« On n’engueule pas un océan – Textes courts et rogatons. » – Kurt TUCHOLSKY, éditions La dernière goutte, traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz – photomontages de Philippe DELANGLE

« Note de l’éditeur:

Signés de son nom ou de l’un des quatre pseudonymes ( Ignaz Wrobel, Theobald Tiger, Kaspar Hauser, Peter Panter) sous lesquels Kurt Tucholsky était tout aussi célèbre, les textes courts et rogatons qui composent ce livre ont été sélectionnés par l’éditeur parmi les très nombreux écrits que l’auteur a publiés dans des recueils, journaux et revues entre 1913 et 1932*.

L’édition allemande des œuvres complètes de Kurt Tucholsky compte vingt et un volumes. »

Chroniquer un tel ouvrage n’est pas simple pour moi en tous cas. De par sa forme, textes courts et rogatons* ( *babioles, bricoles, objets de rebut…) en particulier. Cet article sera donc court, mais…mais je vous invite à découvrir cet ouvrage, aussi percutant et intéressant par sa forme que par son fond. Si vous notez les dates auxquelles ces textes ont été écrits, en Allemagne, vous comprendrez vite aussi la pertinence de ces textes. Si l’humour est bien présent, on sent aussi une inquiétude profonde, un poil désespérée face au monde de l’époque – une guerre qui finit et une autre qui pointe sa face moche. Alors l’auteur choisit l’humour, la dérision, une tentative de légèreté qui cache un profond désarroi, mais il affirme avec force sa réaction à la stupidité du monde qui l’entoure, monde qui semble toujours refaire les mêmes erreurs, errements. Comme dit en 4ème de couverture:

« Désespérément engagé, il ne peut que constater, impuissant, que les hommes ne cessent de faire les mauvais choix, ce qui inspira à Erich Kästner cette belle formule pour le décrire: « Un petit Berlinois grassouillet qui, muni d’une machine à écrire, voulait arrêter une catastrophe. »

Toutes les institutions en prennent pour leur grade, église, état ( je ne mets pas de majuscule ), les institutions, quoi. Et franchement j’ai ri souvent, et j’ai été émue aussi souvent. Quel courage d’écrire un tel ouvrage en des temps aussi incertains. Que de talent à écrire au fond un désespoir avec tant d’esprit et de sensibilité. Car ce livre est sensible sous ses airs bravaches. Il dit la peine à vivre dans un pays qui bascule vers le pire, il dit la force à préserver en soi pour ne pas couler. J’ai tellement aimé cette lecture, je ne suis pas certaine d’en dire ce qu’l faut, mais en tous cas, j’en dis ce que j’y ai trouvé: du talent pour mettre de la dérision dans des situations souvent foncièrement tristes, de mettre un sourire là où il ne va pas de soi.

« Il n’existe aucune possibilité d’échapper à sa famille. Mon vieil ami Theobald Tiger a beau chanter:

« T’embarque jamais au grand jamais

Avec les tiens à l’aventure-

Tu le regrett’rais, tu le regrettr’rais,

Ce serait la déconfiture!

Ce petit couplet ne fait que révéler une extrême méconnaissance de la vie. Il est en effet bien inutile de faire le moindre effort pour partir à l’aventure avec sa famille-vous avez d’emblée votre place attitrée à bord de la galère.

Et si le monde entier venait à disparaître, vous pourriez encore craindre qu’un ange plein de grâce vienne vous accueillir dans l’au-delà et, agitant un rameau céleste, vous demande: « Dites-moi, ne serions-nous pas parents? » À cet instant, horrifié, anéanti, vous décampez à toute vitesse. En enfer.

Peine perdue. Tous les autres y sont déjà. »

Un objet livre qu’on ouvre avec curiosité et dont on sort plus riche, par la vision d’une époque sous un angle original, par la voix d’un homme sombre sous ses airs légers, par la mise en page alternant les textes, les rogatons, les montages photos. 

Je ne sais vraiment pas si j’ai dit ce qu’on doit dire de ce livre. J’ai dit avec mes mots ce que je résumerais ainsi: un livre extrêmement intelligent, percutant, impertinent, drôle et profondément sensible. D’autres feront mieux que moi, plus « pointu », plus creusé, plus précis et détaillé…en gros plus professionnel – je ne le suis pas. Tenez, ce rogaton-ci illustre bien ce que je dis, un conseil sur mesure pour moi:

« Ne vous laissez jamais impressionner par un professionnel qui vous dit: « Cher ami, voilà maintenant vingt ans que je procède ainsi! » . On peut en effet mal faire quelque chose pendant vingt ans. »

Merci à « La dernière goutte » de m’avoir permis cette lecture peu commune et si marquante. MERCI !!!

« Devenir montagne » – Valentine Goby -Arthaud – Entretiens avec Fabrice Lardreau – Versant intime

Devenir montagne : Entretiens avec Fabrice Lardreau » Quel est votre premier souvenir de montagne?

-J’ai un rapport viscéral à la montagne. Elle m’a révélée à moi-même, m’a construite, mais j’étais trop jeune pour m’en souvenir, ou plutôt pour établir avec certitude ce qui dans mon souvenir relève du réel; des histoires rapportées, de la fiction propre aux perceptions de l’enfance. »

Je n’avais encore jamais rien lu de Valentine Goby, et je fais sa connaissance avec non pas un roman, mais par ces entretiens au sujet de la montagne. Entretiens qui vont bien au-delà de ce sujet, puisque Valentine Goby nous raconte d’abord ses origines, une famille de parfumeurs de Grasse, et puis au fil des pages, égrenant ses lectures, son goût pour la nature, plus montagne que mer, grandissant entre les deux…et j’ai beaucoup aimé cette façon de se livrer en parlant de paysages, ceux qui la constituent intérieurement. La montagne qu’elle aime tant, surtout. Je suis sortie de ce récit, de ces confidences, avec l’envie d’y aller faire un tour. Bravo ! Ce que cette autrice dit à propos de la montagne, peut se dire pour nos décors aimés, familiers, ceux qui nous font du bien. Quel talent est développé là, avec une finesse touchante. A propos du parfum, des senteurs:

« L’olfaction est en effet très puissante, et reliée activement aux zones de la mémoire. Les parfums étaient importants pour nous: j’en ai porté un très jeune, et pour moi il est impensable de sortir sans parfum. Depuis l’adolescence, j’ai toujours choisi des parfums qui me ressemblaient. Je ne peux pas en changer selon la saison ou l’humeur, cela reviendrait à changer de nom. Ce sont des identités olfactives. « 

Cet article sera court, mais je dois dire que j’ai vraiment beaucoup aimé, que j’ai été touchée par ces entretiens auxquels cette femme répond de façon poétique souvent, sincère surtout, et rien que ça donne très envie de lire sa littérature. À propos de son écriture:

« Le langage, pour moi, est intrinsèquement sonore. Ce qu’on appelle « la musique » – un agencement particulier des sons, de silences et de rythmes – est partout, en fait. Plus que tout j’aime entendre les sons du monde, notamment en montagne: le vent, le craquement des branches, du bois (quand il y a encore  des arbres), le dévalement de la neige, les cris d’animaux, l’eau. Quelquefois, et c’est tout aussi bien, il n’y a presque aucun bruit –  en tout cas audible par l’oreille humaine; on est plongé dans le grand repos de la montagne, percé de façon très nette, précise et provisoire, par un cri d’oiseau qu’on distingue mieux que jamais. »

Pour moi qui n’aime pas la haute montagne donc – enfin qui la crains plutôt, la haute montagne m’oppresse, c’est comme ça… – donc pour moi ce livre est un enchantement. Il n’est que sincérité, les choses dites, tant biographiques que plus abstraites sont toujours claires, et donnent à voir et sentir ce qu’elles décrivent. Ce qui me fait penser que je dois lire les romans de Valentine Goby, ces entretiens étant déjà un exemple de son talent. Il y a là de la vérité, de l’authenticité, de la nuance, de la beauté et de l’intelligence, bien sûr. La fin du livre est dédiée aux lectures de Valentine Goby en lien avec sa passion de la montagne et  parlant de Victor Hugo devant le cirque de Gavarnie:

« La question du regard, c’est celle de la distance, du face-à-face, de la rupture. L’idée même de paysage dit la séparation – le pays on l’habite, le paysage on le voit. Comment dire ce qui nous est étranger? Et pourtant devant Gavarnie, Victor Hugo tremble déjà d’une intuition rare à son  époque ( une exception notable: Élisée Reclus), qui grandira au siècle suivant pour culminer au début du nôtre: la montagne pourrait être plus qu’un paysage, le minéral et le végétal pourraient être animés de vie, voire de pensée, et l’homme est peut-être une partie d’un tout. Ce n’est encore qu’une hypothèse, un point médian entre « un point d’admiration » et « point d’interrogation », écrit Hugo.., si incertaine qu’elle semble un rêve. »

Ce livre est un petit bijou plein de finesse, d’intelligence et de sincérité. Je découvre cette autrice avec une grande hâte de lire ses romans.

Post court, pour un livre bien peu résumable, mais qui m’a enthousiasmée, que je conseille aussi bien à celles et ceux qui ont lu les romans de Valentine Goby que ceux qui ne l’ont pas fait. Ce qui m’engage moi à la lire et ce sera avec plaisir je n’en doute pas une seconde.

« Palais de verre » – Mariette Navarro, Quidam éditeur

Palais de verre par Navarro« Je n’adhère plus.

Il y a peut-être une inversion des pôles magnétiques, mais tout ce avec quoi je faisais corps jusqu’à présent, voici que je m’en éloigne. Je n’ai pas tourné le dos, claqué des portes, réglé des comptes, ni accusé qui que ce soit. Je n’ai pas eu besoin de déchirer, de rompre, d’argumenter, de convaincre. Un espace s’est installé de lui-même, une distance qui a découpé chaque chose sur le fond du ciel et l’a recollée plus loin, différemment.

Je ne colle plus à rien. »

Voici un petit roman qui aborde à sa façon le monde du travail, ses aliénations et les ruptures, les dérives mentales qu’on nomme « burn out  » terme qui traduit littéralement signifie « se griller » . Tout est dit? Mais non.

Voici cette jeune femme qui monte sur le toit de l’immeuble de bureaux dans lequel elle travaille. Et nous parviennent ses pensées, son désarroi, et la peur de la savoir là, sur ce toit.

Je trouve que ce livre n’est pas résumable, encore moins « détaillable ». Une fois commencé, on lit sans s’arrêter, poussé par la curiosité et aussi, pour moi, par une compassion évidente pour cette femme. La première page du livre dit tout ça, en quelques phrases. Vient ensuite le récit des jours, ceux passés avec les autres, collègues, camarades, et au cœur de ce qui, peu à peu, amène quelqu’un au bord d’un toit, ce qui amène cette femme à ce genre de pensée:

« JE NE RECOLLERAI PAS.

J’AI PERDU TOUTES MES CAPACITES D’ADHÉSION ET DE PATIENCE.

JE NE POURRAI PLUS ATTENDRE, ÉCOUTER, PARLER.

JE NE POURRAI PLUS POUSSER MON PION DANS LA DIRECTION HABITUELLE POUR VOIR CE QUI SE PASSE.

JE NE POURRAI PLUS ME FABRIQUER UNE FOI DANS LE BIEN -FONDÉ D’UN PROJET.MON CORPS ET MON ESPRIT NE SERONT PLUS PROJETABLES, JETABLES, ÉJECTABLES, ÉLASTIQUES POUR SE TORDRE DANS LES POSITIONS LES PLUS INCONFORTABLES ET ESPÉRER DORMIR ENCORE TRANQUILLES. »

C’est donc un livre sur le monde du travail – dans un secteur choisi – avec Claire qui peu à peu ne se retrouve plus dans rien de cet univers, Claire qui est au bout de cette vie professionnelle insatisfaisante voire nuisible à son équilibre. L’écriture sans fioritures mais avec une vraie personnalité, l’écriture qui sans s’emballer dit la dureté et le désarroi avec une grande intelligence, est remarquable. Fin très réussie, où apparait le collectif, et puis l’eau et Claire qui nage.

Je nage.

Il me reste beaucoup d’air, et d’un dernier coup de palmes j’atteins la rive.

Je ne sens plus la pluie tomber.

D’un geste, je remercie le groupe. Je me retourne. Je fais face à la ville. Elle est comme un mot qu’on a trop répété et qui s’est vidé de tout sens. Bientôt ce qui l’anime ne sera plus déchiffrable pour personne. On s’en éloignera comme d’une frayeur idiote. Pour l’instant, de tout mon corps, je vais continuer à élargir le chemin.

Je tends la main pour me hisser.

J’arrive. »

Ce livre est très beau, très pertinent, il m’a beaucoup touchée, émue, pour de multiples raisons, mais surtout pour ce portrait de femme au bord d’un toit, cette femme bouleversante. Bravo !

« Routes secondaires » – Andrée A.Michaud – Rivages

9782743655761« Tous les personnages de ce roman ont vécu entre le 1er mars 2014 et le 19 janvier 2017.

Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. Ces phrases que je me répète depuis des mois sans parvenir à en fixer le sens ont peu à peu perdu leur limpidité première pour devenir une obsession.

Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. »

Eh bien ces quelques phrases sont le point de départ de ce livre qu’il est difficile de qualifier de « roman ». Ou bien un roman dans un récit, la genèse d’un roman et surtout la possession d’Andrée A.Michaud par Heather, héroïne de son prochain livre. C’est le mot que je trouve le plus juste, elle est possédée par ce personnage naissant, surgissant devant ses yeux alors qu’elle se promène un beau jour d’automne, une sorte de dédoublement prend forme, qui va virer à l’obsession. C’est un livre sous tension constante, due à la quête/enquête de l’autrice, à l’étrangeté de cette narration, due à quelque chose de fantasmagorique, bref vraiment sous tension, avec ce talent qu’a Andrée A. Michaud pour nous projeter dans les lieux et dans les esprits qui y circulent.

20160124_145243Pour tout dire, c’est là un livre remarquable d’intelligence, mais aussi de malice et d’humour,  traits qu’Andrée A. Michaud ne néglige jamais, en y pratiquant l’autodérision par exemple. Elle nous emmène chez elle, dans la maison où elle vit avec P. et des chats sauvés ici et là, trois pour être précise.

« Un troisième chat habite avec nous depuis hier, ou plutôt une chatte, une petite chatte au pelage bigarré, beige, brun, blanc et noir, que nous avons fait entrer pour la sauver du froid. Elle préfère pour le moment rester à la cave, où nous lui avons installé IMG_0620quelques couvertures et une litière. Notre maison est maintenant une maison à trois chats, dont chacun occupe un palier. Il ne manque plus qu’un quatrième chat, qui habiterait au grenier, pour qu’à toute heure on puisse apercevoir de la route la tête d’un chat s’encadrer dans l’une des fenêtres de chaque étage. »

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En pleine nature et dans une vie paisible en apparence, car ça bouillonne dans la tête d’Andrée. Ainsi au moment où surgit Heather, sa voiture, la nuit, des hommes inquiétants dans les rangs où elle a coutume de se promener, et la substitution, la mutation – comment dire? – Heather est elle, elle est Heather.

Le livre consiste à décrire l’état de l’autrice en gestation d’une histoire et ma foi, c’est inquiétant ! Cependant, on apprend au fil des pages que Heather a existé, qu’elle est morte il y a longtemps. Comment l’autrice l’a « rencontrée », comment elle va enquêter sur la disparition de Heather, elle, Andrée et elle Heather…Durant son enquête, parfois, elle rencontre un buveur et l’accompagne copieusement. Au retour, scène plutôt drôle avec P.:

olives-ga75f0e73e_640« Je me suis composé un visage et suis sortie de la salle de bain pour me diriger vers le réfrigérateur. Je vais éplucher les patates ai-je lancé à P.. J ‘ai pris un ou deux verres de sangria avec Vince et je meurs de faim, puis j’ai vu sur le comptoir les ingrédients que P. avait préparés pour le souper, alignés dans une série de bols disposés en ordre de grandeur, le plus petit pour l’ail, pas encore écrasé, le deuxième plus petit pour les olives, le troisième pour le fromage, etc. Nous mangions des pâtes, ce soir, c’est moi qui l’avais demandé, ce que j’avais oublié dans ma hâte de cacher mon ivresse.

Ça va, toi, hein? a remarqué P. pendant que je remettais les pommes de terre au frigo. Ça va super, ai-je menti, j’ai faim, quand est-ce qu’on mange, pareille à une ado qui pense que le manger se prépare tout seul et qui veut rien que ça, manger, ne pas parler, surtout ne pas parler du gars qui vient de lui apprendre que les personnages de fiction ne naissent pas dans les choux. »

L’autrice et son double, l’autrice et son héroïne sortie des limbes de la mort, qui plus est d’une mort mystérieuse. L’autrice et son pouvoir de démiurge.

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Lecture d’Andrée

« C’est la prérogative de l’écrivaine que de pouvoir effacer ses empreintes ci celles-ci s’engluent dans des terres glaiseuses, mais cela est un faux-fuyant ne profitant qu’au lecteur qui ne verra pas le bombyx sous les semelles boueuses. Sur mon bureau, il y aura toujours un papillon mort, couché sous l’amas d’autres créatures que je n’aurai sauvés d’une fin certaine qu’en détruisant la page sur laquelle elles agonisaient. Ce type de sauvetage n’est qu’apparence. Dans la corbeille, l’agonie se poursuit. Dans la forêt, Heather tâte sa tête endolorie en attendant que je remette le temps en marche et permette au soleil de se lever. »

Je note la patience d’ange de P., la nature toujours puissante, personnage elle aussi des romans d’Andrée A. Michaud, la nature comme entité amie ou menaçante et un amour des chats sans limite.

Mais surtout, surtout, je suis subjuguée par l’écriture exceptionnelle de cette écrivaine, sa façon de construire son récit en un va-et-vient assez hallucinant – au sens propre du terme, puisqu’on partage si bien les « visions » d’Andrée/Heather – Elle émaille son roman de scènes de sa vie quotidienne d’autrice et de femme, avec souvent beaucoup d’humour et de recul. Il ne faut vraiment pas négliger ce côté-ci du livre, une façon assez détachée et critique de s’observer, elle, travaillant. Réflexions.

car-g5f9c305ad_640« Or, le souvenir existe-t-il chez quelqu’un qui vient de naître? Qu’en est-il du passé, en effet, de ces personnages qui débarquent à la page 12 d’un roman alors qu’ils sont déjà trentenaires et que l’on pousse vers l’avenir selon une ligne ne nécessitant aucun retour en arrière? Est-il possible d’expliquer ces personnages en fonction de leur hypothétique passé ou leur existence n’est-elle effective qu’à partir du moment où ils entrent en scène, où ils appuient sur la détente d’une arme à feu ou se jettent dans un fleuve dont seule la profondeur déterminera la suite du récit?

Ma réponse est simple, un personnage n’existe qu’à partir du moment où il se glisse dans une phrase, et pourtant, j’ignore encore si Heather Waverley Thorne répond à ce schéma, si elle a commencé à exister quand sa Buick est apparue au sommet de la côte du 4e Rang* ou si son passé échappe à la fiction et, de ce fait, m’échappe aussi. Dans ce cas, l’amnésie de Heather sera réelle, et mon ignorance, la simple conséquence de cette amnésie. »

593px-Aryballos_owl_Louvre_CA1737Ce livre est passionnant pour cela, pour le regard sans concessions de l’autrice sur elle-même, qui tout en écrivant un vrai roman avec une véritable énigme écrit un double ouvrage sur elle et son double en un jeu subtil. Passant de l’introspection en compagnie de Holy Crappy Owl à l’enquête sur les pas de /dans la peau de Andrée A.Michaud alias Heather Thorne, elle nous mène par le bout du nez, semant le trouble dans l’esprit des lectrices et lecteurs, comme elle, Andrée est troublée. Et le mot est faible.

Chapeau ! Personnellement j’ai été surprise, accrochée, interrogée, et finalement réjouie et épatée par ce livre hors des clous, c’est sûr, exigeant, c’est sûr, mais si exaltant ! Il faut se laisser aller, porter, emmener dans le froid et les rangs canadiens, sentir la neige fouetter nos visages, croiser ces hommes armés dans leurs gros trucks plus menaçants que rassurants, suivre l’enquête et la naissance d’une œuvre sans se poser d’emblée trop de questions, mais vraiment se laisser porter. Découvrir ce que peut être la vie d’une autrice, il faut le dire dans ce cas plutôt extraordinaire.

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« Un animal, lièvre, renard ou porc-épic, se faufile derrière moi dans le sous-bois quand une Buick apparait en haut de la côte, ses chromes étincelant dans le crépuscule. À l’approche du véhicule, l’animal s’enfuit, quelques feuilles frémissent et un oiseau s’envole. En m’apercevant, la conductrice de la Buick lève la main pour me saluer, me rend mon sourire et replace sur son front une mèche de cheveux rebelle. Puis son sourire se crispe, ses yeux se figent dans l’incrédulité, la mèche retombe sur son front et la voiture dérape sur le gravier où avancent péniblement les Pyrrhactia isabella. Un nuage de poussière m’enveloppe pendant que la Buick s’enfonce dans la forêt rougeoyante dans un grincement bleu métallisé. Lorsque je quitte la 4e Rang, je sais qui je suis.

Je m’appelle Heather Thorne. »

J’ai hâte de trouver le temps, parmi les nouveautés qui m’attendent, de me plonger dans ce qu’il me reste à lire de cette femme remarquable, réjouissant rien que d’y penser.

Cette chanson clôt le livre.

*: Un rang est un chemin rural au Québec qui suit perpendiculairement les lots d’exploitation agricole. Les rangs sont généralement perpendiculaires aux montées.

« Deux petites maîtresses zen » – Blaise Hofmann- éditions ZOE

« Elles sont les voyageuses que je ne suis plus, je retrouve avec elles une géographie sensible, un ensauvagement des yeux. Je voyage avec deux petites éponges amnésiques qui renaissent à chaque coin de rue, inventent des activités inutiles, coupent de l’herbe, caressent des troncs, récoltent des cailloux, parlent à haute voix à une cousine imaginaire. »

Ce ne sont pas là les premières phrases de ce livre, qui n’est pas un roman, mais quelques mots sur ces deux petites maîtresses zen, qui sont Eve et Alice, les deux petites filles de l’auteur et de son amoureuse – c’est ainsi qu’il la désigne-.

Grand plaisir de lecture pour ce qui semble être un récit de voyage mais qui est surtout une réflexion sur le voyage, celui de nos jours où tout semble à portée de nos envies, avec les possibilités de se rendre de l’autre côté de la planète ou aux antipodes en presque rien de temps. J’ajoute pourtant que ce n’est pas permis à tout le monde financièrement parlant, et plus largement matériellement ( emploi contraignant, etc…). Bon, ici en l’occurrence l’auteur et sa famille peuvent partir un long temps, avec un budget confortable. Mais leur regard sur le voyage est celui des explorateurs, des curieux, des amoureux des sentiers non battus par les tongs, des amateurs du non spectaculaire ( comprendre du non-spot ) et de la vraie rencontre.

« Luang Prabang – capitale historique du Laos –  mot-valise, mot-fleuve, mot pour s’élancer avec un large sourire au sommet du toboggan, si seulement les dealers de divertissements ne vendaient pas à chaque coin de rue leur waterfall, leur elephant bathing, leur farmer experience, leurs selfies pieds nus dans la boue des rizières, leurs visites de grottes en kayak, leurs dégustations dans un whisky village.

La procession des moines est un spectacle folklorique, parfois pratiquée par de faux religieux, sur des rues qui viennent d’être pavées de briquettes rouges. »

luang-prabang-g562ede4e7_640C’est très intéressant parce que Blaise Hofmann et sa compagne, lui grand voyageur depuis longtemps, elle en quête de tissus exotiques et rares pour son commerce en Suisse, sont accompagnées de deux petites, très petites, 3 et 2 ans pour un long périple en Orient, Japon, Inde…Ce qui pousse à réfléchir l’auteur tout au long du voyage – avec divers modes de transports, divers types de logement – c’est l’observation de ses filles, leur regard et le naturel avec lequel elles se fondent dans tout avec simplicité, par une sorte de mimétisme spontané avec les habitants, les animaux, les lieux eux-mêmes, la nourriture. C’est en cela qu’elles sont des « maîtresses zen ».* Elles ne sont pas encore conditionnées et l’esprit libre de leur jeune âge papillonne et capte, teste, examine, intègre, connaissances parmi les connaissances et les savoirs en cours d’acquisition.. Les enfants qui jouent dans la poussière sont leurs semblables et elles jouent avec eux. Les mets nouveaux ne sont pas plus nouveaux que ceux qu’elle découvrent à peine dans leur pays. Des petites personnes toutes neuves en tout.

* »L’approche du zen consiste à vivre dans le présent, dans l’ « ici et maintenant », sans espoir ni crainte. »

C’est pour moi le plus intéressant ici. Même si, évidemment, elles sont protégées, veillées, accompagnées, bien que Blaise Hofmann ne soit pas un père surprotecteur, les laissant vivre leurs expériences ( certaines malheureuses ), bien sûr que ces petites sont plus en sécurité que les enfants des rues indiennes, en tous cas en règle générale. Voilà: ces derniers mots… »en règle générale ». C’est bien là l’écueil qu’évite l’auteur dans son voyage et dans son livre: la règle générale. Je suis sceptique malgré tout, j’aimerais savoir comment il se sent vraiment dans cette peau de voyageur, au vu des critiques qu’il émet.

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« J’ai lu il y a quelques jours que Mike Horn avait traversé le pôle Nord, sans assistance – 87 jours à -40° tirant un traîneau de 140 kilos – il avait évidemment une fois encore frôlé la mort, il avait alors pensé à ses deux filles: » Elles m’offrent une sorte de deuxième vie en venant me déposer et me rechercher sur la glace. » Une énième entreprise coûteuse en énergie et en argent, qui n’apprendra rien à personne, un nouveau dépassement de soi sponsorisé, très masculin, compétitif, égoïste. À peine rentré en Suisse, il s’en ira en Arabie Saoudite pour rejoindre le team Red Bull et participer au Paris Dakar. »

Pourtant, moi qui ai si peu voyagé, j’ai pris un grand plaisir à partager sa route et celle des enfants. Parce que sans aucun doute je n’irai jamais ni en Inde ni au Japon, et que lui le fait et nous apporte son regard, et cette expérience. La seconde chose passionnante ici c’est bien ça, en fond la phrase de Claude Levi-Strauss qui comme on l’entend dans cette interview n’a pas tout à fait été comprise, parce qu’elle était brute, sinon brutale

« Je hais les voyages et les explorateurs. » 

Notre auteur, que je trouve personnellement extrêmement sympathique par sa capacité à remettre en question ce goût des voyages à l’heure de l’empreinte carbone, notre auteur donc pour autant ne peut renoncer au monde et ne peux renoncer à l’offrir à ses filles dont il va tirer des leçons en les voyant se l’approprier justement, qu’il soit celui de leur vie quotidienne ou celui du voyage. Elles appartiennent au monde, c’est tout. 

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La deuxième chose qui m’a marquée c’est ce que Blaise Hofmann décrit – concernant l’Inde et le Népal en particulier -s’incluant d’ailleurs dans le mouvement. Avec d’autres, tous ceux de la grande vague hippie il a parcouru, a occupé et intégré les lieux, les coutumes, les mystiques…ce qui amène des années plus tard à des rencontres comme cette occidentale qui est maîtresse d’un des plus grands ashrams du coin. Est-ce grave? Est-ce important? Lui, comme moi, ne peut l’affirmer. Il rencontre aussi des sociétés comme celle des Akhas, qui le ramènent à cette pensée:

« Je leur prête des convictions qu’ils n’ont pas: décroissance, résistance au consumérisme. Je lutte contre la vision romantique d’une vie sobre: le bon vieux temps. Je repense à l’exploitation des femmes, à l’opium. J’essaie de me situer par rapport au lieu où je me trouve. Depuis deux mois, notre maison tient dans deux sacs à dos, mais ce mode de vie est celui de ceux qui ont fauté et cherchent à se repentir, c’est un manque de respect total envers les pauvres, ces vrais minimalistes. »

Blaise réfléchit et tente d’analyser ce qu’il voit, et sa réflexion qui reste inaboutie, sans conclusion ferme et définitive sur le sujet donne à réfléchir parce que tout au long du livre, la nuance et le perpétuel questionnement dominent. Une très belle évocation aussi de Christian Bobin et cette citation:

rain-g51f416d40_640« Il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s’y éparpiller en actions, s’y pavaner en paroles ou s’y trémousser en danses. La regarder, simplement. La regarder en face, avec la candeur d’un enfant, le nez contre la vitre du ciel bleu derrière laquelle les anges, sur une échelle de feu, montent et descendent, descendent et montent. »

C’est le doute que j’ai aimé chez cet écrivain ou plutôt l’impossibilité de trancher, lui, regardant ses filles si à l’aise dans le monde, à n’importe quel point de la planète. Enfin quand Blaise Hofmann cite Nicolas Bouvier, ce grand et si fameux voyageur…je fulmine ! Dans « Poisson-scorpion », extrait d’une lettre que Bouvier envoie à son ami et compagnon de route Pierre Vernet, lui parlant de Manon, son amie du moment qu’il vient de plaquer avec grande élégance, lisez-moi ça…:

« Y a eu un enfant chez Manon, je l’ai fait cureter, y en a plus. Mais cette petite cérémonie pas bien compliquée ( qui a marché d’ailleurs à souhait ), quel monde quand on aime la  fille, et qu’elle vous aime, et qu’elle vous interroge des yeux quand même. »

(-Je ne sais pas vous, mais moi, ces quelques mots me font frémir. Il en ressort que le voyage ne rend pas les gens meilleurs, excusez-moi, mais un salaud est un salaud quel que grand voyageur et auteur fût-il. C’était ma parenthèse énervée.-)

Dernier point, le fait que ce voyage a lieu juste avant l’arrivée du virus Covid 19. Là, chapitre sur les grandes épidémies qui ont cheminé au fil du temps un peu partout et qui pour de nombreuses d’entre elles ont été éradiquées. Mais dans le monde des voyages – des gens et des choses – la contamination est accélérée de façon vertigineuse. Notre petite famille va être embêtée pour trouver le chemin du retour vers la douce Suisse natale…où le virus bosse à fond !

swing-g7f2b2bf67_640« En traversant un village, les filles voient un tape-cul, un tourniquet et un animal à ressort, arrête-toi, papa! Les installations sont habillées de rubans rouges et blancs; un panneau rappelle que jusqu’à nouvel ordre, la place de jeux restera fermée. »

Que dire de plus? J’ai fait un beau voyage par procuration, comme j’en ai fait tant en lisant, j’ai aimé cet auteur, ce papa, cet homme qui avec beaucoup de modestie et de respect énonce ses doutes, ses bonheurs, ses inquiétudes et l’amour infini qu’il a pour ses filles, ses deux petites maîtresses zen.

Beau récit, et large piste de réflexion.