« Herbier du souvenir » -Jean-François Beauchemin, édition Québec Amérique

Herbier du souvenir par Beauchemin« Le soir où mon frère est mort de son inconsolable chagrin, les dernières feuilles se sont un peu inclinées et, dans les arbres, la communauté très tendre des oiseaux a interrompu son chant. Partout, la nature se recueillait, comme cela arrive chaque fois qu’une âme qui a été beaucoup aimée quitte le corps qui l’abritait. J’avais espéré pouvoir accompagner cette âme jusqu’au seuil de l’au-delà, puis l’observer, ne fût-ce qu’à travers mes larmes, s’éloigner dans les lieux pâles et indéterminés de l’éternité. Ce privilège m’a été refusé. »

On peut dire que ce bouleversant roman est la suite du Roitelet.
L’auteur raconte ici son chagrin, et égrène les souvenirs, bons ou moins bons de ce frère tant aimé, il se penche avec douceur et chagrin sur sa vie à ses côtés, vie hantée par la maladie.

Avec l’infinie tendresse du grand frère, lJean François Beauchemin égrène ainsi les souvenirs, avec la douceur de cette plume si tendre, si imagée, tellement sensible.
De souvenir en souvenir, il fait le récit d’un amour très fort, que la maladie ne peut atteindre vraiment, mais qui malgré tout parfois se pose en barrière entre eux, les deux frères, sans colère, sans rancoeur, mais avec de l’angoisse et de la peine.

Car le Roitelet est mort, vous l’aurez compris, deux ans déjà et la peine reste là. Alors pour s’aider à revenir au monde, le frère élabore un herbier fait de souvenirs avec son Roitelet, et ainsi revient à la vie, doucement, aidé des siens, son épouse, les voisins, le chat…

Jean François fait si bien dire « je » à son personnage narrateur qu’on ne voit que son visage à lui quand il raconte.

« Je ne tentais pas de le raisonner, ou de le convaincre que ce qu’il ressentait ou exprimait n’avait pas de sens. J’entrais avec lui dans la petite pièce mal éclairée de son angoisse, j’ouvrais l’unique fenêtre et, pendant une heure, nous contemplions ensemble le parterre de fleurs assoiffées qui s’étendaient là aux pieds de son âme. Mon front contre le sien, j’essayais de faire passer de son esprit au mien un peu de ses pensées abîmées dans le chagrin et la colère. Il m’est arrivé dans ces moments là de pleurer avec mon frère. »

C’est quelque chose qui m’a toujours interrogée : je me demande toujours si le narrateur, c’est lui, ou un personnage fictif; ou une part de lui et de l’invention, ou si tout n’est qu’invention. Mais au fond, qu’importe. Car toujours cet écrivain à mon sens peu commun – ses descriptions de la nature, des gens, des animaux, sont toutes si saisissantes..- ce poète, donc, écrit si bien qu’on croit totalement tout qu’il se raconte, lui, sa vie, ses proches, la nature…mais je sais que non…enfin peut-être un peu? Le mystère persiste, mais je crois avoir lu quelque part que c’est bien de la fiction. Et le mystère, c’est stimulant!
Tout ce que je sais, avec certitude c’est qu’une fois encore l’enchanteur Beauchemin m’a émue, m’a attendrie, bref, toujours le même infini plaisir à le lire. La fin est sublime, je finis ce post avec un bel extrait:

« J’aurai longtemps vécu dans une sorte de silence fondamental, qu’un grand coup de tonnerre est un jour venu fracasser. J’entends encore, deux ans plus tard, le grondement de cette déflagration lentement s’évanouir dans les lointains. Mon sentiment est que cet écho ne cessera tout à fait de se répercuter sur les murs de ma vie qu’à la toute fin, quand je franchirai à mon tour le tourniquet menant à ma mort. Si tout se passe comme je l’espère, je retrouverai alors mon frère, après l’avoir bien cherché, sur la rive brumeuse d’un petit lac de l’au-delà. »

Ce roman m’a considérablement émue, touchée, merci Mr Beauchemin.

 

« L’Homme de pluie »- Jonas Karlsson, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, éditions Actes Sud

« Si seulement il pouvait pleuvoir, pensa Ingmar, penché sur la splendide Madame Hardy, en promenant ses doigts sur le feuillage. Les anciennes tiges étaient taillées depuis longtemps, partout pointaient de nouvelles pousses. A la fin du mois devaient éclore ses fleurs blanches, parfois rose pâle, entourant en leur centre un minuscule oeil vert: de tendres feuilles protégeant un petit bourgeon. »

C’est là un savoureux roman suédois, assez court, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.  Voici Ingmar qui fut un fameux metteur en scène de théâtre. Il a vécu de nombreuses années auprès de son épouse tant aimée, Inger, décédée il y a peu. Elle avait une passion pour les roses et le jardin qui reste à Ingmar tout à la fois le réconforte, c’est le doux et tendre souvenir de son épouse, et le rend triste. Il doit absolument en prendre soin. Or, voici que l’été semble décider d’être particulièrement beau, chaud, mais surtout très sec. Voici donc comment débute cette histoire, dont à mon sens il ne faut pas dévoiler trop, en tous cas concernant cette sécheresse. Les règles sont strictes. Mais pour Ingmar, laisser mourir les roses de son épouse, non, pas possible.

« Il se souvint que l’ancien propriétaire avait mentionné un robinet alimenté par une pompe commune qui, en été, puisait l’eau d’un petit lac.

N’étaient-ils pas allés y jeter un coup d’œil, Inger et lui, quand ils venaient d’acheter la maison? Au fond du jardin, près de l’ancienne remise à bois, en contrebas. Mais ça faisait longtemps. Le paysage était complètement différent, alors. C’était bien avant les rosiers d’Inger. »

Notre homme, parcourant le jardin, alors que la commune a demandé de ne pas arroser par économie d’une eau raréfiée, Ingmar donc, sait bien sûr qu’il y a un robinet, et se dit qu’il peut bien, discrètement, prendre un peu d’eau pour les roses. C’est sans compter avec le voisin curieux – et indiscret -, Burman.

Alors que la ville connait donc une sécheresse sans précédent, ce robinet, lui, si Ingmar l’ouvre, fournit de l’eau en abondance. J’ai adoré ce côté magique de l’histoire, et tout ce qui va découler de cette trouvaille, bienvenue pour les roses. Mais la magie tient dans le fait que, quand Ingmar ouvre le robinet…il pleut ! Le fils, Erik, personnage que j’ai trouvé sympathique, qui eut peu d’attention du père, vient quand même le voir, il y a une sorte de réconciliation, après le décès d’Inger.

Au fil des chapitres, on apprend l’homme de théâtre qu’il fût, un rien vaniteux, mais pour moi, les dominantes sont un grand amour et un grand chagrin. Bref. Ce n’est pas la partie que j’ai préférée, la carrière d’Ingmar, mais l’autre, le veuf, les roses, et le robinet, oui ! Il s’interroge avec une vanité si comique !

« D’un autre côté, c’était un fait, il commandait la pluie. Même s’il y avait eu quelques ratés ces derniers temps, il pouvait déclencher et arrêter la pluie à l’aide de ce vieux robinet. La pluie! Y avait-il quelque chose de plus fondamental que les précipitations? Il régnait sur la principale source de vie: l’eau. Bien sûr qu’il fallait commencer à penser à plus grande échelle. Voir au-delà des se propres doutes futiles. Il devait se préparer. Toute autre option aurait été irresponsable. À quoi bon se complaire dans une humilité feinte? Non, il serait un bâtisseur d’unité. Par-delà les langues, les cultures, les sexes, les races. Oui, il deviendrait le nouvel espoir! Un leader d’un genre nouveau. »

Les « aventures » avec les élus du coin, quand ils apprennent que cet homme fait pleuvoir…Quand la politique s’en mêle, quand tout à coup, il ne pleut plus quand Ingmar ouvre le robinet…le chagrin, au fond, la perte de son épouse tant aimée, la consolation dans cette eau qui tombe du ciel, si brève.

La vanité d’Ingmar ne lui sera pas favorable, il remettra les pieds sur terre. 

Un très joli livre, drôle, tendre, et un peu triste. J’ai aimé ce mélange délicat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Trois ans sur un banc » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

« Note au lecteur

J’étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu’un inconnu est venu s’asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m’a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme  rêveur: c’était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s’éloigner, que des milliers d’anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d’être racontées. L’idée m’est alors venue de provoquer les choses en ce sens. pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m’installer sur ce même banc. »

Et c’est ainsi que Jean-François Beauchemin, cet auteur unique en son genre a collecté et transcrit pour nous de janvier 2018 à décembre 2020 ces textes, parfois courts, parfois un peu plus longs mais ne dépassant pas une page recto-verso, recueillis semble-t-il sur le même banc du même petit parc, auprès de passantes et passants s’arrêtant à son côté. Enfin, c’est ce qui est annoncé. C’est ce qui semble…impossible. Cet écrivain que j’aime tant est aussi fantaisiste et se plait à nous mettre dans le doute avec ces 138 micro histoires. En fin de post, je vous joins une vidéo dans laquelle vous comprendrez mieux qui il est, quel immense talent il a et quelle imagination !

Cet « exercice » si plein de naturel, de spontanéité, si original, confirme l’homme qu’est cet écrivain pas comme les autres. Attentif à ce qui l’entoure, à ceux qui l’entourent. Car il faut que tous ces personnages se sentent en confiance pour raconter ainsi un fragment, aussi minime soit-il, de leur vie. 138 textes au total, confiés à Jean François Beauchemin sur le banc, mais parfois par téléphone, ou par courrier dont certains anonymes…  Question de pudeur? Quelques personnes ont préféré écrire ou téléphoner sans identité… Il faut savoir qu’à la fin de ses livres, l’auteur livre son adresse email si on veut le contacter.  138 histoires courtes…On est vite touché, et surpris aussi de cette aventure de glaneur d’histoire. On a même du mal à imaginer la scène se répétant durant 2 ans sur le même banc. Non? 

Donc, ce livre-recueil n’est absolument pas condensable ou résumable, 138 histoires différentes, donc… On va ainsi passer d’anecdotes cocasses à des fragments minuscules de vies tristes ou joyeuses, entrer par effraction dans des foyers unis ou non, dans les enfances ou les derniers temps d’êtres humains, si humains.  Certains textes sont bouleversants, d’autres donnent à penser, et souvent on sourit, on rit…En grande admiratrice de cet écrivain si original, si sensible, et souvent si drôle, je vous invite à lire ce florilège qui fait passer par toutes les émotions.

En même temps que paraît ce recueil, « Le jour des corneilles » vient d’être réédité sous une magnifique couverture. Rien ne ressemble à ce livre exceptionnel, de près ou de loin dans lequel l’auteur invente une langue, un « parler ». Vous le trouverez sur le blog.

Alors lisez-donc ça, lisez tout Jean François Beauchemin, vous m’en direz des nouvelles ! Lisez cet écrivain, poète, conteur, humain, et farceur…lisez-le, quant à moi je ne m’en lasse pas.  Ci-dessous, une 4ème de couverture, conclue dans le pur style de Jean François Beauchemin:

« Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d’un temps commencé à affluer. C’est comme ça qu’est né ce livre, qui est une espèce d’anthologie de l’improbable. Car il faut bien, un jour ou l’autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n’entre pas tout à fait dans le trou rond de la réalité. »

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/etcetera/etcetera-du-samedi-18-janvier-2025-3480976

« Le vent léger » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Le vent léger par Beauchemin« La famille Cresson en mille-neuf-cent-soixante-et-onze:

La mère, quarante ans

Le père, quarante-et-un ans

Enzo, dix-sept ans

Léonard, quinze ans

Zelda, treize ans

Elliot, onze ans

Arthur, neuf ans

Zénon, six ans

Un matin de l’été mille-neuf-cent-soixante-cinq, peu après le passage de la benne à ordures, la verroterie des dernières étoiles a cessé de scintiller, et la nuit noire du monde a majestueusement cédé la place aux rayons poétiques et très anciens du soleil. À peine plus tard, le jardin jouxtant la remise, avec ses zinnias aussi colorés que des oiseaux, s’est avancé de quelques pieds, le ciel a pivoté sur lui-même dans un petit bruit d’essieu, puis j’ai installé en plein milieu de l’allée la vieille caisse à oranges descendue du grenier. Alors, Enzo, le plus vieux de la famille (onze ans ) est monté dessus et a lu pour nous un discours très émouvant, écrit très phonétiquement, sur la beauté des êtres et des choses. […] Finalement le téléphone a sonné et, quand Enzo a décroché, nous nous sommes agglutinés tous les cinq autour du combiné, c’était papa qui de l’hôpital nous annonçait que notre petit frère Zénon, le dernier d’entre nous, venait de naître. À présent que nous étions enfin tous réunis, notre histoire pouvait commencer. »

Comment dire la beauté de cette histoire? Comment trouver les mots pour en parler? Le faut-il d’ailleurs? Jean-François Beauchemin ne cesse de m’enchanter, de m’émouvoir, de me bouleverser une fois encore avec ce roman.

Portrait plein de belles nuances d’une famille pas ordinaire, dessin d’une vie où la nature n’est pas qu’un cadre, mais un élément qui enveloppe, entoure les êtres comme une couverture légère, douce, réconfortante. Cette belle et nombreuse famille va en avoir besoin, le jour où la mère va apprendre qu’elle a un cancer. On aurait pu donc lire un texte sombre, plombant, plein de larmes et de chagrin. Mais, c’est Jean-François Beauchemin qui écrit, et cette écriture n’est jamais ordinaire.

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres? Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s’unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais l’état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. »

Non. Je ne veux pas dire que ce n’est pas triste. Mais l’auteur, avec son sens poétique inouï et sa plume lumineuse va transformer cette funeste nouvelle en un protocole de soins fait d’amour, de beauté, de générosité et oui, de joie aussi. Bien sûr, il y a de la tristesse à voir cette mère et épouse s’affaiblir au fil des pages. Mais elle a autour d’elle une volée de moineaux qui lui apportent tout ce dont elle a besoin, et au fil des mois, elle, s’amenuisant, elle, ne quittant à la fin que rarement le lit, elle saura avec certitude que ses enfants sont des êtres merveilleux, intelligents, chacun à sa manière, mais surtout aptes à surmonter des épreuves comme son départ définitif. Ce qui leur donne cette force, c’est leur aptitude à voir la beauté. Le père, à ses enfants:

« J’ai fini par me convaincre, poursuivait-il, que la réflexion n’est jamais une affaire de modes, mais bien plutôt son exact contraire, et doit être assez semblable justement à un herbier, dont les éléments s’opposent au temps non pas en s’asséchant, mais par l’effet d’une espèce de silence de leur matière vitale. Il est possible que vous découvriez tout cela en temps et lieu, mais en attendant, voici ce que je vous suggère: ne succombez pas aux engouements et aux goûts du jour. Soyez austères mais prenez votre joie au sérieux. Faites en sorte que votre existence soit cosmique et régionale, ombreuse et solaire, superstitieuse et pragmatique, irradiante et recueillie. Songez que la poésie, qui est le vrai nom de la vie, est toujours en rapport avec la mort, à laquelle vous devez penser avec affabilité, pour ainsi dire, malgré une certaine aversion naturelle. »

Le livre finit avec un épilogue qui, si je le comprends bien, affirme que cette histoire est celle de la famille Beauchemin:

« ÉPILOGUE

Automne 2021

C’est mon frère Enzo, venu l’autre jour vider en ma compagnie la dernière bouteille du cellier, qui a résumé le mieux la situation: « Je crois que tu as écrit notre histoire avec ton regard de poète, qui était aussi celui de papa, c’est- à- dire un regard qui perçoit surtout ce que la vie a de métaphorique. » C’est sans doute vrai. Vous ne vous défaites pas aussi aisément de votre imaginaire et de votre conscience si pleines de représentations non figuratives. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de vivre dans cette famille, je n’ai pas appris à concevoir l’existence en termes normaux. Comme aux temps d’autrefois, il faut toujours que le ciel de mes phrases se déplace à l’aide d’engrenages et de poulies, que la forêt soit habillée de son trois-pièces vert, que du cœur humain monte un léger bruit de moteur à balais, que la faucille de la lune découpe la nuit en tranches fines. On peut le dire: ce n’est pas avec une sensibilité et un esprit pareils que je remporterais le concours annuel de réalisme. Mais c’est tout ce dont je suis capable. »

Je sais d’ores et déjà que je vais partager ce livre-ci avec de nombreuses personnes, celles que je sais aptes à se laisser emmener dans cette poésie merveilleuse, chez cette famille faite de fantaisie, d’intelligence et d’amour. Je vais poursuivre quant à moi ma lecture des ouvrages de Jean-François Beauchemin, parce que si on cherche de la tendresse, de la finesse, de la beauté et de la philosophie, il est là.

Clairement, dans mon panthéon.

« Le Roitelet » – Jean -François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Jean-François Beauchemin - Le roitelet.« Il avait à peine treize ans (et moi quinze) lorsqu’il a sans le savoir planté les premières bornes de son terrible destin. Sur la ferme où on nous avait confié la tâche de ramasser les œufs et de distribuer le foin, une vache que nous connaissions bien s’est écroulée un matin sous nos yeux, prête à accoucher. Restés seuls sur les lieux en l’absence du fermier, mon frère et moi avons dû préparer nous-mêmes, dans une totale improvisation, la mise au monde du veau. »

Voici le récit tragique de l’amour fort entre deux frères, l’aîné nous racontant cette histoire d’amour contrariée par la maladie. Le petit frère est atteint de schizophrénie. Des parents aimants, une vie à la campagne dans un lieu où la nature règne sur la vie. Et la maladie.

Le narrateur, écrivain, marié à Livia, vit avec le chien Pablo et le chat Lennon. Arrivé à la vieillesse, il nous livre l’histoire de ce frère pas comme les autres, dans un texte baigné de douceur, d’amour, et de chagrin. Chagrin qui émane d’une forme d’impuissance face à ce frère pas comme les autres. C’est une histoire tragique, qui m’a saisie au ventre. Et pour cela, cet article sera court. Parlons de l’écriture absolument merveilleuse pour dire les événements les plus tristes.

Dans une prose lumineuse, le narrateur conte sa vie liée à celle de ce frère pas ordinaire. Pour connaître le sujet, je sais et comprends bien de quoi il retourne: ce garçon est schizophrène et bien qu’ayant grandi entouré de l’amour de sa famille, ses démons, ses angoisses, ses terreurs sont là à chaque coin de ses jours, survenant sans prévenir. Cette histoire est bouleversante. J’ai du mal à en parler. 

Si ce n’est vous dire l’amour infini qui lie cette famille, les conversations saisissantes qu’entretiennent les deux frères et l’omniprésence de la nature, qui apaise et émerveille les deux hommes lors de leurs promenades et puis les scènes durant lesquelles le frère, en crise, se mure chez lui en état de panique et qu’on a du mal à comprendre parfois, vu de l’extérieur. 

Je tiens à dire quand même que c’est une lecture d’une grande beauté, la plume de Jean-François Beauchemin est absolument sublime, et toute cette poésie adoucit les pires moments. Car le livre est aussi plein de vie, des bruissements de la nature, et de la présence étrange de ce roitelet. Ce livre déborde d’un amour parfois triste mais souvent lumineux et inconditionnel surtout. 

Voilà. Il ne faut pas craindre les émotions fortes ( pour moi, elles sont le cœur palpitant d’une lecture ), il faut s’ouvrir et se laisser prendre. Les derniers mots sont ceux de ce frère, auquel l’écrivain a confié une des premières lectures de ce livre. Je vous livre en guise d’extrait la presque totalité du court chapitre final, qui, je trouve, donne le ton et l’âme de ce livre pas comme les autres, pour un personnage pas comme les autres. Et je n’en doute pas, un auteur pas comme les autres. 

« C’est ce qui explique il me semble qu’il n’y a presque rien dans ce livre que j’ai terminé d’écrire il y a trois jours, juste une histoire au fond très simple de jardins qu’on soigne et qu’on arrose, de saisons qui passent et de gens quelquefois malheureux, c’est vrai, mais en paix relative avec leurs regrets, sans peur exagérée de l’avenir, et qui s’étonnent ensemble de la brièveté de leur existence. Et puis, entremêlée à celle de ces gens ordinaires, l’histoire aussi d’un homme à la tête pleine d’ombres et de secrets, mais au sommet de laquelle filtre un mince rai de lumière, un roitelet, qui plus douloureusement que les autres se trouble  des transformations qui s’opèrent en lui.

« La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée la lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens.

Sainte Adèle, Québec, automne 2020″

Magnifique vous dis-je.