« Le silence » – Dennis Lehane – éditions Gallmeister, traduit par François Happe (USA)

Le Silence - Dennis Lehane - Éditions Gallmeister« La panne de courant se produit un peu avant l’aube et tous les habitants de la cité Commonwealth se réveillent en nage. Dans l’appartement des Fennessy, les ventilateurs de fenêtre sont restés bloqués et des gouttes de sueur perlent sur le frigo. Mary Pat jette un coup d’œil dans la chambre de sa fille Jules, la trouve couchée sur les draps, les yeux fermés, la bouche entrouverte, projetant de petites expirations sur son oreiller moite. Mary Pat continue dans le couloir jusqu’à la cuisine et allume sa première cigarette de la journée. Elle regarde par la fenêtre, au-dessus de l’évier, et sent l’odeur de la chaleur qui se dégage des briques de l’encadrement. »

Voici le nouveau roman de Dennis Lehane, et quel roman ! Situé à Boston – ville de Lehane – en 1974, autour de la déségrégation qui visait à mettre de la mixité dans les écoles, c’est à dire à permettre à des enfants ou étudiants « noirs » d’intégrer les écoles « blanches » ( lire ICI), l’auteur écrit un roman acerbe, un roman policier, social, et au sujet encore brûlant. Mais si les faits comptent, ici, en premier plan voici le portrait d’une femme de la communauté irlandaise. C’est Mary Pat, mère d’une fille, Jules, qui comme sa mère n’a pas sa langue dans sa poche et un caractère, disons bien trempé. C’est Mary Pat que nous suivons dans cette histoire. Parce que Jules disparaît. Mary Pat a perdu son fils à la guerre, son mari, il ne lui reste que sa fille. Et je vous assure que cette mère, Mary Pat, est un personnage comme je les aime : coriace, la réplique facile, cinglante ou pas, courageuse, mais aussi, en elle, une sorte de faille qu’est son amour pour sa fille, quelles que soient les tours qu’elle lui joue. 

Sauf qu’ ici, ce n’est plus de la petite dérive. Jules a disparu en participant à un acte meurtrier raciste, avec d’autres jeunes gens. 

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 Mary Pat, en menant son « enquête », va découvrir des choses sur cette adolescente qui va lui sembler une presque inconnue. L’autre pan du roman, c’est l’enquête sur la mort d’un jeune noir passé sous un train. Autre superbe personnage, Bobby, un policier plutôt rare dans son genre dans la masse en uniforme. Bobby sera celui qui mènera les deux enquêtes, intimement liées. Ce avec délicatesse quand il le faut, et autorité – voire plus – si nécessaire. S’en suit une galerie de portraits des truands, des enfants, des parents, les uns imbriqués aux autres par des liens parfois délétères. Comme avec Mary Pat, juste ce qu’il faut d’ambigüité, d’hésitation parfois, et d’humour aussi. Bref, je retrouve avec bonheur la splendide plume de Dennis Lehane, forte et sensible. Quelle écriture remarquable! Le sens du portrait:

« Brenda est une petite blonde, avec d’immenses yeux marron et une silhouette si épanouie, des formes si pleines, que l’on dirait qu’elle a été conçue par Dieu pour faire perdre aux hommes le fil de leurs pensées dès qu’ils la voient passer. Elle le sait, bien sûr, et apparemment ça la gêne; elle continue à s’habiller comme un garçon manqué, une chose que Mary Pat a toujours appréciée chez elle. « 

Au fil de cette histoire, le grand Lehane trace le portrait d’une ville, d’une époque et des strates de la société de cette ville. Située surtout dans le quartier irlandais, la pègre, régnant sur le trafic de drogue essentiellement, s’impose puissante, riche, et sans scrupules. Beaucoup y trouvent leur compte et tout roule jusqu’au jour où Jules disparaît, jusqu’au moment où Mary Pat va partir à sa recherche, et interroger toutes les personnes qui auraient pu la voir. Or, ce qu’elle va découvrir sur sa fille va la démolir. Certes, elle se relèvera, mais cependant sa vie sera anéantie, et ne sera plus que colère et soif de vengeance. 

On plonge dans sa vie quotidienne, ses dérives quand sa rage retombe, quand son courage la lâche, sa colère et son chagrin sans fond. L’auteur, parfois avec humour, mais surtout avec tendresse pour ses personnages ou au contraire avec une colère digne semée en Mary Pat et Bobby, nous raconte un événement, un temps de ce grand pays en butte aux réactionnaires. Au milieu, les autres, comme Mary Pat. Qui lit un article de presse:

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Et les paragraphes qui suivent montrent bien que ce sujet du « mélange » reste compliqué pour Mary Pat et les gens de son quartier. Chacun chez soi. Ainsi l’auteur évite tout manichéisme, tout raccourci facile, peignant de sa belle et humaniste plume un portrait précis du moment, du lieu et de ses habitants. Précis dans sa complexité. Ted Kennedy fait les frais de l’anti busing :

Dans « Un pays à l’aube  » ( pour moi un chef d’œuvre ) c’était un pan d’histoire qu’il nous livrait, d’une plus grand ampleur; ici c’est un événement, un moment marquant et ses conséquences dans la vie personnelle de Mary Pat. L’amour, le manque, les addictions, la tentation de la violence et de l’excès, les hauts et les bas de Mary Pat m’accompagnent encore. J’ai aimé cette femme, bravache, virulente, mais qui se mine au fil des jours, jusqu’à ce qu’elle règle ses comptes avec la vie.

A lire sans aucune hésitation, un gros coup de cœur.

« Le train des enfants » – Viola Ardone, Le livre de Poche, traduit par Laura Brignon (Italien )

« 1946

Maman devant et moi juste derrière. Dans les ruelles des Quartiers espagnols, où tout le monde parle napolitain, maman marche vite: quand elle fait un pas, j’en fait deux. Je regarde les chaussures des gens. Si elles sont en bon état, je gagne un point; si elles sont trouées, je perds un point. Pas de chaussures: zéro point. Chaussures neuves: étoile bonus. Moi, des chaussures neuves je n’en ai jamais eu, je porte celles des autres et elles me font toujours mal. Maman dit que je marche de traviole. C’est pas ma faute. C’est à cause des chaussures des autres. Elles ont la forme des pieds qui les ont utilisées avant moi. » 

Ce très beau petit roman relate une histoire authentique. Entre 1946 et 1952, le Parti communiste italien et l’Union des femmes italiennes décident d’envoyer près de 70 000 enfants pauvres du sud de l’Italie vers le nord, dans des familles qui prendront soin de leur santé, de leur éducation, avec des conditions de logement et d’hygiène qu’ils n’ont jamais connues, tout comme des conditions affectives pour certains très nouvelles. L’amitié, les copains c’est ce qui garde un peu de joie au cœur des enfants.

Viola Ardone a donné voix ici à Amerigo, âgé de sept ans. Il vit seul avec sa mère Antonietta. Elle a perdu son premier fils,

« Luigi, c’était mon grand frère et sans la mauvaise idée qu’il a eue d’attraper l’asthme bronchique quand il était petit, maintenant il aurait trois ans de plus que moi. Ce qui fait qu’à ma naissance, j’étais fils unique. »

Le mari est supposé être parti en Amérique, et pour beaucoup de choses, la douceur, la tendresse, comme le dit Amerigo de sa mère, tout ça, « Ce n’est pas sa spécialité. »

La description de la vie de ce quartier misérable de Naples, où les enfants récupèrent quatre sous ici ou là, comme notre petit garçon qui ramasse des chiffons, la description des conditions de vie, le côté pittoresque et turbulent de cette ville sont bien vite mis à mal par tant de pauvreté et d’insalubrité. Mais ce peuple ne connait que ça.

buildings-3700062_640« Au départ, Tommasino n’était pas mon copain. Une fois, je l’avais vu faucher une pomme sur l’étal de Tête-Blanche, le primeur qui a sa carriole sur la piazza Mercato, et alors je m’étais dit qu’on ne pouvait pas être copains, parce que maman Antonietta m’a expliqué que d’accord on est pauvres, mais pas voleurs. Sinon après on devient des crève-la-faim. Tommasino m’a vu et il a volé une pomme pour moi aussi. Comme cette pomme je ne l’avais pas volée mais je l’avais eue en cadeau, je l’ai mangée, il faut dire que j’avais la faim au ventre. Et on est devenus copains. Copains de pommes. »

cobbler-3285152_640Quand le parti communiste va organiser ce train à destination de Modène, il sera expliqué aux parents pourquoi. Car bien évidemment, les enfants ne sont pas enlevés à leurs parents, mais ces derniers y voient une porte de secours pour leurs gosses, un espoir d’une vie meilleure. On va donner à chaque enfant des chaussures neuves, un manteau, des vêtements propres et pas rapiécés, et des garanties d’éducation, de nourriture quotidienne et de santé. Ainsi, pères et mères vont confier leur fils ou fille à ces femmes militantes, et le train partira. Ci-dessous, un documentaire assez court sur ces « trains du bonheur ».

https://www.arte.tv/fr/videos/111199-005-A/en-italie-les-trains-du-bonheur/

Par la voix d’Amerigo, tout nous est conté. Avec ses mots, ses moyens, mais aussi son imagination, sa grande sensibilité, lui qui n’a guère connu les caresses, la voix douce, les gestes tendres, lui qui sera le dernier, sur le quai de la gare de Modène, à voir arriver une famille pour lui, c’est par lui que cette histoire incroyable est arrivée jusqu’à moi, qui ne la connaissais pas.

C’est l’histoire de ce petit garçon intelligent, malaimé par une mère qui s’est blindée, le privant d’affection, c’est ce petit Amerigo qui raconte son histoire. Et si c’est souvent drôle, c’est aussi très émouvant. Il va briller à l’école et rattraper son retard.

« Moi dans la ruelle on m’appelle Nobel parce que je sais plein de trucs, même si j’ai arrêté l’école. J’apprends dans la rue, je me balade, j’écoute les histoires, je me mêle des affaires des autres. Personne ne naît avec la science en infusion. »

Il va rencontrer à Modène l’homme qui sera à l’origine de sa profession des années plus tard. Il sera aimé, choyé, encouragé par une famille cultivée, engagée et aimante. Dans cette histoire, l’univers enfantin est vraiment bien rendu par la parole d’Amerigo, car il est un gosse, avec des copains, des jeux, des rêves quand même, et il est très attachant, évidemment.

Le premier retour, chez sa mère, terrible.

« Maman ne m’aime plus, je finis par dire. D’abord elle m’envoie là-haut et maintenant elle m’en veut. Je veux repartir là où ils m’aiment et où ils me font des câlins. »

Puis à la fin, le retour adulte, sur le cercueil nu de sa mère est d’une grande tristesse. 

music-1283851_640« Je n’ai plus envie de rentrer à l’hôtel, je n’ai pas faim, je ne sais pas si tu me manques et je ne sais pas encore comment tu me manqueras. La distance est devenue une habitude entre nous. Nous avons raté bien des rendez-vous. Depuis le moment où tu m’as fait monter dans ce train, toi et moi avons emprunté des voies différentes, qui ne se sont plus jamais croisées. Maintenant que cette distance est infranchissable et que je sais que je ne te verrai plus jamais, je me demande si tout cela n’a pas été une méprise réciproque. Un amour fait de malentendus. »

Voici un roman très accessible, facile à lire tout en étant remarquablement bien écrit ( traduit aussi ). Un pan de l’histoire italienne contemporaine, ce pays riche au nord et pauvre au sud, déjà alors et encore aujourd’hui, à travers le destin d’un enfant exilé pour son plus grand bénéfice, finalement, et quelle que soit la dureté de sa relation avec sa mère.

J’ai beaucoup aimé. Et bien sûr, il y a une chanson:

« L’amer » – Maëlenn Le Bret- les éditions du Panseur

L'amer par Le Bret« L’amer ( substantif masculin): point de repère fixe et identifiable dans ambiguïté utilisé pour la navigation maritime.

La mère (substantif féminin): femme ayant mis au monde un ou plusieurs enfants.

L’Amer (substantif neutre): femme-ventre figée dans sa forme et identifiable sans ambiguïté allant mettre au monde un enfant. »

Eh bien me voici assez gênée aux entournures avec ce petit recueil qui donc parle de la grossesse, de l’enfantement, du fait d’être « emplie ».

 1) »Enceinte. Le monde entier lui montrait deux lignes. Seul le bâtonnet n’avait affiché qu’un trait »

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De tout ce que ça génère dans le corps d’une femme, tout ce que ça change aussi dans l’esprit, dans le mental, pendant, et évidemment après; nous qu’on fait passer du statut de femme à statut de mère.

2) »Nausée

Elle haïssait ce mot. »

J’ose espérer qu’on peut être ces deux facettes et même plein d’autres. On ne cesse de nous rabâcher que ce sont nos hormones qui nous commandent… bon, j’aurais beaucoup à dire  sur le sujet, mais je m’abstiens…

3) « Un matin, son nombril sortit comme un bec. Je revois son geste, alors, le réflexe enfantin qu’elle avait eu de presser l’accent circonflexe niché sur le haut de son ventre »

 Je reviens à ce court recueil de paroles de futures mères. Et à ces mots pensés ou dits, drainant, une masse d’émotions allant de la colère à la peur, puis à l’introspection perplexe, à l’étonnement et l’éblouissement. Passant par le rire et les larmes et vice versa.

« 4) Une femme tombe enceinte et puis elle disparaît, avalée par la forme à laquelle on la résume. »

En neuf fragments, comme les neuf mois de gestation, des voix de femmes qui n’en font au final qu’une, nous portent les impressions physiques et mentales de cet état qui voit le corps se transformer, ressentir des choses inhabituelles, mettre dans des états parfois incontrôlables ou incompréhensibles..

5) » On l’appela, on la guida, on la pesa

Elle sortit

Derrière on appela, guida, pesa une autre comme elle

Qui sortit

Deux ventres se croisèrent sans parler. »

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Allant du dégoût, du regret, de la peur à une sorte de bulle dans laquelle la femme et l’être à venir se rejoignent. Jusqu’aux cris de la fin, jusqu’à la douleur, cette douleur de l’enfantement, cette foutue punition divine parait-il d’être née femme.  Puis la paix. Parfois. La communication, les premiers échanges tactiles et vocaux.

« 7) Et quand, soudain tranquille, la chose se rendort, elle lui chante le vent, les racines et le ciel, en recouvrant son nom de feuilles rouges et or. Elle berce l’inconnu, à nouveau immobile, en l’embrassant, parfois, de l’arche de ses bras. »

J’ai trouvé l’ouvrage intéressant, assez intense. Et comme c’est court, je n’en fait pas plus, sinon vous proposer quelques phrases de ces neuf phases. Pleines de poésie, en une fin apaisée.

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« 9) Ma fille me regarde, je vois bleu.

Bleu comme les lignes, qu’un jour, je m’amusais à découper des yeux. »

« La fugitive de l’autre côté du pont de fil » – Yves Revert, éditions du Rouergue/La brune

 

Je ne ferai qu’un article bref pour ce roman que j’ai néanmoins lu vite et totalement, avec une question constante sur la narratrice. J’ai lu parce que je voulais savoir ce qui la rendait – à moi – si antipathique, froide, absente aux autres, avec ce côté rigide…Qu’est-ce qui dans sa vie avait fait d’elle cette femme-là? Ou était-ce son caractère d’origine?

La construction est maline, elle donne envie de remonter le temps avec cette femme, sa vie, écrite comme un journal à rebours, de 2006 à 1971. J’aurais pu tricher et aller directement à la fin, mais je me suis dit que j’allais rater LE truc qui avait changé sa personne, sa vie, son caractère…

Je me suis donc mise dans ses pas, elle qui, de sa vie actuelle se remémore année après année le chemin qui l’a amenée du poste d’attachée de direction à chargée de l’accueil. De jeune femme à femme mariée avec un fils, Le Fils, c’est ainsi qu’elle le prénomme tout au long de son récit. C’est dire à quel point elle l’aime.

Bref – car j’ai dit court – je m’attendais à un véritable vrai drame – et quand je suis enfin arrivée à la page fatidique, je reconnais que j’ai été décontenancée. Certes son geste à cette page-là, est inquiétant, mais il est interrompu par Solange, la sœur qui se retrouve aussi au final dans une situation périlleuse….L’extrait ci-dessous est d’une grande justesse, brutalement assenée, ce sont des phrases comme celle-ci qui m’ont menée au bout, cette cruauté douloureuse du monde tel qu’il est.

« Nos histoires, c’est comme une nourriture que nous mâchons et remâchons depuis des années, dont les morceaux nous encombrent la bouche. Ils sont trop gros, ça ne passe pas. Nous avons beau mastiquer et mastiquer encore, les faire passer d’une joue à l’autre, nous ne parvenons pas à déglutir pour les faire disparaître. »

Alors, je ne peux vraiment pas dire que ce livre m’a laissée indifférente puisqu’il m’a agacée ( enfin la Mère, la Femme m’ont agacée) et surtout parce que la curiosité a su m’emmener jusqu’au bout, parce que certaines phrases comme les précédentes sont comme une bonne claque, et c’est quand même fort. Mais en fait, jamais pour aucun des personnages, sauf pour Fils peut-être, jamais donc je n’ai ressenti d’attachement, de sympathie pour cette famille. J’ai tiré tout de même une conclusion pour moi évidente, sous-entendue dès le début de cette histoire, c’est que cette femme a quelque chose qui ne tourne pas très rond. Et je me suis demandée comment elle a pu mener une vie quasiment normale. Et je me dis aussi qu’il est fort possible que j’aie été rebutée par cette femme à cause de cette façon d’être brutale. Et peut-être parfois, m’y reconnaître un peu d’où le malaise. Je me dois d’être honnête avec vous. 

« J’ai toujours procédé ainsi : faire comme si tout était normal. C’est la seule façon qu’on n’ait aucune prise sur moi. Si vous vous plaignez, il ne faut pas croire que les autres vous porteront secours. Est-ce qu’on a jamais vu ça ? Est-ce qu’on les a jamais vus régler vos problèmes à votre place ? La seule chose qu’ils sachent faire, c’est poser des questions qui vous déplaisent, et à la fin, pour se débarrasser de vous, ils n’ont d’autre moyen que de vous faire sentir responsable de ce qui vous arrive, ainsi ils se croient quittes. »

Je pense que même une chronique comme celle-ci peut donner envie et tant mieux. Par ailleurs, c’est très bien écrit et construit, aucun doute là-dessus, et je pense que d’autres lecteurs ou lectrices, aimeront ce personnage, c’est même probable…Je ne suis pas forcément une référence pour mes avis sur ce genre d’histoire. Mais ! Je l’ai lue et ai trouvé quand même ma façon de vous en parler.

« Nous étions le sel de la mer » – Roxanne Bouchard, éditions de L’aube / Noire

Nous étions le sel de la mer par Bouchard« Y’en a qui arrivent ici pis qui se vantent. Ils friment, ils veulent nous en mettre plein la vue. Ils pètent de la broue. On les appelle les touristes. »

BASS, de Bonaventure »

J’ai préféré vous mettre la première phrase en exergue du roman, je la trouve drôle…Le premier chapitre se déroule en 1974, court, une page recto verso, puis on est en 2007.

J’ai voulu lire cette histoire parce qu’elle se déroule en Gaspésie, projet d’un autre séjour au Québec. Mes nouvelles attaches avec ce pays me poussent à découvrir sa littérature contemporaine. Je ne me suis pas refusé ce roman plutôt pittoresque, lu à Montréal.

Une lecture sans difficulté, parfaite pour des vacances, mêlant en une même intrigue une quête familiale, une enquête policière, et ce que j’ai préféré, une galerie de portraits vraiment drôles et vivants. Mais aussi une histoire de quête d’identité, celle de Catherine, un très joli personnage et de sa mère, qu’elle n’a pas connue. Cette mère c’est Marie Garant. Catherine, chez l’aubergiste Renaud, arrive et questionne:

« C’est quoi, déjà, le nom que vous cherchez?

Il faudrait s’y habituer, du moins quelque temps, faire semblant, l’insérer dans mon répertoire, sinon familial, du moins langagier. Alors pour la première fois, en contemplant la mer, je l’ai dit. J’ai pris une large inspiration et je l’ai avoué.

« Marie Garant…Vous la connaissez?

Il a reculé d’un pas. Son visage allumé s’est éteint comme la flamme d’une chandelle soufflée brusquement. Il m’a détaillée, attentif et suspicieux.

« C’est une amie à vous?

-Non. À vrai dire je ne la connais pas… »

Il a repris le verre, qu’il s’est mis à frotter de bon cœur.

« Ouf! Ben, j’ai eu peur! Parce que j’m’en va vous dire que, Marie Garant, c’est pas une femme qu’on aime, surtout qu’à votre place, comme touriste, j’en parlerais pas trop trop parce que ça vous donnera pas des amis vite vite… »

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L’autrice a dû drôlement s’amuser en écrivant, car elle a donné à plusieurs personnages des « tics » de langage, ainsi Renaud Boissonneau, avec cette récurrente introduction à ses paroles : »Parce que j’m’en va vous dire… ou Cyril et ses « Hiii », qui les définissent aussi bien que la couleur de leurs yeux .

« Y’a quelque chose de pas naturel à nous obliger à dormir en terre tout le reste de notre mort. Marie Garant, l’eau aurait dû la garder, lui gruger la peau et les os, l’avaler pis la sédimenter, en faire du beau corail. Hiii Y veulent toujours qu’on soit le sel de la terre ! Hiii Pourquoi, nous autres, on serait pas le sel de la mer ? »

Elle a su dépeindre la vie d’une petite communauté de cette région sauvage et assez rude, où la pêche est la principale ressource, avec ce qui souvent lie les gens entre eux : des amitiés et inimitiés, des amours cachées, des secrets bien planqués, des mensonges, mais aussi une solidarité en cas de coup dur…mais pas toujours, on sait bien que ce n’est pas évident, la solidarité. Bien sûr, il n’y a pas que ça. Publié à L’Aube Noire, ce livre propose une enquête de longue haleine, difficile par le silence des uns et les mensonges ou omissions des autres.

Catherine arrive en Gaspésie, avec une lettre et elle cherche Marie Garant. Marie Garant qui est morte. Elle va donc mener sa recherche, entendre tout et son contraire et elle devra faire le tri. Arrive en cours du livre l’inspecteur Moralès. Fraîchement muté depuis Montréal, il doit préparer aussi l’installation de sa femme. Gros dépaysement pour cet homme placide, ouvert, qui va être confronté à une population soudée en un noyau dur. Quant à Catherine, elle est bien mystérieuse aussi, mais elle arrive ici parce que Marie Garant était cette mère, qu’elle n’a pas connue, elle a été élevée dans une bonne famille qui l’a aimée.

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Marie Garant est le personnage central, autour duquel gravitent mémoire, événements, amitié et rancœurs des villageois. Femme libre, aux amours tumultueuses et variées, Marie Garant est un point de crispation pour de nombreux habitants de la Baie-des-Chaleurs.

Enfin il y a la peinture de cet univers rude de la pêche en mer, du climat extrêmement rigoureux, de l’isolement, et de très belles pages sur cette Gaspésie et son monde que j’ai tant envie de connaître.

« La Gaspésie, c’est une terre de pauvres qui a juste la mer pour richesse, pis la mer se meurt. C’est un agrégat de souvenirs, un pays qui ferme sa gueule pis qui écœure personne, une contrée de misère que la beauté du large console. Pis on s’y accroche comme des hommes de rien. Comme des pêcheurs qui ont besoin d’être consolés. »

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L’inspecteur Moralès, avec Catherine, mon personnage préféré, va connaître ici des jours difficiles, entre ses problèmes de couple et le silence tenace, têtu des habitants face à cet homme venu de la ville.

Je n’en dis pas plus, quelques petites phrases glanées au cours de la lecture, qui fut plaisante, facile, parfois drôle, mais aussi touchante, presque une quête de survie, pour Catherine.

« C’est juste…On dirait que j’ai perdu le mode d’emploi pour l’exaltation. Pour l’enthousiasme. J’ai l’impression d’être vide. Translucide. Est-ce que ça vous arrive de sentir que la terre tourne sans vous? D’être sur le bord de la voie de chemin de fer, débarqué du train, et de regarder le party à travers la vitre insonorisée de votre à-côté? Ben moi, je ne suis nulle part en ce moment. Ni dans le party ni avec les voyeurs. Juste une vitre transparente, doc. Pas de sentiments. Rien. »

Quant à Marie Garant, à vous de lire pour rencontrer cette femme libre. je finis avec ce passage, qui n’est pas la fin du roman.

« Ici, va falloir comprendre que la mer donne à manger, mais que chaque famille paye une redevance de vie aux eaux. La noyade, c’est fréquent. Un pêcheur, un enfant insouciant… À chaque fois, il faut ouvrir une enquête. Pis qu’est-ce qu’on trouve? Un accident, une maladresse, une malchance. C’est ça, la vie sur le bord de l’eau. Pourtant, on arrive pas à se passer de la mer. Voyez, moi, je suis né avec la mer dans ma cour; j’ai joué dedans toute ma jeunesse. Le temps de mes études en ville, elle m’a tellement manqué que j’y suis revenu et que je suis pas arrivé, jamais, à quitter le village.

Va falloir comprendre que la mer, c’est tout ça: la vague qui t’amène au large et te ramène. Un roulis d’indécisions, mais tu restes là, hypnotisé et captif. Jusqu’au jour où elle te choisit… J’imagine que c’est ça, la passion… Une vague de fond qui t’amène plus loin que tu pensais et qui te rejette sur le sable dur, comme un vieux con. »

Je me suis aperçue en écrivant, plusieurs semaines après la lecture, que ce livre a laissé sa trace dans ma mémoire, comme la mer laisse sa marque et ses trésors sur le sable de Gaspésie. Joli roman.

Comme je veux finir sur une note drôle et culturelle ( sisisi… ), je vous propose un mot, découvert non pas chez Robert – le Petit –  mais avec un québécois, et le fameux conteur de St Elie de Caxton ( en Mauricie, pas en Gaspésie ), Fred Pellerin vous explique tout ! Ce mot, c’est BOBETTES (au pluriel, toujours !)