« La bête intégrale : 1- La bête à sa mère / 2 – La bête et sa cage / 3 – Abattre la bête – David Goudreault, éditions Stanké ( Québec )

« Prologue

Vous avez trouvé le cadavre. Vous devez disposer de toutes les preuves circonstancielles et médico-légales dont vous aurez besoin.L’affaire est classée, vous avez déjà tiré vos conclusions.

Mais on ne peut arriver à sa conclusion avant de connaître l’histoire.

Voici ma version. Je me livre à cœur ouvert. Ça ne changera rien, peut-être. Peut-être tout, aussi. Si ça n’excuse pas mon geste, ça peut l’expliquer. L’essentiel est dans ce document. Vous y trouverez des circonstances atténuantes ou aggravantes. Je prends le risque.

Vous pourrez croire que c’est romancé ou que je me donne le beau rôle. dans mes souvenirs, dans ma tête, c’est ce qui est arrivé. C’est ma vérité et c’est la seule qui compte…Je vous laisse en juger.

Je vous jugerai aussi, en temps et lieu.

Je demande que ce document soit déposé comme preuve et remis aux jurés. Je suis prêt à corroborer chaque paragraphe sous serment. »

Ce livre, cette série de livres, c’ est une grosse claque dans la gueule. C’est l’expression la plus adaptée quand on en ressort sonné et … empli de doutes sur cette histoire. Cette histoire qui commence ainsi:

« La résilience

Ma mère se suicidait souvent. Elle a commencé toute jeune, en amatrice. Très vite, maman a su obtenir la reconnaissance des psychiatres et les égards réservés aux grands malades. Électrochocs, doses massives d’antidépresseurs, antipsychotiques, anxiolytiques et autres stabilisateurs de l’humeur ont rythmé les saisons qu’elle traversait avec peine. Pendant que je collectionnais des cartes de hockey, elle accumulait les diagnostics. Ma mère a contribué à l’avancement de la science psychiatrique tant elle s’est investie dans ses crises. Si ce n’était du souci de confidentialité, je crois que certains centres universitaires porteraient son nom. »

Le ton est donné. Grinçant, et noir. Et j’ai ri beaucoup, vraiment ri, alors que cette histoire est absolument atroce, violente tous azimuts, et parfois, même si c’est assez rare, il y a un flot d’émotion qui monte dans la gorge, saisissant et relativement bref, désamorcé par un trait d’humour noir .

Je ne vous ferai qu’un aperçu parce que tout ça est impossible à raconter. Le personnage, le narrateur, n’a pas de nom. On sait qu’il est « la bête » à sa mère; sa mère, son idole, l’amour de sa vie, son obsession, cette obsession qui va l’emmener, et nous avec, dans un tourbillon déjanté et sans temps mort. Il nous raconte ainsi que

« Donc, j’ai grandi dans des familles d’accueil. Au pluriel. J’enfilais les familles comme les anniversaires. Les intervenants aussi. Déménagements, changements de garde, transferts scolaires, refontes des plans d’intervention.

Je n’ai jamais aimé les familles d’accueil. Tout le monde disait croire en moi, mais personne ne croyait ce que je disais. Un paradoxe parmi tant d’autres. »

C’est une longue cavale, ce roman, une longue course poursuite emplie de démence, de violence, de misère, de mensonge et d’espoir… ! Car il espère la retrouver, sa mère ! Il est mythomane, notre conteur, il a une vie intérieure intense, une résistance qu’on pourrait lui envier s’il n’en faisait pas une camisole aussi redoutable. Le tome un , c’est la fin des familles d’accueil, il doit avoir 16 ou 17 ans et est déjà, encore ? toujours ? très perturbé comme on dit pour faire modéré. Mais ici, rien n’est modéré, rien. En vrille, complètement dérangé notre héros. A sa décharge, au vu de son histoire d’enfance il a des circonstances atténuantes; et pourtant on n’arrive pas à l’aimer tout à fait, on n’arrive pas à être totalement en phase avec lui tant ses actes sont atroces et parfois gratuits, incompréhensibles – comme avec les chats. -. Avec les chats, avec les gens. Roublard, menteur…et grand lecteur, il lit beaucoup et interprète ce qu’il lit de façon judicieuse mais selon ses critères.  Il ponctue ses réflexions sur à peu près tous les sujets par un « C’est documenté » qui m’a beaucoup fait rire ( vu ce qu’il dit avant cette conclusion récurrente…). Il tient tout au long du livre les pires propos, racistes, sexistes, et tout ce qu’on veut, et s’absout de tous ses méfaits avec une facilité désarmante.

« Ce qui était pratique avec la bibliothèque municipale, en plus des livres à lire, de l’accès à Internet et des filles en jupe, c’est qu’elle était à deux pas d’un bazar. Un bazar qui rachetait les livres à faible prix, mais en quantité. Je bourrais mon sac à la bibliothèque et le déchargeait cinq bâtisses plus loin. Il n’y a pas que l’économie qui doit rouler, la littérature aussi. »

Et en devient si touchant par moments, mais oui…car il saute d’un avis à un autre par une gymnastique mentale extrêmement périlleuse.

« L’argent est la mère de tous les vices, c’est une sagesse millénaire. Les hypocrites qui affirment que ce n’est pas la chose la plus importante pour eux en ont juste assez pour faire semblant. Ce sont des résignés, des gagne-petit. peu importe la devise, peu importe l’endroit sur la planète, on se vend, on se tue, on se prostitue et on accepte d’abandonner son corps, sa force et son temps pour de l’argent. Je ne suis peut-être pas meilleur que les autres, mais je suis plus conscient et ne me laisse pas noyer dans l’hypocrisie générale. Le temps, les amis et les amours passent, l’argent reste. J’ne avais plein les poches et je voulais en profiter. »

Après avoir cru trouver sa mère qu’il recherche activement, vivant de combines, déjà bourré d’addictions, entretenant des relations avec des femmes plus vieilles que lui, pas très belles –  ah il faut l’entendre parler de ses amours !  – , il trouve un vrai travail à la SPA, tout un poème, il chantonne du rap. Ici, Manu Militari

et le voici attrapé et on entre dans le second tome, La bête et sa cage, la prison.

Comme le livre est long, je vous propose le prologue intégral:

« J’ai encore tué quelqu’un. Je suis un tueur en série. D’accord, deux cadavres, c’est une petite série, mais c’est une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu’où les opportunités me mèneront? L’occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière.C’est documenté.

Depuis quatre jours déjà, mon univers est réduit à une cellule d’isolement. Mon avocat vient tout juste de m’apporter papier et crayons. Il prétend que ça m’aidera à tuer le temps et que ça pourrait nous être utile au procès. Mes écrits intéressent les légistes et les spécialistes de tout acabit. J’ignore ce qu’ils en tireront, mais mon juriste endimanché me garantit que ce sera du vrai bonbon pour les psychiatres.

La dernière fois que j’ai commis un meurtre, j’avais tout noté. Les experts s’en sont inspirés pour la rédaction de leurs rapports psychologiques. Rapports ayant contribué à déterminer ma peine. La peine, ça ne se calcule pas.

Ils ont affirmé que mon récit était d’une transparence, d’une candeur désarmantes. Ça aurait joué en ma faveur. Paraîtrait que j’ai une capacité d’introspection minimale bien que je m’exprime à foison. C’est grâce à mes études en rien du tout. Autodidacte de la tête aux pieds. Je bombais le torse au tribunal, pas peu fier.

Puis ils ont égrené le chapelet de diagnostics : dysphasique, troubles d’adaptation impliquant des symptômes du spectre de l’autisme, troubles de la personnalité antisociale et narcissique. Malgré mon jeune âge, les spécialistes s’entendaient pour brosser le portait d’une psychopathie complexe. C’était moins flatteur.

J’ai pris seize ans dans la gueule. Paf ! On m’assure que ça aurait pu être pire. Ce sera pire d’ailleurs , cette fois, avec la récidive. Je pourrais ne jamais être remis en liberté. La liberté, c’est dans la tête. Et j’ai le crâne vaste.

En attendant qu’ils finissent l’enquête et déterminent à quel degré d’homicide ils vont me cuisiner, je marine en isolement. Autant écrire.

Je dirai la vérité, toute la vérité, rien que ma vérité. Ce manuscrit peut être remis au juge, aux jurés, aux experts-psychiatres et à un éditeur. Je parie que ce sera un long procès et un bon livre. »

J’ai encore plus ri dans cet épisode. Notre narrateur, il faut le comprendre, est un très très grand mythomane, il a une vie intérieure si intense et une imagination si fertile que ce séjour en prison devient une fantastique aventure dans laquelle son ego va aller de bouffées d’orgueil délirantes en claques dans la figure. Mais en tous cas, la vie de la prison est sordide et ce garçon si violent subit avec un calme olympien ou presque les pires atrocités. Des scènes hilarantes en tous cas et on est pas très fier de se marrer. C’est néanmoins forcément la volonté de l’auteur. Parce que bon, tout le monde y va de son coup de poing, de couteau, de fourchette et autre…C’est la jungle, ça saigne, ça pue. Et notre personnage délire considérablement. Tout à son avantage.

À la suite de cette conséquente épopée pénitentiaire, il est expédié en hôpital psychiatrique – Pinel –  et voici le tome 3, Abattre sa mère. 

« Prologue

À la fin de ce récit, je vais me tuer. Et puis mourir. C’est ainsi. Toute bonne chose a une fin, mais moi aussi.

Vous ne devriez même pas tenir ces pages. Que vous puissiez me lire relève de la providence, du miracle ésotérique. Vous êtes incapable de concevoir la chance qui est la vôtre. À moins d’avoir la foi. Dieu est partout, et je suis là; je vous laisse en tirer vos propres conclusions.

En toute humilité, je ne suis qu’un homme, mortel. Mord déjà. Mais de grands destins foulent le sol de cette terre, une race d’hommes qui marque l’histoire et écrit la sienne. Je suis de cette espèce trop grandiose pour s’effondrer, s’écrouler dan sla vase de l’insignifiance commune. Comme un conquérant, un génie littéraire ou un graffiti célébrant l’amour d’André et Nicole sur la pierre dynamitée d’une autoroute de l’Outaouais, je laisserai ma trace.

D’autres viendront après moi, qui m’imiteront pour les plus misérables, qui s’inspireront de mon œuvre pour les plus nobles. Mais moi, je n’y serai plus. Voici mes derniers écrits, lisez-les en mémoire de moi.

Tout est fini, l’histoire commence. »

De là il sortira, et comme il sème les agressions sous ses pas, on va le suivre dans Montréal, en compagnie d’une punkette shootée, Bebette, et d’une vieille putain qui crache ses poumons, Maple. Drôle de périple souvent nocturne, sous alcool ou cachets, ou tout ce qu’il trouve. Pourvu que ça « gèle ».

Je m’en tiens là, la fin est assez éclairante, et sincèrement je ne crois pas avoir déjà rencontré une plume française de cette sorte. Il y a du rythme, de la poésie, de l’humanité dans tous ses états, y compris les pires. Une œuvre inclassable, qui fait découvrir la jeune littérature québecoise que je vais continuer à explorer. Après Anaïs Barbeau Lavalette et son bouleversant « Je voudrais qu’on m’efface« , mon enthousiasme ne faiblit pas.

Je précise aussi que le parler québecois est présent, mais compréhensible sans dictionnaire et si drôle, si imagé, un parler qui met du relief à l’écriture déjà si brillante. J’ai adoré ce livre totalement unique par son ton, son sujet et la façon de le traiter. Quand je dis LE sujet, il y en a plusieurs, un vrai réquisitoire sur nos sociétés qui laissent des tas de gens à la marge et qui s’étonnent de cette marge ensuite. Un regard sur Montréal et le Québec impitoyable, bien loin des clichés touristiques et angéliques liés à ces endroits. Ceci dit, j’ai adoré cette ville, mais comme toutes les villes, elle n’est pas exempte de laissés pour compte, de misère, etc…J’y ai aussi beaucoup marché ( et pas encore assez à mon goût, va falloir que j’y retourne …), et j’ai aimé ça.

Enfin, ne sautez pas les préfaces exceptionnelles, elles font partie intégrante de la qualité de l’ensemble, signées : Kim Thuy, Manu Militari et Fred Pellerin

Je vous invite vraiment à vous procurer ce livre étonnant, explosif, hilarant, jouissif et extrêmement virulent ! Tout y est au cordeau, Titres des romans, titres des chapitres, préfaces, et bien sûr l’écriture et le propos, un sans faute.

Je crois que le tome 1 a été édité aux éditions Philippe Rey et en 10/8 , avec une chouette couverture signée comme celle de la trilogie Axel Pérez de León ; je mets celles des autres tomes, je les trouve vraiment belles et très évocatrices. Je ne sais pas si les libraires peuvent l’avoir dans l’édition originale comme le mien tout en un, probablement. Sinon, la librairie du Québec à Paris est très sympa et envoie par correspondance. 

Un petit bout de l’épilogue

« Only God can judge me, et au jugement dernier, il ne me jugera même pas! Dieu n’est qu’amour et pardon, c’est pratique. Mon expérience d’homme revenu d’entre les morts a labouré ma spiritualité en jachère. J’ai décidé de croire en Jésus, les saints, les archanges, et leurs diverses déclinaisons. C’est un choix réfléchi, stratégique, qui deviendra peut-être une forme de foi en cours de route. L’appétit vient en mangeant et ça compte aussi pour les hosties. »

J’ai corné une page sur 2…si j’ouvre n’importe où le livre, je tombe sur un truc incroyable et je me remets à lire…mais je dois rester raisonnable et ne pas trop en dire et que je vous garantis un grand moment de lecture. NOIR et JUBILATOIRE !!!

Le site de l’auteur

En mode flemme, mais pourtant…Henry Miller et Valentine Imhof

Ben oui, quoi, partout on entend « LISEZ !!! » mais « LISEZ DONC !!! »

L’injonction est d’actualité. C’est le moment parfait pour lire ( pour autant qu’être confiné chez soi soit quelque chose de parfait ) parait-il.

C’est TOUJOURS le bon moment pour lire si on n’a pas d’autre urgence. Ici et pour moi, lire c’est juste du plaisir, écrire c’est autre chose, c’est une discipline et en ces temps contraints, la discipline, je m’en déleste un peu.

Vous savez bien que lire est mon activité quotidienne, et je lis. Mais paresseusement. Et je lis des livres prêtés, offerts, achetés et mis de côté. Bientôt, Silvia Avallone et la jeune Adele dans  « La vie parfaite » puis j’espère pouvoir vous proposer une lecture québecoise, une trilogie dingue. Alors le premier opus peut-être.

Mais dans l’immédiat, je vous livre en quelques mots ce livre qui n’est pas un roman, mais une biographie que j’ai dégustée au soleil;  ça se lit comme un roman, et c’est écrit par Valentine Imhof , Henry Miller fut son sujet de mémoire en littérature américaine:

Henry Miller, la rage d’écrire – éditions Transboréal – collection Compagnons de route ( 2017 )

Je n’ai lu de Miller que « Le colosse de Maroussi », après un voyage en Grèce, et je n’avais que peu d’idée de la vie de cet auteur qui fit scandale chez tous les biens-pensants du XXème siècle. J’ai rencontré un homme qui sans cesse écrivait, même si ce fut longtemps « dans sa tête », qui se maria un nombre de fois considérable, une sorte de grand enfant curieux, capricieux, épris de liberté. Je conseille à tout le monde cette lecture qui m’a donné envie de lire Henry Miller, d’autant que sous la plume de Valentine ce personnage prend une amplitude et un sens puissants. En accord avec elle, qui m’adressa ce livre pour mon anniversaire en 2018 à la suite de notre entretien pour  » Par les rafales », je vous propose ici la conclusion de 4 pages. Parce qu’elle m’a émue, parce que j’ai compris pourquoi Valentine avait choisi cet écrivain comme sujet, parce que je l’ai retrouvée en filigrane, elle, entre les lignes.

« Conclusion

Un élan vital et libérateur

Henry aurait plus de 125 ans et serait peut-être un peu surpris – probablement agacé -par cette énième biographie, comme il l’était quand, de son vivant, certains de ses amis évoquaient le projet de lui consacrer un livre. Il se sentirait engoncé, coincé aux entournures, et ne se reconnaîtrait sans doute pas dans cette trajectoire linéaire, lui qui écrivait dans « Le Monde du sexe »: « On n’avance pas dans la vie en terrain plat ou en ligne droite; souvent on brûle les haltes indiquées sur l’horaire; parfois on quitte complètement le sentier battu.[…] Ce qui se passe à tout moment de notre vie à tout jamais reste insondable, inépuisable et ineffable. » Et parce que Miller est hors-norme, inclassable et irréductible, tout ce que l’on pourra écrire sur sa vie et son œuvre ne peut être que soluble, provisoire et caduc, et ne le contient pas, car toute nouvelle lecture de ses livres nous le révèle autre, insaisissable, et pourtant si présent et si proche. C’est certainement parce qu’il réussit à entretenir avec son lecteur une intimité rare, lui insuffle une part de cet élan vital qui l’anime et nous invite à porter sur le monde un regard tout neuf, celui du candide ou du fou, qui conserve intacte et perpétuelle sa capacité à s’émerveiller.

Il refuse toute vérité révélée, ne prête allégeance à aucun système, rejette en bloc les -ismes quels qu’ils soient, est constamment rétif à tout ce qui est péremptoire, fige, enferme, sclérose, et rend la vie morte. Sa prose éruptive traduit le le mouvement, essentiel, de toute chose, et ses paradoxes, ses incohérences et ses contradictions, en sont les illustrations permanentes. « L’univers [que l’homme] doit créer de par son destin même est en lui; et lorsqu’il le découvre, il est roi. Mais cet univers, comme n’importe quel autre, est un flux perpétuel, en constant changement. Il peut s’enfler comme l’Amazone ou s’effiler comme un couteau et devenir Colorado.[…] Mais il lui faut couler, garder sa fluidité mouvante, sous peine de mort. » ( Le Monde du sexe )

La force de Miller a été de montrer qu’un roman peut être ce que l’on veut qu’il soit, à l’écart des canons de l’orthodoxie littéraire et des genres traditionnels. On peut admirer son obstination à faire entendre sa voix discordante et nouvelle, à imposer sa liberté de créateur iconoclaste, à transfigurer le monde par l’écriture pour en donner une vision originale, fluctuante, kaléidoscopique, explosive, et en permanente expansion, toujours portée par un humour et une autodérision salutaires. Il nous invite constamment à ne pas le prendre trop au sérieux,car il n’a vraiment rien d’un gourou, ne cherche pas à convaincre de quoi que ce soit ni à s’attacher des adeptes. Il revendique, au contraire, le droit au détachement, et exprime une forme d’individualisme forcené et positif, qui n’est pas de l’indifférence ni de l’égoïsme, mais qui le garde d’avoir un jugement sur tout, et de prendre une part active aux événements qui secouent le monde. Il préfère pouvoir se tenir au-dessus de la mêlée, et conserver ainsi une hauteur de vue qui n’entrave pas, ne ferme aucune perspective. Et tant pis si, de ce fait, il n’est l’homme d’aucune grande cause – et refuse tout autant d’assumer la double paternité de la contre-culture et de la libération sexuelle qu’on a voulu lui attribuer – , car c’est certainement ce non-engagement dans des luttes circonstancielles et datées qui conserve à ses textes toute leur actualité et leur pertinence. Il s’est contenté de tracer son chemin, de chanter à tue-tête sa passion pour la vie, et il nous invite à en faire autant, persuadé que « chacun a en lui un livre – chacun est un livre, le livre qu’il écrit lui-même » ( Flash-Back – Entretiens de Pacific Palisades).

Certains de mes voyages m’ont permis de le rejoindre du côté de Monterey sur les côtes rocheuses du nord de la Californie, à Albuquerque, La Nouvelle-Orléans, Detroit, au Grand Canyon et dans les rues de Brooklyn, Manhattan, Montparnasse et Clichy avec, pour guides, les pages de ses livres. C’est aussi grâce à lui que j’ai pu parcourir la Grèce sans y être encore allée, tant les descriptions du Colosse de Maroussi la restituent, vibrante de couleurs, de chaleur et d’humanité. Puis je me suis installée à St-Pierre-et-Miquelon, et j’y ai trouvé une cabane à flanc de rochers, mon Big Sur miniature, tout à l’ouest de l’île. Comme Henry, ce n’est pas une maison ni un terrain que j’ai achetés, ce sont les éléments et la vue, la mer, ses bleus changeants et ses tempêtes, le ciel et ses aurores boréales, l’air chargé de salin et du parfum chaud des spruces, les paquets de brume laiteuse, le soleil qui plonge dans l’Atlantique Nord avec des incandescences électriques. Et je suis persuadée que, comme moi, il adorerait cette enclave à l’écart des fracas du monde, pour y écrire en regardant passer les baleines, y lire allongé dans la camarine face aux falaises de Langlade, y respirer les embruns, se livrer à la force et à la beauté des choses et simplement pouvoir jouir du bel aujourd’hui chanté par Cendrars.

Et quand je m’abandonne au simple plaisir d’être là, gagnée par une douce indolence, les sens en éveil et la tête au repos, j’ai envie de dire:« Je me sens chez moi dans l’univers. Je suis un habitant de la Terre et non d’une de ses parcelles, que celle-ci soit étiquetée Amérique, France, Allemagne ou Russie. Je ne dois allégeance qu’à l’humanité, et non à un pays, une race, un peuple.[…] Je n’ai d’autre fin ici-bas que de travailler à l’accomplissement de ma destinée, qui est mon affaire à moi. Ma destinée est liée à celle de n’importe quelle créature qui habite cette planète […] Je refuse de gâcher ma destinée en me bornant à considérer la vie selon l’étroitesse des règles qui la cernent aujourd’hui comme autant de pièges. […] Je dis: « La Paix soit avec vous tous ! » et si vous ne la trouvez pas, c’est que vous ne l’avez pas cherchée » ( Max et les Phagocytes )

Merci Valentine.

En attendant la suite, eh bien patience, courage, faites gaffe au chocolat, aux apéros et aux cacahuètes, et puis si vous ne savez pas quoi faire…lisez !  Par exemple…« Le droit à la paresse » de Paul Lafargue ( éditions Allia )

J’allais oublier:  profitez bien de la vie de famille ! 

 

« Entre deux mondes » – Olivier Norek – Pocket

« L’enfant

Quelque part en Méditerranée.

La main sur la poignée d’accélération, il profita du bruit du vieux moteur pour y cacher sa phrase sans créer d’incident ou de panique.

-Jette-la par- dessus bord.

-Maintenant?

-On s’en débarrassera plus facilement au milieu de la mer que sur une aire de parking. Elle tousse depuis le départ. pas question de se faire repérer une fois qu’on les aura collés dans les camions en Italie.

Dans l’embarcation, deux-cent soixante-treize migrants. Âges, sexes, provenances, couleurs confondus. Ballottés, trempés, frigorifiés, terrorisés.

-Je crois pas que je peux y arriver. Fais-le, toi. »

Avant toute chose, je tiens à dire que lire m’est difficile en ce moment, assaillis que nous sommes toutes et tous par des messages et des informations anxiogènes dont il est difficile de s’abstraire, je n’échappe pas à cet état. Pour la lecture, j’ai lâché 3 livres qui doivent paraître ou sont parus. Pas accrochée à la moitié, j’ai renoncé; ce n’est peut-être pas leur heure, on verra. J’ai encore une jolie pile, mais on sait que les sorties sont repoussées et c’est le moment d’honorer les livres offerts, prêtés et achetés. Enfin, je ne passerai pas autant de temps sur mes articles, à chercher des images ( même si j’aime bien ajouter des photos, les chercher, les choisir, des photos libres et gratuites, croyez-moi, ça prend du temps ), et ce sera moins long. Pour tout vous dire c’est le calme plat ici et je me demande parfois pourquoi je passe autant de temps sur ces bafouilles…mais je sais bien pourquoi, c’est parce que je garde cette envie de partager et de donner envie. Et je le fais pour les auteurs, surtout les nouveaux, les premiers romans, les choses plus « confidentielles » qui ne le sont que parce que pas saisies dans le grand mouvement de la célébrité, du « grand » éditeur ou de la visibilité médiatique. Et je me demande si je suis bien efficace.

Bah ! Je continue parce que j’aime ça. Et parler de David Chariandy, d’Alan Parks et là, maintenant, d’Olivier Norek qui m’a bouleversée, parler d’auteurs connus ou pas, parler de beaux textes ça me plait à moi, et c’est déjà ça.

Donc, un grand Olivier Norek, paru en 2017 – je vous ai bien dit que j’avais toujours un train de retard – . J’avais beaucoup aimé la trilogie et l’inspecteur Coste et là je dois dire que je suis absolument admirative, car disons-le clairement, c’est un sujet « casse-gueule » auquel il se frotte, Norek, et il s’en tire avec brio, nous proposant un roman extrêmement fort, particulièrement noir plus que policier ; si parfois par la grâce des personnages, il envoie un message qui tend à la fraternité, il repasse du côté sombre et désespéré fatalement compte tenu du lieu et du contexte.

« Nous devenons tous des monstres quand l’histoire nous le propose. »

Mais en fait il est là le talent d’Olivier Norek, il sait doser, on sait qu’il le fait en connaissance de cause, il écrit remarquablement, c’est intelligent, jamais caricatural, il nous brosse des portraits creusés, certains tourmentés par une conscience tenace et résistante à toute épreuve ou au contraire totalement dénués de tout état d’âme. Mais je dois dire que c’est bien plus fin que ça, plus fin,  la nuance est partout.

« Kilani ferma les yeux tout le temps de son grand nettoyage. Il resta calme et comme apaisé. Manon se demanda s’il pensait à sa mère, lorsqu’elle avait eu les mêmes gestes. Sur sa peau noire, les blessures n’étaient pas immédiatement visibles. mais le gant glissa sur ses épaules et caressa une brûlure. Sur une de ses jambes, une grande balafre courait le long du mollet. Dans son dos, des stries boursouflées. Ses mains étaient abîmées comme si elles avaient travaillé toute une vie. Manon n’était pas émue. Enfin, pas seulement. Elle était aussi en colère. une vraie colère profonde qui grossissait à chaque nouvelle découverte. Sous ses doigts, cette partition de cicatrices racontait la vie de l’enfant. »

Comme je suis en mode paresse, voici Olivier Norek qui mieux que moi parlera de la genèse de ce livre, qui pour moi devrait être lu massivement ( comme je suis énervée, je dirais même à voix haute aux plus récalcitrants attachés sur leur chaise, oui, c’est l’effet sur moi du confinement, ça… )

Dans ce livre, il est question de la Jungle de Calais, de policiers, de l’un d’entre eux, Bastien Miller, tout nouvellement arrivé avec sa femme dépressive et sa fille ado, Manon et Jade et d’un autre flic, syrien, Adam, qui cherche sa femme et sa fille, Nora et Maya ( avec Monsieur Bou ) dans cette Jungle.

« Il ne pourrait pas sauver son pays. Seules sa femme et sa fille comptaient à présent. Il allait quitter la Syrie par tous les moyens possibles. Et que ceux qui diraient qu’il aurait pu se battre pour aider son peuple aillent se faire foutre. Ou viennent à sa place, dans ce hangar surchauffé, recenser des suicidés aux pieds brûlés et aux dents arrachées. »

Et puis il y a Kilani…dans cet « entre deux mondes » violent, cruel, livré à lui-même et de ce fait livré aux prédateurs.

« Partout dans le monde, tu trouveras toujours un homme pour profiter de la détresse des autres. »

Les migrants fuient un pays en guerre vers lequel on ne peut décemment pas les renvoyer, mais de l’autre côté, on les empêche d’aller là où ils veulent. C’est une situation de blocage, on va dire. […] Vous croyez aux fantômes, Passaro ?
– Je ne me suis jamais posé la question. Vous parlez des esprits qui hantent les maisons ?
– Exact. Coincés entre la vie terrestre et la vie céleste. Comme bloqués entre deux mondes. Ils me font penser à eux, oui. Des âmes, entre deux mondes… »

Il y est question d’êtres humains et d’abandon. Mais aussi de courage, de fraternité, d’amour.

Un très très beau livre. D’accord avec Joann Sfar, magistral.

« Janvier noir » – Alan Parks – Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis

« L’affaire devint l’un des points de repère dont parlent les flics pour situer leur carrière. Comme il y eut Peter Manuel et Bible John, il y eut Janvier noir. Personne ne savait vraiment d’où était sorti ce nom, sans doute une remarque au détour d’une conversation à Pitt Street ou dans un pub proche du central. La presse n’avait pas tardé à s’en emparer pour en faire ses gros titres. La une la plus célèbre était encore visible, encadrée sur les murs des commissariats de la ville.

JANVIER NOIR:  OÙ S’ARRÊTERA LA LISTE ? »

Eh bien ce livre m’a terriblement plu. Je me suis plongée dans sa noirceur absolue, sa violence extrême, l’ambiance crasseuse, miteuse, misérable de Glasgow en 1973. Ce livre ne tient pas qu’à ce fil ou filon- là, pas juste là pour les amateurs, mais ce roman est aussi comme un reportage – en noir et blanc pour moi – sur Glasgow à cette époque, les quartiers abandonnés tout comme les gens qui y vivent, qui s’y cachent, qui y trafiquent et qui souvent y meurent de manière violente. McCoy, qu’on pourrait croire un de ces flics héros fatigués au bord de la retraite est en fait un jeune flic, trentaine dépassée, pas plus. McCoy navigue entre deux eaux, troubles toutes les deux, l’une plus sale que l’autre…quoi que, l’histoire nous démontrera que non, pas vraiment. Parce que c’est un livre noir dans son intégrité. McCoy et son « bleu », Wattie ( formidable personnage ):

« Le nouveau était pourtant là, cheveux blonds mouillés et bien coiffés, large visage ouvert, costume sombre et chaussures cirées. il avait vingt-six ans et en paraissait quinze. Le bleu dans toute sa splendeur.

-Huit heures et demie, en principe, répondit McCoy en bâillant largement.

-Je peux revoir la photo? demanda Wattie.

McCoy la lui donna. Lorsqu’il regardait Wattie, il se revoyait cinq ans plus tôt. cet éclat d’enthousiasme avait disparu de son regard depuis longtemps, et ça faisait belle lurette qu’il ne venait plus travailler chaussures cirées et chemise repassée. Il regarda son reflet dans la vitre: ce n’était pas jojo. il avait besoin d’aller chez le coiffeur et de se procurer un costume avec lequel il n’ait pas l’air d’avoir dormi. »

Alan Parks nous plonge – je dirais même nous enfonce la tête –  dans un univers sordide où règnent tout les vices et toutes les misères; alcool, drogues, prostitution et bien pire que ça. Tout se déroule au moins de janvier 1973. Après quelques chapitres servant de rencontre avec McCoy et son univers, la mise en place des lieux, le commissariat, la prison de Barlinnie, la chambre où Janey et McCoy s’ébattent, défoncés…vient le 2 janvier et la gare routière où un jeune garçon de 20 ans abat une jeune femme et se tire une balle ensuite. Voilà, les faits de l’enquête sont posés, et va s’en suivre une véritable immersion dans les rues, les pubs, les chambres et les recoins les plus sinistres et misérables de la ville.

« Le Springburn dont il se souvenait, ses grandes usines de locomotives, ses immeubles surpeuplés, avaient disparu depuis longtemps. Les usines avaient toutes été fermées et la population déplacée vers les nouvelles cités de banlieue. Cités déjà gorgées d’humidité, à en croire leurs habitants.

Aujourd’hui, Springburn n’était plus que des autoroutes, des immeubles à moitié démolis, leurs pièces tapissées de papier peint à ciel ouvert, et un pub ici ou là, perdu au milieu de nulle part. Tout ce qu’il y avait autour: envolé. La municipalité aurait mieux fait de balancer des bombes incendiaires sur le quartier, au moins ç’aurait été plus rapide. »

On fait des rencontres avec des gars patibulaires, clochards, tueurs, hommes de main, trafiquants de toutes marchandises trouvant preneur. On va des bordels à des lieux beaucoup plus chics, chez des gens bien plus difficiles à aborder que les mères maquerelles comme Iris ou Baby Strange, bien plus difficiles à coincer aussi.            Iris :

Le bordel était installé dans l’un de ces immenses appartements victoriens qu’on trouvait à Glasgow, chaque pièce aménagée en chambre à l’exception de la cuisine. Ça, c’était le domaine d’Iris. Elle trônait, assise sur une vieille chaise à l’entrée de la pièce, derrière elle se dressant les piles de caisses de bouteilles et Big Chas, le videur. Elle avait confié à McCoy que les boissons lui rapportaient deux fois plus que les filles. Ça en disait long sur Glasgow. Iris ne se compliquait pas la vie. Elle ne vendait que du whisky et de la bière. C’était à prendre ou à laisser. Tennent’s ou Red Hackle.

Elle réalisait l’essentiel de ses bénéfices tard le soir et le dimanche. À partir de minuit le vendredi ou de trois heures le dimanche après-midi, quand les vrais buveurs commençaient à avoir la tremblote, elle pouvait plus ou moins pratiquer les prix qu’elle voulait. Il avait croisé suffisamment de femmes à la mine honteuse et d’hommes aux yeux chassieux dans l’escalier pour savoir à quel point les affaires marchaient bien. Les buveurs trouvaient toujours de l’argent quelque part. Quitte à ce que les mêmes ne mangent pas le lendemain. »

Un des nombreux intérêts de ce livre, c’est la quasi absence de frontière entre les différents mondes, différents milieux et univers, l’extrême porosité entre les truands et l’autorité; c’est en particulier le lien si fort qui soude McCoy et Cooper en toutes circonstances. Un lien, mais aussi une sorte de prison pour McCoy, prison affective faite de loyauté, de reconnaissance, mais c’est en tous cas un lien qui jamais ne sera rompu. C’est une histoire tragique, douloureuse et forte entre ces deux hommes partis sur des chemins opposés.

« McCoy ne put terminer sa phrase. Cooper s’était jeté sur lui. Il le tint par le cou, lui plaqua la tête contre le mur de la ruelle. Le visage collé au sien, il postillonna, les dents serrées:

-Trois ans, que t’as passés à chialer et à pisser au lit, les autres faisaient la queue pour te balancer des coups de latte. Et moi, je me suis occupé de tout le monde. Je t’ai protégé des sœurs et des séances de chatouilles de cet enfoiré de père Brendan. C’est moi qui m’en suis pris plein la gueule par les frères; c’est moi qui me suis retrouvé enfermé dans ce putain de cachot pendant des jours d’affilée. Pas toi. C’était pas assez? Et pour ta gouverne, Janey n’allait avec toi que pour l’herbe que t’apportais. »

J’ai adoré ce pan de l’histoire. L’auteur ne se satisfait pas de survoler sa ville, il y pénètre avec nous sans broncher. C’est extrêmement bien écrit et malgré la violence omniprésente, sous toutes ses formes, il y a de l’amour entravé par les difficultés sociales et psychiques, par les addictions, en particulier cette drogue qui ravage les personnages croisés dans cette déambulation hallucinée dans Glasgow. Il est bien sûr question de corruption, partout, tout le temps. C’est un horizon sombre, bouché, l’amour et la mort s’imbriquent, les enfances et les jeunesses naissent en foyer et finissent en prison ou à la morgue. Mais, malgré tout, des amours naissent, même éphémère, cette pulsion vitale s’accroche. Bref, un vrai bon roman, gros coup de cœur.

Qualifié de hard-boiled en 4ème de couverture – traduit en son sens propre, cela s’utilise pour les œufs durs –  un livre de »durs à cuire ». Un des premiers auteurs du genre fut Dashiel Hammett. Plus ICI

« La tête renversée en arrière, la femme chantait à gorge déployée. Sa voix avait dû être très belle autrefois. Ce qu’il en restait résonnait sous les voûtes, rauque, privé d’aigus, mais l’émotion était toujours là. Tout le monde se tut à leur approche. Elle termina sur « Oh Danny Boy, I love you so ! », s’inclina en saluant de la main et tomba. L’homme l’aida à se relever, lui fourra dans la main sa bouteille de vin rouge arrangé. »

J’ai choisi cette version qui me semble la plus proche de l’âme du livre, même si c’est un homme qui chante.

 

« Il est temps que je te dise – Lettre à ma fille sur le racisme – David Chariandy – éditions Zoé, traduit par Christine Raguet

Résultat de recherche d'images pour "il faut que je te dise livre Zoe"« L’occasion

(L’auteur et sa fille de trois ans vont manger un gâteau au chocolat )

…[…] C’était un moment ordinaire. Et une soif ordinaire nous a saisis à cause de la puissante saveur sucrée du gâteau, alors je me suis levé pour aller au robinet le plus proche afin de nous rapporter un verre d’eau à chacun. Une femme était en train de faire la même chose. Elle était bien habillée, léger tailleur d’été crème, discrètement maquillée, avec goût. Nous sommes pratiquement arrivés ensemble au robinet. Par politesse, j’ai marqué un temps d’arrêt et justement ce geste a semblé n’avoir d’autre effet que de l’irriter. Elle a joué des épaules pour passer devant moi et pendant qu’elle remplissait son verre, elle s’est retournée pour expliquer : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici. »

Beaucoup de livres, romans, essais, nouvelles, récits, ont été édités sur le sujet de ce petit livre de 111 pages, le racisme. David Chariandry réussit à écrire un formidable petit livret, touchant et intelligent qui donne à réfléchir encore et encore non seulement sur le racisme, mais aussi sur ce qui sépare des groupes humains, tous humains, certains puissants et abusant de cette force de manière violente. Puissance basée sur un sentiment de supériorité dont on se demande bien d’où il vient tout comme sa légitimité auto-proclamée. C’est avec de beaux exemples et une belle vision que l’auteur parle à sa fille, sans pourtant lui cacher que rien n’est jamais gagné

« S’il y a quoi que ce soit à apprendre de l’histoire de nos ancêtres, c’est qu’on doit se respecter et se protéger soi-même; qu’on doit exiger non seulement la justice, mais la joie; qu’on doit voir, véritablement voir, la vulnérabilité, la créativité et l’immuable beauté des autres. « 

Je sors de cette lecture très impressionnée par le talent de cet homme qui raconte, explique à sa fille de 13 ans son histoire, celle de sa famille, celle de tous ceux qui comme lui n’ont pas la bonne couleur, pas la bonne forme des yeux, pas le cheveux adéquat, pas le même mode de vie et surtout sont ainsi pas au bon endroit.

« Se faire insulter a des conséquences; qu’on soit un « nègre » ou un « Paki », qu’on soit un « Chinetoque » ou une « salope’, ou un « pédé », ou un « gros lard » ou un « minable », ou tout autre mot qui n’est ni équivalent, ni interchangeable. Néanmoins, même dans le silence de cette page, et dans mon effort pour être honnête et protecteur aujourd’hui, ils blessent et sont pleins de sous-entendus. Ils ont un effet néfaste sur la personnalité. »

Quelle finesse, quelle intelligence ! Comme dit en 4ème de couverture, « pas de hargne » pour parler de son expérience d’enfant, puis de jeune homme, époux, père,…mais une grande justesse, et un récit dans lequel il met une infinie tendresse dans sa parole à sa fille. C’est aussi un hommage à ses parents, gens simples mais qu’il admire et aime profondément, on le sent bien. Et ce à quoi ils lui ont permis d’accéder, l’université:

« Je connais beaucoup de privilégiés qui prétendent qu’un diplôme en sciences humaines n’a aucune valeur « pratique ». Pour ces gens, semble-t-il, réfléchir ou lire abondamment sur la signification de l’humain ne présente guère d’intérêt. À l’inverse, j’ai rarement entendu ces affirmations désobligeantes chez les travailleurs comme mes parents qui, eux, ne sont jamais allés à l’université – des gens dont la nature humaine n’est pas automatiquement considérée comme allant de soi, et qui savent ce qu’on ressent quand on est relégué, sur un simple regard, à une vie de strictes « questions pratiques ». Je sais, personnellement à présent, que les universités ne sont qu’un aspect de la société dans son ensemble et reproduisent malheureusement ses multiples problèmes. Mais je sais aussi que ce n’est que grâce à mes cours à l’université que j’ai rencontré de nouveaux univers. »

David Chariandy vit au Canada où il a grandi, ses parents de Trinidad ont immigré dans les années 60, la mère d’abord comme employée de maison – ceci lui permettant d’échapper aux restrictions de l’immigration ( ça en dit, des choses ! ), puis elle se porta garante de son époux qui put la rejoindre, à Toronto. Là encore, parlant du Canada, on comprend qu’il y a un avant et un maintenant, avec la même tendance qu’en Europe à se méfier voire rejeter l’autre, celui qui vient d’ailleurs – et dont le Canada, soit dit en passant à extrêmement besoin – , ces Canadiens même dont les ancêtres arrivèrent un jour sur ces terres et qui les pensant à eux les arrachèrent violemment au peuples natifs qui ne leur semblaient pas des hommes sans doute. David Chariandy parle aussi de ça, des terres non cédées mais prises quand même…Une colonisation quoi, avec des semblants de discussion. Une tromperie, une spoliation favorisées par des langages et une pensée si différentes, divergentes. Il parle de sa famille à lui et de celle de son épouse, venue de la grande bourgeoisie canadienne. Une scène très touchante, la rencontre entre les deux familles avant le mariage, à table avec les arrière-grands-parents:

« C’était une chose de rencontrer ce genre d’invités […] . C’en était tout une autre de se retrouver coincé à une table en compagnie de deux vieillards de quatre-vingt-dix ans qui étaient déjà adultes quand la ségrégation raciale n’était pas seulement une habitude ancrée, mais était encore régie par la loi dans certaines régions du Canada. Je me suis donc préparé à affronter des conversations à sens unique portant sur les ancêtres et la « tolérance » vertueuse. Mais quand je me suis trouvé assis à côté de ton arrière-grand-mère, elle m’a simplement demandé: « Que lis-tu en ce moment? » »

Je trouve ce livre exemplaire par le ton, par l’écriture belle et sensible toute au profit du propos, le servant avec intelligence, tendresse et lucidité. C’est l’expression d’un amour infini d’un père pour sa fille, un amour qui donne tout et ne cache rien. Magnifique d’un bout à l’autre.

« Tu étais si petite. Tu ne criais même pas. N’étais-tu pas censé crier? N’allais -tu pas t’annoncer? « Garçon ou fille? »m’avait demandé le médecin. Maintenant tu énonces tes propres vérités et tu vas continuer à trouver les modes d’expression qui font honneur à ton corps, à ton expérience et à ton histoire, chacun de ces codes est un don et aucun d’eux n’est véritablement égal à la force sacrée qui t’habite.

Mais en cet instant, tu n’étais qu’une petite chose mouillée aux yeux écarquillés. Douloureusement humaine. Et en cet instant, j’ai fait la seule chose qu’un père pouvait faire. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai écouté. »