« Devenir quelqu’un » – Willy Vlautin – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

__multimedia__Article__Image__2021__9782226401984-j    « Horace Hopper ouvrit les yeux et regarda son réveil: cinq heures du matin. Il pensa aussitôt à sa mère,  qu’il  n’avait pas vue depuis près de trois ans. Puis il se rappela que, dans un peu plus d’une semaine, il serait seul dans un car qui le conduirait à Tucson. À peine réveillé et déjà la boule au ventre.

Le jeune homme se leva, enfila un jean et une chemise écossaise à manches longues, mit ses bottes et tenta d’émerger. Il se servit un verre d’eau puis examina les photos de boxeurs qu’il avait collées sur le mur de son camping-car. Il les avait découpées dans le magazine The Ring, et elles représentaient toutes des combattants mexicains. »

Willy Vlautin récidive avec à nouveau un personnage jeune, plus un adolescent, mais âgé de 21 ans seulement. Comme dans « La route sauvage », il nous met en contact proche d’un jeune garçon qui souffre d’une perte ou d’une absence d’identité, avec une mère qui l’a délaissé et un père dont il ne sait rien sinon qu’il est métissé blanc et indien. Horace ne connait à peu près que la vie au ranch du couple Reese. De braves gens qui l’aiment comme leur fils. Les pages qui décrivent Eldon allant chercher Horace chez Doreen, sa grand-mère sont d’une grande tristesse. Tout comme celles un peu plus loin sur le départ d’Horace pour aller à Tucson chez sa tante Briana afin de commencer sa vie de boxeur .

« – Sa chambre est derrière la cuisine. » La voix de Doreen avait faibli et les larmes lui étaient montées aux yeux. « Dites- lui qu’il passe me voir de temps en temps. Dites-lui que je vais me sentir seule sans lui et que je l’aime. »

Eldon avait traversé la cuisine, poussé une petite porte et découvert une espèce de garde-manger où il y avait à peine la place de mettre un lit une place. La hauteur sous plafond devait être d’un mètre cinquante. « 

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Horace s’imagine Hector Hidalgo, boxeur mexicain, sa chambre est tapissée de ses héros du ring, jusqu’au moment où il se décidera à chercher un entraîneur, à partir et à tenter de « devenir quelqu’un » par la force de ses poings.

« Âgé de vingt et un ans, Horace mesurait un mètre soixante-dix et pesait cinquante-sept kilos. Il était moitié blanc, moitié indien païute, il avait des cheveux noirs qui lui arrivaient sous les épaules, des yeux marron foncé, un long nez fin, et malgré son âge il ne se rasait que rarement. Il s’était fait tatouer le biceps gauche avec, de haut en bas, « Slayer » ( Tueur )  écrit à l’encre rouge, « Hell awaits » ( L’Enfer attend ) à l’encre noire, et un crâne cornu couleur charbon aux yeux écarlates. »

Si vous connaissez cet auteur, vous savez comme ce genre d’histoire sous sa plume devient émouvante, et bien plus que ça. J’ai souvent eu une boule dans la gorge en lisant ce très très beau roman. Et ce n’est pas du tout de la « pleurnicherie à deux sous », non, c’est une véritable émotion qui saisit au détour d’une phrase, d’un geste ou comme ici, avec cette discussion entre Eldon et Louise.

« -Pourquoi veut-il à tout prix être boxeur?

-Je ne sais pas trop, murmura Eldon. J’y ai beaucoup réfléchi et je n’ai pas de réponse. Mais n’oublie pas qu’il est jeune et que beaucoup de jeunes gens veulent faire leurs preuves.

-Est-ce qu’il va se faire mal? 

-C’est assez inévitable.

-Est-ce que tu crois qu’il reviendra ?

Louise se retourna et regarda son mari.

-« Oui.

-Tu en es convaincu ou tu dis ça pour me rassurer?

-Il reviendra, je te le promets.

Ils se turent et Eldon caressa la hanche de sa femme jusqu’à ce qu’elle se rendorme. »

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Une chose caractérise Willy Vlautin, c’est qu’il ne truffe pas son livre d’une grande violence, exception faite, mais c’est inévitable, celle des combats de boxe, ou de vrais salauds, non. Il y a ici de pauvres types, certes, qui bricolent de la piteuse arnaque à la petite semaine. Ici, on a un entraîneur alcoolique, qui vole Hector sur ses gains quand il combat. Le monde de la boxe n’est pas le plus loyal, le plus droit et les arrangements entre les organisateurs, les entraîneurs, sont douteux. Mais peut-on dire que ce sont de grands mauvais? Ruiz est un pauvre type, mais au fond, il aime quand même bien Hector et l’entraîne avec ce qui lui reste d’énergie. 

« Horace mit l’argent dans sa poche et s’éloigna. Il s’installa tout au fond de la salle pour assister au combat suivant et essaya, en vain, de chasser de son esprit l’image de Ruiz en train d’accepter l’enveloppe. Interprétait-il mal ce geste? Il ne le pensait pas. Ruiz avait touché de l’argent pour le match, sinon il ne lui aurait pas donné deux cents dollars aussi facilement. Son entraîneur l’avait arnaqué. Le combat commença mais plus Horace restait là, plus il déprimait, si bien qu’il décida de partir. »

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Dans ce livre domine la présence des Reese, et en particulier celle de Eldon. Magnifique personnage, intelligent, attentif, bon et compréhensif. Jamais il ne se mettra en travers des envies d’Horace, contre ses aspirations, mais il veillera toujours, silencieusement mais attentivement à ce que le gamin ne s’échoue pas dans la rue. Le couple Reese n’est plus jeune, Louise a des soucis avec sa mémoire et Eldon souffre du dos. J’ai aimé ces gens si fins, si tendres. Et bien sûr Horace/Hector, en quête de lui-même dans un monde impitoyable. Les scènes de ring sont dures, violentes, il y a même des enfants qui combattent, allant vers un rêve dont la plupart ne sortiront pas indemnes, voire fracassés. 

Mais l’impression que j’ai en sortant de cette lecture, c’est celle d’un amour inconditionnel des Reese pour ce garçon, et d’un jeune homme qui est allé au maximum de ses possibles pour trouver qui il est. Les paroles d’ Eldon restent en Horace dans les situations critiques, ils sont sa colonne vertébrale.

« Mr Reese lui avait expliqué que la vie, en elle-même, est un fardeau bien cruel car nous savons tous que nous venons au monde pour mourir. Nous naissons avec un regard innocent, mais ce regard finit inéluctablement par se poser sur la douleur, la mort, la fourberie, la violence, le chagrin. Avec un peu de chance, on vit suffisamment longtemps pour voir mourir tout ce que nous chérissons. Mais, avait ajouté le vieux rancher, on peut adoucir un peu les choses en faisant preuve de respectabilité et d’honnêteté, et la vie devient alors plus supportable. Pour lui, les menteurs et les lâches étaient de la pire espèce car ils vous brisent le cœur dans un monde qui est fait précisément pour cela. Ils jettent de l’huile sur un feu impitoyable qu’on a déjà bien du mal à maîtriser, tous autant que nous sommes. »

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Acte douloureux, cruel, sauf que Willy Vlautin, bienveillant, a créé les Reese, juste pour aimer Horace. Devenir quelqu’un, c’est ce à quoi chaque jeune personne aspire, ici c’est avec des lacunes familiales, affectives, avec cette lacune identitaire des enfants abandonnés. Et Eldon et Louise Reese sauront tout combler, combler d’amour.

J’ai eu les larmes aux yeux souvent et je sais grâce à cet écrivain de m’avoir touchée à ce point. Comme le dit la 4ème de couverture sous la plume de William Boyle : »Un magnifique western et un grand livre sur la boxe, mais par-dessus tout un immense roman américain sur l’empathie, l’identité et l’espoir. Etourdissant et poignant. »  J’ajoute « déchirant ».

A ne pas manquer.

Horace aime le metal et son baladeur ne le quitte pas. Il écoute entre autres « Show no mercy » de Slayer

 

« Fantômes » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

Fantomes« Ray Takahashi revint au mois d’août. À ce moment-là nous avions relégué cette histoire dans le passé – ou du moins avions-nous essayé de le faire -, et ce que l’on pouvait éprouver d’inquiétude ou même de culpabilité avait cédé la place à un mélange d’exultation et de désespoir, car nos garçons étaient maintenant de retour, transformés par la guerre. Chez certains, il ne subsistait plus qu’une absence là où s’était trouvé un bras ou une jambe; d’autres revenaient brisés par des expériences dont nous ne saurions jamais rien. Et puis il y avait ceux, bien sûr, qui ne rentreraient pas, et dont les familles recevaient via la Western Union un télégramme signé par un général inconnu de nous tous. Plus tard arriverait le cercueil drapé dans les plis de la bannière étoilée. »

Un intense plaisir à lire ce très beau livre, très touchant sur cette histoire de la déportation de la population japonaise des USA dans les années 40, après l’attaque de Pearl Harbor J’avais lu avec curiosité et une grande émotion le livre de Julie Otsuka « Quand l’empereur était un dieu », car je ne connaissais pas du tout ces faits. Christian Kiefer, tout en pudeur, avec une grande empathie intègre cette histoire dans une terrible histoire familiale.

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J’ai trouvé là à mon sens un écrivain abouti et cette lecture a été un intense moment, car malgré l’histoire si dure, entre les retours de la guerre du Viet-Nam de jeunes gens détruits, des familles détruites, entre l’histoire bouleversante de la famille Takahashi, les amours et les amitiés trahies, derrière ça et malgré ça, j’ai ressenti un sentiment de fraternité avec ces personnages. Christian Kiefer évite avec beaucoup de délicatesse tous les écueils et lieux communs qui auraient pu se trouver dans un tel récit.

« Je ne crois pas exagérer en disant que l’Amérique était devenue pour moi – comme peut-être, pour tous les soldats de retour d’Asie du Sud-Est – un lieu complètement étranger, où les passants aperçus semblaient interpréter un rôle qu’on leur aurait attribué, déambulant sur les avenues propres  et blanches d’une Amérique propre et blanche. J’étais incapable de me faire à l’idée que ce monde-là et celui dont je revenais pouvaient exister simultanément et sans contradiction apparente. »

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J’ai tellement aimé sa voix, celle de John qui rentré de la guerre, revenu de l’enfer, trouve abri chez sa grand-mère – merveilleux personnage – et après avoir repris pied dans la vie « ordinaire », John Frazier va  trouver la paix en écrivant un roman. Son personnage est Ray, le jour de la déportation, sous l’œil de Kimiko:

« Ce qui retenait son attention, c’était la silhouette claire et nettement découpée de son propre fils dans son jean et sa chemisette, tout près des enfants Wilson – qui, en réalité, n’étaient plus des enfants – , l’inséparable trio manifestant toujours cette complicité cultivée au fil des ans. À son retour de la guerre, une part obscure se serait mêlée à son caractère, quelque chose qui prendrait dans mon imagination l’aspect d’une floraison noire s’étendant sur lui au cours des nuits passées en pleine forêt vosgienne, alors que le sang de ses amis et compagnons coulait sur les pentes fangeuses tapissées d’épaisses broussailles. »

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C’est donc dans son entourage proche qu’il se plonge sans se douter qu’il va mener une  enquête autour de Ray qui lui révèlera des secrets affreux, douloureux. Sous sa plume, le drame de la famille Takahashi, de Ray leur fils, va apparaitre au grand jour. Et ce n’est pas glorieux.

Les personnages principaux, enfin les deux femmes au cœur de l’enquête de Ray sont  Evelyn Wilson, la tante de John, épouse de Homer, mère d’Helen et de Jimmy, et Kimiko Takahashi, épouse de Hiro, mère de Doris, Mary et de Ray pour Raymond. Evelyn :

« Tante Evelyn.

-Bonjour John. »

Elle n’est pas allée jusqu’à me sourire – je crois bien qu’elle ne souriait jamais -, mais le signe de tête qu’elle m’a adressé se voulait probablement aimable; son visage anguleux et ciselé était toujours bordé d’un foulard léger, dont les bords formaient une corolle autour de la masse bouffante de sa chevelure. »

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 Tule Lake

Alors que Hiro et Homer vont se lier d’une véritable amitié, alors que Ray, Jimmy et sa sœur  joueront ensemble, puis que Ray et Helen tomberont amoureux, on suit l’avancée des temps et cette brutale déportation des américano-japonais à Tule Lake, une déportation nommée « mise à l’abri », alors que Pearl Harbor génère une haine intense contre les Japonais aux USA. Après l’Europe, la guerre dans le Pacifique génère la haine, le rejet. C’est la désillusion pour la famille Takahashi, une colère sourde, et pour Hiro, la constante confiance en son ami Homer. Evelyn et Kimiko se tiendront toujours à distance l’une de l’autre. Et des années plus tard, le monde a changé:

« L’endroit où m’a emmené ma tante était un modeste café un peu vieillot dans la rue principale d’Auburn, dont la rangée de commerces à l’ancienne fleurait la nostalgie d’une période qui relevait probablement du fantasme. La mémoire s’entend si bien à filtrer les horreurs qu’il ne demeurait de ce temps-là qu’une vaporeuse lumière jaune et le sentiment qu’avait existé, dans un fabuleux autrefois, un monde où la vie était plus belle qu’elle ne le serait jamais, un monde où les enfants respectaient leurs aînés, où les branches étaient chargées de fruits et les règles justes et faciles à appliquer. »

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Tandis que John nous conte son retour de guerre, ravagé par la drogue, soigné par sa chère grand-mère, sa tante Evelyn le sollicite pour libérer sa conscience d’un secret très moche.

Toute la lecture est passionnante, tout est bien construit, tout est tempéré juste assez pour laisser affleurer ce qu’il faut de sentiments forts chez John, un peu de honte qu’il ne ressent pas à titre personnel mais en écoutant, observant sa tante en particulier.

Voilà ces deux personnages, Evelyn que je trouve insupportable, fausse, et Kimiko, la dignité blessée, le dédain pour Evelyn qui s’est laissée aller bien bas. Que dire de ces deux femmes qui semblant s’entretenir courtoisement en fait s’affrontent, Kimiko toute en dignité et colère sourde, Evelyn, avec ses airs éternellement supérieurs, jamais humble, jamais vraiment sincère. Je ne vous dis pas pourquoi cet affrontement, pourquoi  tant de colère entre elles. Mais le fond du livre, outre la guerre, c’est le racisme, évidemment, et la discrimination.  De ses années de guerre, John a gardé un ami, Chiggers, Hector. Un des moments les plus forts, même si c’est bref, c’est quand John appelle chez la mère de Chiggers et :

« -Je m’excuse d’appeler aussi tard.

-Oh, il n’est pas si tard que ça. »

J’ai cru un moment qu’elle allait me demander d’attendre une minute, ou me répondre qu’il était absent, mais elle est retombée dans le silence et c’est moi qui l’ai questionnée:

« Il est là? Je peux lui parler?

-Oh, non, il n’est pas là.

-Il doit rentrer bientôt?

-No. Se murio.

J’ai éprouvé alors une sensation de chute brutale, je m’abîmais dans un gouffre en battant des bras, précipité vers le sol lointain, au-dessus de moi un hélicoptère hachait l’air de ses pales et les roseaux de l’immense plaine se projetaient vers moi.

« Il est mort, c’est ça?

-Il a marché vers le large. »

Malgré l’émotion qui affleurait dans sa voix, elle ne s’est pas effondrée, elle n’a pas fondu en larmes.

-« Il s’est noyé?

-C’était un bon garçon. »

Il n’y a même pas eu un mot d’au revoir, je n’ai entendu qu’un léger déclic avant le silence complet.

Le son qui est monté de ma gorge tenait du cri et de l’aboiement, une sorte d’explosion qui s’échappait de mon cœur comme un flot de bile noire. Pas plus tard que ce matin, je m’étais installé à cette même table avec une tartine de confiture à la fraise, j’y avais bu un café Maxwell avec du lait sorti du réfrigérateur de ma grand-mère, et pendant tout ce temps, Chiggers était mort. »

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Ainsi Christian Kiefer apporte un nouveau témoignage de l’horreur et de la stupidité de la guerre, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit et ce avec un talent exceptionnel et une grande sensibilité. Cette histoire des Japonais en Amérique à cette époque vaut qu’on en parle, et je dois dire que ça fait ici un splendide et très puissant roman, on sent chez l’auteur une humanité noble, sans aucun effet de mode, sincère. Il dédie d’ailleurs ce livre « aux individus et aux familles qui ont été déportés à Tule Lake en mai 1942 ».

Un très beau, très bon livre qui m’a captivée d’un bout à l’autre, car il se lit comme une enquête, sur fond de combats plus meurtriers les uns que les autres, jusqu’au microcosme des familles. Touchée au cœur .

Histoire et écriture magnifiques et bouleversantes. 

Credence Revival, Fortunate son

« L’enfant de la prochaine aurore » – Louise Erdrich – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« Quand je te dirai que mon nom blanc est Cedar Hawk Songmaker, que je suis la fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, qu’après être partie à la recherche de mes parents indiens et avoir appris que je suis née Mary Potts j’ai caché à tous ma découverte, tu comprendras peut-être. Ou pas. Cette histoire, je vais tout de même l’écrire parce que depuis la semaine dernière les choses ont changé. Selon toute apparence – sauf que personne ne le sait -, notre monde régresse. Ou progresse. Ou peut-être marche en crabe, d’une façon qui nous échappe encore. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre quelqu’un finira par mettre un nom sur ce que nous vivons, mais je n’arrive pas à imaginer comment tout ce qui nous entoure et tout ce qui est en nous pourrait être réparé. L’invisible, les quanta à l’origine de notre création sont mêlés aux événements en cours. Quoi qu’il soit en train de se passer, nous sommes abreuvés de flashs infos sur la manière dont la situation sera gérée – de simples conjectures, en réalité, sur ce qui nous attend- et c’est pourquoi j’écris ce récit. »

Je ne pouvais pas couper cette introduction qui se doit intégrale pour comprendre ce qu’est ce roman. J’aime énormément Louise Erdrich, certains romans plus que d’autres et celui-ci n’est pas dans mes préférés, mais sincèrement, on ne peut confondre la voix, la plume de cette auteure avec aucune autre. Mêlant poésie et langage familier avec un talent fou, ici c’est la voix de Cedar, jeune femme ojibwe adoptée par un couple blanc qui raconte. Elle parle à son enfant à naître comme on écrit un journal. Elle lui parle pour le rassurer, le préparer, lui dire comme elle l’attend avec impatience, lui dire comme déjà elle l’aime infiniment. Très jolie forme donc pour ce roman assez effrayant, présentant un monde dans lequel la religion et le totalitarisme sont en train de prendre les rênes, en particulier sur les femmes enceintes et les enfants à naître.

C’est quand Cedar décide d’aller rencontrer sa mère biologique que tout commence. La famille Potts est décrite avec humour, car jamais d’angélisme chez Louise Erdrich. La mère biologique:

« Elle tend les bras et s’avance vers la voiture. Elle transpire un peu dans son débardeur noir moulant, qui laisse apparaître des bretelles de soutien-gorge roses, et son pantacourt noir et évasé. Son corps bien proportionné, aux allures d’ours, est tout en graisse musclée, et elle a un joli visage aux traits réguliers. Elle est jeune. Elle a d’étincelantes dents blanches et de petits yeux noirs rieurs et fuyants. Sa chevelure châtain, balayée de mèches rousses, est retenue au sommet de sa tête par une de ces pinces crabes en plastique, de couleur bleue, et elle porte des perles aux oreilles. de vraies perles, on dirait. Je descends de la voiture dans l’air chaud et suffocant. »

Elle a à maintes reprises décrit la vie dans les réserves et la tristesse de ces endroits (« Love medicine », par exemple, terrible ). Sur la route, premiers signes:

« 9 août

Le lendemain matin, je prends la route qui va vers le nord pour me rendre chez les Potts. J’ai de fulgurantes bouffées d’émotion. Tout ce que je vois en chemin – sapins, érables, centres commerciaux, compagnies d’assurance et boutiques de tatoueurs, herbes folles des fossés et gens dans les maisons – , tout est physiquement en équilibre sur ce point de transition entre le présent des choses et le grand, l’incompréhensible changement à venir. Et pourtant rien ne me semble franchement insolite. Un peu calme peut-être, et certains sermons annoncés sur les panneaux d’affichage des églises sont plus alarmants que d’habitude. La Fin des Temps est arrivée ! Êtes -vous prêts pour l’Enlèvement? Dans un champ immense et vide se dresse un panneau sur lequel on lit: La Future Maison du Dieu Vivant. »

La mise à l’abri de Cedar va prendre alors l’allure d’une course poursuite sans savoir vraiment qui la poursuit, avec une méfiance envers chaque personne rencontrée, y compris ses plus proches, comme Phil, le papa de l’enfant à naître. Ainsi elle va se retrouver à l’hôpital de Fairview Riverside, chambre 624, après un appel mystérieux de Mère. Ce sont clairement ces chapitres que j’ai préférés, la seconde partie du roman jusqu’à la fin et le dénouement dont je ne vous dirai rien si ce n’est que c’est à pleurer…Belle et froide et blanche de neige.

Remarquable écriture et ici un ton piquant, la voix de Cedar est acérée, teintée d’humour noir, désabusé, colérique et assez désespéré, et puis sans pleurnicherie. Les personnages sont très intéressants, on ne sait jamais qui est de quel côté, la suspicion est constante, la défiance même envers les plus proches, cet « état autoritaire » sème le trouble. C’est curieux, cet état de fait me semble familier. Quand la supercherie idéologique mène le monde à la baguette par des procédés douteux et à des fins douteuses. Jusqu’où ? Cedar et Phil s’aiment et se marient,

« Pendant la journée, le regard perdu dans la végétation touffue et bruyante qui s’étend derrière la maison, je pense au bonheur physique que nous partageons, Phil et moi. Je ferme ensuite les yeux et j’écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d’un jour. L’enveloppe d’une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l’aile d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d’être tellement mortels et d’éprouver tant de sentiments. C’est une blague cruelle, et magnifique. »

C’est beau, n’est-ce pas? On sent ici chez Louise Erdrich de la colère et du chagrin, un livre que je suppose écrit à l’ère trumpiste. Parfois un peu dur à suivre pour moi, j’ai tout de même éprouvé un grand plaisir grâce à l’écriture et dans le ton, dans la douceur, l’intelligence et l’humour de cette jeune mère qui écrit à son enfant à venir sans niaiserie, jamais, au contraire avec lucidité, humour, et tendresse…La filiation, l’identité et l’autochtonie sont présentes tout au long de l’histoire en un questionnement profond et assez désespéré. Le seul espoir, cet enfant que porte Cedar en une constante intimité. Naissance.

 » Tu étais bleu, très légèrement. Au fur et à mesure que tu respirais, tu as rosi, puis rougi, et le duvet soyeux qui couvrait ta peau s’est mis à miroiter comme du cuivre. Tes membres veloutés se sont dépliés, souples et forts. Tu as renversé la tête en arrière. Tes yeux étaient du bleu ardoise des yeux de nouveau-né, mais en plus foncé, brûlant déjà de vivre. Tu as soutenu mon regard et j’ai glissé mon doigt dans ta main. Tu m’as dévisagée en t’agrippant avec une force implacable, et j’ai scruté l’âme du monde.

C’est toi, ai-je dit. Cela a toujours été toi. »

Et puis des références à Hildegarde de Bingen, cette femme incroyablement poétique, romanesque, courageuse, tout comme Sainte Kateri.

« Hildegarde de Bingen passa sa jeunesse enfermée dans un abri de pierre. Ses parents décrétèrent qu’elle devrait vivre en recluse et, lors d’une cérémonie funéraire, elle fut claustrée, probablement à l’âge de sept ans. Au moins, elle avait Jutta, son guide spirituel. Il y avait une fenêtre par laquelle on lui donnait à manger. Et une ouverture par laquelle on lui glissait une poubelle. Pas surprenant qu’Hildegarde ait eu des visions bouleversantes.

Tout est pénétré de connexions, pénétré de relations. »

Louise Erdrich est sans aucun doute une des plus grandes plumes venues d’Amérique c’est pour moi incontestable.

Je sors finalement de cette lecture assez sidérée, parce que ce livre est terrifiant et beau. 

« Je reste tranquille, seule.

Et je me rappelle maintenant que j’y étais, la dernière fois qu’il a neigé au paradis. J’avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. […]Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l’enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l’air et il n’y a rien d’autre que de la blancheur. Je suis ici, et j’étais là-bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre? »

« Nickel Boys » – Colson Whitehead – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Charles Recoursé

« Prologue

Même morts, les garçons étaient un problème.

Le cimetière clandestin se trouvait dans la partie nord du campus de Nickel, sur un demi-hectare de mauvaises herbes entre l’ancienne grange et la déchetterie de l’école. Ce champ avait servi de pâture à l’époque où l’établissement exploitait une laiterie et en vendait la production dans la région – une des combines de l’État de Floride pour décharger les contribuables du fardeau que représentait l’entretien des garçons. »

Me voici enfin face à cette lecture achevée…Même si elle fut dérangée par tout un tas d’interférences, c’est un roman d’exception, pour de multiples raisons. Une d’elles est qu’on entre sur le campus de Nickel, dans la vie d’Elwood Curtis et de ses camarades de douleur, qu’on tourne les pages sans s’en apercevoir, capté par la force de l’écriture.

Compétition de lavage de vaisselle, Elwood gagne une encyclopédie:

« Elwwod demanda à la gouvernante d’étage de prévenir sa grand-mère qu’il rentrait à la maison. Il avait hâte de voir la tête qu’elle ferait en découvrant l’encyclopédie, élégante et distinguée, sur leurs étagères. Courbé en deux, il traîna les cartons jusqu’à l’arrêt de bus de Tennessee Avenue. Vu depuis le trottoir d’en face, ce jeune garçon sérieux qui traînait derrière lui sa part de savoir aurait pu appartenir à une scène peinte par Norman Rockwell, si Elwood avait eu la peau blanche. »

Par sa fluidité, par son ton qui donne dignité et voix aux personnages, aux victimes de cette page d’histoire, prenant souvent de la hauteur pour reprendre un peu d’oxygène, c’est une réussite totale. Car c’est une histoire affreuse, honteuse que nous raconte là Colson Whitehead.

« Spencer adressa un signe de tête à Franklin, qui agrippa les coins de son pupitre. Le sous-directeur réprima un sourire, comme s’il avait toujours su que le garçon reviendrait. il s’adossa au tableau noir et croisa les bras. « La journée est déjà bien avancée, dit-il. Je vais donc être bref. Vous êtes tous ici parce que vous êtes incapable de vivre avec des gens respectables. Bon. Nickel est une école, et nous sommes des professeurs. Nous allons vous apprendre à faire les choses comme tout le monde.

« Je  sais que tu as déjà entendu tout ça, Franklin, mais visiblement ça n’a pas suffi. Peut-être que cette fois tu vas te le rentrer dans le crâne. Pour le moment, vous êtes des Asticots, et si vous travaillez bien vous devenez Explorateurs, ensuite Pionniers et, pour finir, As. Restez dans le rang, vous gagnerez des bons points et vous grimperez les échelons. Votre objectif est de passer As, à ce moment-là on vous donne votre diplôme et vous pouvez retrouver votre famille. » Une pause. « À  supposer qu’elle veuille encore de vous, mais ça, c’est votre problème. »

Avec un talent fou, jamais dans l’outrance, toujours sur une ligne qu’on croirait tranquille mais qui ne l’est pas… cette ligne est une corde qui vibre de colère sans jamais hurler. Un réquisitoire digne. C’est je crois de cela dont il est question, la dignité rendue à tous ces garçons qu’on prétendait « redresser », mais qu’on voulait anéantir. Certains personnages, comme Griff, sont noirs mais odieux:

« Tous les garçons soutenaient Griff, même si c’était une brute minable[…]. Il leur faisait des croche-pieds et s’esclaffait quand ils s’étalaient, les martyrisait quand il était certain de s’en tirer à bon compte.

Il les traînait dans des pièces obscures et les humiliait. Il puait le cheval et insultait leur mère, ce qui était assez mesquin vu que la plupart d’entre eux n’en avaient plus. Il leur volait régulièrement leur dessert – le raflait sur leur plateau avec un grand sourire – , et même si les desserts en question n’avaient rien de délicieux, c’était pour le principe. »

Années 60. Elwwod Curtis, jeune homme éduqué par une grand-mère bienveillante, juste et bonne, empli du message de Martin Luther King s’apprête à intégrer l’université. Mais à cause d’une erreur judiciaire, il va se retrouver à la Nickel Academy, une maison de correction dont l’objectif affiché est de transformer les délinquants en « hommes honnêtes et honorables ».

On se rend bien vite compte qu’il n’en est rien. Nickel est une machine à broyer, où les pires sévices sont prodigués avec un plaisir certain sur les garçons, sur les enfants car il y a là des petits de 5 ans. Il est bien sûr ici question de cette histoire sans fin du racisme, de la ségrégation et des luttes raciales aux Etats -Unis.

« Le sous-sol qu’Elwood et Turner nettoyèrent cette après-midi-là servait de chambre à ces garçons esclaves. Les nuits de pleine lune,ils se dressaient sur leur lit de camp et contemplaient son œil de lait par l’unique soupirail fêlé.

Elwood et Turner ignoraient l’histoire de ce sous-sol. Ils avaient pour mission de débarrasser dix décennies de bazar accumulé afin que la pièce puisse être transformée en salle de jeux avec carrelage en damier et boiseries aux murs. »

Ce roman s’inspire de faits authentiques et c’est tellement épouvantable que je ne rajouterai rien de plus à cette présentation, seulement cet excellent article du Huffington Post qui livre les faits dont s’est emparé l’auteur – et on a froid dans le dos. Je n’ai aucune envie ni aucun besoin d’en dire davantage sur le sujet, mais ce dont je suis certaine, c’est qu’effectivement, comme je le lis partout, Colson Whitehead qui a été couronné de 2 prix Pulitzer, est un auteur qui marquera le XXIème siècle. Il y a chez lui une sobriété remarquable, un sens du second degré et une forme tranquille d’ironie qui mieux que les vociférations rendent sa voix très puissante, rendant justice à tous ces pauvres garçons victimes d’être nés noirs de peau.

« À Nickel. Nickel le pourchassant jusqu’à son dernier soupir – jusqu’à ce qu’un vaisseau explose dans son cerveau ou que son cœur s’effondre dans sa poitrine – et encore après. L’au-delà qui l’attendait serait peut-être Nickel, une Maison-Blanche au pied de la colline, une éternité de bouillie d’avoine et l’infinie fraternité des garçons brisés. »

Des personnages, dont certains très attachants comme Elwood et son ami Turner. Sous l’égide de Martin Luther King, mise à mal pour Elwood et l’expérience Nickel, et l’expérience prison…

« Une prison à l’intérieur d’une prison. Durant ces heures interminables, il se débattait avec l’équation du Révérend King: « Jetez-nous en prison, nous continuerons à vous aimer… Mais ne vous y trompez pas, par notre capacité à souffrir nous vous aurons à l’usure, et un jour nous gagnerons notre liberté. Non seulement nous gagnerons la liberté pour nous-mêmes, mais ce faisant nous en appellerons à votre cœur et à votre conscience et ainsi nous vous gagnerons aussi et notre victoire sera double. » Non, décidément, il n’arrivait pas à franchir le pas de l’amour. Il ne comprenait pas plus le point de départ de cette proposition que le désir de l’accomplir. »

Je mêle ainsi ma voix à toutes celles qui ont déjà si bien parlé de ce roman. Chez les amis de Nyctalopes et Un dernier livre avant la fin du monde

Remarquable en tous points. Coup de cœur ressenti dès les premières pages.

« Allegheny River » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, nouvelles traduites par Bruno Boudard

« Quelque chose d’indispensable

 

Threadgill avait été l’un d’entre eux, plus ou moins. Voilà quatre saisons que la Compagnie ne s’était plus aventurée dans cette partie du monde, et ce depuis qu’elle l’avait perdu – lui, le champion de ses commis voyageurs – dans les environs de la Blackwater River, où un paysan l’avait arraché d’un coup de fusil au corps de son épouse. Threadgill avait profité de ce que l’homme introduisait fébrilement une autre cartouche dans la culasse de son arme pour s’enfuir d’une course maladroite par la porte du fond avant de dégringoler le long de la falaise abrupte qui bordait l’arrière de sa bicoque. Sa chute avait été arrêtée par un majestueux épicéa qui l’avait recueilli dans ses bras. »

J’avais adoré « Le miel du lion », un très beau premier roman. Je suis très amatrice de nouvelles, et voici un recueil dans lequel certains textes m’ont absolument emballée et d’autres pas. Un peu inégal, mais néanmoins une grande cohérence du propos. au fil du livre. La première histoire – « Quelque chose d’indispensable » – a de cette cocasserie acidulée que j’avais trouvée dans le roman.

« Cartright jeta un coup d’œil à la caisse qui tressautait sous la bâche. Il dit : « Putain, les gars ! Je serais presque prêt à l’acheter moi-même pour me sortir de cette galère. »

Il s’essuya la figure avec sa cravate. La chaleur du soleil dissipa bientôt le brouillard et l’astre s’éleva dans le ciel.

« Les canassons, j’ai plus chaud que deux rats qui baisent dans une chaussette de laine, j’aime autant vous le dire, se lamenta-t-il.

Il but une autre gorgée. Les mouches à viande offraient leurs dos d’émeraude aux rayons brûlants. « 

J’ai été souvent perturbée, comme dans  « Le couple », une histoire d’une cruauté incroyable dont on parvient à comprendre d’où émane cette violence sans toutefois pouvoir entrer en empathie avec qui que ce soit. Sauf avec le pyrargue. Les lieux sont tristes, à mourir:

« Les stèles penchaient vers l’horizon et chuchotaient des causes de décès archaïques: hydrophobie et mort subite du nourrisson, scarlatine et grippe espagnole. Un obélisque solitaire pointait vers le ciel comme un doigt décharné indiquant le chemin du paradis. Fendues par la glace et l’eau, dévorées par les assauts doux et obstinés du lichen, les pierres tombales avaient grandement besoin d’être réparées. Certains noms avaient été tellement érodés par les intempéries qu’ils étaient maintenant illisibles, qu’ils ne témoigneraient plus jamais, que plus personne ne pourrait les balbutier à voix haute. »

En tous cas comme le dit la quatrième de couverture « …si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre. » En effet, en lisant j’étais dans un monde totalement étrange et étranger, et en même temps tout ce qui fait le mien s’y trouvait aussi. Déstabilisant, dur, cruel, l’univers de ces nouvelles semble parfois très froid. Certains des personnages sont absolument détestables, leurs pratiques, leur façon de vivre, tout est détestable, comme dans  « Ressources naturelles » , sauf les ours: Démonstration du talent de l’auteur avec l’humour noir, la dérision cruelle :

« On appelait cela « le safari du pauvre ». Un jour une femme arriva en voiture avec ses enfants. Elle désirait un instantané de son petit dernier avec un ours; […]. Elle prit le garçon, lui barbouilla la main de miel et le planta devant le véhicule afin que la bête puisse lécher cette gourmandise suave sur ses doigts. Son appareil photo était prêt. Deux ours accoururent en bondissant.

Les services sociaux placèrent les trois autres enfants et le comté condamna par une clôture l’accès au site : la fête était finie. Et l’on raconte que cet endroit a jadis abrité les ours les plus heureux sur terre. Non seulement ils nous offrent leurs bambins, mais ils les trempent d’abord dans le miel.« 

 » La deuxième circonscription ».

« On trouve dans chaque bled une famille similaire aux Mavety, célèbre pas tant par la violence de ses délits que par la régularité métronomique de ceux-ci. Ils jettent leurs ordures dans la nature, chassent le cerf au phare, enseignent à leurs enfants bien portants l’art de  gruger le gouvernement pour toucher des allocations handicapés et celui de duper le plus inflexible des travailleurs sociaux. Il y a toujours une fille enceinte. »Le lumpenprolétariat. Ce sont aussi des électeurs », rappelait mon père. »

Même en regardant à distance leur milieu de vie, une relative pauvreté – tout autant intellectuelle que matérielle – on n’arrive pas à ressentir un poil d’empathie ou de compassion. En tous cas je n’y arrive pas. Mais là encore, c’est la nature non pas hélas la plus forte, mais la plus belle, après les cerfs, les ours, les pyrargues, ce sont les truites, l’eau, la rivière..Dans « Télémétrie »

« Les chaos rocheux, les espaces vides de tout être humain – une solitude qu’un citadin ne pourrait comprendre. Vous avez parfois l’impression de connaître plus intimement les animaux que les hommes. La tête des castors qui trace son sillage en fendant l’onde, les crottes d’ours serties de graines, les cerfs qui se désaltèrent dans l’eau fraîche. La famille de Kathryn vit ici depuis trois siècles. Mais c’est un pays extrêmement misérable et rétrograde, qui n’évoluera peut-être jamais. »

En fait, peu de personnages m’ont été sympathiques, sauf peut-être le père et sa fille, Nedermeyer et Shelly dans « Télémétrie », où finalement les sales types ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Ou encore Sarsen, dans « La lente bascule du temps », qui tiendra sa promesse de ramener ses bottes à Ezekiel de la part de son frère Henry pour un résultat ma foi bien décevant. Une vérité pas très reluisante qui ternit l’éclat de l’histoire, finalement. C’est ma nouvelle préférée, la plus longue, dans laquelle on retrouve le monde des draveurs du roman « Le miel du lion « .

« Henry Gorby avait connu le sort parfait: mourir sur la crête de la rivière, dans la fleur de l’âge, chanté à jamais par les draveurs. Et non vivre ce long et misérable après. Sarsen aurait donné tout ce qu’il possédait pour échanger sa place avec lui Voilà ce qu’il déclara sans aucune honte à Ezekiel et à son épouse. Il n’avait plus guère de souvenirs d’un homme aux cheveux noirs et de sa famille éplorée, avait oublié la suggestion d’Henry de trahir la compagnie en fermant les yeux sur le vol du pouilleux de la rivière, oublié la mule mourante et le maskinongé qui se débattait, oublié qu’il avait laissé Henry se noyer; rien de tout cela, hormis un léger doute qui le travaillait, la sensation que quelque chose clochait dans ce récit. »

Je crois que Matthew Neill Null est meilleur avec un peu de souffle, son talent a besoin d’espace, comme ceux qu’il décrit si bien ici, atteints par l’incurie des hommes, par le pouvoir de l’argent et la ferme certitude que l’homme a tous les droits, ce funeste sentiment de toute puissance. Voici un livre surtout infiniment triste, un sentiment de honte et d’impuissance accompagne cette lecture, sur les ravages qu’infligent les hommes à l’environnement; et  quoi qu’il en soit, c’est le ton général qui fait la cohérence de l’ensemble. C’est impitoyable. Et parfois très très beau:

« Les Dolly Sods sont une toundra perdue, un morceau de Canada égaré quelques deux mille cinq cents kilomètres trop au sud, abandonné là au moment où les glaciers avaient entrepris leur grande migration vers le nord, gribouillant la région de cours d’eau. Chaos rocheux balayés par les vents et trembles tordus, rivières chargées en acide tannique et tourbières envahies de sphaignes, lichen des caribous et lièvres à raquettes. Épicéas en drapeau au tronc noueux. Plantes carnivores: sarracénies et droséras, étranges survivantes du pliocène. Des mouches disparaissent au fond de leur gosier ou subissent l’étreinte instantanée de leurs tentacules gluants. L’été, le paysage est un flamboiement d’azalées et de pieds d’alouettes, mais l’hiver le fige dans le froid et le durcit comme une lame forgée. »

Cette lecture laisse donc un goût amer, bien peu de joie et d’espoir, et une grande colère. En ça, c’est une réussite. Une bonne claque parfois est salutaire.

Plus sur les Dolly Sods  :  ICI

On trouve de jolies vidéos sur cette Virginie Occidentale, mais…rien à voir avec ce que je viens de lire, car ici on a le « background » et ça change le paradis en possible enfer.