« La géométrie des possibles » – Edouard Jousselin, Rivages

« Ça ne fait pas de bruit. Du moins ça n’en fait plus. Le fracas bref, puissant, s’est éteint aussitôt après le formidable craquement de tôle, éphémère comme un lacis de foudre. Sur la route, on ne perçoit pas la moindre trace de freinage. Rien. Pas de bandes de caoutchouc en lignes parallèles sur l’asphalte brûlant. Seulement le silence des débris.

La Mazeratti Quattroporte couleur Bronzo Montecarlo est pliée. »

Le retour d’Edouard Jousselin avec encore une fois un livre surprenant. Et complexe. Cette complexité est indiquée dans le titre, bien sûr. « La géométrie des possibles » laisse présager un réseau où la géométrie prend des libertés, et où les possibles semblent infinis.

Bref. L’écriture est vraiment remarquable. On sent le plaisir taquin qu’a dû prendre l’auteur à nous promener de Quarré-les-Tombes, village du Morvan connu pour ses sarcophages mérovingiens, nombreux, et son réseau de Résistance, jusqu’à Los Angeles, en passant par un vignoble bordelais et Paris.

« Le chemin du retour est long, une heure de route par les départementales. À partir de lundi, elle devra se l’enquiller deux fois par jour. C’est le prix de Quarré-les-Tombes. Le prix de cette décision étrange qu’elle n’est pas certaine d’avoir prise. Aller vivre à côté de chez son père, pour l’épauler, pour partager la perte de Marianne, sa mère. Pour réaliser aussi le fantasme de Dominique, habiter à la campagne, au milieu de ce grand machin froid et sombre qu’est le Morvan. « 

Il y a dans tout ça une idée maîtresse – celle qui évoque la géométrie et les possibles – des personnages, apparemment tellement différents les uns des autres, si éloignés socialement, intellectuellement, géographiquement et humainement, il y a les lieux, pas anodins du tout, et les allées et venues des protagonistes…j’avoue, je ne suis pas fortiche en géométrie, mais on se sent pris dans un réseau constitué de voyages et du ténébreux dark web. Des protagonistes si différents mais que toujours quelque chose relie. Par cette géométrie, une figure humaine complexe, faite de tous, se dessine; vies multiples, destins croisés, accidents…Isabelle:

« En quittant le Morvan, elle a voulu quitter une fin inexorable et écrite. Une vie comme on en fait à la chaîne. Une vie de rires et de larmes, une vie de repas et de sommeil, d’amours et de souffrances, de naissances et de maladies, une vie de voisins, d’emmerdeurs et de collègues. Une vie banale et petite. Enfin, elle a voulu quitter son destin provincial qui, pauvre d’elle, l’avait menée au village de la mort.

Mais la Camarde ne s’en est pas formalisée. C’est ici, en Californie, qu’elle lui avait donné rendez-vous. »

Isabelle écoute, pour se remonter le moral:

C’est brillant. Mes personnages favoris je crois que ce sont Cándido, Isabelle et Benjamin. Je ne vous dis pas pourquoi dans le détail, mais Isabelle est très touchante, Benjamin est brillant et Cándido est sans doute la victime des systèmes de notre société dite « moderne », victime, en filigrane, de tous les autres un peu.

« -Bonjour , monsieur. Je vous en prie.

Il ouvre la portière.

-Bonjour. Belle voiture, elle est toute neuve? J’aime beaucoup cette couleur.

-Eh oui, eh oui, répète Cándido. C’est exact. Vous avez de l’eau si vous voulez. Devant vous, dans la poche.

-Merci.

-Alors, direction UCLA, c’est ça? Vous êtes professeur?

-Si on veut. Je donne un cours de cyber-criminologie. Vous voyez, les crimes en ligne. Je travaille dans ce domaine, pour le compte du gouvernement.

-Je vois très bien. La cybercriminalité, je connais. Un ordinateur a volé mon précédent job. Il faudra songer à le coffrer à l’occasion, cette affaire m’a causé un sacré tort, plaisante Cándido.

-Ça nous arrivera à tous! Un code informatique nous bottera le cul en touche. En même temps, regardez, sans les prodiges du numérique nous ne partagerions pas ce trajet, répond Benjamin en pianotant sur sa tablette. »

Je l’avoue, j’ai été déstabilisée et il m’a fallu au moins les 200 premières pages pour saisir la structure du réseau diabolique décrit ici. Pourquoi diabolique? Parce qu’on va de supposition en suspicion, parce que tout ça est intriqué avec maestria et que même paumé on continue, pour savoir et comprendre.

Je dis bravo à l’auteur. C’est si fin et machiavélique en son genre que même si c’est difficile, on lit jusqu’au dernier mot !

Allez !  Lisez !

« Los Angeles nostalgie » de Ry COODER, traduit par Ariane Bataille – 13e note éditions

los-angeles-nostalgie-392989-250-400Un livre étrange…Un recueil de nouvelles, mais qui sont plutôt les pièces d’un puzzle, puisqu’on retrouve toujours les personnages d’un récit dans un autre, et que l’ensemble a une cohérence. Au fil des années ( de 1940 à 1960 ) et dans le décor d’un Los Angeles populaire et interlope, Ry Cooder présente une galerie de personnages peu communs, dont certains sont authentiques ( Billy Tipton, Merle Travis, par exemple ), beaucoup de musiciens et les bars douteux où ils se produisent. Il y a des meurtres, des manipulations, de l’alcool, et une écriture par laquelle il faut se laisser porter sans trop se poser de questions, ni sur l’histoire, ni sur les intrigues. Ce n’est pas ça qui compte, mais l’atmosphère un peu hors du temps, les Cadillac violette et crème, ou verte et or qui paradent sur Ocean Park Boulevard, les whiskies sour     ( whisky + citron + sirop de sucre de canne ) qui arrosent des gosiers déjà bien endommagés…Des moments très beaux et calmes comme celui-ci :

« Donc Herb sortit la Muntz Jet du garage. Scrubby sauta sur le siège passager, prête à faire de la route.

Profond, régulier, le moteur Cadillac ronronnait. Dans une voiture aussi légère que la Muntz, c’était une bombe. Ils roulèrent vers l’Est, sur Pico Boulevard : la Muntz rose, l’homme noir et le chien blanc qui ressemblait à une vieille serpillière. […] 

Assise bien droite sur son siège, les poils plaqués en arrière par le vent, les yeux fixés sur la route, Scrubby écoutait le rythme régulier de la voix de Herb qui réfléchissait tout haut.

– Qu’est-ce que les flics veulent à Ned? Qu’on vole un ouvrier, ils s’en balancent. Ne quittez pas la ville ,leur refrain. Je ne vais nulle part, j’aime bien Ringard-Ville. La vie y est facile. On s’est arrangés, avec Andrena. Elle m’enterrera dans son jardin, je ferai la même chose pour elle, selon celui de nous deux qui disparaîtra en premier. Le cimetière de Woodlawn est exclusivement réservé aux Blancs. Pas le droit de s’y amuser, d’y faire des barbecues, d’y écouter Hunter Hancock. Heureusement pour nous, on a un peu d’oseille sous le matelas, pas vrai, Scrubby?

– Ouaf-ouaf ! fit Scrubby. »

Cadillac_6237_1959_m

Un beau moment de lecture, au milieu du  monde des truands à la petite semaine, dentistes au black, véreux de l’immobilier, et des hurluberlus de tous poils comme cette femme, Gerri, qui guette les espions de l’espace …Il est question de musique et de musiciens dans cette Los Angeles qui ressemble à un gros village.

L’auteur, Ry Cooder est d’ailleurs lui-même un guitariste célèbre, auteur et compositeur, en particulier pour des musiques de films ( une vingtaine ) dont « Paris-Texas  » et « Las Vegas Parano », et ses participations à des groupes comme le Buena Vista Social Club ou Ali Farka Touré.

Il faut donc, avec ce premier livre de Cooder, se laisser porter de Cadillac en Oldsmobile, de bar louche en cantine chinoise, dans les boulevards de LA, comme les personnages, sans trop se poser de questions…Un livre qui captive surtout pour son atmosphère .

800px-Los_angeles_1908