« La morelle noire » – Teresa Moure, éditions La Contre Allée, traduit par Marielle Leroy ( espagnol )

« En ce printemps, Stockholm peine à se réveiller de sa léthargie hivernale. Les oiseaux n’ont pas encore fait leur réapparition, encore moins les fleurs et les papillons, les arbres ont conservé leur nudité et on dirait même que les jours ont du mal à s’allonger après un hiver aussi rude que celui qui s’est abattu sur ces terres bénies du septentrion. »

Mais quel livre !!!

D’abord: une construction peu commune, pas linéaire, pleine de sauts dans des temps et des lieux différents, et puis un sujet qui à mon sens n’a jamais été traité de cette manière. L’autrice – oh merci à elle ! – avec une écriture remarquable, un ton d’une intelligence rare , sans jamais renoncer à un humour ironique, voire railleur parfois, l’autrice a fait ici un tour de force littéraire. Elle allie l’histoire – l’Histoire  –  avec une pensée féministe joyeuse, moqueuse aussi, obstinée, affirmée avec force, elle ne renonce à rien avec des personnages de femmes de haute volée, et des hommes « glorieux », comme ici Descartes – mais dépassés comme à la fin du roman le directeur de thèse de la tenace, têtue et si attachante Inès – . Mais avant la jeune et rebelle Inès, c’est elle que l’on rencontre:

Christine de Suède« La silhouette accoudée au parapet du pont est une personne triste. Ou, si l’on préfère, c’est une personne, et en plus elle est triste. Voilà tout ce que l’on peut dire d’elle. En dehors du fait, bien sûr, qu’elle porte une cape en laine noire qui descend jusqu’aux chevilles et une capuche bien enfoncée sur la tête. Comme un moine, exactement pareil. Et, cependant, n’importe quel observateur attentif devinerait qu’il ne s’agit pas d’un moine: les vêtements n’expriment pas la pauvreté, le regard est trop rebelle pour accepter la moindre obéissance, et, enfin, il vaut mieux écarter le sujet de la chasteté, en ces temps où les impudiques de la vie exemplaire abondent, tout comme les personnes vertueuses faméliques. […] Car la silhouette qui contemplait le flux triste des eaux n’est pas un homme, mais une femme, jeune, et surtout ce n’est pas une silhouette quelconque, c’est la reine de Suède en personne. Que peut-elle faire là-bas seule? Et à ces heures? Serait- elle  folle?…Sûrement, elle doit être folle. Elle s’appelle Christine. »

Cet extrait du tout début du roman annonce déjà la couleur, le ton; c’est vif et ne manque pas déjà d’une pointe d’ironie. Si je pense qu’il serait vraiment vain de résumer cette histoire, il est utile d’en noter tout ce qui en fait le piquant, la liberté, l’humour et la finesse qui mêle réalité historique – la venue de Descartes à la cour de Christine de Suède, Descartes ayant une liaison avec une servante, Hélène, dont il aura une fille qui mourra très tôt – et le romanesque ébouriffant de cette plume vive, ironique, savante aussi de Teresa Moure. Ah mais comme j’ai aimé lire cette histoire ! Et comme j’ai aimé Hélène, la « sorcière », si merveilleuse, intelligente, savante aussi.  Hélène, qui a écrit un livre: « Le livre des femmes », je vous mets ici un extrait un peu long, la fin du chapitre (page 24 ), celui qui clôt l’ouvrage d’Hélène ( et au chapitre 34, on apprend ce qui arriva à Hélène ) :

« Et aux bigots, j’aimerais également leur demander de mettre en pratique leurs histoires, car si mourir et vivre est entre les seules mains de Dieu, administrer au malade un remède ou un autre ne peut donc contrevenir à la volonté divine, qui est suprême et qui agit bien au-delà de notre humble intervention de guérisseuses. Au contraire, si Dieu nous laisse avec ce corps du côté de la vie sans le faire passer de l’autre, c’est sûrement pour que nous en fassions quelque chose, et certainement pas pour qu’on se perde en vains scrupules à savoir s’il est bon ou non d’appliquer tel ou tel remède. Pour ma part, j’épuise toutes mes ressources avant de m’avouer vaincue, et je ne me suis jamais sentie salie d’avoir eu recours à une recette de sorcière. Mais tout cela n’attend sans doute pas de réponse, chacun se fait son  opinion. Et puis, je ne peux faire aucune promesse: j’ai vu quelqu’un que je chérissais quitter ce monde malgré tout mon art pour retenir ce corps de ce côté de la vie, rien n’y a fait. Alors, embellissez-vous, soignez-vous, remettez-vous de vos toux et larmes, amendez ce qui est amendable et profitez de ce que chaque journée vous apporte, car l’autre, l’obscure, l’innommable, vous attend impatiemment et arrivera, c’est certain, sans que recette ni potion ni laxatif puissent vous soustraire à sa venue. Et maintenant, adieu. »

Le roman est divisé en 4 parties, la 1ère dans laquelle l’axe est Christine de Suède, la seconde où Hélène Jans a la vedette, puis la 3ème, « Elles dont on parle tant » avec une correspondance entre Hélène et Christine, puis Inès qui apparait au coin d’un chapitre, et enfin la 4ème, Inès sacrée tête de pioche, qui ne démordra jamais de la pensée qui occupe sa thèse, Inès qui sort plein de choses d’une malle gardée au grenier de sa famille. Inès qui tient tête à un directeur de thèse retors, et de très mauvaise foi ( il faut le dire ) ; Inès, brillante et obstinée, tellement sympathique et attachante ! Inès défend Christine dans un échange avec Miguel, son directeur de thèse:

« – Pourquoi, au lieu de faire une thèse, ne fais-tu pas un un film à suspense?

-Tu sais aussi bien que moi que je tiens là quelque chose.

-Mais oui, bien sûr! Supposons que Descartes ait été assassiné par les grammairiens qui le détestaient à cause  de son énorme influence sur la reine…Mais qu’est-ce que cela a à voir avec son œuvre?

-Je sais bien…Avec ce qu’il écrit dans le Discours ou dans ses Méditations, rien, bien évidemment…Mais que penses-tu de la façon dont on raconte l’Histoire? Christine était une grande  reine avant qu’il n’apparaisse dans sa vie. Son intervention  la fait passer dans l’Histoire simplement comme une femme qui a été influencée par un philosophe ultra-catholique. Et si les choses s’étaient passées autrement, pas telles qu’elles sont rapportées? Il aurait pu devenir le favori de Christine, le premier philosophe roi, ou tout au moins l’amant, et roi d’une certaine manière, comme ont régné tant  de courtisanes-au cours de l’Histoire… »

Au fil du livre, les vies de ces femmes exceptionnelles s’enchevêtrent, se tissent, entre les poèmes d’Inès, les maximes de Christine, les recettes d’Hélène, chacune construit cette œuvre magistrale, véritable ode aux femmes libres de tous les temps. Bref, vous comprendrez que j’ai adoré ce livre tenu par ces trois personnages et la ribambelles d’autres, dont Descartes. 

Une idée de qui est Christine:

« Pour faire bref, on peut dire que Christine profite du fait qu’une reine est aussi, après tout, une femme comme les autres. Enfin, non, pas tout à fait, car Christine s’est fait la promesse de ne jamais avoir d’enfants, pour ne pas les rater, pour ne pas leur manquer, pour ne pas les oublier, ne pas les affronter, ne pas les renier, pour ne pas leur faire ce que sa mère lui a fait, à elle, le jour où elle décida de ne pas lui ouvrir son cœur pour partager son secret. »

J’y ai tout aimé, la construction, la base historique et philosophique, l’écriture si vivante, si joyeuse aussi, si obstinée dans son propos, cette ténacité joyeuse qui mène ces femmes à tenir tête aux dominants. Et puis le courage, bien sûr, de cette bande de « sorcières », la volonté de résister de chacune de ces trois femmes, dans leurs choix, leurs convictions, leurs affections aussi. Finir ce roman exceptionnel avec Inès, c’est affirmer que les siècles peuvent passer, il y en aura toujours, de ces « sorcières » combattives et têtues, ne renonçant jamais… Et il s’agit bien là d’une ode aux femmes, d’un éloge admiratif et convaincu à Christine, Hélène et Inès, à toutes celles que nous ne connaissons pas du passé, mais aussi à toutes celles d’ici et d’aujourd’hui.  Extrait du dernier chapitre, la parole d’Inès:

« Moi, Inès Andrade, j’ai composé cette histoire pour qui aura envie de la lire. Pour la tisser, j’ai sélectionné des fragments de vie que le coffre familial m’a révélés, pas des vies entières, seulement des bouts, que je n’ai pas reproduits dans leur totalité, seulement dans la mesure où ils pouvaient permettre de marquer le fil qu’ont suivi toutes celles qui sont passées avant moi, comme un travail manuel, une espèce de patchwork. Tout le temps que j’écrivais, je me suis rendue compte que je récupérais la mémoire de ces femmes invisibles qui m’avaient précédée et, mue par leur esprit, j’ai parfois inventé, exploré l’anecdote, me suis laissé emporter par les fumées de l’imagination.[…]. En écrivant, j’ai voué à l’échec mon projet. Je ne serai jamais docteure en philosophie, […] »

Si ses personnages sont des sorcières, Teresa Moure en est une aussi, elle est une magicienne de haute volée. J’ai lu peu de livres comme celui-ci, aussi original, fin, drôle, érudit sans être pédant, pertinent et qui tout en tenant un propos très sérieux arrive à amener le sourire, le rire, et quelque chose de lumineux et d’exaltant, quelque chose qui remonte le moral. Vraiment, ce serait dommage de rater cette lecture. En tous cas, je crois bien, moi , que je vais le relire. Inès enfin:

« Comme je dois gagner ma vie, je viens de demander un prêt. Je vais ouvrir une herboristerie et faire en sorte que le parfum d’Hélène se répande de par le monde, voyons si nous arrivons à balayer définitivement cette odeur de chair brûlée qui nous poursuit encore depuis sa mort. Je demanderai à qui lira ces lignes de ne pas me faire le reproche d’avoir eu la folie, l’arrogance ou l’orgueil présomptueux d’avoir critiqué, alors que je suis une femme, des auteurs aussi subtils que ceux que je mentionne et rechigné à faire l’éloge des grandes œuvres de ces penseurs consacrés. Quiconque lira cela devra prendre en considération que ces grands auteurs ont osé diffamer et censurer abondamment le sexe féminin sans exception, et pour autant leurs œuvres ne sont ni entachées ni accusées d’être le produit du ressentiment. »

Ce roman est un livre à ne pas manquer, il est impossible à résumer, il est riche, vif, extrêmement vivant par le style de l’écriture, et puis voilà: un propos intelligent, pertinent et impertinent. Pour moi, à lire absolument.

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