« Tangerine » – Christine Mangan – Harper Collins NOIR, traduit par Laure Manceau

« Ils s’y mettent à trois pour sortir le corps de l’eau.

Il s’agit d’un homme – c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. Les oiseaux lui ont donné des coups de bec, peut-être attirés par l’éclat de l’objet en argent qui orne sa cravate. Mais ce ne sont que des pies, se rassurent-ils. Se faire plumer par des oiseaux, dit l’un des trois, à l’humour maladroit. Ils le soulèvent, surpris par son poids. Est-ce qu’un homme mort pèse plus lourd? se demande un autre, tout haut. Ils attendent l’arrivée de la police, faisant de leur mieux pour ne pas baisser les yeux sur les orbites évidées du cadavre. Ils ne se connaissent pas, mais sont désormais plus proches que les membres d’une même famille. »

Malgré quelques moments de réticence, j’ai lu, fini et quand même apprécié ce livre qui n’est certes pas parfait. C’est un premier roman, et on doit reconnaître qu’il y a là une certaine maturité, une écriture bien travaillée et un sujet qui s’il n’est pas neuf, est plutôt bien traité, le suspense bien soutenu..

Mon reproche majeur, finalement, ne serait pas pour le texte lui-même – et c’est tout au bénéfice de l’auteure –  mais pour le choix des affichages en couverture qui sans qu’on s’en rende compte nous influencent. Quand la grande JC Oates évoque Gillian Flynn, Donna Tartt et surtout Patricia Highsmith ( pour laquelle j’ai un grand respect) sans oublier Hitchcock, les espérances sont grandes avant même qu’on commence à lire. Les extraits de presse parlent eux de Daphné du Maurier, de Paul Bowles …Il faut s’accrocher pour affronter ces comparaisons. Et c’est à mon sens une idée qui nuit plus qu’elle ne profite à Christine Mangan.

Car si son roman peut évoquer ces références, il faut absolument laisser la place à ce qu’elle est, à qui elle est et s’occuper de son identité propre en tant qu’auteure. C’est ici que viendra se placer mon bémol qui a rendu ma lecture plus critique, avec de fortes attentes, dont quelques unes ont été satisfaites et d’autres pas totalement.

Ainsi, j’ai adoré le sujet, pas nouveau mais amené dans un bon déroulé, assez lent en un va-et-vient entre Tanger et Bennington, dans une atmosphère languissante. Même si on entrevoit assez vite les personnalités des personnages et cet amour toxique – car il s’agit bien d’un amour immodéré, fou – on avance avec curiosité dans la lecture pour voir jusqu’où tout ça va aller. Et qui mène réellement le bal.

Ensuite il y a Tanger que je ne connais pas, et j’ai ressenti une frustration de ne pas plus m’y promener avec Lucy et Alice; même si le but du livre n’est pas de faire du tourisme, cette ville m’évoque beaucoup de choses imaginées, rêvées, des senteurs, des saveurs, le soleil, la blancheur et la chaleur bien sûr. Plus qu’un décor, la ville est un personnage, des hommes et des femmes des années 50 s’y croisent, s’y épient, s’y rencontrent. Et j’ai un peu regretté qu’on ne fasse qu’entrevoir cette ville et ses habitants, des youyous la nuit, l’océan, les ruelles obscures et la casbah, le thé à la menthe brûlant…Peut-être est-ce un choix de Christine Mangan, ce décor effleuré, habité de silhouettes furtives, dans ces années où le Maroc va retrouver son indépendance; il règne là une ambiance un peu trouble, parmi des gens sur le départ et d’autres en attente. Un seul personnage local, Youssef ou Joseph, l’homme au fedora au ruban violet, énigmatique, peintre, escroc…

« Je déambulai Place de la Casbah, le long des murs fortifiés, m’arrêtai par moments pour gribouiller quelque chose dans mon carnet, m’efforçant de ne plus penser à mon étrange conversation avec Youssef. Je fis une halte à Bab Har, une des portes de la ville où la monotonie de la pierre cédait la place au large, et me retrouvai face à la mer et au ciel. Youssef m’avait raconté une histoire à propos de cet endroit, mais sous le soleil écrasant, j’avais du mal à me rappeler de ses paroles. il était question du fantôme d’une belle femme qui hantait les lieux, attirant les hommes vers une mort certaine. L’idée me fit sourire.

C’est alors que je le vis. »

Pour le reste, on va passer de la narration de Lucy à celle d’Alice, les deux amies qui se sont rencontrées à Bennington, une école privée du Vermont. Alice a perdu ses parents dans un accident de voiture et a été soutenue suite à ce lourd traumatisme par sa tante Maude, qui gère son argent; elle est mariée à John et vit  à Tanger.  Lucy est américaine, Alice est anglaise. Lucy est solide, Alice est fragile. Enfin pas tant que ça, ni pour l’une ni pour l’autre. On apprendra les faits par la voix de l’une et de l’autre, et  c’est le point fort du roman, ces chapitres ne permettent pas déjà de tout saisir puisque les dires se croisent et avec habileté n’apportent que des miettes de réponse;

« …[…] elle ne voulait plus me voir. Elle m’avait regardée avec tant de colère, tant de haine, que la stupéfaction m’avait rendue impuissante.

Une fois de retour dans notre petite chambre silencieuse, je m’étais rendue compte que c’était la fin. Je n’avais plus aucune raison de rester. Alors j’avais fait ma valise, rien qu’une, n’y mettant que les choses avec lesquelles j’étais arrivée ici – quelques robes, des paires de bas. Les objets amassés au fil du temps – un livre acheté à la librairie, une feuille morte de l’automne précédent – restèrent sur place. »

On se questionne longtemps sur chacune des femmes, laquelle dit vrai, laquelle est saine d’esprit, laquelle est réellement entrée dans la folie. En lisant, on change d’avis quelques fois, c’est sans aucun doute ce qui donne envie de poursuivre la lecture. Et puis pour moi la fin est parfaite. Lucy va retrouver Alice à Tanger et vous lirez ce qui va alors arriver, inexorablement.

« John n’avait pas apprécié que je suggère une sortie – pour la simple raison que l’idée ne venait pas de lui – s’était plaint de sa longue journée de travail. Et puis, c’est qui cette fille ? avait-il continué en me sondant du regard dans le miroir de la salle de bains. Je suis persuadé que je ne t’ai jamais entendue prononcer son nom jusqu’à aujourd’hui. Après avoir fait une rapide toilette et discipliné ses cheveux à la gomina – dont l’odeur puissante m’avait donné la nausée – il s’était définitivement renfrogné une fois dans la rue, bien qu’il ait chercher à cacher sa mauvaise humeur derrière un sourire.

Et tout du long je ressentis sa présence. Lucy. Assise à côté de moi, ses yeux me sondaient dans l’obscurité, scrutaient John, et tout ce qui l’entourait,comme à leur habitude. Elle n’était à Tanger que depuis quelques heures et déjà je sentais l’effet qu’elle avait toujours eu sur moi: la force et le courage qu’elle me donnait, sa présence me procurant l’armure que j’étais incapable de me fabriquer. »

C’est caractéristiquement le livre dont on ne peut pas dire trop. Plus qu’un thriller ordinaire pourtant, avec une écriture très soignée et une psychologie et une atmosphère tout aussi bien travaillées. Quelques longueurs parfois, mais voici un roman  intelligent qui peut plaire à des publics très différents je pense, et pour un premier roman c’est un beau travail.

Mon avis n’est donc qu’un peu mitigé et si j’ai lu ce livre jusqu’au bout, c’est bel et bien parce qu’il accroche, parce que les deux femmes, Alice et Lucy sont des personnages très intéressants et approfondis. J’aime découvrir de nouvelles plumes, et je crois vraiment que sans cesse comparer les styles, les ambiances, les écritures doit être un poids pas toujours facile à porter pour les écrivains débutants. 

La phrase finale:

« Lucy le regarde se saisir d’un torchon qu’il passe sur le comptoir en bois, et le nombre de ses consommations s’efface peu à peu, jusqu’à ce que la surface redevienne vierge, comme si elle n’avait jamais été là. »

 

 

« Au nom du bien » – Jake Hinkson – Gallmeister/AMERICANA, traduit par Sophie Aslanides

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Richard Weatherford

Le portable posé sur ma table de nuit se met à vibrer juste avant le lever du jour. Je crains d’abord que quelque chose soit arrivé à un membre de ma paroisse. Plus d’une fois, j’ai été réveillé par l’annonce d’un accident de voiture, ou d’un incendie qui a ravagé la maison d’une famille, ou par l’appel d’un paroissien bouleversé par le pronostic pessimiste d’un cancérologue. Ne prenant qu’un instant pour me frotter les yeux et sortir du sommeil, je me prépare à entendre une affreuse nouvelle de ce genre, mais lorsque j’approche l’écran bleu de mon visage et que je vois le numéro de Gary s’afficher, j’étouffe un juron. Je sors du lit le plus doucement possible et, le téléphone tressautant dans ma main, je réussis à traverser la chambre sans réveiller ma femme. »

C’est le troisième roman que je lis de Jake Hinkson et une fois encore me voici enthousiaste. Le genre de livre qu’on lit d’une seule traite, parce que cet écrivain a quelque chose qui fait jubiler dans son écriture, dans son esprit et son humour un rien tordus, bref, j’adore son acidité, son air de ne pas y toucher et qui pourtant frappe fort .

Le livre est construit en courts chapitres qui donnent la parole à quelques uns des personnages principaux de cette histoire. Jake Hinkson, comme il sait si bien le faire, mord les mollets des religieux de tout poil, il dessine un portrait des tartuffes modernes et on sent le plaisir infini qu’il y prend, et la rage contenue qu’il y met.Tout ça avec un calme olympien dans le ton et la construction du livre, classique dans sa forme polyphonique, mais bien moins dans la manière d’aborder le sujet, cet éternel sujet du Bien et du Mal  – avec des majuscules – de l’hypocrisie et du flou dans lequel se trouvent les hommes face à ce concept. Et ici, précisément un homme qui théorise à souhait sur ces deux notions.

Quand Richard, seul en son église, adresse une prière à Dieu…

« Devrais-je confesser mes secrets les plus intimes, Seigneur? […]

Non, mon secret le plus intime, celui que j’ai caché à tous, y compris à moi-même, c’est que je ne sais pas si tu es vraiment là.

Ai-je jamais ressenti ta présence? Je commence à en douter. »

Je n’y vais pas par quatre chemins, j’aime Jake Hinkson, j’ai aimé les 3 romans, celui-ci inclus, que j’ai eu le plaisir de lire. Je partage volontiers son esprit vache, pince-sans-rire. Je sais son goût pour le cinéma et ce livre m’a paru être un chouette scénario, avec ce pasteur, prédicateur si honorable et son effroyable double-jeu qui commence dès la première page. Oui, ce serait un bon film… ( j’ai envie de dire : comme tout ce que j’ai lu de Jake Hinkson ) .

Richard Weatherford, prédicateur de sa paroisse, est un notable, marié et père de 4 enfants; son épouse Penny l’assiste dans ses tâches avec bienveillance et un esprit très fin, qui s’avérera aussi très lucide et clairvoyant. Ce coup de fil de bon matin est le déclencheur d’une dégringolade pour  Weatherford – croit-on –  et le récit se déroule en trois parties, Samedi matin – Samedi soir – Dimanche matin, un an plus tard. Un temps court donc pour l’action principale, sans temps mort et qu’on lit sans lâcher.

Richard puis Penny Weatherford, Brian Harten, Gary Doane et Sarabeth Simmons vont raconter les faits. La clé de l’intrigue, c’est Gary qui va faire chanter Richard pour une raison que vous découvrirez vous-même. Brian va entrer dans le jeu pour des raisons tout à fait différentes. Mais Gary et Sarabeth, les deux figures auxquelles on s’attache le plus, seront les éléments majeurs de la tragédie générée par le bon pasteur; et forcément tous ces personnages seront perdants. Sauf Richard, que Dieu protège, sans doute …!

Petit tour des personnages, Brian Harten, en slip. Les sbires d’un créancier ( le petit vegan qui se chicane avec son collègue – le gros mangeur de hamburger bien gras ) viennent confisquer sa voiture:

« -Posez ma putain de voiture, je hurle.

J’avance vers le petit bonhomme.

-OK, le gars en culotte, il dit, vous reculez. Si vous voulez gueuler après quelqu’un, prenez le téléphone, et gueulez contre vos créanciers. Nous, on peut pas vous aider.[…]

Je recule d’un pas et lui mets une droite. Je sais pas pourquoi. C’est franchement con. Je suis là, dehors, avec seulement un caleçon entre ma bite et le monde entier et je lui mets un pain.

Je le chope en pleine figure, mais ça me fait plus mal à la main qu’à lui, et tout à coup, il se transforme en Jason Bourne. Il me cogne trois fois avant que je puisse parer, puis il me cisaille les jambes et je me retrouve par terre. Un dernier coup de poing en pleine face pour être sûr que j’aie bien compris.

Je me recroqueville. Il recule et me traite de connard.

Le gros se marre comme une baleine. »

 

Gary Doane, brillant élève puis décrocheur dépressif sévère:

« J’ai travaillé avec une thérapeute pendant un moment. Je lui ai raconté que c’était juste devenu trop pour moi. La vie. Vivre. Me promener en étant une personne avec un nom et une identité. À un certain moment, c’était juste devenu absurde pour moi. Pourquoi ai-je un nom ? Une série de petites lettres qui vont sur les papiers, les formulaires ? Pourquoi ça me définit ? Derrière toutes ces conneries, on n’est qu’un animal qui respire, qui mange, qui chie, qui baise, et qui crève. »

Sarabeth Simmons, caissière, vie commune avec sa mère et un beau-père qu’elle exècre, Tommy qui détient pas mal de choses dans la ville.

« Mon cerveau. Il est tout le temps en train de mouliner. Je dois être une vraie débile, pour me retrouver là où je suis maintenant, vu tout ce que je réfléchis. 

Putain d’idiote.

Honnêtement, il y a pas un mec qui m’a traitée mieux que Gary. Il est vraiment super gentil avec moi. C’est un gars gentil.[…]

Je passe de l’autre côté d’une colline et j’arrive près d’une petite Church of Christ avec une pancarte faite de lettres en plastique qu’on peut déplacer. Le message de cette semaine, c’est : DIRE NON À JÉSUS C’EST DIRE OUI À L’ENFER.

OK. On n’est pas à New York ici, ni à L.A., ni à Little Rock. On est même pas à Eureka Springs. On est dans l’autre moitié du monde. Gary et moi, on a grandi à Stock, et à Stock, être gay c’est encore un péché. Et pas un petit péché comme jurer, par exemple. En dehors de maltraiter un enfant ou tuer quelqu’un, c’est à peu près ce qu’on peut faire de pire. Toute ma vie j’ai entendu ça, et mon cul de païenne a même pas fréquenté les bancs de l’église. »

Et puis Penny, qui fait de la peine…

« Mais je n’aime plus Richard depuis des années. Je peux faire beaucoup de choses pour ce mariage. Je peux montrer un visage avenant au monde, et je peux porter des enfants et les élever. Je peux ravaler ma fierté et me rabaisser si c’est le prix à payer pour garder le visage de Sœur Penny Weatherford. Comme ma mère me l’a appris, tout l’intérêt de présenter un visage au monde est de convaincre ce même monde qu’il est vrai, parce qu’en faisant cela, il devient votre vrai visage. Mais la seule chose que je ne peux pas faire – la seule chose que je refuse de faire –  c’est l’aimer. Je resterai avec lui, mais ma fierté ne me fera pas aimer un homme qui ne m’aime pas en retour. »

Mais Penny se vengera des humiliations subies:

« Il fronce les sourcils et attrape la poignée de la porte, qu’il tourne. Il ouvre de quelques centimètres avant que je referme d’un coup de pied.

-Qu’est-ce que tu fais?

-Mets-toi à genoux, Richard.

-Je…

-Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit. Mets-toi à genoux, Richard. Maintenant. Ne m’oblige pas à répéter.

Il me regarde, la bouche ouverte, cherchant ses mots. Il essaye de m’adresser son sourire incrédule, cette grimace fausse qu’il utilise comme un gourdin, mais il n’arrive pas bien à le faire. Il ne peut plus recourir à aucun de ses anciens trucs, il ne peut plus être le Richard qu’il a été jusque-là. I ne peut plus se débarrasser de moi comme avant.

Le fait de le voir enfin se mettre à genoux me fait mouiller.[…].

Je me penche et l’attrape par le cou.[…] J’écarte les jambes et j’attrape la tête de Richard en saisissant une poignée de cheveux dans mon poing. Je pousse son visage entre mes cuisses. L’eau coule de mes cheveux, se mêle à ma sueur, et tombe sur son front, dans ses yeux.

-Lèche. »

Jake Hinkson à Lyon

Quant à Richard le cher pilier de la communauté, toujours droit, aimable et pondéré, il va mener un bal sordide de bout en bout, et vous verrez que la morale, religieuse ou non, est ici très aléatoire. En virtuose, Jake Hinkson décrit avec une virulence froide cette petite ville de l’Arkansas prête à élire Trump; on écoute, sidéré, les discussions à table de la famille Weatherford, si apte à entraîner les ouailles dans ses choix et ses opinions.

« -Papa, comment c’est possible qu’il y ait des gens qui pensent qu’on descend du singe?

-Je ne sais pas, mon fils. Hitler a dit que si on veut que les gens croient un mensonge, il suffit de le répéter sans cesse. Les anticléricaux ne cessent de répéter leur discours sur l’évolution et les gens l’acceptent sans le remettre en question. Ils entendent des hommes instruits avec des diplômes impressionnants qui pérorent sur les singes, les fossiles, que sais-je d’autre, et ils se disent: « Bon, je n’y comprends rien, mais je suppose que ça doit être vrai si ces types intelligents le croient. »

Et surtout on voit cet homme si sûr de lui, de son influence, de son image tellement respectable qu’elle en devient incontestable et qui après un petit malaise va orchestrer un drame épouvantable.

Richard est pour moi un monstre de froideur, d’égoïsme, d’hypocrisie. Il se regarde dans la glace sans broncher, il s’auto-congratule, s’auto-apitoie, et même s’auto- satisfait au lieu de combler les manques sexuels de Penny. Richard Weatherford, quand vous le découvrirez, risque de vous faire bondir tant il est répugnant sous ses airs doucereux. J’ai aimé par contre beaucoup Gary et Sarabeth, ces deux jeunes amoureux si touchants, ancrés dans leur temps alors que ce temps dans cette petite ville recule et recule encore sous l’influence sordide des puritains en reprise d’influence. Gary et Sarabeth, de ces jeunes tués d’ennui dans les villes de l’Arkansas. J’ai aimé ces deux jeunes gens.

Roman excellemment noir, encore une fois Jake Hinkson descend en flèche ces églises qui défendent ce qu’il y a de pire, et dans cette ambiance de crimes, de péchés, de mensonges et de chantage, il signe encore un formidable roman, jubilatoire et qui met en pétard jusqu’à la fin. Bref, j’ai adoré !

« Le mouchard » – Liam O’Flaherty – Belfond Vintage, traduit par Louis Postif

 » 15 mai 192*; six heures moins trois du soir.

Francis-Joseph Mac Philipp enjamba précipitamment les quatre marches conduisant à la porte vitrée de la pension Dunboy. La « Maison », comme on l’appelle dans les quartiers pauvres et crapuleux de Dublin, est une bâtisse en ciment armé, haute de quatre étages, située à gauche d’une ruelle recouverte d’asphalte et balayée par le vent, dans la rue B…, au sud de la ville. Une odeur indéfinissable d’humanité entassée emplit l’air ambiant. De l’immeuble même émane un relent de nourriture et de parquets récurés à l’eau chaude et au savon.

Une bruine tombait d’un ciel de plomb ballonné. De temps à autre, une volée de grêlons, chassée par une rafale, venait s’abattre avec fracas dans la rue et rejaillissait en sarabande sur l’asphalte fumant. »

Cela faisait un bon moment que je n’avais rien lu de cette collection que j’affectionne. J’ai donc tenté ce roman qui date de 1925, parce que c’est un roman irlandais, qu’il a été adapté au cinéma par John Ford et les éditions Belfond nous le proposent dans la traduction d’origine de Louis Postif.

Dans le Dublin des années vingt où les conflits s’enchaînent et où la misère prolifère, François-Joseph Mac Phillip, membre de l’Organisation Révolutionnaire, meurt sous la balle perdue de sa propre arme en voulant échapper au policier qui était à ses trousses. Mac Phillip a été dénoncé aux autorités.

« La maison avait été cernée par dix hommes sous le commandement de l’inspecteur Mac Cartney. Suspendu par la main gauche au rebord de la fenêtre de la chambre à coucher, située au premier étage, sur l’arrière, il logea deux balles dans l’épaule gauche de Mac Cartney. Comme il tirait à nouveau, sa main glissa et lâcha prise. Le bout du canon ayant frappé le rebord de la fenêtre, la balle partit en l’air et pénétra par la tempe droite dans la cervelle de Mac Phillip.

Quand on le retira de la caisse à oranges, dans le jardin où il était tombé, il avait cessé de vivre. »

Mac Phillip est recherché parce qu’il est « un assassin »:

« […] au mois d’octobre précédent, il avait tué le secrétaire de la section locale du Syndicat des fermiers pendant la grève des ouvriers agricoles à M… Depuis, il s’était caché dans les montagnes en compagnie d’individus recherchés par la police, brigands, criminels et réfugiés politiques. Une heure auparavant, il était arrivé à Dublin dans un train de marchandises dont le conducteur faisait partie de l’Organisation révolutionnaire à laquelle Mac Phillip appartenait lorsqu’il commit son crime. »

Gypo est son ami qu’il a chargé de transmettre des lettres à son père et sa mère et au Comité exécutif dirigé par le glacial Gallagher. Celui-ci a rejeté Mac Phillip du comité pour désaccord et il vient d’éjecter Gypo aussi. Mais Gypo va trahir son Frankie car une récompense de 20 livres est proposée à quiconque donnera de bonnes informations sur la cachette du fuyard. Gypo va trahir parce qu’il a faim, parce qu’il dort où il peut, souvent à la rue dans cette ville où semble tomber une pluie sans fin; Gypo va trahir aussi parce qu’il nourrit quelque rancœur contre son ami et parce que sa manière de réfléchir est celle d’un gros géant arrivé de sa ferme natale, portant encore en son cœur son père, sa mère, sa campagne…Gypo se rend à la police:

« Je viens réclamer la prime de vingt livres offerte par le Syndicat des fermiers pour des renseignements concernant le nommé Francis-Joseph Mac Phillip », dit-il d’une voix basse et profonde. »

Et va alors commencer la descente aux enfers du colosse au tout petit chapeau, si content de pouvoir faire le grand seigneur avec ses 20 livres en poche, si content de pouvoir manger, boire, et fanfaronner devant son amie Katie qui si souvent l’a aidé. Même si la mort de son ami le chagrine, acculé comme il l’était il n’a pensé qu’à sa survie. Il va même se rendre à la veillée funèbre où la douleur de Madame Mac Phillip qui l’a souvent nourri lui fend le cœur. Et balourd, le cœur tendre et dur en alternance, Gypo se trahira lui-même. Il va se trahir aux yeux de l’Organisation. Gallagher veut savoir qui a dénoncé Mac Phillip. Il veut savoir car cet homme autoritaire ne supporte aucun écart. La trahison n’est pas admise, quelle qu’en soit la raison.

Gypo sera donc le personnage emblématique de la complexité des hommes face à certains choix dans ce roman remarquable avant tout pour la qualité des descriptions des lieux, des ambiances et des portraits humains tant physiques que psychologiques.

C’est là qu’excelle Liam O’Flaherty, dont la plume peut sembler un peu désuète, mais pourtant par le sens de l’image il arrive à capter l’attention. Peut-être aurait-il fallu tenter une nouvelle traduction ? Je n’en sais rien, Louis Postif était un grand traducteur. C’est juste la langue qui n’est plus la même. En tous cas, décor plein de vérité, comme cet hospice de nuit pour les sans abris:

« Cette salle était pleine de monde. Elle était meublée de longues tables et de bancs en bois blanc, comme un café populaire. Certaines tables étaient garnies de journaux, d’autres, de jeux de cartes, de dames ou de dominos. À toutes, des hommes étaient assis. Quelques-uns lisaient; d’autres jouaient. Cependant, la plupart restaient silencieux, les yeux perdus dans le vague, envisageant l’horreur de leur existence. ceux qui n’avaient pas pu trouver un siège se tenaient debout autour des tables et suivaient les péripéties des jeux, les mains dans les poches, le visage figé dans une indifférence stupide. […] Travailleurs irréguliers, criminels à l’occasion, vieillards déchus, ils possédaient une si faible notion du plan ordonné de la vie civilisée, de ses lois morales et de son horreur du crime qu’ils étaient incapables de sentir l’émotion que le meurtre soulève dans le cœur tendre de nos épouses et de nos sœurs. »

On a beau être révolutionnaire, ça ne fait pas de vous un homme meilleur, que vous soyez pauvre ou riche ne vous donne pas des qualités et des défauts différents, et rien ici ne laisse supposer que les uns soient meilleurs que les autres. Qu’ils aient des convictions ou pas, qu’ils combattent pour améliorer le monde ou juste pour ne pas crever de faim, tous sont animés par les mêmes choses, et chacun rêve de pouvoir, c’est la seule chose peut-être qui soit unanime. Sans doute un petit peu trop long à mon goût, mais une vraie atmosphère assez déprimante tant rien n’y est vraiment beau. Chaque fois qu’on pense avoir rencontré une personne un peu plus charitable envers autrui, un grain de sable vient s’en mêler et au bout du compte c’est une vision très noire de la condition humaine qui est donnée là. L’écriture est sans affect, sans fioritures alambiquées; c’est direct et frappant. Gypo  ( extrait du long et remarquable portrait de la page 19:

« Le dîneur portait une combinaison de coutil bleu et un foulard blanc enroulé plusieurs fois autour du cou. il avait une tête oblongue, des cheveux blonds coupés court et des sourcils noirs réduits à de simples touffes posées droit au-dessus de chaque œil, mais longues et pointues comme les bouts d’une moustache cosmétiquée. À eux seuls, ces deux dards avaient plus d’expression que les petits yeux d’un bleu terne dissimulés sous leur ombre farouche. […] Sur son corps immense et ses membres saillaient des muscles bombés pareils à des soulèvements inattendus brisant la régularité d’une plaine. Il se tenait raide sur son siège, sa grosse tête carrée vissée à son cou comme une épontille de fer rivée au pont d’un navire.

Tout en mangeant, il regardait devant lui. Il serrait sa fourchette dressée dans sa main gauche et frappait la table avec le bout du manche, comme s’il eût voulu battre la mesure à ses rapides coups de mâchoires. »

Tout est dit dans des scènes pleines d’odeurs, de bruits, de trognes, tout s’y passe sous la pluie et la bruine incessantes, tout semble se dérouler dans une demie obscurité, dans la lueur blafarde des réverbères. En écrivant ceci, je n’ai pas encore regardé ce que donne le film, que le préfacier Stève Passeur ne tient pas en haute estime, mais en lisant, oui, on imagine très bien un noir et blanc inquiétant et glacé.

Voilà, je ne juge pas nécessaire d’en dire plus, il faut entrer dans cet univers sombre, dans l’esprit de Gypo pas si bête, mais pas très stable, qui parvient à pleurer en repensant à sa jeunesse et à sa montagne, dans une page touchante (p.51 ) On finit par s’y attacher à ce pauvre gars avec son galure, partie de lui-même.

« Puis un immense désespoir s’empara de lui. Il aurait voulu garder pures les visions de son enfance : le paysage rustique d’un hameau de Tipperary, la petite ferme, le gros paysan à bonne face rouge, débordant de santé, qui était son père, sa mère au visage allongé, au cœur d’or, qui avait espéré le voir un jour devenir prêtre.

Plissant le front, il contempla longuement sa jeunesse disparue. Il se raidissait sur lui-même, comme si, par un simple effort musculaire, il fallait rebondir dans le passé à travers ces années de péché, de chagrin, de misère, jusqu’au petit hameau au pied des Galtees, où la vie s’écoulait, monotone, douce et paisible.[…]

Soudain il sentit sur chaque joue glisser quelque chose d’humide. Il tressaillit. Il versait des larmes. Il jura tout haut, troussa ses lèvres épaisses et grinça des dents. Sa jeunesse s’éteignit comme une chandelle soufflée par un courant d’air dans un long corridor. Le spectre grimaçant du présent redevint une réalité. Les mains de nouveau dans les poches, la tête légèrement inclinée en avant, et suspendue sur le pivot de son cou comme un ballon d’entraînement pour la boxe. »

Une lecture intéressante par son côté historico- politique, intéressante si on connait Dublin – ce qui n’est pas mon cas hélas – mais je le répète surtout par la très grande qualité des portraits et de toutes les descriptions sans concessions, comme les trois articles de presse, trois visions de Gallagher, comme le personnage de Biddy Burke et sa tirade formidable ( page 160 ), le très intéressant Dart Flynn ( page 219 ). Un vrai roman irlandais. Une vieille femme entonne « Kelly the boy from Killane »

Bonne lecture !

« La pyramide de boue » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani

« Le coup de tonnerre fut si fort que Montalbano, non content de subir un réveil passablement effrayant; effectua un grand bond et manqua de peu tomber du lit.

Ça faisait plus d’une semaine qu’il pleuvait des cordes sans une minute d’interruption. Les cataractes s’étaient rouvertes et semblaient décidées à ne plus s’arrêter.

Il ne pleuvait pas seulement à Vigàta, mais sur toute l’Italie. Au nord, il y avait eu des débordements et des inondations qui avaient provoqué des dégâts incalculables et dans quelques localités, les habitants avaient été évacués. Mais au sud non plus, ça rigolait pas, des rivières qui paraissaient mortes depuis des siècles avaient ressuscité armées d’une espèce de désir de revanche et s’étaient déchaînées, détruisant habitations et terrains cultivés. »

Andrea Camilleri est maintenant un vieux monsieur, son commissaire Montalbano a lui aussi vieilli. Mais le plaisir est toujours aussi entier à retrouver l’esprit de l’un dans l’autre. Car si Andrea Camilleri est vieux, il est toujours bien vivant, toujours plein d’humour mais aussi de colère, d’ironie grinçante, mais encore de goût pour l’amour et la bonne table. Tout ça se reflète dans Montalbano, et est encore très puissant dans ce livre, coup de cœur pour moi tant tout est si bien dit de ce qui pourrit la Sicile et le monde. La pyramide de boue, métaphore parfaite pour l’intrigue de ce roman qui dénonce la corruption à tous les étages – de la pyramide –  la « fangu », la fange qui finit par s’effondrer, couler, ruisseler et mettre à nu ce qui réside au cœur de cette colline en pleine déliquescence.

« Montalbano regarda les alentours. Ce paysage le désolait, lui serrait le cœur, le mettait mal à l’aise. L’énorme grue ressemblait au squelette d’un mammouth, les gros tuyaux ressemblaient aux os de quelque animal gigantesque et c’étaient aussi à des bêtes inconnues et mortes que faisaient penser les camions déformés par la boue dont ils étaient encroûtés. On ne voyait pas un brin d’herbe, le vert était recouvert d’une couche semi-liquide gris sombre, comme si un cloaque à ciel ouvert avait étouffé tout être vivant, des fourmis aux lézards. Dans l’esprit de Montalbano monta un vers d’une poésie d’Elliot qui s’intitulait justement La terre désolée et qui disait « là où les morts perdent leurs os ».

Ainsi Montalbano, célibataire car Livia est partie quelques temps pour se reposer des coups durs de la vie, Montalbano et toute son équipe va devoir résoudre le pourquoi du comment du meurtre du comptable Giugiu Nicotra. Et ce sera un mille-feuille à démonter. Tenace, curieux, en colère, épaulé par Fazio, Mimì Augello et dans une moindre  et comique mesure de l’inénarrable Catarella, il résoudra bien l’affaire après avoir tâtonné dans les méandres des montages douteux d’une bande d’entrepreneurs véreux. Un petit faible de ma part pour la scène où Montalbano met à jour le coupable et pour ce pauvre Pitrineddru à l’acariâtre mère.

 » Sans savoir comment ni d’où il venait, Pitrineddru se matérialisa.

C’était un colosse quadragénaire de deux mètres de haut, avec des cheveux qui démarraient pratiquement aux sourcils, des biceps de quatre-vingts centimètres de circonférence, des mains grosses comme des pelles.

-Qu’est-ce qu’il y a, maman?

-Pitrineddru, cori di lu mè cori, cœur de mon cœur, c’tes deux flics y disent comme ça qu’on est non déclarés et peut-être qu’ils vont nous faire fermer ‘u magasin.

Pitrineddru leur jeta le regard torve des taureaux qui vont charger. »

J’ai beaucoup aimé cette histoire, parce que c’est une jubilation de retrouver cette équipe de police si pittoresque, ces caractères si bien dépeints, cette colère sourde de l’auteur, marquée d’une ironie fatiguée, la lassitude naissante chez Montalbano de ce monde corrompu, de lui-même et de son corps vieillissant, la vue, l’oreille qui baissent inexorablement, les douleurs diffuses…Autre chose qui s’écroule, qui se délite, le corps… Reste l’appétit, persistant:

« En premier lieu, à peine rentré à la maison, il alla mater ce qu’Adelina lui avait priparé.

Ouvrir le four ou le réfrigérateur lui donnait exactement la même émotion que quand il était minot et qu’il brisait l’œuf de Pâques pour voir ce qu’il y avait dedans.

Peut-être pour se faire pardonner ses manières bourrues de la matinée, Adelina lui avait préparé un merveilleux plat de pâtes ‘ncasciata* et deux saucisses à la sauce tomate. »

Parfaite, vraiment parfaite métaphore que cette pyramide de boue sur un chantier abandonné, où sans cesse ruisselle la boue sous les trombes d’eau tombant des cieux, toute l’ambiance du roman est noyé sous les pluies incessantes, sous la boue où les pieds s’enfoncent et glissent, et une conduite énorme à demi enterrée où gît un corps.

« Le commissaire et Fazio rentrèrent dans le tunnel. Les types de la morgue avaient retourné le cadavre et lui avaient aussi nettoyé le visage.

Le corps était celui d’un beau gars trentenaire, cheveux noirs, dont la bouche entrouverte laissait apercevoir des dents saines et blanches. Sous l’œil gauche, il avait une cicatrice en forme de demie-lune. Le tricot, sur le devant, n’avait aucun pertuis de sortie, signe que le projectile était resté dans le corps. »

Bref, j’ai vraiment adoré ce livre, parce qu’il m’a fait rire – Camilleri n’omet jamais de nous faire sourire par le langage, le caractère, la singularité de ses personnages – parce que je ressens tout le temps le même dégoût face à certaines pratiques, face à la facilité qu’il y a à corrompre avec bien peu de choses, parce qu’Andrea Camilleri n’en fait pas toute une théorie, mais un juste constat facilement compréhensible par tous et sans se prendre pour le grand esprit du siècle.

« Les couleurs n’existaient plus, on ne voyait plus que la couleur grisâtre de la fange. Le « fang », comme disait Catarella et peut-être n’avait-il pas tort, parce que la fange avait pénétré dans notre sang, elle en était devenue partie intégrante. La fange de la corruption, des dessous-de-table, des fausses factures, de l’évasion fiscale, des arnaques, des bilans truqués, des caisses noires, des paradis fiscaux, du bunga bunga…

Peut-être, songea Montalbano, cet endroit était-il le symbole de la situation dans laquelle s’atrouvait le pays entier.

Il accéléra, pris soudain par la peur irrationnelle que sa voiture, contaminée, s’arrête en ce lieu damné pour se changer brusquement en débris fangeux. »

Avec une simplicité pas donnée à tout le monde, il nous en parle, du monde, avec sa dent dure pour les uns et son cœur tendre pour les autres.

Montalbano est en manque de sa Livia qui va retrouver le sourire grâce à Sélène, oui, Sélène et c’est pas beau, ça? Montalbano, ayant bouclé l’affaire :

« Le lendemain, il se leva à six heures, prépara sa valise, tiléphona au commissariat de Punta Raisi, se fit réserver une place sur le vol de onze heures, monta en voiture, alla au bureau, écrivit la demande de congé à envoyer au directeur du personnel, la donna à Catarella.

Puis il alla au supermarché où il y avait un rayon pour animaux domestiques. Il acheta un faux os et un castor en peluche qui couinait quand on le pressait. « 

Belle lecture, qui m’a fait beaucoup de bien. Merci Mr Camilleri.

Après la pluie le beau temps et Montalbano se met à chanter:

« Le lendemain apporta l’offrande d’un soleil triomphant et d’un ciel sans nuages.

Montalbano en fut si surpris et content qu’il entonna, lui qui chantait si faux, « e lucevan le stelle…« .

Et sous la douche aussi, il poursuivit son numéro musical… »

« Tout ce que nous allons savoir » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet

« Douzième semaine

Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dis-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. Je me serais tuée depuis longtemps si j’en avais eu le courage. Je ne crois pas que le bébé souffrirait. Son petit cœur arrêterait de battre avec le mien. Il ne se sentirait pas quitter un monde de ténèbres pour un autre, lorsque son esprit se désenlacerait de moi. »

Je ferme à l’instant ce très beau roman plein de sentiments houleux, plein de souffrance et d’amour, de culpabilité et de rage…

Melody Shee, trente-trois ans, nous raconte son histoire à partir de sa douzième semaine de grossesse. Dans la vie, elle enseigne lecture et écriture aux gens du campement voisins, des gens du voyage au caractère ombrageux, aux coutumes finalement pas si différentes de celles des Irlandais, marquées par une ferveur religieuse à demi païenne, par un sens de l’honneur parfois bien déplacé, un sens de la famille qui sait cruellement faire fi de l’affection tant le jugement d’autrui compte.  Melody et la jeune Mary Crothery subissent un peu la même punition, le même bannissement, la même désapprobation de leur communauté. Parce qu’elles n’ont pas respecté les codes, parce qu’elles se veulent libres, parce qu’elles enfreignent les règles tacites de ce qui doit se faire.

Donc, voici Melody, enceinte du jeune, très jeune Martin. Point de départ, cette folie sensuelle qui saisit la jeune femme alors qu’elle apprend à lire au bel adolescent. Melody n’est pas heureuse, Melody semble subir tout ce qui lui arrive avec une certaine résignation, la juste punition de son inconséquence. Et des envies de mort lui viennent souvent, alors elle se raisonne:

« Mourir me paraît aussi déraisonnable que vivre. Si seulement il pouvait y avoir un interrupteur, une extinction instantanée et indolore, la certitude d’un arrêt entre deux battements de cœur. L’assurance qu’il n’y aurait pas d’implosion cellulaire ou veineuse, pas d’agonie déchirante, que ni les vagues déchaînées ni la terre ne se précipiteraient au moment de notre chute pour recevoir un corps brisé mais encore vivant, encore capable de voir s’éloigner la lumière. Je sens l’immobilité de mon bébé, comme s’il se cachait de mes pensées. »

Elle va nous raconter son mariage avec le beau Pat, connu, aimé, adoré depuis le lycée, à présent parti après des années d’un mariage tempétueux qui se finit à couteaux tirés, triste, tristement. De l’éblouissement de l’amour qui surgit à la déchirure de l’amour qui se mue en haine. De l’adolescence effervescente à l’âge de raison, lucide.

« […] et Pat a enlevé son casque d’un grand geste tout en marchant, ses cheveux mouillés par la sueur étaient rejetés en arrière et découvraient son front, le soleil éclairait son visage et ses yeux bleus brûlants fixaient les miens et il a posé une main sur son cœur en passant vers la ligne de touche dans l’air frais du soir et mes jambes ont cessé de me porter à tel point que j’ai cru tomber, et Breedie Flynn répétait : Oh c’est pas vrai, Melody, c’est toi qu’il regarde, et elle me serrait le bras et Dieu comme j’aimais ce garçon, comme j’aimais ce garçon. »

Terrible…

« Vraiment. Voilà tout ce qu’il a fini par dire. Je te dégoûte vraiment? C’était une vraie question.

J’ai chuchoté la réponse en serrant les dents. Oui, Pat, putain, tu me dégoûtes. Et c’était là, dit et entendu, pensé par l’un et cru par l’autre, et à partir de là plus rien ne pouvait être choquant, et nous étions libres de nous livrer à n’importe quelle indignité, n’importe quelle dépravation; notre langue elle-même était dégénérée. Nous en avons bien profité. Nous avons laissé notre rage devenir cette chose vivante et folle. Elle est devenue notre enfant, notre douleur incarnée. »

Elle va nous raconter la perte de son amie Breedie Flynn, sa trahison odieuse et la culpabilité face au chagrin qu’elle a causé à cette belle amie aux yeux bleus et au cœur si fragile. Et pire que ça. Dans ses heures de solitude, pense Melody:

« Toutes les traces que nous avons laissées disparaîtront, et tous les souvenirs de toutes les choses que nous avons faites mourront, et ce sera comme si nous n’avions jamais existé. Il n’y a rien de plus à faire, maintenant que nous avons commis nos ultimes atrocités. » 

Elle va nous parler de sa mère disparue, une femme assez froide, mais elle va aussi nous raconter son père, le papa dont on peut rêver, tendre, doux, aimant même si la vie de sa fille le heurte dans sa religion, il a un cœur qui tolère et pardonne, car il aime sa fille plus que tout.

« Papa et moi étions debout à la tête du cercueil, à notre place d’endeuillés, Mercure et Vénus devant notre soleil éteint, les frères et sœurs de ma mère à nos côtés comme des planètes lointaines, avec une ceinture d’astéroïdes de cousins près des portes, alignés le long du couloir. »

Elle va nous raconter son corps et ses bébés perdus, sauf celui qu’elle porte là, celui qui s’est accroché et à qui elle va parler car c’est un peu à lui aussi qu’elle se raconte, comme pour le prévenir de qui est sa mère, ce dont elle est capable, capable de folie amoureuse et de cruauté. De compassion et de dédain.

Bref, ce livre est un véritable maelström où le tempérament colérique irlandais et l’orgueil sombre des gitans vont se percuter. Où l’on découvre que tout ça se ressemble assez.

Mary Crothery, qui a le don de lire dans les esprits, jeune blondinette assez véhémente mais emplie de chagrin par la punition et le rejet de sa mère, Mary devient la nouvelle amie de Melody qui lui apprend à lire à elle aussi. On peut même dire que l’enseignante est amoureuse de cette gamine, comme elle le fut de Martin. Une attirance vers ce « peuple du vent », et quand Mary est tabassée, à l’hôpital:

« C’est votre fille ? J’ai secoué la tête. Votre sœur ?

Non, j’ai dit, mon amie. Et ce mot, amie, ne semblait plus avoir de force, de sens qui ne soit vague et imprécis; il n’avait pas le pouvoir, une fois prononcé, d’exprimer tout ce que Mary Crothery  était pour moi. »

Il y a chez ces gens du voyage quelque chose qui attire Melody. La liberté qu’on leur suppose est pourtant bien relative. Entre les lieux de vie parfois précaires, les codes d’honneur, le machisme qui fait se marier les filles très jeunes, les marchandages autour de ces mariages…Le père de Melody connait leur histoire:

« Les gens du voyage sont les seuls vrais Irlandais, a déclaré mon père à table l’autre jour. Vous n’avez pas de sang mêlé avec les Vikings, ni avec les Normands, ou les Anglais, ni avec personne. Vous étiez des guerriers et des chefs de clan et des rois. À l’origine, votre peuple vivait sur la colline de Tara. Les princes de l’Irlande, voilà ce que vous étiez. »

Cette communauté va être très importante dans l’histoire à partir de la rencontre de Melody avec Mary. Et voici deux destins de femmes. Pas question ici de raccourcis douteux pour parler de leur condition, non. Aucune n’est tout à fait victime ou coupable ou plutôt chacune est les deux.

C’est ici qu’est le talent superbe de Donal Ryan, c’est que tout simplement – même si en fait ce n’est pas simple – il dépeint des vies de femmes et d’hommes sous leur jour le plus vrai, sous la lumière crue de leur courage et de leur lâcheté, ses portraits sont sans concessions mais sans aucun jugement, et je crois qu’on peut tous se reconnaître dans leurs faiblesses, leurs bassesses et leur grandeur. C’est magnifique et émouvant d’un bout à l’autre. La relation entre Melody et son père est particulièrement bouleversante, si pleine d’amour inconditionnel que…ça fait envie.

Une fin pour moi un peu inattendue, une fin magnifique.

« Ils sont partis maintenant, sur la route, et ce sont de vrais enfants du vent, ils prennent soin l’un de l’autre et ne reviendront peut-être jamais. Mais moi je pense que si. Et ils me trouveront peut-être ici, et je serai peut-être heureuse, et ma pénitence aura peut-être pris fin. »

J’ai beaucoup beaucoup aimé ce livre qui ne se lâche pas; on écoute Melody et on se reconnaît parfois; la langue est d’une grande beauté, pleine de poésie. Donal Ryan parle d’amour avec grâce et pudeur. Les parents, un jour:

« Et par un jour ensoleillé j’ai vu depuis le fond du jardin mon père qui se tenait aussi à la fenêtre, ils étaient face à face et ils se sont embrassés un instant sur les lèvres avant de s’écarter l’un de l’autre et j’ai ressenti un bonheur inconnu. Mais ça n’est arrivé qu’une fois. »

J’ai eu souvent les larmes aux yeux; cette lecture se fait en parfaite harmonie avec l’ambiance des ciels irlandais. Melody et Mary sont entrées dans mon cœur de lectrice avec ces héroïnes qui m’ont touchée dans de nombreuses lectures ( les femmes de Robin MacArthur, Grace de Paul Lynch ou Rose de Franck Bouysse ).

Quand Melody fait connaissance avec son fils :

« Tout ce qui peut être connu est là, derrière ces yeux. Il me connaît, il sait tout de moi, toutes les choses les plus terribles, et il m’aime quand même. Il faut que je le tienne contre ma peau nue et que je le regarde, et que je le regarde encore, ou bien tout ça n’aura servi à rien. Il faut que j’embrasse ses joues et son nez et ses yeux et ses oreilles et sa tête adorable et que je porte ses doigts à mes lèvres et que je sente son souffle et que je le respire et que je prenne son odeur pour l’enfermer dans mon âme. Je dois connaître l’amour parfait, le genre d’amour qui existe au-delà de toutes les choses terrestres.

Très beau livre, tourmenté et tendre, coup de cœur !

Le titre du roman est un vers de William Butler Yeats: