, si vrai et pourquoi c’est si émouvant. Charley n’est pas un gosse endurci, il a peur, il pleure, il se cache, il a des appréhensions, mais toujours il arrive à avancer, même roué de coups, blessé, maltraité, il ne renonce jamais. Et en sa souffrance, il a reconnu Lean on Pete comme son alter ego, son confident, son ami attentif:

« J’ai surtout passé le temps à parler à Lean on Pete, de football américain, de la façon dont mon entraîneur m’avait inscrit en équipe première à la fin de la saison, et comment j’avais assisté au banquet de l’équipe ainsi qu’à celui des première année. Je lui ai raconté mes quatre interceptions de balle, et comment j’étais devenu copain avec un défenseur du nom de Collin, qui m’invitait souvent à dormir chez lui.

À Lean on Pete j’ai parlé de la belle maison de mon copain, et aussi de ses trois sœurs, toutes très jolies.[…] De toute ma vie je n’ai connu de meilleur endroit. J’ai avoué à Lean on Pete qu’il y a quelques semaines de ça j’avais tenté d’appeler Collin, mais j’avais peur de donner l’impression de quémander et je ne voulais pas que ses sœurs apprennent la façon dont je vivais. J’ai dit à Lean on Pete que s’il leur arrive de penser à moi, j’aimerais qu’ils croient que tout va bien. Je préférerais ne jamais les revoir plutôt que de leur laisser découvrir ma situation. »

Personnellement, ces mots me bouleversent.

Un seul exemple de ses rencontres en auto-stop, Lonnie, 20 ans, qui a perdu ses 4 dents de devant au rodéo et qui résiste au sommeil au volant en se remplissant de Coca:

« Lonnie a parlé toute la nuit et moi j’ai lutté pour ne pas dormir. Il m’a reparlé de son frère, de leur éducation mormone et de la manière dont ils avaient été excommuniés. Ils ne pouvaient plus remettre les pieds chez eux, leurs parents les avaient même déshérités. Leur seul lien familial, c’était cette sœur qu’ils avaient à Kansas City. »

Pour moi, Charley est réellement un héros car avec son seul courage, sa seule volonté et son envie d’amour et d’un foyer, il accomplit un tour de force, et résiste aux vicissitudes de cette route d’errance. Charley est admirable et on a juste envie de l’adopter et de le consoler de sa vie moche et dure.

Inévitablement on s’attache à ce presque enfant, ce si gentil garçon, droit, honnête, intelligent et sensible; il ne vole que de la nourriture et seulement quand il n’a plus un sou et le ventre qui hurle, il vole parce qu’il n’a pas le choix. La chose drôle et amère, c’est cette faim incessante de Charley; il a 15 ans, l’âge des gros appétits et il n’est jamais rassasié, c’est un ventre sur pattes.

« Je suis finalement entré dans un resto de la chaîne Carrow’s. L’employée chargée de placer les clients s’est avancée. Quand je lui ai dit que j’attendais mes parents, elle m’a prié de m’asseoir sur la banquette près de l’entrée. Quand une tablée près des toilettes s’est levée pour aller payer à la caisse, j’ai remarqué que l’un d’entre eux n’avait quasiment pas touché à son assiette. J’ai pris le hamburger et autant de frites que j’ai pu et je suis allé m’asseoir dans les chiottes pour manger. »

Cette faim, il arrive à la satisfaire à peu près, mais ce dont il a besoin c’est d’amour, de beaucoup d’amour; il en a à donner aussi, il est près à s’attacher très vite, même souvent déçu, il est en quête d’amour. L’amour, la tendresse, ça ne court pas les routes entre Portland et Rockspring, à dormir derrière des palettes ou derrière des buissons, à se satisfaire de presque rien, on ne rencontre que la solitude. Un seul but, un seul secours envisageable : retrouver tante Margy, 

Fin poignante où ce que je viens de dire se confirme, et dans cette fin l’expression d’une profonde empathie de l’auteur pour ce jeune homme qui peut-être lui ressemble ( ne pas louper la postface ! ), un roman pétri d’humanité.

Cadeau 

« Goodbye, Loretta » – Shawn Vestal – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Olivier Colette

« Evel Knievel s’adresse à une nation qui l’idolâtre.

La première fois que j’ai eu l’idée d’une cascade au-dessus d’un canyon ? Aujourd’hui j’ai l’impression que j’ai toujours eu ça en tête. Comme si cette idée avait toujours été là pour que moi, Evel Knievel, j’y pense. Comment est-ce qu’on appelle ça, quand l’univers vous guide vers son propre objectif ? J’y croyais, Amérique. Je croyais pouvoir réussir tout ce que j’entreprenais. Tout ce que je promettais de faire. Je croyais en moi, Evel Knievel, et en ce que je disais. Je croyais que prononcer ces mots, c’était les rendre réels. »

Et voici encore une fois le beau travail éditorial de cette collection que j’affectionne particulièrement. Voici un roman – un premier roman –  que je qualifierais d’émancipation plus que d’initiation, écrit en une trame fine qui sans lourdeur revisite quelques-uns des mythes de l’Amérique, la conquête, l’esprit d’initiative, la volonté de devenir sinon meilleur du moins plus puissant et toujours plus libre. Miroir aux alouettes, les mythes laissent toujours certains au bord de la route, on le sait.

Ensuite, commençant cette histoire qui se déroule dans des communautés fondamentalistes mormones, je me suis retrouvée des années en arrière, avec le premier livre que je lus dans cette collection naissante, « Dernières épouses » de Judith Freeman qui m’avait absolument enthousiasmée à l’époque et qui donnait la parole à trois des dernières épouses de John D. Lee qui en eut 19 ; le livre commençait avec sa pendaison. Et me voici donc de retour parmi les Mormons et c’est ce qui fait de ce roman un livre qui sort un peu de l’ordinaire car il faut bien le dire, ces communautés, sectes ici mais pas aux USA, nous semblent vraiment d’un autre âge. Bien que l’auteur s’applique à montrer les variantes ( la principale consistant à être polygame ou pas ), bien que l’histoire se déroule en 1975 – avec des retours sur l’histoire parfois violente de ces communautés, il n’en reste pas moins que ce roman les montre confrontés à des fossés qui se creusent au fil des évolutions du monde et de la société.

Avoir 16 ans en 1975, ce n’est plus comme en 1953…Alors l’auteur plein de tendresse pour ses jeunes personnages nous présente Loretta, Jason et Boyd, adolescents bouillants. Si pour les deux garçons, Jason aux parents modérés dans la pratique de leur foi, mais freiné quand même dans ses goûts:

« Ses parents avaient fini par penser que l’intérêt qu’il portait aux choses profanes- les cascadeurs et le rock, les romans de hobbits et les filles soi-disant faciles, dévergondées, de Wendell- devenait incontrôlable. Quand je m’en irai, s’était dit Jason, furieux, je m’adonnerai à toutes sortes de vices le dimanche. Mais ce n’était pas ce qu’il avait répondu. Il s’était contenté d’un « OK ». Et puis, son grand-père était entré en scène et lui avait montré ce qu’on fait lorsqu’on veut vraiment quelque chose. On fonce. »

et Boyd son meilleur et seul ami, de sang pour moitié indien avec une mère alcoolique, il n’y a pas de problème que je dirais majeur – je veux dire du point de vue religieux, évidemment – , mais pour Loretta il en va bien autrement. Elle est donnée en mariage à Dean, plus tout jeune et époux de Ruth  avec laquelle il a  trois enfants. Loretta est plus proche de l’âge de ces derniers que de celui de Ruth ou de Dean et sous ses airs résignés, au fond d’elle Loretta rêve forcément d’autre chose:

« Dans sa tête, Loretta s’envole vers son avenir profane. Dans ce monde-là elle porte des pantalons pattes d’éléphant, des chemisiers colorés à manches courtes-et même des T-shirts-, ses cheveux sont longs et détachés et ses yeux ourlés de mascara. Comme les traînées. Elle regrette de ne pouvoir montrer son futur moi à son père pour le regarder se consumer de rage. Son avenir à la Tussy, rose et audacieux, qui pourrait être n’importe où ailleurs. Elle aura une voiture, comme celles qui brillent sur les pages des magazines-peut-être même la Mustang rose de la pub- elle écoutera du rock et regardera la télévision, et il n’y aura ni Dean ni Ruth, bien sûr, ni oncle Elden, et pas de Bradshaw non plus, ni aucun autre homme. Ou plutôt, il y aura un homme, mais qu’elle  n’a pas encore rencontré. Une forme anonyme et chaleureuse, qui n’emploie pas la force. »

Bradshaw est un homme amoureux de Loretta – qui flirte volontiers avec lui bien qu’en cachette – mais qui n’arrive pas à ses fins parce qu’elle a un sacré caractère, la petite Lorie, et un formatage pieux qui lui colle à la peau bien malgré elle, et pourtant mentalement une belle indépendance qui ne demande qu’à se réaliser. Mais en attendant elle a un époux, vieux pour elle, et la scène de la première nuit entre elle et Dean a été pour moi une des plus violentes du livre, alors que tout se passe avec une pudibonde tiédeur, pour Loretta c’est la première fois qu’elle fera suivre ( comme toutes les autres) par un lavement au vinaigre et à l’ammoniaque. C’est violent dans le tableau présenté, cette toute jeune fille pleine de rêves de son âge avec cet homme avare, pas très honnête quand il est question d’argent, avec ses airs pieux écœurants, elle toute frêle avec ce grand corps qui l’écrase. Pour moi, c’est extrêmement violent. Triste sort pour cette jeune adolescente, frappée par son père qui la marie « pour la sauver ». Finalement elle se libérera de cette pseudo- salvation triste, terne, morne…

« Soudain elle se rend compte que Dean est bien plus gros qu’elle, plus grand et plus large – une bête humaine plus proche du singe et du bouc -, que ses pieds pendent presque hors du lit et que sa cage thoracique osseuse, dilatée, lui écrase le visage, qu’il semble presque  la réduire au silence en la comprimant sous son poitrail. « 

La famille entière de Joseph F. Smith, président de l’Eglise de Jésus Christ des saints des derniers jours , polygame connu.

 

Je ne vous raconterai pas comment va se dérouler l’échappée de ces trois jeunes gens et le portrait trouble que dresse l’auteur de ces Mormons et en particulier de Dean, bien vil personnage pour moi. Je vais parler plutôt de la construction du livre, très adroite; sept parties, qui se divisent en chapitres assez courts qui font des focus soit sur des lieux, soit sur des moments, dates, époques, soit sur les personnages principaux (chapitre le plus long, « Or »). Ensuite il y a le ton que j’ai trouvé tendre, drôle, plein d’amitié pour les trois ados, et bien plus acide avec Dean surtout, Bradshaw – qui va travailler pour Dean et se comporter de façon plus qu’opportuniste- et avec Ruth aussi. Les autres personnages comme les parents de Jason, Louis et Becky sont tout de même plus sympathiques que cet horrible Dean ( oui, lui je le déteste cordialement ). Entre l’Idaho et l’Arizona, un regard très original sur l’Amérique des années 70 et à travers les mutations des micro-sociétés que sont celles des Mormons, celles du pays tout entier. Très beau roman axé sur les aspirations d’une jeunesse qui veut se décoincer des conventions religieuses ou autres et voler de ses propres ailes…Et à propos d’ailes..Il y a le fameux Evel Knievel, dont les paroles et les exploits sont relatés en tête de quelques chapitres et qui va entrer dans l’aventure des trois jeunes gens dans le dernier. Mais qui est Evel Knievel ? L’idole de Jason, d’abord et pour le reste rien de mieux qu’une bonne vieille vidéo de l’époque pour vous en donner une idée !

Au final, j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, j’en ai apprécié le ton qui même sur le pire prend de la distance, j’en ai aimé l’ironie un peu désabusée sur cette Amérique qui oscille entre puritanisme et goût du clinquant. J’ai surtout aimé Loretta qui va lancer tous les défis possibles aux adultes qui voudraient la contraindre, qui va passer de victime muette à héroïne gonflée à bloc de soif de liberté, une vraie belle histoire, jamais mièvre, toujours forte et juste. Un auteur à suivre, encore !