Il faut savoir que Stella n’était pas exactement belle, ni très futée non plus. Mais elle était sincère. Et loyale. Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une sainte.
Pas très futée ni exactement belle, mais désirable, ça oui. C’était dans son attitude, sa posture, sa façon de bouger les hanches et de vous regarder. Quand Stella vous regardait, vous étiez le seul homme sur terre, vous comptiez pour quelque chose. Peu importe qui vous étiez et de quelle façon: Stella jetait sur vous ses yeux d’ambre, ses yeux candides, et vous étiez vivant.
Elle vous regardait.
-Vous.
-Votre cœur, votre sang.
Vivant.
Alors, bien sûr, Stella ne pouvait que devenir ce qu’elle portait en elle: la quantification du désir.
Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une putain. »
Voici pour vous mettre dans le ton de ce petit roman absolument régénérant, savoureux, d’une drôlerie qui ne laisse pas de côté une grande humanité, un regard sur les êtres humains extrêmement pointu, affuté comme un scalpel, mais aussi une douceur infinie et un humour qui m’a bien réjouie. Sachez donc que Stella fait des miracles avec son corps. Constat est dressé que les estropiés de toutes sortes qui sortent de son van en ressortent guéris de leurs maux, qu’ils soient atteints de maladies de peau, aveugles, paralytiques,…ils ressortent guéris. Et finissent par faire le lien entre Stella et leur guérison, et c’est là que commencent les déboires de cette adorable jeune femme. Vont s’en mêler évidemment les membres de l’Eglise en premier lieu, un duo de truands tueurs à gage pas piqués des hannetons, et les « autorités » officielles du pays, les plus dépravées, les plus malhonnêtes.
Une seule ici est pure – mais oui ! – , blanche comme neige, sans méchanceté, c’est Stella, cette jeune femme simple et naturelle qui a pour amie la vieille gitane Santa, et le père Brown, le pauvre, confronté à quelque chose qui le dépasse totalement. Ce sont les trois plus beaux personnages de ce livre court, mais dense, intense, drôle et tragique à la fois. Comment ne pas s’attacher à Stella, cette jeune femme qui dans son van au bord d’une route américaine, fait des passes avec une bonté de cœur et une douceur désarmantes. Comme j’aime Stella !…et je ne suis pas la seule. Les hommes qui la fréquentent , dans le van, l’aiment beaucoup aussi, à leur façon. Et donc, il est question de miracles, et forcément l’Eglise, perplexe, s’empare du sujet:
« Effectivement, nous avons un sérieux problème, déclare Simon ΙΙ en écartant les miettes de son giron d’une main nerveuse et boudinée.
-Quel est le profil de cette catin? » demande Carter.
Le secrétaire ose à peine lever les yeux de sa feuille:
« Née sous X, dix-neuf ans, blonde. A fréquenté uniquement l’école primaire, donc sans instruction. Vit et travaille dans un camping-car, une vraie « marcheuse », dans le sens où elle est itinérante.
-Ce qui signifie pas de famille, et sans doute peu d’amis. Un ancrage fluide, c’est bon, ça.
-C’est-à-dire? demande Gordini.
-Une sainte devenue martyre, voilà ce qu’il nous faut, insiste Carter. Le martyre permettrait d’effacer et de transcender le passé de cette jeune fille, quels que soient son métier et sa condition. […]
Je n’ai rien entendu, cardinal Carter. Néanmoins, vous avez carte blanche. Une sainte devenue martyre, en voilà une excellente idée. Nous façonnerons un passé à cette fille. Carter, veillez à ce que ce soit spectaculaire, atroce et viral. Je veux voir la moitié de la planète suivre la fin de Stella Thibodeaux sur son smartphone. »
Comme j’ai aimé ce roman plein d’humour – et quel humour ! – mais pas seulement. On ne peut laisser de côté l’observation d’une population américaine déclassée, ou stupide, ou violente, un mélange parfois explosif. On ne peut laisser de côté non plus la grinçante vision de l’Eglise, même si un des plus sympathiques personnages est le père Brown, qui sera soutien et ami de Stella jusqu’au bout. Il me semblerait crétin de trop vous raconter ce que dit ce roman de 211 pages. C’est à la fois triste, tendre, brutal, c’est toujours un regard acéré sur les différents personnages que ce soient des ratés gangsters ( ou vice versa ), de pauvres types pleins de bière et de chagrin – et d’ennui aussi -. On pourrait penser qu’on est chez Tarantino, mais personnellement je ne trouve pas. Il se passe beaucoup de choses dans cette histoire, je n’en dévoile rien, mais c’est réellement prenant, attachant, tragi-comique. Selon moi, tragique surtout pour Stella. Il n’y a pas tout à fait la brutalité parfois gratuite du réalisateur, mais il y a la brutalité « de base » de la société, de l’Église et de l’État , des nantis contre les plus faibles, des hommes contre les femmes:
« Le type continuait de hurler. Il essaya à son tour de sortir de l’habitacle, se cogna le front contre l’encadrement de la portière. Il manqua le marchepied, s’étala sur le goudron fissuré par la chaleur.
« Sale pute! Où t’es?! Je vais te tuer! »
Mais il n’avait plus son couteau dans les mains, il ne possédait plus rien que sa terreur et les abysses peuplant sa nuit noire. Il tomba à genoux, se mit à pleurer et l’implora de faire quelque chose.
Stella s’avança vers lui, hésitante, puis n’hésita plus. Elle s’approcha à le toucher, passa une main douce sur ses paupières, une caresse. Le jeune Christ releva son visage et redevint lui-même, voyant à nouveau Stella qui se tenait debout sous l’éclairage blafard d’un réverbère: ses longues jambes dépassant d’un short en jean, ses pieds nus dans les tongs, ses seins libres sous le débardeur.
Il se leva, titubant, terrorisé. Marcha à reculons: « Vous… Tu es une sorcière, une sorcière… »
Le type se mit à courir et disparut à l’angle du bâtiment Walmart. »
Joseph Incardona glisse entre les lignes ses propres réflexions sur ce qu’il est en train d’écrire, il regarde ses personnages, qui sont creusés et qui prennent chair sous cette plume, et il commente; c’est tellement bien fait qu’on le voit, à sa table de travail, songeur, observateur. J’ai adoré ce point de vue de l’auteur écrivant. Et puis les passages où Stella écrit, un carnet dans lequel elle parle de chacun des hommes qui ont fréquenté son van et sa physionomie guérisseuse. Et c’est terriblement beau, triste et touchant:
« Elle ignorait la motivation profonde de cet exercice, mais c’était venu assez vite, dès ses débuts en fait. Une sorte de témoignage pour elle-même et pour ces corps qui se superposaient les uns aux autres, destinés à l’oubli. Amas de chairs s’en retournant dans l’anonymat de la multitude. Parfois , il restait le souvenir d’une violence ou d’une abjection ou d’un geste de tendresse. D’amour aussi. Mais chaque fois, ce qui restait vraiment, ce qui restait toujours, c’était la tristesse, l’échec et la solitude. Car deux corps qui se rencontrent, ce n’était jamais rien, jamais anodin. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise. »
Rien de mieux que quelques extraits pas trop longs, mais vraiment, VRAIMENT, si vous voulez passer un formidable moment de lecture, lisez Joseph Incardona, entrez dans son univers, dans son écriture formidable, au style épatant. Moi, franchement j’ai adoré. J’ai acheté ce livre à l’auteur, souriant et vraiment sympathique, à la Foire du Livre de Brive la Gaillarde. Un excellent moment de lecture, je n’en ai pas fini avec Joseph Incardona, je lirai tout. Le prochain qui m’attend sur ma liseuse: « Derrière les panneaux il y a des hommes ». La fin est belle, comme tout ce livre.
« Le garçon, un rouquin avec des taches de rousseur sur le nez, portait une salopette usée. Il dit qu’il s’appelait Larry, venait d’avoir 16 ans et son permis. Lorsqu’il redémarra, il lâcha le volant et dut s’aider de la main gauche pour passer la vitesse.
« Ma main est paralysée, dit-il, gêné. Je suis né comme ça. »
Stella le regarda. Dans ses poches, à part quelques dollars, elle n’avait même plus son calepin.
« On va arranger ça, Larry. Il n’y a rien qu’on ne puisse arranger. »
Magnifique, tendre, drôle, juste, profondément humain.



















