« Tout ce que nous allons savoir » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet

« Douzième semaine

Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dis-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. Je me serais tuée depuis longtemps si j’en avais eu le courage. Je ne crois pas que le bébé souffrirait. Son petit cœur arrêterait de battre avec le mien. Il ne se sentirait pas quitter un monde de ténèbres pour un autre, lorsque son esprit se désenlacerait de moi. »

Je ferme à l’instant ce très beau roman plein de sentiments houleux, plein de souffrance et d’amour, de culpabilité et de rage…

Melody Shee, trente-trois ans, nous raconte son histoire à partir de sa douzième semaine de grossesse. Dans la vie, elle enseigne lecture et écriture aux gens du campement voisins, des gens du voyage au caractère ombrageux, aux coutumes finalement pas si différentes de celles des Irlandais, marquées par une ferveur religieuse à demi païenne, par un sens de l’honneur parfois bien déplacé, un sens de la famille qui sait cruellement faire fi de l’affection tant le jugement d’autrui compte.  Melody et la jeune Mary Crothery subissent un peu la même punition, le même bannissement, la même désapprobation de leur communauté. Parce qu’elles n’ont pas respecté les codes, parce qu’elles se veulent libres, parce qu’elles enfreignent les règles tacites de ce qui doit se faire.

Donc, voici Melody, enceinte du jeune, très jeune Martin. Point de départ, cette folie sensuelle qui saisit la jeune femme alors qu’elle apprend à lire au bel adolescent. Melody n’est pas heureuse, Melody semble subir tout ce qui lui arrive avec une certaine résignation, la juste punition de son inconséquence. Et des envies de mort lui viennent souvent, alors elle se raisonne:

« Mourir me paraît aussi déraisonnable que vivre. Si seulement il pouvait y avoir un interrupteur, une extinction instantanée et indolore, la certitude d’un arrêt entre deux battements de cœur. L’assurance qu’il n’y aurait pas d’implosion cellulaire ou veineuse, pas d’agonie déchirante, que ni les vagues déchaînées ni la terre ne se précipiteraient au moment de notre chute pour recevoir un corps brisé mais encore vivant, encore capable de voir s’éloigner la lumière. Je sens l’immobilité de mon bébé, comme s’il se cachait de mes pensées. »

Elle va nous raconter son mariage avec le beau Pat, connu, aimé, adoré depuis le lycée, à présent parti après des années d’un mariage tempétueux qui se finit à couteaux tirés, triste, tristement. De l’éblouissement de l’amour qui surgit à la déchirure de l’amour qui se mue en haine. De l’adolescence effervescente à l’âge de raison, lucide.

« […] et Pat a enlevé son casque d’un grand geste tout en marchant, ses cheveux mouillés par la sueur étaient rejetés en arrière et découvraient son front, le soleil éclairait son visage et ses yeux bleus brûlants fixaient les miens et il a posé une main sur son cœur en passant vers la ligne de touche dans l’air frais du soir et mes jambes ont cessé de me porter à tel point que j’ai cru tomber, et Breedie Flynn répétait : Oh c’est pas vrai, Melody, c’est toi qu’il regarde, et elle me serrait le bras et Dieu comme j’aimais ce garçon, comme j’aimais ce garçon. »

Terrible…

« Vraiment. Voilà tout ce qu’il a fini par dire. Je te dégoûte vraiment? C’était une vraie question.

J’ai chuchoté la réponse en serrant les dents. Oui, Pat, putain, tu me dégoûtes. Et c’était là, dit et entendu, pensé par l’un et cru par l’autre, et à partir de là plus rien ne pouvait être choquant, et nous étions libres de nous livrer à n’importe quelle indignité, n’importe quelle dépravation; notre langue elle-même était dégénérée. Nous en avons bien profité. Nous avons laissé notre rage devenir cette chose vivante et folle. Elle est devenue notre enfant, notre douleur incarnée. »

Elle va nous raconter la perte de son amie Breedie Flynn, sa trahison odieuse et la culpabilité face au chagrin qu’elle a causé à cette belle amie aux yeux bleus et au cœur si fragile. Et pire que ça. Dans ses heures de solitude, pense Melody:

« Toutes les traces que nous avons laissées disparaîtront, et tous les souvenirs de toutes les choses que nous avons faites mourront, et ce sera comme si nous n’avions jamais existé. Il n’y a rien de plus à faire, maintenant que nous avons commis nos ultimes atrocités. » 

Elle va nous parler de sa mère disparue, une femme assez froide, mais elle va aussi nous raconter son père, le papa dont on peut rêver, tendre, doux, aimant même si la vie de sa fille le heurte dans sa religion, il a un cœur qui tolère et pardonne, car il aime sa fille plus que tout.

« Papa et moi étions debout à la tête du cercueil, à notre place d’endeuillés, Mercure et Vénus devant notre soleil éteint, les frères et sœurs de ma mère à nos côtés comme des planètes lointaines, avec une ceinture d’astéroïdes de cousins près des portes, alignés le long du couloir. »

Elle va nous raconter son corps et ses bébés perdus, sauf celui qu’elle porte là, celui qui s’est accroché et à qui elle va parler car c’est un peu à lui aussi qu’elle se raconte, comme pour le prévenir de qui est sa mère, ce dont elle est capable, capable de folie amoureuse et de cruauté. De compassion et de dédain.

Bref, ce livre est un véritable maelström où le tempérament colérique irlandais et l’orgueil sombre des gitans vont se percuter. Où l’on découvre que tout ça se ressemble assez.

Mary Crothery, qui a le don de lire dans les esprits, jeune blondinette assez véhémente mais emplie de chagrin par la punition et le rejet de sa mère, Mary devient la nouvelle amie de Melody qui lui apprend à lire à elle aussi. On peut même dire que l’enseignante est amoureuse de cette gamine, comme elle le fut de Martin. Une attirance vers ce « peuple du vent », et quand Mary est tabassée, à l’hôpital:

« C’est votre fille ? J’ai secoué la tête. Votre sœur ?

Non, j’ai dit, mon amie. Et ce mot, amie, ne semblait plus avoir de force, de sens qui ne soit vague et imprécis; il n’avait pas le pouvoir, une fois prononcé, d’exprimer tout ce que Mary Crothery  était pour moi. »

Il y a chez ces gens du voyage quelque chose qui attire Melody. La liberté qu’on leur suppose est pourtant bien relative. Entre les lieux de vie parfois précaires, les codes d’honneur, le machisme qui fait se marier les filles très jeunes, les marchandages autour de ces mariages…Le père de Melody connait leur histoire:

« Les gens du voyage sont les seuls vrais Irlandais, a déclaré mon père à table l’autre jour. Vous n’avez pas de sang mêlé avec les Vikings, ni avec les Normands, ou les Anglais, ni avec personne. Vous étiez des guerriers et des chefs de clan et des rois. À l’origine, votre peuple vivait sur la colline de Tara. Les princes de l’Irlande, voilà ce que vous étiez. »

Cette communauté va être très importante dans l’histoire à partir de la rencontre de Melody avec Mary. Et voici deux destins de femmes. Pas question ici de raccourcis douteux pour parler de leur condition, non. Aucune n’est tout à fait victime ou coupable ou plutôt chacune est les deux.

C’est ici qu’est le talent superbe de Donal Ryan, c’est que tout simplement – même si en fait ce n’est pas simple – il dépeint des vies de femmes et d’hommes sous leur jour le plus vrai, sous la lumière crue de leur courage et de leur lâcheté, ses portraits sont sans concessions mais sans aucun jugement, et je crois qu’on peut tous se reconnaître dans leurs faiblesses, leurs bassesses et leur grandeur. C’est magnifique et émouvant d’un bout à l’autre. La relation entre Melody et son père est particulièrement bouleversante, si pleine d’amour inconditionnel que…ça fait envie.

Une fin pour moi un peu inattendue, une fin magnifique.

« Ils sont partis maintenant, sur la route, et ce sont de vrais enfants du vent, ils prennent soin l’un de l’autre et ne reviendront peut-être jamais. Mais moi je pense que si. Et ils me trouveront peut-être ici, et je serai peut-être heureuse, et ma pénitence aura peut-être pris fin. »

J’ai beaucoup beaucoup aimé ce livre qui ne se lâche pas; on écoute Melody et on se reconnaît parfois; la langue est d’une grande beauté, pleine de poésie. Donal Ryan parle d’amour avec grâce et pudeur. Les parents, un jour:

« Et par un jour ensoleillé j’ai vu depuis le fond du jardin mon père qui se tenait aussi à la fenêtre, ils étaient face à face et ils se sont embrassés un instant sur les lèvres avant de s’écarter l’un de l’autre et j’ai ressenti un bonheur inconnu. Mais ça n’est arrivé qu’une fois. »

J’ai eu souvent les larmes aux yeux; cette lecture se fait en parfaite harmonie avec l’ambiance des ciels irlandais. Melody et Mary sont entrées dans mon cœur de lectrice avec ces héroïnes qui m’ont touchée dans de nombreuses lectures ( les femmes de Robin MacArthur, Grace de Paul Lynch ou Rose de Franck Bouysse ).

Quand Melody fait connaissance avec son fils :

« Tout ce qui peut être connu est là, derrière ces yeux. Il me connaît, il sait tout de moi, toutes les choses les plus terribles, et il m’aime quand même. Il faut que je le tienne contre ma peau nue et que je le regarde, et que je le regarde encore, ou bien tout ça n’aura servi à rien. Il faut que j’embrasse ses joues et son nez et ses yeux et ses oreilles et sa tête adorable et que je porte ses doigts à mes lèvres et que je sente son souffle et que je le respire et que je prenne son odeur pour l’enfermer dans mon âme. Je dois connaître l’amour parfait, le genre d’amour qui existe au-delà de toutes les choses terrestres.

Très beau livre, tourmenté et tendre, coup de cœur !

Le titre du roman est un vers de William Butler Yeats:

« La dernière chance de Rowan Petty » – Richard Lange – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Patricia Barbe-Girault

« Rowan Petty avait plusieurs options. Il pouvait regarder le match des Packers dans sa chambre, ou bien en bas, dans l’un des bars de l’hôtel. Le casino possédait même une petite salle de paris sportifs, dont l’ambiance soporifique serait compensée par les cinq écrans diffusant la rencontre ne direct. Mais on était le jour de Thanksgiving, et il avait envie de changer d’air. Il devenait un peu maboul à force de rester cloîtré depuis une semaine dans sa suite junior, à passer des coups de fil tout en contemplant par la fenêtre les vestiges du Strip de Reno et, à l’arrière-plan, les montagnes enneigées. Ce serait sympa de se dégourdir les jambes et de manger ailleurs qu’à l’hôtel. »

L’escroc est fatigué…Rowan Petty, arnaqueur à la petite semaine est en bout de course lorsque qu’une vieille connaissance lui propose d’aller à Los Angeles récupérer un pactole ( 2 millions de dollars, tout de même…) détourné en Afghanistan par des soldats américains.

Il a rencontré un soir de cafard et d’ivresse la superbe Tinafey, jeune prostituée lasse, en quête d’ailleurs et d’une autre vie. Rowan est divorcé et sa fille adolescente, Samantha,ne lui adresse plus un mot; le voici accompagné de sa beauté noire, en route vers la Californie et la dernière chance de couler des jours tranquilles. Si tout se passe comme prévu, et vous le savez bien que ça n’arrive jamais dans un bon roman. Et celui-ci en est un.

La jeune femme et Rowan filent donc vers la Californie pour tenter leur chance. Le pactole dont il est question n’attend pas le seul Rowan Petty. Il y a du monde sur la ligne de départ pour la course au trésor. Et ça va être rude, et des événements très perturbants pour Rowan vont bouleverser à peu près tout le plan de départ et tous les protagonistes de l’histoire.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre et son atmosphère, entre une ironie amère et une grande tendresse, celle de Rowan pour sa fille Samantha, avec laquelle la relation est plus que froide depuis la séparation des parents, et celle qu’il éprouve pour la superbe Tinafey. Elle, c’est en fait Yvonne, un peu plus âgée que ce qu’elle avait annoncé, mais Rowan s’en fiche, il se rend compte qu’il est amoureux. Tout ça est écrit avec beaucoup de sympathie et d’affection pour le couple, on le sent sous la plume de l’auteur, il y a mis beaucoup de pudeur, c’est très très beau. Tinafey s’avère être fine, douce, intelligente, courageuse et loin d’être superficielle; elle épaulera Rowan sans jamais faillir. J’ai trouvé en elle un très beau personnage, vraiment.

Quant à Sam, la fille fâchée, elle a bien de quoi l’être; mais l’âge, la déveine et la fatigue de Rowan vont le faire redescendre un peu dans le monde du commun des mortels, et soudain sa fille deviendra la personne à conquérir, celle qui avec Tinafey sera un but à atteindre, gagner sa confiance, son affection peut-être…

« Dans l’appartement du New Jersey où Carrie et lui vivaient à la naissance de Sam. Il l’allongeait à côté de lui et s’émerveillait de son souffle si léger, le doux tressaillement de ses paupières, et ces longs après-midi au calme avec sa fille figuraient parmi les souvenirs les plus sacrés de Petty. »

Oui, d’accord, c’est bien joli tout ça mais il faut de l’argent, et c’est ainsi que l’épatant Richard Lange nous emmène dans des quartiers qui ne brillent pas beaucoup, chez des gens assez bruts, chez les perdants, ceux que le monde merveilleux de l’Amérique veut, préfère ignorer, les marges laissées en rade et qui tentent de surnager. Florilège :

« Les constructions en briques à un étage dataient de 1940, et on n’y avait clairement pas touché depuis.[…] Avec leur pelouse cramée, elles rappelaient des baraquements de l’armée, le côté craignos en plus. »

« Si tu étais un étranger et que tu devais t’aventurer à Ramona Gardens, neuf heures du matin était le meilleur moment. Les rues étaient quasiment désertes. […] Pas un malfrat en vue. Les délinquants en herbe étaient à l’école, occupés à faucher les portables de leurs camarades, et les vrais comme Creeper ne sortaient pas avant deux ou trois heures de l’après-midi. »

« Ramona Gardens, là où les apparts ont des barreaux aux fenêtres et une vue imprenable sur l’autoroute. »

Il y a bien sûr des gros bras, mais à part de gros bras et de gros flingues – et ça encore pas toujours – il leur manque un peu de cerveau. Cerveau que Rowan, bien qu’en déroute, possède, lui, aidé par celui tout neuf et bien éveillé de Tinafey. Et puis Rowan a un atout:

« Il avait toujours été reconnaissant de ce don, cette capacité à dissimuler ce qu’il pensait, peu importe ce qui lui trottait dans la tête. On aurait beau le regarder droit dans les yeux, personne ne pourrait deviner à quel point il était anéanti. »

Bien qu’il fasse un bilan assez déplorable sur sa vie:

« Quarante ans qu’il était sur terre, et qu’est-ce qu’il avait accompli? Sa vie se résumait à un mariage raté, une fille qui se droguait et des cartes de crédit sur lesquelles il avait atteint le maximum autorisé. Dès qu’il arrivait à mettre un peu d’argent de côté, il le reperdait en jouant au poker. Pour couronner le tout, son plus gros coup à ce jour avait fait pschitt et il avait réussi l’exploit de se rendre complice d’un meurtre. Quelque part, il y avait quelqu’un qui devait bien se marrer à ses dépens. »

Pour autant :

« […] il n’était pas prêt à jeter l’éponge. Ça n’avait jamais été son truc, de baisser les bras. Il fallait se regarder dans la glace sans concession, se demander qui, quoi et pourquoi, mais ne pas se laisser plomber par les réponses. Il fallait prendre une douche brûlante et se coucher, passer une bonne nuit, trouver un plan le lendemain et s’y tenir. »

Ce caractère rend évidemment Rowan Petty plus complexe et plus intéressant, et surtout très attachant.

On peut lire ce roman sur plusieurs niveaux, simplement comme un roman noir, très très bien écrit, bien mené, mais on peut aussi saisir, et c’est ce qui en fait un roman au-dessus de la moyenne, le regard indulgent de l’auteur, voire compassionnel pour ses personnages. En tous cas, Rowan, Tinafey et Sam sont magnifiques, attachants. Et comme je l’ai dit plus haut, pour moi, c’est Tinafey qui va permettre à Rowan d’avancer et de sortir de la morosité des chambres d’hôtel miteuses à attendre un gain au poker ou un pigeon à accrocher. C’est elle et sa fille qui vont en fait le faire réussir et pour une fois gagner. Et pourtant il va perdre beaucoup aussi et on a des pages vraiment déchirantes sur le dernier tiers du livre.. Car ce roman est au fond très triste, empli de mélancolie, d’une certaine désillusion, même s’il ne se finit pas dans le désespoir.

« On t’a déjà dit que tu pourrais être top model ?

-Ben, mon vieux, t’as pas trouvé mieux comme baratin ? Va falloir bosser. »

Quand le cocktail de Petty arriva, il leva son verre pour trinquer.

« À nous, dit-il simplement.

-Et à tous les autres », ajouta Yvonne.

Oui, pensa Petty. Pourquoi pas ? À tous les autres. À Sam et Joanne, à Beck et aux Frenchies, au pauvre Tony et au cow-boy qui s’était fait prendre entre deux feux, à Hug et Carrie, et – tu sais quoi ? Après tout, on s’en fout – à Don, et même à ce connard d’Avi, à tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. À tous. »

Belle lecture, parce que belle écriture, ambiance particulière très réussie, qui m’a vraiment emportée avec les personnages, dans leur chambre d’hôtel, dans leurs déambulations, leurs actes et leurs pensées. Bref, un coup de cœur !

On entend « Fire and rain »

« Les femmes de Heart Spring Mountain » – Robin MacArthur – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Les branches des érables et des chênes cinglent les vitres, les sirènes hurlent dans toute la ville. Une heure que l’électricité est coupée, et tout ce que voient Bonnie et Dean, ce sont ces branches aux feuilles tachetées, battues par le vent, et cette pluie torrentielle. Un ouragan! Les infos l’ont annoncé, il est là. Et bien là.

« Tiens, bébé, c’est pour toi. » Dean tend la seringue à Bonnie. Assise sur le canapé, elle tremble, n’a pas faim, se demande si elle ne va pas vomir dans l’évier de la cuisine. Au lieu de quoi elle retrousse la manche de sa chemise de nuit, se fait un garrot autour du bras gauche avec l’élastique, cherche une veine pas trop dure. Elle y enfonce l’aiguille. Ah ! Cette vague de chaleur immédiate, ce souffle tiède. »

Et voici le premier roman de Robin MacArthur dont j’avais lu, chroniqué et beaucoup aimé le recueil de nouvelles « Le cœur sauvage », parmi mes lectures préférées sans aucun doute en 2017.

J’ai retrouvé ici avec un immense plaisir la belle plume de cette auteure encore jeune qui à nouveau nous fait entrer dans des vies de femmes et de « familles » (entre guillemets parce que le modèle classique de la famille est ici bien chahuté) et puis dans les merveilleux paysages du Vermont. Si j’ai tout de même préféré les nouvelles qui gagnaient en force par leur forme courte ( oui, personnellement j’adore les nouvelles, vous le savez depuis le temps ! ), voici quand même un très beau roman. Il y a là tous les ingrédients que j’aime et en particulier la nature, douce ou âpre selon les moments, des femmes au caractère finement tracé, avec des natures qui les font s’élever ou chuter. Il y a l’amour et la solidarité et un regard tendre que porte Robin MacArthur sur ses personnages.

Bonnie, la mère de Vale, a disparu alors que l’ouragan Irene fait rage sur le Vermont. Vale  fuyant sa famille, vit à la Nouvelle-Orléans, mais au coup de fil de Deb, sa tante, elle va retourner sur les terres natales pour tenter de retrouver Bonnie.

« À dix-huit ans, huit ans plus tôt, elle a tout arrêté, puis elle est partie de chez elle. Elle n’a pas revu sa mère depuis. Elle lève les yeux pour admirer les branches du magnolia. Appuie son front contre le tronc massif de l’arbre.

Elle adore cette ville – sa douce chaleur, sa musique, sa lumière. Et elle déteste sa ville natale – son silence, sa blancheur, ses nids-de-poule, les gens qu’elle y a laissés.

« Bonnie », murmure-t-elle.

Le lendemain matin, elle enfile ses bottes, met quelques affaires dans son sac à dos, retire de l’argent et part à pied vers la gare routière de

Loyola Avenue. »

Le roman navigue sur quatre époques, 1956 avec les sœurs Hazel et Lena, les années 70 avec Stephen qui est le mari de Deb , 1986 avec Deb et 2011 avec Vale et les autres qui ont vieilli bien sûr. Et je n’oublierai pas Ginny et Bird, deux des obstinés accrochés à leurs rêves de communauté et qui ma foi semblent s’en porter assez bien…

Deb, elle, en est revenue:

« Foutu Thoreau ! « s’exclame-t-elle, levant son verre et songeant à l’époque où elle était jeune et idéaliste, où cette bulle temporelle – sa vie à la campagne – lui apparaissait comme un fruit parfait, avant de finir par brunir, vieillir, fermenter, devenir d’une complexité insondable.

Elle ferme les yeux et voit Bonnie sous une pluie battante, Bonnie sur un pont, ses poignets maigres, ses os meurtris. Va-t-on la retrouver? Helpless, impuissante:  Helpless, se répète-t-elle, fredonnant la chanson de Neil Young, celle que Stephen préférait. »

https://youtu.be/qOv9nwuC67Y

Des années hippies à l’année 2011 quand naît le mouvement Occupy Wall Street, avec ces femmes qui vont se retrouver pour chercher Bonnie et se tenir le cœur au chaud, autour de Hazel qui disparaît peu à peu, de Deb qui lui tient compagnie, de Vale qui a réussi à démêler le fil de l’histoire de toutes, de chapitre en chapitre on s’attache inévitablement à ces héroïnes. Je ne peux pas oublier les quelques hommes du roman, Stephen donc, le mari de Deb et le père de Danny, Lex, mari de Hazel et amant de Lena – et donc le grand-père de Vale – , et Neko le petit ami de Vale. Il faut un peu s’accrocher au début pour comprendre la filiation, mais finalement de vieilles survivances des communautés hippies font que ça n’a pas autant d’importance que ça, c’est l’amour porté aux autres qui est important. C’est peut-être donc dans la construction un peu en équilibre instable que ce roman pèche un peu, mais c’est tellement beau…qu’on s’en fiche !

 Lena a ce qu’on appelle une coquetterie dans l’œil et vit dans la forêt en compagnie d’Otie, chouette borgne.

« Otie se réveille et sautille autour de moi, humant l’air, à l’affût, poussant un hululement occasionnel. Est-il destiné à une partenaire dans les parages? Avec son œil unique, son aile cassée. Nous faisons la paire, lui borgne et moi qui louche de l’œil gauche. « On est définitivement impossibles à aimer, toi et moi. »,[…] »

J’ai adoré Lena, c’est elle que j’ai préférée entre toutes, même si Vale est elle aussi très attachante…et en fait toutes les autres aussi…J’ai adoré Lena qui met sous la plume de l’auteure à mon avis ses plus belles pages, car Lena aime avant tout la nature sauvage, les oiseaux, les plantes, et en compagnie d’Adèle, une indienne, elle apprend les remèdes traditionnels entre autres choses.

Lena écrit des lettres inattendues, s’adressant aux arbres, aux oiseaux, à ce qui l’entoure, et rend souvent visite à Adele, son amie indienne:

« On se dirige vers la cabane d’Adele. Adele est ma seule amie, à l’exception d’Otie et des animaux qui rôdent dans ces montagnes: ours, martres, cerfs, wapitis, renards, chouettes et coyotes. La coyote: celui à trois pattes que je surprends presque tous les soirs traversant le pré au loin là-bas, celui que j’entends hurler en amont de la rivière la nuit. Mâle ou femelle, c’est une créature nocturne, comme Otie et moi – il est remarquablement doué pour passer inaperçu. »

Lena est la mère de Bonnie et la naissance de la petite fille tant attendue est décrite avec une belle tendresse, très réaliste, c’est un bout du fil de l’histoire familiale important que Vale rembobine pour remonter à l’origine. C’est là que Robin MacArthur excelle à faire qu’on ne peux jamais juger sévèrement aucune de ces femmes. Vale en revenant dans le Vermont, va remonter dans le temps, recouper les histoires des unes et des autres et mettre en lumière de nombreuses choses, comme par exemple l’ascendance Abenaki par Marie, l’aïeule.

Bon, je préfère vous mettre quelques beaux extraits, mais je rajouterai que ce livre est accompagné d’une belle bande-son conséquente, qui va de Piaf à Merle Haggard en passant par Little Richard, Ruth Brown, Billie Holiday, Missy Elliott , Woodie Guthrie, des mélodies irlandaises et j’en passe !

Ce livre me fera aller voir le Vermont un jour, ce livre est un très joli moment en compagnie de femmes jamais exemplaires, mais toujours intéressantes et surtout très attachantes ( sûrement parce qu’elles ne sont pas « exemplaires »…) sans pour autant faire des hommes de simples faire-valoir, loin de là.

Une belle, belle, belle lecture .

« Il chantait Leonard Cohen dans le grenier à foin, ce fameux été où il avait dix-sept ans et elle huit.[…]

Il prenait sa guitare et Vale l’écoutait les yeux fermés, les paroles déferlant sur elle, s’élevant dans l’air poussiéreux. Elle aimait ces chansons, oui, mais aussi sa voix – gravier et rouille mêlés -, les craquements du toit sous le soleil, et le bruit d’un avion quelque part au-dessus d’eux. Danny chantait « Bird on a wire ».

 

Je termine avec cet extrait qui m’a beaucoup rappelé la première nouvelle du recueil dont le titre est « Silver creek », comme la rivière de ce roman et qui peut-être a servi de point de départ pour celui-ci ? Un extrait empli de colère et de chagrin.

«  »Va te faire voir, Bonnie ! » dit-elle, retrouvant enfin sa voix. Pour avoir préféré la drogue à ta fille. Pour avoir préféré Dean à ta fille. « Va te faire voir » répète-t-elle tout bas, posant le front contre la terre mouillée.

Vale a sept ans. Elle est dans ce même champ avec Bonnie et enjambe les plants de maïs encore verts qui lui arrivent à la cuisse. L’air grésille dans la chaleur de juillet, ou d’août. « Viens ! » hurle Bonnie, courant vers la rivière dans son short en jean et son tee-shirt bleu. Vale s’élance pour la rattraper. Lorsqu’elle la rejoint sur la berge, elle prend la main de sa mère, qui referme les doigts sur les siens. Elle porte la main de Bonnie à son visage, la garde sur sa joue. Plisse les yeux au soleil. Cette main sent le tabac et le citron. Quelqu’un les prend en photo. Puis envoie le cliché à Bonnie – qui l’épingle sur le mur. Vale emporte la photo quand elle part – la main de sa mère, le rire de sa mère : deux épis d’or. Puis Bonnie s’écarte d’elle, se déshabille et plonge dans l’eau froide. »

Et une chanson d’amour, pour un roman plein d’amour(s) :

 

« Grace » – Paul Lynch- Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marina Boraso

« Octobre du déluge. Dans la première clarté du jour, sa mère vient à elle et l’arrache au sommeil, la soustrait à un rêve qui lui parlait du monde. Elle la tire, elle l’entraîne, la panique éperdue lui fuse dans le sang. Surtout ne crie pas, pense-t-elle, ne réveille pas les autres, il ne faut pas qu’ils voient maman dans cet état. Mais aucun son ne peut franchir ses lèvres, sa langue est liée, se bouche scellée, alors c’est son épaule qui s’exprime à sa place. Elle proteste d’un craquement, son bras est comme une branche pourrie que l’on casse d’un coup sec. Affleurant d’un lieu où les mots n’ont pas cours, lui vient la conscience d’un détraquement de l’ordre des choses. »

« Hypnotique » et « hallucinatoire », les deux qualificatifs pour ce roman impressionnant, pour cette écriture fascinante. Grace est jetée sur les routes un jour d’octobre par sa mère Sarah, enceinte d’un énième enfant. Le père est Boggs, second époux. Certes, la gosse est envoyée en ville par sa mère pour travailler car nous sommes en 1845 en Irlande, alors que les pommes de terre pourrissent dans les champs, la famine tue et il faut trouver subsistance, c’est la grande famine. Mais Grace, adolescente, est aussi chassée par sa mère car l’œil torve de Boggs se fait inquiétant quand il regarde la belle jeune fille. Sarah faisant ce geste violent veut sauver sa fille.

Et le premier chapitre du livre est déjà d’une force et d’une beauté inouïes.

« Elle s’allonge, attentive à la pulsation du monde. Le chant des oiseaux qui prennent congé du jour. L’air piqueté du grésillement des insectes. Et, plus proches, les bruits issus de son propre corps. Le crissement de son crâne nu au creux de son bras replié. Son souffle court, prisonnier de sa bouche. Quand elle plaque ses mains sur ses oreilles, elle entend qui s’élève un grondement de tonnerre lointain, assez puissant pour noyer son cœur. Tout près, plus proche que tout le reste sous les cognements sourds du cœur, le hurlement silencieux de l’effroi. »

On va ainsi suivre Grace ( le prénom a été choisi avec soin ) sur les routes du pays ravagé par la faim, par la pauvreté et l’automne puis l’hiver seront de la partie. Grace n’est pas seule dans ce voyage. Son petit frère Colly l’accompagne, enfin, le fantôme de Colly logé dans le cerveau et le cœur de la gamine. Sa poitrine naissante bandée, en vêtements de garçon, le crâne tondu, il faudra au moins ça et une dose de courage phénoménale à la petite pour ne pas être trop embêtée, et pour trouver de la tâche.

Si je savais en être capable, je vous détaillerais un peu ce road trip qui emmènera Grace, flanquée de rencontres masculines, forcément, qui lui poseront questions, problèmes, frissons, terreur, du Donegal à Limerick, par des chemins semés de visions hallucinées de cette Irlande affamée qui rend chacun potentiellement capable du pire pour un peu de nourriture..

Ce que je veux dire de ce superbe, fantastique roman, c’est l’écriture absolument unique de Paul Lynch. Un ami m’a fait découvrir cet écrivain avec « La neige noire » et je ne peux que le remercier de m’avoir offert cette découverte. Une fois encore, la littérature irlandaise se montre aux plus hauts sommets. Ce pan d’histoire si souvent raconté prend ici une allure quasi mystique dans le chemin de la jeune fille, avec à la fin l’aspect religieux omniprésent dans cette île noyée de légendes et de mythes, cette religion sectaire qui permet tant de choses ignobles. Et de m’émerveiller devant le talent à illuminer une histoire si ténébreuse avec grâce, par Grace.

Je finirai en parlant d’elle, elle qui on le comprend très bien, en compagnie incessante de Colly, bavard, farceur, frondeur, elle qui avec ce fantôme comble sa solitude, sa peine, elle qui compte sur cet agaçant gamin aimé tellement, elle qui compte sur Colly pour lui garder la force de survivre chaque jour, en trimant, en volant, en dormant dans tous les lieux les plus improbables…Et d’imaginer cette fillette déguisée en garçon, qui finit de devenir adulte sur cette interminable route de douleur, en chassant enfin les fantômes. Fillette trop tôt mûrie, prise dans le chagrin et la terreur comme une libellule dans l’ambre, poursuivie par la faim, par la mort qui la guette elle n’aura de cesse d’avancer toujours, de vivre encore. Colly va lui devenir insupportable, elle veut le chasser mais il est là, virevoltant et sans cesse jacassant . Il la hante, mais la protège aussi. 

Elle va chercher loin au fond d’elle, Grace, pour continuer:

« Ce sont des démons, dit Colly, sûr et certain, les hommes-démons des routes…

Ferme-là ! Ferme-la ! Ferme-la !

Le monde s’est effondré en ne laissant que ces deux hommes. Je courrai par toutes les routes d’Irlande, se dit-elle, je courrai toute la nuit jusqu’au matin, jusqu’à ce que vos chevilles se brisent, et même boiteux vous continuerez à me suivre.[…]. Elle se sauve à travers champs, un, deux, puis un fossé où elle s’égratigne, et elle est terrifiée à l’idée que ses jambes pourraient se dérober, terrifiée par ces deux démons à forme humaine et ce qu’ils vont lui faire, et tout à coup il ne reste que la nuit, et les ombres de l’esprit se fondent aux ombres du monde. »

Bien sûr il y a là, encore une fois, un regard acéré sur cette époque et plus globalement sur nos sociétés dans lesquelles ont dominé, dominent encore et toujours les puissants. Non pas les plus courageux, les plus honnêtes ni les plus aimants, mais les plus riches, les plus corrompus et les plus vils.

Sombre, dites-vous? Oui, sombre; mais par Grace plein de beauté, par la nature, plein de vie, par Grace et par la terre, plein de force. Traînant à sa suite des personnages inoubliables, comme Bart, puis Jim. Si elle s’en sort en vie, Grace ne reviendra au monde que par petits bouts, grâce à l’amour de Jim et à sa propre force, indestructible.

De rencontre en rencontre, d’amitiés hésitantes en amours tentant de naître, Grace, merveilleuse, lumineuse, émouvante héroïne, incarne à elle seule toute la force de l’Irlande si souvent mise à mal, et tout le courage des femmes. Il faut saluer ici un immense écrivain, une plume magique qui vous fait décoller dans une autre dimension de l’écriture et du pouvoir des mots. Et une fin éblouissante pour un exceptionnel roman, coup de foudre…

« Par un matin bleu, Jim l’éveille en plein rêve, viens avec moi, chuchote-t-il, et quand elle sort de la maison les bois éclatent de couleurs, un violet éclos en l’espace d’une nuit et que le jour épanouit à son plus haut degré. L’éclat des jacinthes bleues baigne les arbres d’une légère brume, et à l’instant où elle pose les mains sur son ventre, les mots lui montent spontanément aux lèvres et elle dit à Jim:

Cette vie est lumière. »

 

« Dernière journée sur terre » – Eric Puchner -Nouvelles- Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Couvée X

C’était l’été des cigales. Elles vivaient sous terre depuis dix-sept ans, et soudain émergeaient de leurs galeries, grimpaient dans les arbres et sur les poteaux télégraphiques, se libérant de leur corps et déployant leurs ailes. Elles laissaient leur ancien moi accroché aux branches, telle une copie conforme en verre. »

C’est quand on termine ce recueil de nouvelles qu’on comprend l’intérêt de celle-ci en premier, on comprend ces cigales qui stridulent tout l’été à rendre fou tout le monde autour. Et on comprend bien surtout l’image, l’idée de cette mue « après 17 ans « , métaphore évidente de la fin de l’adolescence. Et bon choix donc pour le début du recueil. Une fois encore sont explorés ces rouages mi-biologiques, mi-psychologiques des âges de la vie et leurs effets sur les familles, la famille…Mais je préfère « les » parce que nous savons parfaitement que cette alchimie mystérieuse qu’est censée être la famille n’est pas toujours magique, pas toujours chaleureuse et aimante, que parfois tout ça dysfonctionne à fond et même, ça explose…on le sait hélas tous de près ou de loin. Tenez écoutez comme c’est agaçant – multipliez par un grand nombre de cigales… – )

Eric Puchner décrit avec humour, intelligence, sensibilité et de plusieurs points de vue ces « structures » que sont les familles. J’ai clairement beaucoup aimé la première nouvelle, « Couvée X » franchement drôle , « Être mère » et « Dernière journée sur terre », j’ai adoré « Expression » et « Trojan Whores Hate You Back », les autres moins, même s’il y a de bonnes idées, je les ai trouvées moins abouties et en tous cas elles m’ont moins touchée. Restent les 5 citées ci-dessus. Je vous en présente juste les grandes lignes, je passe sur la première, bruissante, chaude, très chaude, pleine de jeunesse et si caractéristique des questions de l’adolescence. Juste la fin:

« Pendant un jour ou deux, nous avons écouté tout ce que chacun disait. Mon père roucoulait à l’oreille de ma mère au dîner et je croyais entendre ses grivoiseries, tellement j’avais envie que ce soit vrai. « Allez, sortez ! Interdit aux enfants », s’écriait ma mère en gloussant, et nous allions grimper aux arbres ou marcher pieds nus sur la pelouse, avec l’impression de pouvoir rester dehors pour toujours. »

Dans « Être mère », deux sœurs; Margot, mariée et mère de deux enfants, Floyd et Ellory.  Belle selon sa sœur Jess qui elle est seule, suicidaire et envieuse, surnommée fort aimablement Tatie Marteau par tous mais en secret ( secret qui sera dévoilé sans grand ménagement); la jalousie, la demande d’amour, le manque la rongent et c’est elle qui m’a touchée ici dans de très belles pages où son histoire de vie est résumée, d’échecs en chagrins et déconvenues, comportements à risques divers jusqu’au suicide – raté – pour finir sous cachets et chez sa sœur et sa jolie famille.

De retour de la fête d’Halloween, Jess et son premier vrai contact affectueux avec Ellory sa nièce:

« Ellory s’assit sur son lit: »Tu as essayé de te faire du mal? »

Jess acquiesça de la tête.

« Pourquoi? » […]

« Difficile à expliquer. » […]

« Quelque chose ne va pas dans ton cerveau, dit posément Ellory, comme si cette idée venait de l’effleurer.

-Exact.

À la grande surprise de Jess, une larme noircie par le mascara roula sur la joue de sa nièce.

« Est-ce que mon père va guérir?

-Bien sûr » répondit Jess, même si, en vérité, elle n’en avait pas la moindre idée. Elle avait accepté la version des choses données par Margot sans plus y réfléchir. Elle contourna le pied du lit et alla s’asseoir à côté de sa nièce.

« Oui, absolument.

-J’ai tout le temps des idées noires. Peur qu’il meure, par exemple. » Ellory se sécha les yeux avec le dos de la main. « Moi aussi j’ai quelque chose qui ne va pas dans mon cerveau. » »

L’auteur n’est pas ici impitoyable et répartit équitablement, finalement, les coups durs et les chagrins.

Dans « Dernière journée sur terre », un couple disloqué, une mère abandonnée qui boit beaucoup trop et sait marcher sur les mains, et des chiens trop vieux qui reviennent à la vie sur une plage avant d’être piqués. Le fils jeune encore se comporte comme un adulte, il est réfléchi, sensible, assez désemparé mais tente de trouver un remède aux chagrins des uns et des autres, y compris des siens. Il observe sa mère marchant sur les mains devant lui pour la première fois.

« J’eus le sentiment que ce serait la seule fois que je la verrais marcher sur les mains. Après cette journée, l’occasion ne se représenterait pas. Mais là, elle pouvait encore le faire, elle pouvait encore me surprendre par ce talent inutile. Le soleil brillait derrière elle, apparaissait par intermittence entre ses jambes, et quelqu’un nous observant à l’autre extrémité de la plage aurait même pu nous prendre pour deux adolescents. Elle continua sa progression chancelante, au risque de tomber, tandis qu’autour d’elle Shorty et Ranger aboyaient et l’éclaboussaient, agitant leur queue, ignorants de ce qui les attendait. »

Quant à mes deux préférées, d’abord « Expression » parce que c’est une histoire d’amitié, de trahison aussi et de honte enfin. C’est une des plus achevées du recueil, une des plus longues, à la fois drôle et triste dans un juste dosage. Le narrateur est adolescent, au lycée où il excelle en cours d’anglais. Il a de très bonnes notes et sait écrire. Aussi va-t-il être envoyé par ses parents durant les vacances dans un « camp » ayant pour thème les arts et lettres, lieu qui reçoit de jeunes gens doués dans un domaine ou un autre et situé dans le Massachussets au grand désespoir du garçon:

«  »Je ne veux pas être un artiste », protestai-je. J’associais les artistes à cette catégorie d’adolescents que ma mère trouvait « intéressants ». De plus, j’avais une petite amie, la première de ma vie, avec laquelle je faisais des progrès, lents mais prometteurs, sur le trampoline de son jardin. L’été s’étendait désormais devant moi comme un paysage de souffrance érotique.

« Les écrivains se nourrissent de leurs expériences », répondit mon père. Il avait passé une licence de littérature française et sortait parfois ce genre de choses. « Ça enrichit leur imaginaire. »

Ma sœur pouffa de rire, la bouche pleine de corn-flakes.

Elle était jalouse, car elle-même n’avait aucun talent particulier. « Il n’a que quinze ans, bon sang !

-Rimbaud a écrit son premier poème immortel au même âge, répliqua mon père.

-Moi je préfère être immortel à la maison », dis-je.

Mon père poussa un soupir.[…]

Ainsi me retrouvai-je au Massachussets, dans un camp de vacances pour jeunes artistes. En fin de compte, ce n’était pas du tout un camp de vacances, mais un collège universitaire au milieu de nulle part qui, l’été, se transformait en un lieu où se débarrasser de ses gosses. Mon copain de classe s’appelait Chet Turnblad. »

Chet lui, joue du trombone comme un dieu. Au début, ce garçon étrange va intriguer notre écrivain en germe, puis va se créer un lien fort entre les deux garçons, de ceux qui se nouent à ces âges, à la vie à la mort et qui n’endurent aucune trahison, grande ou petite. Avec humour et tendresse, l’auteur décrit ici très très justement ces amitiés d’ados, avec les rires tonitruants, un peu trop, qui cachent les larmes, et si la vie de notre narrateur est plutôt tranquille, faite d’amour et d’attention, celle de Chet est autre. Le soir, au coucher dans le camp de vacances:

« Chaque soir ça recommençait: un petit son discret qu’on pouvait prendre pour autre chose, jusqu’à ce qu’émerge une voix entrecoupée de reniflements et de sanglots incoercibles. Je n’abordais jamais le sujet avec lui. »

Et notre adolescent va entreprendre l’écriture d’un roman sur Chet, ce qu’il imagine de sa vie, ce qu’il va en apprendre. Entre autres que Chet a une sœur jumelle sur laquelle l’écrivain va fantasmer. Et ainsi, Jason Blake ( c’est son nom ) sera une sorte d’ogre qui va dévorer, digérer, transformer la vie de Chet et sa famille avec, pour en faire une œuvre à sa façon, s’emparant des drames de son ami pour nourrir sa fiction.

Chet est un merveilleux personnage, vraiment –  sa sœur aussi –  je dirais un peu, excusez-moi, cerné par les cons. On va mettre ça sur le compte du manque de maturité, sur le compte des hormones en ébullition qui faussent certaines perceptions, je ne sais pas, en tous cas, Jason sort bien peu glorieux de ce moment de sa vie, plein de honte. Mais cette histoire est très très touchante, bien que développée sur un ton comique ou plutôt ironique parfois. C’est un peu ce mélange qui régit nos vies adolescentes, passer du rire aux larmes, cacher sa peine derrière de bonnes grosses blagues…

« Alors, qu’as-tu appris à ton atelier d’écriture? » demanda mon père, et je récitai une série de consignes. Montrer, ne pas raconter. Écrire sur ce que l’on connaît. Rester patient – il faut des années pour terminer certaines nouvelles, et elles ne sont jamais comme on voudrait. » 

Quant à la seconde qui m’a bien emballée, c’est cette aventure improbable vécue par un vieux groupe punk dans un état assez pitoyable, j’ai beaucoup ri et pourtant c’est triste…oui, je sais, c’est en fait pathétique, et le ton de l’auteur est plein de dérision et s’attaque aux rêves, aux illusions perdues sans pleurnicher. Mieux vaut en rire pourrait être sa devise en particulier sur cette histoire. Moi j’en ai ri. 

Tout commence sur l’autoroute I-5 qui descend vers Los Angeles, un vieux van conduit par Alistair qui a une bursite dans une épaule et fait de l’apnée du sommeil, Glenn son ami d’enfance et Vlad assis sur un coussin anti-hémorroïdes et ami de Stew, un python apprivoisé ( ce qui fait que le van transporte aussi quelques rats ). Le groupe Trojan Whores Hate You Back renaît de ses cendres grâce à une réimpression de leur album éponyme et s’en va donner un concert, un talk show dans une galerie marchande retransmis sur le net. « Notre seule chance »de faire le buzz » affirme Glenn toujours flanqué de sa Bible. Je ne vous raconte pas bien sûr, mais ici règne la nostalgie, être et avoir été qu’on aimerait rendre compatibles mais ne le sont pas, accepter le temps qui passe, les illusions perdues, régler quelques vieux comptes…alors on boit, on fume, on fait encore des expériences, n’empêche que la nuit le respirateur aide à rester en vie…

« Le soleil, qui perçait faiblement à travers le brouillard, réchauffa le visage d’Alistair. Il avait été atterré la dernière fois qu’il avait vu Stew manger un rat, mais là, assis avec Vladimir à le regarder faire, il éprouvait un étrange soulagement. On n’attendait rien de lui – pas même qu’il apprécie. Stew déglutit peu à peu la queue du rat, comme s’il mangeait sa propre langue. Il ne semblait pas conscient d’avoir un public. Vladimir proposa son inhalateur à Alistair et eut l’air surpris qu’il accepte. On aurait dit une bouffée de soleil. Le serpent laissa retomber sa tête et ne bougea plus pendant un long moment. Alistair, en proie à un remords soudain, se demanda si le spectacle était terminé, mais bien sûr il ne s’agissait pas d’un spectacle. C’était sa vie. »

Si tout ne m’a pas vraiment emballée dans ce recueil reste que l’écriture est bonne – y compris sur les textes dont je ne parle pas, qui m’ont laissée « au bord » plus par le sujet ou la façon de le traiter, comme « Des monstres magnifiques » – mais reste pour l’auteur un sens de l’humour, de la dérision et beaucoup de tendresse et d’indulgence pour ses personnages qui rendent cette lecture agréable et facile. J’aime beaucoup les nouvelles, mais si je devais mettre en avant dans cette collection d’autres recueils, je reparlerais sans hésiter du superbe livre de Robin McArthur « Le cœur sauvage » puis du formidable « Le paradis des animaux » de David James Poissant ou encore « Courir au clair de lune avec un chien volé » du jeune Callan Wink, que je trouve plus homogènes et dont les lieux et sujets globalement m’ont plus touchée.

De retour dans leur quartier d’origine, Alistair et Glenn cherchent leur disquaire qui a laissé place à une fromagerie. Chez Twig ils avaient découvert alors des groupes  comme Sonic Youth